‹ Les confidences d'une aïeule, 1788-1863Chapitre 8 sur 21 · L'ESPRIT DE CONTRADICTION · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE CONTRADICTION

De ma ferme, en Beauce, 1793.

Mon domaine est fort beau, et le paraît d'autant plus qu'il est comme une oasis au milieu d'un désert. Nous n'en finissions point de traverser des plaines en friche, car les gens valides sont aux armées, et la terre chôme : tout d'un coup, nous découvrîmes, à perte de vue, des champs oii les avoines faisaient des vagues comme la mer, et où les épis courbés achevaient de dorer leur lourde tête au soleil qui les accablait. Je n'avais guère compris jusqu'alors qu'il pût y avoir quelque beauté dans un champ : je m'avisai, pour la première fois et grâce au contraste, d'être émue par la fécondité de la terre, par la sérénité du ciel et par l'immensité de l'horizon.

J'éprouvai des joies pures et simples en arrivant à ma ferme, qui était toute blanche et d'une séduisante propreté. M. Nicolas, ce modèle des fermiers, qui gardait pour moi, comme j'ai dit, et me cultivait ce domaine, nous reçut à la porte, sans humilité, mais avec des formes respectueuses. Cela est passé de mode. Au reste, il ne courait point de danger à me témoigner de la déférence, n'ayant là, en fait de témoins, que deux ou trois femmes et des garçons trop jeunes pour porter les armes, qu'il a embauchés pour la moisson. J'ignore comment lui-même a pu échapper aux réquisitions militaires. On semble le redouter fort. Tl morigène son monde comme je n'ai jamais fait mes gens : rien n'est plus absolu que le despotisme des petits. Je lui tournai un remerciement; il me répondit sur un ton si juste que je le regardai aussitôt avec complaisance : je lui trouvai bonne mine, un beau corps, droit et bien fait, des yeux fort brillants oii j'a})erçusde la haine et de l'hypocrisie. Je devinai enfin la cause véritable de son dévouement : il avait cru travailler pour lui-même avec l'idée de racheter mon bien à bas prix, et il n'était pas trop content de mon retour en France, de mon divorce ni de mon établissement à la ferme. D'aill(>uis, il m'en laissa la seule maîtresse, et

de plusieurs jours je ne sus pas même où il couchait.

Il m'avait abandonné les deux seules chambres habitables. Je mis Charles dans l'une, qui n'était guère plus grande qu'un cabinet. L'autre, assez spacieuse, mais fort basse de plafond, était joliment drapée de toile de Jouy et encombrée de meubles : ceux de Louis XV se mêlaient à ceux de Louis XVI et le laqué blanc à l'acajou : cela devait provenir d'achats ou de vols faits dans les châteaux ruinés d'alentour.

Cette chambre présentait une bizarre disposition. Une lucarne, assez large pour qu'on y pût passer, s'ouvrait vis-à-vis de la fenêtre, au pied du lit. Un soir, par curiosité, je me hissai jusque là-haut, j'ouvris, et je vis que l'on communiquait par là, au moyen d'une échelle, avec une grange en contre-bas. Il y avait un tas considérable de bottes de foin, et M. Nicolas était couché au milieu. 11 ne bougeait point et semblait dormir. Mais je crus voir, quand je me penchai davantage, que sa poitrine se soulevait avec plus d'agitation et que ses yeux luisaient dans l'ombre.

J'avais bien loisir de songer à lui! Je venais d'observer (il était temps) que mon pauvre Charles dépérissait, et que j'avais pris sans m'en douter le plus sage parti du monde en le trans-

portant hors la ville. Il fallait maintenant le promener an grand air. L'efîet de mes soins ne se fit pas attendre. Charles retrouva ce teint frais qui me plaisait si fort. Je ne sais point si ce fut là ce qui m'attacha davantage à la campagne. Mais, de fait, je pris goût même à des choses qui m'eussent répugné naguère. Riant de mes souvenirs d'autrefois, je dédaignais les jardins arrangés et les moutons de bergerie. Je prenais plaisir à caresser des vaches que l'on ne baigne point avant de les traire, et mon odorat — qui est de tous mes sens le plus prude, s'accoutumait doucement à flairer l'odeur d'un véritable fumier.

