‹ Les conflits de la science et de la religionChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

CONFLIT TOUCHANT LA DOCTRINE DE l'uNITÉ DE DIEU. — LA PREMIÈRE RÉFORME OU RÉFORME DU SUD.

Les Égyptiens insistent pour Tintroduclion du culte de la vierge Marie. — Us rencontrent l'opposition de Nesforius, patriarche de Constantiaople. — Mais par leur influence auprès de PEmperenr, ils obtiennent l'exil de Nestorius et la dispersion de ses partisans. — Prélude de la réforme du Sud. — Ses effets moraux. — La réforme arabique. — Mahomet est mis en contact avec les nestoriens. — Il adopte et développe leurs doctrines, rejetant le culte de la vierge Marie, le dogme de la Trinité et tout ce qui est en opposition avec TUnité de Dieu. — Il détruit Tidolâtrie par la force en Arabie, et se prépare à faire la guerre à l'Empire romain. — Ses successeurs conquièrent la Syrie, l'Egypte, l'Asie Mineure, le nord de l'Afrique, l'Espagne, et envahissent la France. — Comme résultat de ce conflit, le dogme de rUoilé de Dieu s'établit dans la plus grande partie de l'Empire romain. — L'étude des sciences est remise en honneur et la chrétienté perd plusieurs de ses plus illustres capitales historiques : Alexandrie, Carthage, et surtout Jérusalem.

La politique de la cour de Byzance avait revêtu le christianisme primitif des formes païennes et contribué ainsi à le ré-» pandre dans toutes les populations idolâtres de TEmpire. Il y avait eu fusion de partis. Le christianisme avait modifié 1© paganisme. Cette religion bâtarde couvrait maintenant toutes les provinces romaines.

Cette grande extension avait procuré aux chrétiens du pouvoir et des richesses. Une portion importante des revenus publics allait maintenant au trésor de TÉglise. Comme il arrive toujours en pareil cas, bien des gens vinrent à la curée et, sous le masque du zèle, cherchèrent les profits et les honneurs.

La conquête romaine avait atteint sous les Césars ses derniers développements. L'Empire était fait. Il ne restait plus rien à conquérir et les beaux jours de la vie militaire, les guerres de convoitise, le pillage des provinces ennemies étaient passés. D'autres objets s'offraient aux ambitieux ; un autre chemin leur était ouvert et la carrière de l'Église conduisait à des avantages qui n'étaient point indignes de comparaison avec ceux auxquels avait conduit, jadis, la carrière de l'armée.

L'histoire ecclésiastique, on pourrait dire l'histoire politique de cette époque roule sur les luttes des trois évêques des trois grandes villes Métropolitaines — Constantinople, Alexandrie, Rome — pour obtenir la suprématie. Constantinople se fondait dans ses prétentions sur ce qu'elle était la résidence actuelle de l'Empereur ; Alexandrie, sur sa situation commerciale et littéraire; Rome, sur ses grands souvenirs. Mais le patriarche de Constantinople avait le désavantage d'être trop sous l'œil, et, comme il l'éprouva souvent, trop sous la main de l'Empereur. Les évêques d'Alexandrie et de Rome trouvaient plus de sûteté dans leur éloignement.

Les disputes religieuses de l'Orient ont généralamênt roulé sur la nature et les attributs de Dieu ; celles de l'Occident, sur l'homme et ses rapports. Cette circonstance a beaucoup influé sur la transformation que le christianisme a subie en Asie et en Europe. A l'époque dont nous parlons, les provinces orientales de l'Empire offraient le spectacle de l'anarchie intellectuelle ; il y avait de violentes querelles sur la Trinité, sur l'essence Divine, sur l'origine du Fils, sur la nature du Saint-Esprit, sur l'intercession de la Vierge. Les clameurs triomphantes tantôt d'une secte, tantôt d'une autre, se mêlaient aux miracles et au sang répandu. Jamais personne ne s'avisa d'examiner les opinions de ses adversaires à la lumière de la raison. Cependant, tous les partis étaient d'accord en ceci que la fausseté des divinités païennes était prouvée par la facilité avec laquelle elles avaient été renversées. Les prêtres remarquaient triomphalement que les images de ces dieux avaient été, au jour de l'épreuve, impuissantes à se défendre.

Les idées polythéistes ont toujours été en honneur chez les nations du midi de l'Europe et les monothéistes chez la race sémitique. Peut-être cela est-il dû, ainsi que l'a remarqué un auteur moderne, à ce qu'un sol accidenté, des paysages variés, formés de montagnes et de vallées, d'îles, de rivières et de

golfes, prédisposent Thomme à admettre une variété de Divinités, tandis qu'un désert de sable, un Océan sans bornes^ le frappent de Pidée de TUnité de Dieu.

Des raisons politiques avaient porté les Empereurs à favoriser la fusion du christianisme avec le paganisme et diminué par là leur rivalité. Le ciel du christianisme populaire et mondain n'était autre que le vieil Olympe, dont les dieux antiques avaient été chassés. Là, sur un grand trône blanc, était assis Dieu le Père ; à sa droite le Fils, et la Vierge bénie vêtue d'or et t couverte d'ornementsprécieux ! » à la gauche de Dieu, le Saint-Esprit. Des légions d'anges, portant des harpes, entouraient le trône. Derrière , dans un vaste espace , il y avait des tables auxquelles les bienheureux étaient conviés dans un étemel banquet.

Si les simples n'étaient points tentés de s'enquérir des détails, et ne se demandaient point comment le bonheur pouvait se trouver dans l'ennui de cette scène éternelle et sans changement possible, il n*en était pas de même des esprits éclairés. Comme nous le verrons bientôt, il y avait des hommes dans le haut clergé qui rejetaient avec horreur ces imaginations charnelles, ces conceptions matérialistes, et qui élevaient la voix en faveur des attributs du Tout-Puissant présent partout.

Pendant le travail de paganisation qui s'était opéré sur tous les points du christianisme, chaque évêque avait eu intérêt à faire adopter les idées, qui, de temps immémorial, avaient eu cours dans la communauté qu'il gouvernait. C'est ainsi que les Egyptiens avaient déjà réussi à imposer à l'Église leur croyance à la Trinité ; maintenant, ils voulaient que, sous la forme du culte de Marie, le culte d'Isis fût rétabli.

n arriva que Nestorius, évêque d'Antioche, qui partageait les opinions philosophiques de Théodore deMopseste, avait été appelé par l'Empereur au siège de Constantinople (an. de J.-C. 427.) Nestorius rejetait le bas anthropomorphisme populaire qu'il regardait presque comme blasphématoire et adorait un principe •divin remplissant l'univers, et étranger aux attributs de l'homme. Il était profondément imbu de là doctrine d'Aristote et s'atta- <^hait à la concilier avec ce qu'il tenait pour être la foi orthodoxe. Une dispute s'éleva donc entre lui et Cyrille, patriarche d'Alexandrie. Cyrille représentait le parti paganisant, Nestorius le parti philosophique dans l'Eglise. C'était ce même Cyrille qui avait fait massacrer Hypathie. Il était résolu à instituer le culte de la Mère de Dieu, Nestorius à l'empêcher. Dans xm sermon qu'il pro-

nonça dans l'église métropolitaine de Constantinople, ce dernier revendica les attributs essentiels du Dieu Eternel et Tout-Puissant, f Or, ce Dieu, s'écria-t-il, peut-il donc avoir une mère? i * Dans d'autres sermons et dans ses écrits, il prouva que la Vierge ne devait pas être appelée la Mère de Dieu , mais la Mère de l'humanité du Christ, humanité aussi distincte de sa divinité que Test un temple du Dieu qu'on y adore.