Je découvris un jour que maître Nicolas était bien un personnage approprié à ce nouveau sentiment de la nature qui llorissait en moi. A la bonne heure! ce n'était point là un berger de Trianon. Souhaitai-je de le voir survenir pour m'animcr le paysage? Je ne sais, et je n'eus guère le temps de souhaiter quelque chose, car il ne tarda pas à nous tomber au milieu d'une de nos promenades. Je n'en fus point désagréablement surprise.

11 avait prémédité cette rencontre, car il s'était endimanché : j'en souris, et mon sourire le flatta, car son visage tout aussitôt se teignit d'une rougeur que son hâle ne me dissimula point. II

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s'excusa fort proprement de nous importuner; mais il m'avoua que la délicatesse du petit Charles l'avait frappé, et qu'il désirait savoir de ses nouvelles. Il parlait d'un ton pénétré, sans familiarité indécente, et seulement avec un peu trop d'apprêt. On sentait que cet homme-là s'était décrassé lui-même et depuis fort peu de temps : mais enfin il s'était décrassé. Je fus touchée. Charles le fut bien davantage . Son état de faiblesse lui donnait depuis quelque temps une facilité de pleurer qui n'était plus de son âge. Les larmes du cher enfant ne coulèrent point, mais je vis qu'elles lui gonflaient les paupières. J'en fus transportée; je voulus retenir M. Nicolas : il s'excusa, non sans quelque froideur, et partit.

Par politesse, je le priai à plusieurs de nos repas. Il voulut bien se laisser faire violence pour les repas, mais continua d'user de discrétion pour les promenades : il n'y paraissait qu'un instant, et seulement quand il n'avait point mangé à notre table. On eût dit qu'il lui restaitconlre moi des préventions ou de la rancune. « Yoilà, me disais-je, qui est bien sot. Se flattait-il donc de me dépouiller entièrement ? Il n'est pas sans voir que je suis femme à lui prouver ma gratitude, et que le jour où l'Etat ne sera plus sens dessus dessous, je reconnaîtrai ses services par un bon lopin de mes

terres. «A la fin, Charles s'en mêla : il s'était pris d'atTection pour Nicolas, et Nicolas pour lui. Sur la prière de l'enfant, mon discret fermier se départit de sa discrétion. Ce fut tout d'un coup et sans réserve. Nous l'eûmes dès lors dans chacune de nos promenades.

Elles étaient peu variées. Nous nous acheminions d'ordinaire à pas très lents et sans discourir beaucoup, vers un très petit bouquet d'arbres planté au sommet d'une éminence à peine sensible. On sait ;'que bouquets d'arbres et collines sont choses, en Beauce, peu communes. Nous y trouvions donc un peu d'ombrage; et grâce à un arrangement heureux de la perspective, nous n'apercevions de là que mes champs qui étaient superbes et bien cultivés, sans rien soupçonner de la misère d'alentour. Je ne puis trop dire à quoi nous passions le temps. Nous demeurions fort retirés en nous-mêmes, et, quant à moi, je ne prononçais pas quatre mots par semaine. Charles et Nicolas conversaient davantage, toujours entre eux, et d'une façon toute puérile. Moi j'étais enivrée par la chaleur, et je vouais un culte à ce beau soleil qui^me rendait la santé de mon enfant : le grand bruit que faisaient les insectes en bourdonnant autour de nous suffisaient à occuper toute ma pensée. Jo

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ne rêvais point, et pourtant j'étais fort troublée. Un bien-être m'envahissait de tous les côtés, par mes sens et par ma tête, par mon cœur et par mon imagination. J'étais presque engourdie continuellement, et de temps à autre je m'éveillais comme en sursaut, avec une idée nette et inattendue. C'est ainsi qu'une après-midi où je n'avais songé à rien depuis deux heures, je me persuadai à l'improviste que j'étais pour Charles la plus négligente des mamans. Mes remords furent soudains et aigus, mes larmes faillirent s'échapper. Je regardai ma prétendue victime fixement, avec une tendresse folle, et je recouvrai enfin un peu de tranquillité, comme si mes regards avaient suffi à lui exprimer toute mon affection, avec la même éloquence et la même précision que des paroles.