Excités par les moines d'Alexandrie, les moines iie Constantinople prirent les armes en faveur de la Mère de Dieu. La querelle en vint à ce point que l'Empereur fut obligé d'assembler un concile à Ephèse. Pendant ce temps, Cyrille avait fait au chef des eunuques de la cour Impériale un présent consistant en une grande somme d'or et avait ainsi obtenu l'appui de la sœur de l'Empereur, t La Vierge sainte du ciel trouva une alliée de son sexe dans la vierge sainte de Constantinople. » Cyrille se rendit au concile, suivi d'une tourbe d'hommes et de femmes du plus bas peuple. Il s'empara de la présidence et, au milieu du tumulte, il lut le rescrit de l'Empereur, avant que les évèques de Syrie n'aient eu le temps d'arriver. Un jour suffît à son triomphe. Il refusa toutes propositions d'accommodement de la part de Néstorius, s'opposa à ce que ses explications fussent lues et le fit condamner sans l'entendre. Quand les évèques Syriens arrivèrent, ils s'assemblèrent pour protester. Une révolte sanglante eut lieu jusque dans l'église de Saint-Jean. Nestorius, abandonné par la cour, fut plus tard exilé dans une oasis d'égypte. Ses persécuteurs le tourmentèrent tout le temps de sa vie par tous les moyens possibles et publièrent, à sa mort, que c sa langue de blasphémateur avait été rongée par les vers et qu'il n'était sorti du désert brûlant d'Egypte que pour entrer dans le feu plus ardent de l'enfer. »

Cependant la défaite et le châtiment de Nestorius n'avaient pas détruit sa doctrine. Lui et ses sectateurs, se fondant sur le sens manifeste du dernier verset du premier chapitre de saint Matthieu, ainsi que sur le cinquante-cinquième et cinquante-sixième verset du treizième livre du même évangile, se refusèrent constamment à reconnaître la virginité perpétuelle de la reine des cieux. Leurs opinions philosophiques s'exprimèrent bientôt par des actes. Tandis que leur chef était livré aux tourments dans un désert d'Afrique , beaucoup d'entre eux avaient émigré sur les bords de l'Euphrate où ils fondèrent l'Eglise chaldéenne. Le collège d'Edesse fut créé sous leurs auspices. De leur collège de

Nisibe sortirent des docteurs qui répandirent les opinions nestoriennes en Syrie, en Arabie, dans Tlnde, dans la Tartarie, en €hine et en Egypte. Les Nestoriens suivaient la doctrine d'Aristote et ils traduisirent les œuvres de ce grand philosophe en syriaque et en persan . Ils firent aussi des traductions dans cce langues d'ouvrages plus récents, comme ceux de Pline. D'accord avec les Juifs, ils établirent Fécole de médecine de Djondesabour. Leurs missionnaires répandirent le christianisme nestorien dans une si grande partie de l'Asie, que ses sectateurs dépassèrent plus tard en nombre les chrétiens d'Europe des deux Eglises, la Grecque et la Latine. En Arabie, et il faut remarquer particulièrement ce fait, ils avaient un évèque.

Les disputes entre Constantinople et Alexandrie avaient ainsi rempli l'Asie occidentale de sectaires, animés d'une haine féroce les uns contre les autres, et surtout contre l'Empereur qui les avait persécutés. 11 en résulta une révolution religieuse qui affecta le monde entier et dont les conséquences se font encore sentir de nos jours.

Nous comprendrons parfaitement ce grand événement si nous l'envisageons sous ses deux aspects divers il» le renversement du christianisme asiatique par les Persans; 2» la réforme fînak opérée par les Arabes.

!• En l'an de Jésus-Christ 590^ par une de ces révolutions qui sont si fréquentes dans les cours d'Orient, Chosroës, Théritiei légitime du trône persan, fut contraint de chercher un refuge L Byzance et d'implorer le secours de l'Empereur Maurice. Ce secours lui fut accordé et dans une courte et heureuse campagne, Chosroës fut rétabli sur le trône de ses ancêtres.

Mais la gloire de cette campagne généreuse no put sauver Maurice lui-même. Une révolte éclata dans l'armée romaine, excitée par le centurion Phocas. Les statues de Maurice furent renversées. Le patriarche de Constantinople, après s'être assuré de l'orthodoxie de Phocas, le sacra empereur. Le malheureux Maurice fut arraché d'un sanctuaire où il avait cherché un refuge, ses cinq fils furent décapités sous ses yeux, et lui-même fut mis à mort. L'impératrice, sa femme , fut attirée hors de l'église do Sainte-Sophie, mise à la torture, et décapitée aussi^ avec sestrois filles. Les amis de la famille massacrée furent poursuivis avec une vindicte implacable. Les uns eurent les yeux crevés, les autres la langue arrachée ; d'autres, enfin, les pieds et les mains •coupés ; quelques-uns furent battus de verges et mis à mort.

Quand cette nouvelle arriva à Rome, le pape Grégoire la reçut avec joie, demandant à Dieu que le bras de Phocas fût fortifié contre ses ennemis. En retour, Grégoire fut salué du titre € d'Evêque universel. » La raison de l'attitude prise par le pape était, sans doute, que Maurice était soupçonné de magisme, ses rapports avec les Persans l'y ayant probablement exposé. La populace de Constantinople Favait poursuivi dans les rues en le honnissant comme Marcionite, secte qui suivait la doctrine des Mages touchant les deux principes en lutte dans Funivers.

Chosroës en apprenant Fassassinat de son ami éprouva des^ sentiments bien différents. Phocas lui avait envoyé la tête de- Maurice et de ses enfants. Le roi persan se détourna de ce spectacle avec horreur et résolut de venger son bienfaiteur, les armes à la main.

L'exarque d'Afrique, Héraclius, un des premiers officiers de FEmpire, reçut aussi l'affreuse nouvelle avec indignation. Il se décida à ne point permettre que la pourpre impériale fût usurpée par un obscur centurion hideux de sa personne. < Phocas était petit et difforme. Ses sourcils épais se joignaient sur son front, ses cheveux étaient roux, son menton sans barbe et se» joues, sans couleur, couvertes d'énormes cicatrices. Ignorant dans^ les lettres et dans les lois, sans talents militaires, il ne dépassait les autres hommes qu'en luxure et en ivrognerie. > Héraclius refusa d'abord de lui payer le tribut et de lui rendre obéissance. Ensuite, empêché lui-même par l'âge et les infirmités, il confia h son fils, du même nom que lui, le soin dangereux de la résistance armée. Le jeune Héraclius, dans une course heureuse et rapide, arriva bientôt devant Constantinople. L'inconstant clergé, le sénat, le peuple se joignirent à lui; Fusurpateur fut arrêté^ dans son palais et décapité.

Mais la révolution qui venait d'avoir lieu à Constantinople n'arrêta point le mouvement du roi persan. Les prêtres du magisme lui avaient conseille d'agir isolément des Grecs, dont la superstition, disaient -ils, était contraire à toute vérité et à toute justice. En conséquence, Chosroës franchit FEuphrate. Son armée fut reçue avec transport par les sectaires syriens, et des insurrections en sa faveur éclatèrent de toutes parts. Antioche, Césarée, Damas, tombèrent successivement en son pouvoir. Jérusalem elle-même fut prise d'assaut ; le sépulcre du Christ, les églises de Constantin et d'Hélène furent réduits en cendres. La croix du sauveur fut envoyée comme trophée en Perse ; les

églises furent dépouillées de leurs richesses ; les reliques, consacrées par la superstition, jetées auvent. L'Egypte fut envahie, conquise et annexée à FEmpire persan. Le patriarche d'Alexandrie échappa par la fuite et se sauva en Chjrpre. La côte d'Afrique fut prise jusqu'à Tripoli. Au nord, FAsie Mineure fut subjuguée et, pendant dix ans, les armées persanes campèrent sur les rives du Bosphore, en face de Constantinople.

Dans cette situation désespérée, Héraclius demanda la paix. € Je n'accorderai jamais la paix à l'empereur de Byzance, répondit le fier Persan, qu'il n'ait abjuré son Dieu crucifié et embrassé le culte du soleil. » Après un long délai , on obtint pourtant des conditions, et l'Empire paya pour sa rançon mille talents d'or, mille talents d'argent, mille robes de soie, mille chevaux et milla^ vierges. ^

Toutefois Héraclius ne se soumit qu'un moment. Il trouva moyen, non-seulement de rétablir ses affaires, mais de prendre l'offensive contre l'Empire persan. Les moyens par lesquels il obtint ce résultat, sont dignes des beaux jours de Rome.

Quoique l'Empire romain eût relevé l'honneur de ses armes et reconquis son territoire, il y eut ime chose qu'il ne put reconquérir. La foi religieuse était irréparablement perdue. Le magisme avait insulté le christianisme à la face du monde, en profanant ses sanctuaires — Bethléem, Gethsémani, le calvaire — en brûlant le sépulcre du Christ, en dépouillant et détruisant ses églises, en jetant ses reliques au vent, en enlevant, au milieu de cris de triomphe, la croix du Sauveur.

Les miracles avaient autrefois abondé en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure. Il s'en était fait dans les occasions les moins importantes et pour les objets les plus insignifiants ; et pourtant , dans ce moment suprême, aucun miracle ne s'était accompli 1

Les populations chrétiennes de l'Orient furent remplies d'étonnement quand elles virent les sacrilèges des Perses, perpétrés avec impunité. Le soleil aurait dû rebrousser sa marche, la terre entr'ouvrir ses abîmes, l'épée du Tout-Puissant lancer ses éclairs et le sort de Sennachérib eût dû être celui de l'envahisseur. Cependant, il n'en avait rien été. Dans la terre classique du miracle, l'étonnement fut suivi de la consternation et la consternation s'éteignit dans le doute.

2» Terrible comme elle l'avait été, la conquête persane n'était pourtant qu'un prélude d'un plus grand événement dont nous allons raconter l'histoire, la révolte du sud contre le christia-

56 CONFLIT touaiAî^T l'unîté de DîEU

nisme. Cet événement eut pour résultat la perte des neuf dixiè* mes de ses possessions géographiques, FAsie, l'Afrique et une partie de TEurope.

Pendant Tété de 581 de Tère chrétienne, une caravane de chameaux arrivait à Bosrah, ville située aux confins de la Syrie et au sud de Damas. Elle venait de la Mecque et était chargée des riches productions de FArabie Heureuse. Le conducteur de la caravane, un certain Abou-Taleb, et son neveu, un enfant di douze ans, furent reçus d'une façon hospitalière et généreuse dans le couvent nestorien de cette ville.

Les moines apprirent bientôt que leur jeune hôte s'appelait Halibi ou Mohammed (Mahomet) et qu'il était neveu du gardien delaKaaba, le temple sacré des Arabes. Un d'eux, nommé Bahirah, n'épargna rien pour obtenir sa conversion et pour l'arracher à l'idolâtrie dans laquelle il était né. Il trouva chez Tenfant, nonseulement une intelligence précoce, mais un ardent désir de s'instruire, surtout en matière religieuse.

Dans le pays de Mahomet, la Mecque, le principal objet du culte national était une aérolithe noire, conservée dans la Kaaba et entourée de trois cent soixante autres idoles inférieures, figurant les trois cent soixante jours de Tannée, d'après le calcul d'alors.

A cette époque, l'Église chrétienne avait été amenée, comme nous l'avons vu, à un étrange état d'anarchie, par l'ambition et la perversité des prêtres. On avait tenu, sous divers prétextes, des conciles dont on dissimulait l'objet caché. Il y avait des scènes fréquentes de violence, de vénalité, de corruption. En Occident, les sièges épiscopaux offraient un tel appât de richesses, de luxe et de pouvoir que l'élection d'un évêquç était souvent l'occasion de scènes sanglantes. En Orient, la politique de Constantinople avait causé des déchirements dans l'Église et donné naissance à des schismes. Parmi les combattants, il suffit de non mer les ariens, les basilidiens, les carpocratiens, les coUyridiens, les eutychéens, les gnostiques, les jacobites, les marcionites, les marionites, les nestoriens, les sabelliens, les valentiniens. Les marionites disaient que la Trinité se composait du Père, du Fils et de la Vierge Marie; les coUyridiens adoraient la Vierge comme une divinité et lui offraient des gâteaux en sacrifice; les nestoriens, nous l'avons déjà vu, niaient que Dieu eût une mère et ils se faisaient gloire d'être les héritiers de la science grecque.

Mais quoiqu'ils fussent irréconciliables en matière de foi, il y ^vait un point sur lequel toutes ces sectes étaient d*accord, c'était une haine féroce les unes pour les autres. L'Arabie, pays indépendant qui s'étend de l'Océan indien au désert de Syrie, leur donnait refuge à toutes dans leurs fortunes changeantes. Cela durait depuis longtemps. Là, un grand nombre de Juifs s'étaient enfuis après la prise de Jérusalem par les Romains : après sa <X)n version, saint Paul nous apprend dans une épître aux Galatiens, qu'il s'y était retiré. Les déserts de l'Arabie étaient maintenant peuplés d'anachorètes chrétiens et ceux-ci avaient fait beaucoup de prosélytes parmi les principales tribus arabes. On ^vait, çà et là, bâti dos églises. Les princes chrétiens d'Abysisinie, qui étaient nestoriens, possédaient TYémen, province méridionale de l'Arabie.

Le moine Bahirah instruisit Mahomet dans le couvent de Dosrah de la doctrine des nestoriens. Par lui, le jeune arabe apprit l'histoire de leurs persécutions. Ce fut là qu'il conçut la haine <les pratiques idolâtriques de l'Église d'Orient et qu'il s'accoutuma à parler de Jésus, non comme du Fils de Dieu, mais <;omme du Fils de Marie, habitude qu'il ne perdit jamais pendant sa merveilleuse carrière. Son esprit inculte, mais actif, ne pouvait qu'être profondément impressionné, non-seulement par les idées religieuses, mais aussi par les idées philosophiques de ses maîtres qui se glorifiaient d'être les représentants de la science aristotélique. La suite fit voir combien leurs idées religieuses avaient pris possession de son esprit, et ses actes prouvèrent son affection et sa sympathie pour eux. Sa vie toute entière fut consacrée à répandre leurs doctrines théologiques et celles-ci une fois établies, ses successeurs patronnèrent fortement leurs doctrines scientifiques et toutes les opinions qu'ils tenaient «d'Aristote.