J'ai le cœur si brouillon que l'objet de mes sentiments ne se trouve jamais bien exactement limité. Si j'aime ou si je hais, la personne qui en est la cause première ne se trouve jamais seule atteinte par ma tendresse ou par ma haine : cela déborde, tout le voisinage en est éclaboussé. Et déplus, à cet instant-là, Nicolas, folâtrant avec Charles, se tenait tout près de lui, de sorte qu'il fallut bien que mon regard en flamme se posât sur tous les deux. Il me ressouvint alors do

certaine réflexion que j'ai consignée, je crois, par écrit, touchant la diversité, la contradiction de mes goûts, et le peu de chance que j'ai de les satisfaire tous ensemble au moyen d'une seule personne : j'observai combien Charles et Nicolas se complétaient, l'un si jeune, si intéressant, avec sa santé languissante, l'autre d'une admirable maturité. Cela me conduisit insensiblement à ouvrir les yeux et à reconnaître que mon fermier avait jeté les siens sur moi. Je comprenais enfin ces façons bizarres, cette visible lutte entre les exigences d'un cœur nouvellement épris et les rancunes d'une avarice leurrée. Parbleu! me disais-jo, il paraît que mes charmes l'ont emporté cependant : je ne me doutais pas que le coquin était en train de méditer un expédient qui conciliât son amour avec son intérêt. Je n'y voyais qu'une chose, c'est que cela ne finirait point, maître Nicolas étant aussi orgueilleux que timide : mais c'est aux reines qu'il appartient de faire les premiers pas, et je résolus de les faire, car j'étais bien une reine pour lui.

J'essayai des paroles encourageantes et des sous-ontendns : cela n'eut d'autre ollct que de réveiller ses méfiances, et, durant quelques jours, il parut davantage sur ses gardes Je rêvai de le provoquer par mes costumes: hélas I j'étais mal

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pourvue, je m'habiJlais, autant dire, comme une paysanne, et je n'avais d'autre ressource que de me déshabiller le plus possible. La chaleur de la saison y prêtait J'allumai des éclairs dans les yeux de Nicolas, au premier coin de peau que je lui montrai. Ah! je reconnus bien, ce jour-là, les yeux que j'avais vu briller dans l'ombre quand je m'étais penchée du haut de l'échelle, J'en fus si troublée que je fis sur-le-champ mille amitiés, mille caresses au petit Charles. Je vis avec surprise que ma tendresse pour l'enfant était encore ce qui faisait à l'autre plus d'impression : elle l'amollissait et ne lui donnait point d'inquiétude. Dès lors, sans qu'il y eût en apparence rien de changé dans nos promenades, ce fut une gaieté nouvelle, une intimité profonde : nous étions pénétrés tous les trois. Cela devenait trop fort pour mon cœur, il fallait y mettre un terme ; mais comme je rêvais de hâter le dénouement, maître Nicolas prit les devants à l'improviste.

Un matin, je lus dans ses yeux qu'il m'allait faire une déclaration dans les règles. J'en frémis. Je songeai combien son instruction était élémentaire, et que sa maladresse allait certainement tout gâter. Il avait dû prendre ses dispositions avec la dernière exactitude, et déterminer à quelle borne du chemin il entamerait son discours. Il

entra dans son sujet brusquement. Je vous fais grâce de la pièce d'éloquence : il y eut des longueurs et des aphorismes qui sentaient mon tuteur d'une lieue. A la fin, mon rustre amoureux se jeta dans des considérations d'intérêt réciproque, oii vous pensez bien que je n'entendis rien du tout; et il conclut de laque nous devions nous épouser, mais oui, nous épouser légitimement.

Nous arrivions tout juste au bouquet d'arbres qui était le but ordinaire de nos promenades. Je m'adossai à un petit tremble, que je secouai de mes éclats de rire. Je me tenais les côtes : « Or çà, lui dis-je, mon garçon, vous êtes fou. Je m'imaginais bien, à vos façons, que vous prétendiez coucher avec moi ; et, ma foi ! comme je me trouve fort sevrée pour l'instant, je n'y aurais pas contredit. J'ai des principes d'égalité : tous les hommes, — à condition qu'ils soient hommes, vous m'entendez, — se valent à mes yeux une fois la chemise bas, et je ne serais pas la première femme do qualité qui eût jeté les yeux sur un valet; mais l'épouser, cela est boulfon. »

Charles, qui d'abord avait froncé les sourcils et baissé les yeux, fut soudainement pris de gaieté. Nicolas lui jeta un regard furieux et se relira lentement. Il dut longtemps encore nous entendre rire, et fut, je pense, piqué au vif. On ne le vit

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point de trois jours, et l'on se passa de lui fort bien. L'extravagante amitié de Charles s'était changée en une haine farouche; et pour moi, je ne concevais plus rien à l'extraordinaire sentiment qui m'avait d'abord fait souhaiter la présence en tiers de ce paysan fâcheux. Ah! c'est que Charles, durant sa maladie de langueur, av^ait grandi d'un pied au moins : il était fort, il était beau, et mon cieur ne lui désirait plus de complément.

Le matin du quatrième jour, à une heure indue, je fus réveillée en sursaut par un épouvantable hourvari. Je mis le nez à la fenêtre, à moitié nue. Il y avait en bas une véritable bande de brigands, tout ce qu'on avait pu racoler de population à plus de quinze lieues à la ronde. Ces gens brandissaient des bâtons, des fourches et des faux. Ils étaient affreux, et les femmes plus laides encore que les hommes. L'une d'elles faisait le geste de me crever les yeux avec des aiguilles à tricoter. A cet instant, Charles fit irruption dans ma chambre. Il était lui-même à peine vêtu : sa vue aurait attendri des tigres, et j'eus l'idée de le présenter à ces forcenés. Les vociférations redoublèrent; je dus lui ordonner de s'aller cacher sur-le-champ : il y avait déjà un homme qui tentait d'escalader le

mur pour venir me l'arracher d'entre les bras. J'appelai Nicolas qui arriva, l'air [fort calme : « C'est vous, lui dis-je, qui avez ameuté cette canaille contre moi? » Tl me fit serment du contraire. Mais je lui déclarai qu'il me serait suspect de cette infamie tant qu'il ne nous aurait pas mis en sûreté tous les deux. Il me jura que l'on passerait sur son corps avant d'arriver jusqu'à moi, et il descendit, soi-disant pour parlementer. Je n'entendis qu'un bruit confus. Au reste, mon ambassadeur ne se fit pas attendre longtemps, pas assez pour la vraisemblance; il me revint avec des mines de triomphe et de tartuferie dont je fus outrée.

— Eh bien! dit-il brusquement, ils veulent votre tête et celle de l'enfant, et j'aurai bien de la peine à sauver la mienne, pour avoir recueilli deux ci-devant nobles chez moi.

— Chez vous ! m'écriai-je.

Il haussa les épaules :

— J'ai protesté, continua-t-il, que vous avez donné des marques de votre patriotisme; mais les gens qui sont là n'en savent rien, et mon témoignage ne leur suffit pas. Ils veulent constater par eux-mêmes vos sentiments d'égalité et do fraternité.

— Fort Lien; qu'exigent-ils?

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— Ils exigent que vous épousiez sans délai un des leurs, un vrai citoyen, un paysan...

— Vous, en un mot. Monsieur, cela est très bien combiné. Si je n'eusse affaire qu'à vous, je n'aurais pas beaucoup de peine sans doute à vous remettre dans la raison; mais vous avez si bien déchaîné cette foule que vous-même n'en êtes plus maître. 11 faut céder. Allez leur faire part de ma résolution, prenez des habits propres et partons pour la plus prochaine municipalité. Ne me faites pas attendre, je vous prie.