Quand Mahomet fut devenu homme, il fit d'autres expéditions -en Syrie. Il est permis de supposer qu'en ces occasions le couvent et ses hôtes hospitaliers ne furent pas oubliés. Il avait un mystérieux respect pour ce pays. Une riche veuve de la Mecque, Khadidjah, lui avait confié le soin de «on commerce avec la ^yrie. Elle fut charmée de son intelligence, de sa probité et peut-être de sa personne, puisqu'il joignait, dit-on, à une mâle beauté des manières extrêmement agréables. Le cœur des femmes ^st le même dans tous les temps et dans tous les pays. Elle -chargea un esclave de lui ouvrir ses pensées et, pendant les

vingt-quatre années qu'elle vécut encore, Mahomet fut son fidèle époux. Dans un pays où la polygamie était permise, il ne l'affligea point par la présence d'une rivale. Bien des années après et lorsqu'il était au faîte de sa puissance, Ayesha, une des plus belles femmes de l'Arabie, lui disait un jour : t N'était-elle pas vieille? Et Dieu ne vous a-t-il pas donné en moi une meilleure épouse à sa place? » — t Non, en vérité! » s'écria Mahomet, et avec une explosion d'honnête reconnaissance : t II n'y en eut jamais une meilleure ! Elle a cru en moi quand les hommes me méprisaient; elle est venue à moi quand j'étais pauvre et persécuté par le monde ! i

Son mariage avec Khadidja lui procura tous les avantages de l'aisance et lui permit de se livrer à son goût pour la méditation religieuse. Il était arrivé que son cousin Varaka, qui était juif, s'était fait chrétien et qu'il avait le premier traduit la Bible en arabe. Les conversations qu'il eut avec Mahomet, confirmèrent ce dernier dans sa haine pour l'idolâtrie.

D'après l'exemple des anachorètes chrétiens qui habitaient des ermitages dans le désert, Mahomet se retira dans la grotte du mont Hirah, à quelque distance de la Mecque, pour se livrer à la méditation et à la prière. Dans cette retraite, contemplant les imposants attributs du Dieu éternel et tout-puissant, il interrogea sa conscience pour savoir s'il pouvait adopter les dogmes suivis alors dans la chrétienté asiatique sur la Trinité, sur la filiation de Jésus, comme engendré par le Père, sur le caractère de la Vierge Marie, à la fois vierge, mère, et reine des cieux, sans se rendre coupable de blasphème.

Dans ses réflexions solitaires au fond de sa grotte^ Mahomet en vint à cette conclusion, qu'à travers tous les dogmes et toutes les disputes qui l'entouraient, ime chose ressortait clairement à ses yeux, le principe de l'unité de Dieu. Appuyé sur le tronc d'un palmier, il développa ses idées sur ce sujet à ses parents et à ses amis et il leur annonça qu'il allait consacrer sa vie à la prédication de la vérité. Cent fois, dans ses sermons et dans le koran, il répéta : c Je ne suis rien qu'un prédicateur public, je prêche l'unité de Dieu, i C'était ainsi qu'il comprenait lui-même son apostolat. Jusqu'à l'heure de sa mort, il porta au doigt un cachet en forme d'anneau, sur lequel étaient gravés ces mots : f Mahomet envoyé de Dieu. »

C'est un fait bien connu des médecins que le jeûne prolongé, joint à la surexcitation intellectuelle, produit des hallucinations.

Peut-être n'y a-t-il jamais eu une religion qui n'ait été fondée par des hommes graves et dévoués qui offraient Fexemple de tentations surnaturelles et d'ordres divins. Des voix mystérieuses encourageaient le prédicateur arabe à persévérer dans sa résolution. Des formes étranges passaient devant ses yeux. Il entendait des sons dans les airs^ semblables à ceux d'une cloche lointaine. Pendant un songe nocturne, il fut transporté par l'ange Gabriel de la Mecque à Jérusalem et, de là, à travers six des sept cieux. Arrivé au septième, l'ange n'osa pas entrer plus avant, et Mahomet traversa seul le nuage redouté qui environne le trône du Tout-Puissant, t Un frisson passa dans son cœur quand il sentit sur son épaule se poser la main du Seigneur. »

Sa mission publique rencontra d'abord beaucoup de résistance et peu de succès. Chassé de la Mecque par les suppôts de Tidolâtrie nationale^ il chercha un refuge à Médine, ville peuplée d'un grand nombre de juifs et de nestoriens. Après six années de prédication, il n'avait encore converti que quinze cents personnes. Mais dans trois petites escarmouches, dont la renommée et la légende s'accordèrent plus tard pour faire les batailles do Beder, d'Ohud et des Nations, Mahomet découvrit que le plus convainquant de ses arguments était l'épée. Il disait, dans la suite, avec une éloquence orientale : c On trouvera le Paradis à Fombre des épées croisées. > Dans une suite d'opérations militaires bien dirigées, ses adversaires furent complètement défaits. L'idolâtrie de l'Arabie fut détruite, le dogme de l'unité de Dieu proclamé et son apostolat universellement reconnu.

Passons sur les vicissitudes de sa vie agitée et écoutons ce qu'il disait quand, au pinacle de la puissance et de la gloire, il sentait approcher son terme.

Ferme dans sa croyance en l'unité de Dieu, il partit de Médine pour son dernier pèlerinage à la Mecque à la tête de cent quatorze mille dévots, avec des chameaux ornés de guirlandes de fleurs et de banderoles flottantes. Quand il approcha de la ville sainte, il prononça l'invocation solennelle : « Me voici, Seigneur, pour te servir. Oh! mon Dieu! nul n'est semblable à toi. A toi seul appartient l'adoration. Tu es le seul roi et personne ne partage ta royauté. »

Il offrit ensuite les chameaux en sacrifice. Il regardait cette institution primitive comme aussi sacrée que la prière et ne voyait point de raisons en faveur de l'une qu'on ne pût alléguer en fa* veur de l'autre, *

Du haut de la chaire de la Kaaba, il dit encore : c Je ne suis qu'un homme comme vous. » On se souvint qu'il avait dit autrefois à quelqu'un qui l'approchait d'un air timide : c Que craignez-vous ? Je ne suis pas un roi. Je ne suis que le fils d'une femme arabe qui mangeait de la chair séchée au soleil. »

Il revint à Médine pour mourir. Dans ses adieux à son peuple il dit : c Tout arrive selon la volonté de Dieu et a son jour fixé d'avance, que l'homme ne peut ni retarder ni avancer. Je retourne à Celui qui m'a envoyé, et mon dernier commandement est que vous vous aimiez, honoriez et souteniez les uns les autres ; que vous vous exhortiez, mutuellement, à la foi, à la constance, à la piété. J'ai vécu pour vous et je meurs pour vous! »

Dans les derniers moments de son agonie, sa tète s'appuyait sur les genoux d'Âyesha. De temps eh temps, il trempait ses doigts dans un vase d'eau froide dont il rafraîchissait son visage; enfin il cessa! et regardant fixement vers le ciel, il dit d'une voix éteinte : t Mon Dieu ! qu'il en soit ainsi ! Pardonne-moi mes péchés : Je viens à toi. »

Parlerons-nous donc sans respect d'un pareil homme? Ses préceptes sont aujourd'hui le guide religieux d'un tiers de la race humaine.

Mahomet qui avait déjà rompu avec le vieux culte idolâtrique de son pays, avait encore préparé le renversement de ces dogmes nestoriens qu'on lui avait fait connaître dans son enfance et qui étaient incompatibles avec la raison et le sens intime de l'homme* Quoique dans les premières pages du Koran il affirme sa croyance dans les révélations faites par Dieu à Moïse et à Jésus et les nomme tous deux avec respect, la vénération pour le Tout- Puissant est l'objet toujours présent à sa pensée. Il parle avec horreur du dogme de la divinité de Jésus, du culte de Marie œmme Mère de Dieu, et celui des images est à ses yeux une basse idolâtrie. Il rejette la Trinité d'une façon absolue, paraissant croire qu'on ne peut comprendre ce dogme que comme la reconnaissance de trois dieux distincts.