Il fut parlementer de nouveau, et les cris s'apaisèrent comme par enchantement. L'on se mit en route l'instant d'après. Nous marchions en tête tous les trois, à plusieurs pas du reste de la troupe, qui chantait continuellement l'hymne des Marseillais. J'allais d'un pas martial, que soutenait ce chant sauvage et cadencé. Je ne me consolais point d'avoir été jouée de la sorte, et je mourais pourtant d'envie de rire, en songeant comme le tour était bon. Mon prétendu, sombre et déterminé, faisait une assez belle grimace. Charles ne pouvait se défendre de prendre une allure militaire; et, l'avouerai-je? si parfois je me retournais, à la vue de cet étrange cortège de noce, de ces gens armés et de ces mégères qui nous poussaient en avant tous les trois, il me

semblait que mes pieds touchaient à peine la terre, comme si le souffle populaire m'eût soulevée : je ne savais plus si j'éprouvais de la colère ou de l'enthousiasme.

Apres la cérémonie fort sommaire qui m'unit impromptu à un nouvel époux, la foule eut un de ces revirements qui lui sont habituels : je faillis subir les honneurs du triomphe. Cela mo remit en mémoire la prise de la Bastille et mon premier amant. Des larmes de rage me montèrent aux yeux. Mais à la fin on nous laissa, et nous fîmes la route du retour sans articuler une seule parole. J'eus le temps de me ressaisir; je recouvrai tout ensemble mon sang-froid et ma dignité avec mon impertinence. Mon époux disparut dès que nous arrivâmes à la ferme. Je demeurai dans la cour avec Charles, qui était silencieux et fort préoccupe. Moi, je feignais l'enjouement, et je soutenais à moi seule la conversation. Nous avions bel et bien, dans tout cela, omis le premier repas de la journée. A l'heure du second, nous fîmes servir comme de coutume ; mais mon mari ne s'y montra point, Charles fut se coucher d'assez bonne heure. Je montai chez lui au bout de quelques instants : je le faisais tous les soirs. Je m'asseyais au bord de son lit. Nous badinions de bonne amitié, et nos entre-

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liens se prolongeaient souvent fort tard. Celui-ci dura bien jusqu'à minuit. Plusieurs fois je voulus partir : Charles me retenait par mon habit. Quand il vit enfin que je devais me retirer, il fondit en larmes. « Ah! dis-je en l'embrassant, je vois ce qui te tourmente : n'aie pas peur, je m'en vas donner à ce butor une bonne leçon. »

J'entrai dans ma cbambre où je n'avais pas mis les pieds depuis le matin. Elle était toute remplie de ileurs. Je ris, je me moquai à voix haute. Comme si c'eût été un signal, mon mari entra làdessus : car, par bravade, je n'avais point voulu mettre le verrou. « Bon, lui dis-je, Nicolas, vous venez pour m'enlever ces fleurs? Vous venez à propos, elles m'entêtent fort et je ne saurais dormir. »

Il ne répondit point, il attacha seulement le regard sur moi. Cela dura quelque temps. Puis il murmura mon nom d'une voix suppliante. Je repartis : « Vous perdez le sens, laissez-moi, » et j'eus le front de me mettre au lit devant ses yeux. Il suffoquait. « Eh bien, repris-je, vous ne pensez pas demeurer là, j'imagine, à me contempler toute la nuit. Je vous ai donné mes ordres, faites votre office et allez-vous-en. » Il grommela : « Sans doute, je vas faire mon office; » et ayant jeté ses habits par la chambre, il se mit en devoir de me prendre de force.

Mais voyez le malheur : je n'ai jamais cru que l'on puisse violer une femme qui n'y met pas du sien; et comme j'étais bien déterminée à lui donner le supplice de Tantale, mais point de plaisir, je n'avais aucun doute surl'issuc du combat, qui d'ailleurs ne m'ennuyait point. 11 montra une brutalité prodigieuse, je lui opposai une résistance calme mais continuelle, sans un instant de défaillance ou de distraction. Cela fut d'une longueur et d'une monotonie désespérante. A tout bout de champ il tentait un nouvel assaut, sans nulle stratégie et sans variété dans ses prises. Il ne gagnait pas un pouce de terrain. 11 ne se lassait point, d'ailleurs; mais moi non plus. Ah! le brave homme! Je l'admirais de tout mon cœur : mais quoi? je n'en voulais point. Avec cela, pas un mot, notre lit était silencieux comme ces champs de bataille de l'antiquité oti l'on s'escrimait à l'arme blanche.