Son idée première et dominante était d'opérer une réforme religieuse, de renverser l'idolâtrie dans son pays et de mettre fin au sauvage sectairianisme chrétien. Qu'il se soit proposé de ^réer une nouvelle religion est une calomnie inventée contre lui à Constantinople, où on le haïssait comme, dans les âges suivants, on haïssait Luther à Rome, «

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Cependant, quoiqu'il rejetât avec indignation tout ce qui tendait à altérer la notion d'un Dieu unique, il ne sut point s'affranchir des conceptions anthropomorphiques. Le Dieu du Koran est un homme en corps et en esprit, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Bientôt après, pourtant, les descendants de Mahomet se défirent de ces idées mesquines et s'élevèrent à de plus hautes

L'opinion que nous avons émise sur le caractère primitif du mahométisme est acceptée depuis longtemps par des autorités compétentes. Sir William Jones, d'accord avec Locke, trouve que le seul point de divergence entre le christianisme et le mahométisme est dans le refus de reconnaître le Sauveur comme Fils de Dieu, égal au Père/ des attributs duquel le mahométisme a la plus haute idée. Cette opinion a été aussi celle de l'Italie. Dante regardait Mahomet comme un simple schismatique et lo mahométisme comme une secte arienne. En Angleterre, Whately le considère comme un christianisme dégénéré. C'était un rejeton du Nestorianisme, et ce ne fut qu'après qu'il eut vaincu les Grecs'' dans plusieurs batailles et commencé à se répandre en Asie et en Afrique, qu'enflé de son triomphe, il franchit ses^ premières limites et se posa comme une nouvelle et distincte révélation.

La vie de Mahomet a été presque entièrement consacrée à la conversion et à la conquête de son pays. Vers la fin, cependant, il se sentit assez fort pour menacer d'invasion la Syrie et la Perse. Il n'avait point fait de disposition pour la transmission de son pouvoir, et ce ne fut pas sans de grandes difficultés, qu'un successeur lui fut donné. A la fin, Abubeker, le père d'Ayesha, lut élu et proclamé premier calife ou successeur du prophète.

Il y a d'importantes différences entre la manière dont se répandit le mahométisme et celle dont le christianisme s'était universalisé. Celui-ci n'avait jamais été assez fort pour extirper l'idolâtrie de l'empire romain ; il n'avait pu que l'absorber ; les vieilles formes de l'un furent vivifiées par l'esprit nouveau de l'autre, et il en était résulté cette paganisation dont nous avons déjà parlé.

Mais en Arabie, Mahomet renversa et détruisit coilÇlétement les idoles. On n'en trouve plus aucune trace dans la doctrine prèchée par lui et par ses successeurs. La pierre noire de la Kaaba et les idoles qui l'entouraient sont oubliées pour toujours. Le dogme essentiel de l'Unité do Dieu est promulgué sans mé*

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lange. Les succès militaires avaient, au sens humain, fait un bienfait de la religion nouvelle ; car, qu'importent les dogmes, quand ils sont généralement acceptés ?

Je n'ai rien à dire de la doctrine populaire du mahométisme. Le lecteur qui prend intérêt à la connaître peut en trouver l'exposé dans le onzième chapitre de mon Histoire du développe^ ment intellectuel de VEurope, Il suffît de remarquer que le ciel des mahométans était en sept étages et que c'était un palais oriental peuplé de délices charnefles. On n'y voit que concubines et qu'esclaves aux yeux noirs. La figure de Dieu est peut-être plus imposante que celle qu'il revêt dans le christianisme païen. Toutefois, on n'effacera jamais les idées anthropomorphiques de l'esprit des ignorants. Leur Dieu ne sera jamais, tout au plus, qu'un homme gigantesque, un vaste fantôme de l'humanité, semblable à un de ces spectres alpins vus au milieu des nuages par celui qui tourne le dos au soleil,

Abubecker fut à peine assis sur le trône des califes qu'il publia la proclamation suivante :

f Au nom de Dieu Tout Puissant I Abubecker, aux vrais oroyans santé et bonheur ! La grâce et la bénédiction de Dieu soient sur vous ! Louange au Très-Haut I Je l'invoque par Mahomet son prophète.

€ Ceci est pour vous informer que j'ai l'intention d'envoyer les vrais croyans en Syrie pour arracher ce pays des mains des infidèles, et je veux que vous sachiez que combattre pour la religion c'est obéir à Dieu. »

A la première rencontre, Khaleb, le général sarrazin, se trouvant serré de près, leva les mains au ciel et dit : < O Dieu I ces misérables prient comme des idolâtres et adorent un autre Dieu que toi ! Sois-nous secourable contre eux, nous f en prions, au nom de Mahomet ton prophète ! > Les Sarrazins se conduisirent en Syrie avec un zèle féroce : la foi professée par leurs ennemis les remplissait d'horreur et d'indignation. « Je fendrai le crâne à tout blasphémateur idolâtre qui dira que le Très-Saint, le Tout-Puissant, PEternel a engendré un Fils. » Le calife Omar, qui prit Jérusalem, commence ainsi sa lettre à Tempereur Héraclius : c Au nom du Dieu Très-Miséricordieux I Louange à Dieu le maître de ce monde et de l'autre, lequel n'a ni épouse ni fils. » Les Sarrazins surnommaient les chrétiens : les Associateurs, parce qu'ils adoraient et vénéraient ensemble le Père, le Fils, le Saint-Esprit et la Vierge Marie.

Il n'entrait pas dans le plan du calife de commander lui-même ses armées. Il chargea nominalement de ce devoir Abou Obeidah et ce fut Khaleb qui l'exerça en réalité. Dans une revue militaire qu'il passa avant leur départ, le calife enjoignit à ses soldats d'observer la justice, la charité et la fidélité à leurs engagements. Il leur commanda de s'abstenir de toute conversation frivole et du vin, de prier aux heures consacrées, de se conduire avec bonté envers les peuples au milieu desquels ils allaient se rendre, mais de n'épargner point leurs prêtres,

A l'est du Jourdain est Bosrah, ville forte où Mahomet avait autrefois rencontré ses catéchistes nestoriens. C'était une de ces forteresses dont les Romains avaient hérissé le pays. L'armée des Sarrazins campait devant cette place. La garnison était forte ; les remparts étaient couverts de croix miraculeuses et de bannières consacrées. Elle aurait pu faire une longue défense ; mais le gouverneur, Romanus, trahit ses devoirs et ouvrit secrètement les portes aux assiégeants. Sa conduite nous montre à quel point d'abaissement en étaient venues les populations syriennes. Dans un discoims qu'il fit au peuple qu'il venait de livrer, il lui dit :f Je renonce à votre société dans ce monde et dans l'autre. Je défie le Crucifié et tous ses adorateurs. Je prends Dieu pour maître, l'Islamisme pour foi, la Mecque pour temple, les musulmans pour frères, et pour prophète Mahomet qui a été envoyé pour nous conduire dans le vrai chemin et pour exalter la vraie religion, en dépit de ceux qui adorent plusieurs Dieux. » Depuis l'invasion persane, l'Asie-Mineure, la Syrie et même la Palestine étaient peuplées de traîtres et d*apostats prêts à se joindre aux Sarrazins. Romanus faisait comme des milliers d'autres. Il ne croyait plus au Christ depuis les victoires des Perses.

Damas, capitale de la Syrie, n'était qu'à soixante-dix milles au nord de Bosrah. L'armée des Sarrazins marcha sans retard sur cette ville. Ils la sommèrent de choisir entre ces trois choses : la conversion au mahométisme, le tribut, ou l'épée. L'Empereur Héraclius était dans son palais d'Antioohe à cent cinquante milles, nord, de Damas, quand il reçut l'alarmante nouvelle. Il envoya promptement une armée de soixante-dix mille hommes. Les Sarrazins furent forcés de lever le siège. Une bataille fut livrée dans les plaines de Jaradin-, les Romains furent vaincus et dispersés. Khaleb revint à Damas portant l'étendard de l'Aigle Noire, et, après un nouveau siège qui dura soixante-dix jours» la ville se rendit.

Si nous lisons les historiens arabes sur ces événements, nous pouvons nous convaincre que les armées sarrazines n'étaient jusque-là guère autre chose qu'une tourbe de fanatiques. Une partie des hommes combattaient nus. Souvent un guerrier s'avançait au front de l'armée et provoquait un ennemi à un combat à mort. Bien plus, il y avait jusqu'à des femmes qui prenaient part aux batailles et nous avons de très-pittoresques récits de leur brillante valeur.

De Damas, l'armée sarrazine marcha vers le nord, guidée par les pics neigeux du Liban et de la rivière Orontes. Elle réduisit sur sa route Balbec, capitale de la vallée Syrienne, et Emese, la principale ville de la plaine occidentale. HéracUus rassembla une armée de cent quarante mille hommes pour essayer de lui résister, une bataille fut donnée à Yermuck ; l'aile gauche des Sarrazins fut enfoncée, mais les soldats furent ramenés sur le champ de bataille par les exhortations des femmes et la journée finit par la déroute complète des Romains, Quarante mille hommes furent faits prisonniers et un grand nombre furent tués. Tout le pays fut ainsi ouvert aux vainqueurs. Ceux-ci s'étaient avancés à l'Est du Jourdain. Il était clair qu'avant que l'Asie Mineure pût être entamée , il fallait que les fortes et importantes villes de la Palestine qui se trouvaient sur les derrières des Sarrazins fussent prises. Les généraux différaient d'opinion sur la question de savoir si ce serait Jérusalem ou Césarée qui serait attaquée la première. On en référa au calife qui, préférant sagement l'avantage moral de la prise de Jérusalem à l'avantage militaire de celle de Césarée, ordonna d'assiéger la sainte ville et de s'en rendre maître à tout prix. Elle fut donc étroitement investie. Les habitants, se souvenant des atrocités commises par les Persans et des outrages faits au Saint-Sépulcre, se préparèrent à faire une vigoureuse résistance. Mais, après un siège de quatre mois, le patriarche Sophronius parut sur les murailles et demanda la capitulation. Il y avait eu malentendu entre les généraux, au moment de la capitulation de Damas, et le massacre des habitants fugitifs s'en était ensuivi. Sophronius stipula, en conséquence, que la reddition de Jérusalem aurait lieu en présence du calife en personne. Omar vint donc, de Médine. Il voyageait sur un chameau rouge portant un sac de blé et un sac de dattes, une écuelle en bois et une gourde en cuir. Le conquérant Arabe entra dans la Ville Sainte à cheval aux côtés du patriarche chrétien, et la capitale du Christianisme fut livrée aux maho-

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métans, sans tumulte et sans outrage. Après avoir donné Tordre de bâtir une mosquée sur remplacement du temple de Salomon, le calife s'en retourna à Médine auprès du tombeau du prophète.

Héraclius voyait clairement que les désastres qui fondaient rapidement sur la chrétienté, étaient dus aux déchirements du sectairianisme, et tandis qu'il s'efforçait de défendre TEmpire par les armes, il travaillait assidûment à régler les différends dés chrétiens. Dans ce but, il tâchait de faire prévaloir la doctrine monothélite de la nature unique du Christ. Mais il était trop tard. Alep et Antioche étaient tombées, et rien ne pouvait plus empêcher les Sarrazins de se répandre dans l'Asie Mineure. Héraclius lui-même dut chercher son salut dans la fuite. La Syrie, que les victoires de Pompée avaient ajoutée sept cents ans auparavant à Tempire romain, la Syrie, berceau du Christianisme, gardienne de ses souvenirs les plus chers et les plus sacrés, la Syrie dont Héraclius lui-même avait réussi à chasser les Persans, était perdue pour toujours. Les apostats et les traîtres avaient consommé son désastre. On dit que lorsque Héraclius monta sur le vaisseau qui devait le ramener à Constantin nople, il jeta un long regard sur les montagpes qui se perdaient dans le lointain et s'écria avec amertume : < Adieu, Syrie ! pour jamais, adieu! »

Il est inutile d'insister sur les autres détails de la conquête ' des Sarrazins : de dire comment Tyr et Tripoli furent livrées; comment la flotte sarrazine fut construite avec les cèdres du Liban et équipée avec les marins de Phénicie; comment elle poussa la flotte romaine dans l'Hellespont; comment Chypre, Rhodes et les Cyclades furent ravagées et comment le colosse de Rhodes, qui passait pour une des sept merveilles du monde, fut vendu à un Juif qui, du bronze, forma la charge de neuf cents chameaux ; comment les armées du calife s'avancèrent jusqu'aux bords de la mer Noire et vinrent camper devant Constantinople : tout cela n'était rien en comparaison de la chute de Jérusalem.

La chute de Jérusalem! la perte de la métropole chrétienne! Dans les idées du temps, les deux religions avaient passé par l'ordalie des armes; elles avaient subi le jugement de Dieu! La victoire avait adjugé au mahométisme Jérusalem le prix du combat! Et malgré les succès temporaires des croisés, après mille ans écoulés, elle est encore dans ses mains ! On comprend les historiens grecs de Byzance c de n'avoir point raconté le grand

événement de la ruine de l'Église d*Asie » et quant à l'Église d'Occident, les papes dégénérés du moyen -âge — de l'âge des Croisades — ne pouvaient se voir sans indignation , forcés de fonder les prétentions de Rome au titre de métropole de la chrétienté sur l'histoire légendaire du voyage de Pierre, tandis que les lieux sacrés de la naissance et de la mort du Christ étaient au pouvoir des infidèles ! Il n'y a pas que les historiens grecs de Byzance qui aient tâché de dissimuler l'événement. Les historiens chrétiens de l'Empire ont évité le sujet toutes les fois qu'il s'est présenté dans l'histoire, la science ou la religion; car ils ont constamment suivi cette politique de cacher ce qu'ils ne, pouvaient pas travestir et de travestir ce qu'ils ne pouvaient pas cacher.