A trois heures du matin, le jeu m'excéda, et je résolus d'en finir. Je me levai, il me suivit. Je fis plusieurs passades fort habiles qui nous amenèrent devant la lucarne. Je m'assis sur le rebord : il fit de même. Je pris mon temps, et je le poussai de toute mes forces. Je l'entendis qui roulait sur les bottes de foin jusque par terre.

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Je demeurai là quelques instants : il ne bougeait plus, sa respiration, d'abord précipitée, devenait lente et régulière. Je compris enfin qu'il dormait, comme on dit que les héros dorment dans les nuits qui précèdent ou qui suivent les grandes batailles. Alors, je me livrai à mes réflexions. « Par quelle fantaisie, me dis-je, Faije donc traité de la sorte? Il faut que j'aie au plus haut point l'esprit de contradiction. Comme j'en demeurais d'accord l'autre fois, mainte femme de qualité a jeté les yeux sur son valet. Et celui-là est bien taillé pour me plaire, je ne saurais dire autrement, car, sans y mordre, j'en ai tâté. Pourquoi lui ai-je tenu la dragée haute? Uniquement parce qu'il est mon époux : il me plairait à la rigueur de faire l'amour avec mes gens par caprice, mais non par devoir conjugal. »

A celle idée, je faisais de grands gestes de révolte et des haut-le-corps : c'est une façon sournoise que j'avais de mater ma tentation ou de me la dissimuler à moi-même; mais vous pensez bien qu'on nelutlepas trois heures d'horloge avec un homme digne de ce nom, sans avoir des velléités de faire trêve, et j'avoue que maître Nicolas n'avait pas élé le seul à endurer le supplice de Tantale.

L'idée qu'il était mon mari pour de bon me fît

penser à l'autre, au premier en date, au marquis. Celui-là n'eût point insisté de la sorte : il lui fallait, pour qu'il fût assuré de ses boUes, un adversaire que l'on plastronne tout bonnement; et certes il n'eût point fait le mur trois heures, avec cette grâce, avec cette intrépidité. Il fût tombé dans le sommeil au bout de cinq minutes, et son réveil même n'eût guère été dangereux. Cela me suggéra une méchante plaisanterie. Pai'bleu ! je voulais humilier mon Nicolas davantage et lui retourner le fer dans la plaie. « Il est éjDuisé, me dis-je, et la preuve c'est qu'il dort ferme : il ronfle comme un chantre. Si je l'éveillais en sursaut pour m'offrir poliment à luij, je crois bien qu'il serait pris de court. Si du moins naguère j'avais joué un tour semblable au marquis, mon premier époux, il ne fût point redevenu homme de huit jours, tant la surprise et l'émotion l'eussent rompu. »

Je descendis l'échelle, lestement et sans bruit, comme une chatte. L'odeur du foin me prit à la gorge. Mon déshabillé était si complet que l'on ne saurait rien imaginer de plus hardi. 11 faisait de la lune, et je trouvai, du premier coup d'œil, mon donneur, (|ui dormait toujours à poings fermés. Je lui mis mes deux mains sur les rpaiiles et je le secouai rudement. « Nicolas, lui criai-jo dans

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l'oreille (il se dressa, ;tout ébaiibi). Nicolas! me voilà, fais ce qu'il te plaît maintenant, si tu peux. » Ah! morbleu! voilà de ces farces que l'on peut risquer impunément avec un marquis, mais point avec ces brutes delà campagne. Ah! jarnidieu ! mais c'est que j'en fus le dindon, comme on dit. Yit-on jamais mari de cette pâte? Une se consulta pas longtemps, je vous jure, et il n'y alla pas par quatre chemins. Je crois que je n'en fus peint fâchée. Au reste, cela pouvait-il finir autrement?

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