Je n'ai pas l'intention, et il n'entre pas dans mon sujet, de raconter les autres conquêtes des Sarrazins avec autant de détails que j'en ai donnés pour ce qui a rapport à la prise de Jérusalem, bien que ces conquêtes aient eu pour résultat la formation d'un empire beaucoup plus vaste que celui d'Alexandre et même que celui de Rome. On peut dire cependant en peu de mots, comment le magisme reçut alors un coup plus rude encore que ceux qui avaient frappé le Christianisme, Le sort de la Perse fut décidé à la bataille de Cadesia. Dans le Bac de Ctésiphon, le trésor royal, les armes du roi et d'immenses dépouilles tombèrent entre les mains des Sarrazins. Ce n'est pas sans raison que les musulmans appellent la bataille de Nehavend, la victoire des victoires. Ils s'avancèrent d'un côté le long de la mer Caspienne, de l'autre, ils suivirent les bords du Tigre jusqu'à Persépolis. Le roi de Perse n'échappa que par la fuite et se sauva dans le grand désert salé abandonnant à l'ennemi la salle aux colonnes et aux statues qui avait vu le banquet triomphal d'Aloxandre et qui, depuis lors, était tombée en ruines. Une division de l'armée arabe le poursuivit jusqu'au delà de l'Oxus, où il fut assassiné par les Turcs. Son fils fut poussé jusqu'en Chine, où il devint un des capitaines des gardes de l'Empereur. Le pays audelà de l'Oxus fut entièrement soumis et paya un tribut de mille pièces d'or. Quand l'empereur de la Chine demanda l'alliance et l'amitié du calife de Médine, l'étendard du prophète flottait déjà sur les bords de Tlndus.

Parmi les généraux qui s'étaient le plus distingués pendant les guerres de Syrie, se trouvait un certain Amrou, qui devait être un jour le conquérant de l'Egypte; car les califes, non contents

«de leurs victoires dans le nord et' dans Test, tournaient, maintenant, les yeux vers l'Ouest et méditaient la conquête de l'Afrique. La trahison leur vint encore une fois en aide. L'armée sarrazine iut accueillie par les Egyptiens comme une libératrice qui venait les délivrer de l'Eglise jacobite. Des chrétiens monophysites d'Egypte (on appelait ainsi ceux qui, dans le symbole d'Athanase, voyaient la consubstantialité du Fils) déclarèrent par la voix de leur chef, Mokansas, qu'ils ne voulaient plus avoir aucune communion avec les Grecs dans ce monde ni dans l'autre et qu'ils abjuraient pour toujours le tyran de Byzance et son concile de Chalcédoine. Ils se hâtèrent d'offrir le tribut au calife, de réparer les ponts et les routes, et de prêter aide et secours à l'armée des envahisseurs.

Memphis, une des vieilles capitales des Pharaons, tomba aussitôt et Alexandrie fut investie. La mer, qui était libre, permettait à Héraclius de renforcer sans cesse la garnison. De son côté, Omar, maintenant calife, envoya au secours de l'armée assiégeante les vieilles troupes de Syrie. Il y eut l^eaucoup d'assauts et beaucoup de sorties ; Amrou fut même fait prisonnier par les assiégés; mais il trouva moyen de s'échapper parla ruse d'un esclave. Après un siège de quatorze mois qui coûta la vie à vingt-cinq mille hommes, la ville tomba au pouvoir des Sarrasins. Dans sa dépêche au calife, Amrou énumérait les splendeurs et les richesses de la Reine de l'Occident : < Ses quatre mille palais, ses quatre mille bains, ses quatre mille théâtres, ses quatre mille boutiques pour le commerce des esclaves et les douze mille autres pour la vente des denrées alimentaires, et sa population de quarante mille Juifs qui payaient tribut. >

Ainsi tomba la seconde capitale de la chrétienté : Alexandrie, la ville d'Athanase, d'Arius et de Cyrille. La ville qui avait imposé les idées trinitaires et la mariolâtrie à l'Église, partageait le sort de Jérusalem ! Héraclius reçut la fatale nouvelle au fond de son palais à Constantinople. Il en fut accablé de chagrin. Il lui sembla que son règne était déshonoré par la ruine de la chrétienté. Il survécut un mois à peine à cet événement.

Si la possession d'Alexandrie avait été importante pour la religion catholique, elle n'était pas moins nécessaire à Constantinople pour l'approvisionnement de la ville. L'Egypte était le grenier de Byzance. Par cette raison, on essaya deux fois de la reprendre, et Amrou dut recommencer deux fois la lutte contre des flottes et des armées nombreusost II vit combien facilement

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ces attaques pouvaient être renouvelées par la route toujoursouverte de la mer ; à cela il n'existait qu'un remède, et ce remède était terrible : c Par le Dieu vivant, s'écria-t-il, si cela arrive une troisième fois, je rendrai Faccès de cette ville aussi facile que celui d'une maison de prostituées. » Il n'attendit pas cette éventualité ; il la démantela de suite et lui enleva toute son importance militaire.

Les califes n'avaient pas l'intention de borner leur conquête à l'Egypte. Otman méditait l'annexion de la côte d'Afrique toute entière. Son général, Abdallah, partit de Memphis avec quarante mille hommes, traversa le désert de Barca et vint mettre le siège devant Tripoli ; mais la peste s'étant déclarée dans son armée, il fut contraint de revenir en Egypte.

Une trêve de vingt années suivit. Ensuite Akbah s'ouvrit un chemin depuis le Nil jusqu'à l'Océan Atlantique. Quand il arriva au rivage d'Espagne, en face des îles Canaries, il poussa son cheval dans la mer et s'écria : « Grand Dieu ! si ma course n'était pas arrêtée par cette mer, j'irais jusque dans les royaumes inconnus de l'Occident, pour prêcher l'unité de ton nom et pour détruire par l'épée les nations rebelles qui adorent un autre Dieu, que toi ! »

Ces expéditions des Sarrasins avaient été faites par les routes de terre; car les empereurs de Byzance tenaient la Méditerranée et conservaient encore les villes de la côte. Le calife Abdalmalek résolut enfin de réduire Carthage, la plus importante d'entre elles^ et la capitale de l'Afrique septentrionale. Son gêné* rai, Hassan, la prit d'assaut ; mais des renforts étant arrivés de Constantinople conjointement avec des troupes siciliennes et des Goths, il fut forcé de battre en retraite. Ce ne fut cependant pas pour longtemps. Hassan revint quelques mois après, reprit Carthage et la livra aux flammes.

Jérusalem, Alexandrie, Carthage, trois des cinq grandes capi taies chrétiennes étaient perdues ; la chute de Constantinople* n'était plus qu'une affaire de temps. Après Constantinople, il ne. resterait plus que Rome.

Carthage avait joué un rôle important dans l'histoire du christianisme. Elle avait donné à l'Europe la doctrine qui devint celle de Rome et quelques-uns de ses plus grands théologiens. C'était la patrie de saint Augustin.

Le monde n'avait jamais vu aucune religion se répandre si largement et si rapidement que venait de le faire la religion mu-

sulthane. Elle régnait maintenant des montagnes d'Altaï aux rivages de TOcéan Atlantique, du centre de l'Asie aux confins de TAfrique occidentale.

Le calife Alvalid permit ensuite à. son peuple de tenter la conquête de l'Europe, et fît celle de l'Andalousie, ou c de la région du soir. * Musa, son général, rencontra là comme ailleurs des alliés dans le sectairianisme et dans la trahison. L'archevêque de Tolède et le comte Julien, général des Goths, livrèrent le pays. Sous leur conduite, à Xérès, au plus fort de la bataille, une partie de l'armée passa à l'ennemi. Le roi d'Espagne forcé de fuir du champ de bataille, fut poursuivi par les envahisseurs et noyé dans les eaux du Guadalquivir.

Sans perdre de temps, Tarik, le lieutenant de Musa, marcha sur Tolède et de là, au nord. A l'arrivée de Musa, la Péninsule ibérique était soumise, et l'armée des Goths rejetée de Tautre côté des Pyrénées. Regardant l'Espagne comme le premier échelon de ses conquêtes, il annonça le projet de s'ouvrir un chemin vers l'Italie et d'aller prêcher le Dieu unique jusques dans le Vatican. De là, il passerait à Constantinople, et, après avoir mis fin à l'empire romain et au christianisme, il rentrerait en Asie et irait déposer son épée victorieuse sur le marchepied du trône des califes à Damas.

Mais cela ne devait pas arriver. Musa, jaloux de son lieutenant, avait traité Tarik avec indignité ; les amis que celui-ci avait à la cour usèrent de représailles ; un envoyé de Damas vint arrêter Musa jusque dans son camp et le traîner devant son souverain qui le déshonora en le faisant publiquement fouetter. Musa mourut de chagrin.

Pourtant, les Sarrasins tentèrent, sous d'autres chefs, la conquête de la France. Dans une première campagne, ils s'emparèrent de tout le pays depuis l'embouchure de la Garonne jusqu'à la Loire. Ensuite, Abderaman, le général des Sarrasins, divisant ses forces en deux colonnes, traversa avec l'une la vallée du Rhône et vint mettre le siège devant Arles. Une armée chrétienne qui s'avança pour défendre cette place fut écrasée. Pendant ce temps, la seconde colonne passait la Dordogne et détruisait une autre armée chrétienne, dans laquelle, selon les fugitifs, € Dieu seul pouvait compter le nombre des morts. » Toute la France centrale fut envahie. Les Sarrasins arrivèrent sur les bords de la Loire. Les églises, les monastères furent dépouillés de leurs trésors, et les saints tutélaires, qui avaient eu coutume

de faire tant de mîcacles inutiles, furent trouvés impuissants h rheure de la nécessité.

Le progrès de l'invasion fut enfin arrêté par Charles-Martel (an de J.-C. 732). On li\Ta, entre Tours et Poitiers, une grande bataille qui dura sept jours. Abdéraman fut tué, les Sarrasins firent retraite et bientôt après ils furent contraints de repasser les Pyrénées.

Les bords de la Loire marquent donc la limite de F invasion mahométane dans TEurope occidentale. Gibbon, dans son récit de ces grands événements, fait cette remarque : « Les Sarrasins avaient exécuté une marche victorieuse d'environ mille milles, depuis la pointe de Gibraltar jusqu'à la Loire ; une autre marche d'égale longueur les aurait conduits jusqu'aux confins de la. Pologne et jusqu'aux montagnes d'Ecosse. »

Je n'ai pas besoin d'ajouter à cette esquisse des progrès militaires du mahométisme, les opérations des Sarrasins dans la Méditerranée, la conquête de la Crête et de la Sicile, et leur attaque contre Rome. On remarquera, cependant, que leur présence dans le sud de l'Italie exerça une influence marquée sur le développement intellectuel de l'Europe.

L'attaque de Rome par les Sarrasins ! y eut-il jamais rien de^ plus outrageux que la manière dont elle eut lieu ? (an. de J.-C. 846). Une petite colonne ennemie remonta le Tibre et parut devant la ville. Trop faible en nombre pour en forcer l'entrée, •«lie insulta et pilla les faubourgs et viola les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. Rome aurait été mise à sac que l'effet moral n'eût pas été plus grand. L'autel d'argent qui était dans l'église de Saint-Pierre fut enlevé et envoyé en Afrique. — L'autel de Saint-Pierre ! l'emblème du christianisme romain !

Constantinople avait été assiégée plus d'une fois par les Sarra-^ sins. Sa chute était certaine et seulement différée, Rome avait reçu l'insulte directe, la plus cruelle qui pût lui être infligée ; les vénérables églises de l'Asie-Mineure étaient détruites ; aucun chrétien ne pouvait pbis entrer sans permission dans Jérusalem. La mosquée d'Omar s'élevait sur l'emplacement même du temple de Salomon. Au milieu des ruines d'Alexandrie, la mosquée de la Miséricorde marquait le lieu où le général sarrasin, las de massacres^ avait ordonné de faire grâce aux derniers fuyards de la nation ennemie de Mahomet. Rien ne restait plus de Carthage que des pierres noircies par le feu. Le plus puissant empire religieux que le monde ait jamais vu était né tout à coup. Il s'éten-

dait de FOcéan Atlantique à la grande muraille de la Chine, et pourtant, en un sens, il n'avait pas encore atteint Tapogée de sa carrière. Le jour devait venir où il chasserait les successeurs des Césars, où il serait maître de la Grèce, où il disputerait au Christianisme TEurope elle-même, et où il étendrait l'influence de ses dogmes à travers les déserts barbares et les forêts pestilentielles, depuis les rivages de la Méditerranée jusqu'à la ligne équinoxiale.

Toutefois, bien que le mahométisme n'eût pas encore atteint ses derniers développements, la puissance des califes avait touché le point culminant de sa grandeur. Ce ne fut point Tépée de Charles Martel, ce furent les dissensions intestines du vaste empire arabique qui sauvèrent l'Europe. Si la dynastie des Omniades était populaire en Syrie, ailleurs, ils étaient regardés comme des usurpateurs. Les parents du prophète passaient pour les représentants légitimes de son pouvoir et de sa foi. Trois partis, trois couleurs, se disputèrent le caJifat et le déshonorèrent par leurs crimes. Le drapeau des Omniades était blanc; celui des Fatimites, vert ; celui des Abassides, noir. Ce dernier représentait le parti d'Abbas, oncle de Mahomet. Le résultat final de ces discordes fut le partage de Tempire en trois parties, les Califats de Bagdad, du Caire et de Cordoue. Cet événement eut lieu dans le dixième siècle. L'unité d'action politique n'existait plus dans l'Empire musulman, et la chrétienté trouva son salut, non dans des interventions surnaturelles, mais dans les querelles de potentats rivaux. Aux divisions intestines vint s'ajouter, plus tard, l'intrusion étrangère, et Farabisme qui avait tant fait pour le développement intellectuel de l'humanité, périt, quand les Turcs et les Berbères arrivèrent au pouvoir.

Les Sarrasins, occupés de leurs querelles domestiques, avaient complètement oublié l'Europe. Ockley dit avec vérité dans son histoire : t Les Sarrasins n'avaient pas un général ni un capitaine qui n'eût pas regardé comme un affront et comme une honte éternelle d'être attaqué par les forces unies de l'Europe entière. Et si quelqu'un demande pourquoi les Grecs ne firent pas plus d'efforts pour extirper ces insolents envahisseurs, il suffira de répondre à toute personne qui connaît le caractère de ce peuple qu'Amrou faisait sa résidence à Alexandrie et Moawiah à Damas. »

Voici un exemple de leur méprisante hauteur : à une lettre menaçante adressée par l'Empereur Nicéphore au calife Ha-

t roun-al-Raschid, celui-ci répondit : « Au nom du Dieu miséricordieux, Haroun-al-Raschid, commandeur des fidèles, à Nicéphore, le chien romain. J'ai lu ta lettre, ô fils d'une mère infidèle ! tu n'entendras pas ma réponse, mais tu la verras de tes yeux ! » La réponse, elle fut écrite plus tard, en caractères de sang et de flammes dans les plaines de Phrygie.

Une nation peut réparer la perte de ses provinces ; elle peut survivre à la perte de ses richesses, au payement d'énormes indemnités de guerre ; mais elle ne peut jamais se relever après le plus effroyable des maux de la défaite, la perte de ses femmes. Quand Abou Obeidah envoya à Omar la nouvelle de la prise d'Antioche, celui-ci lui reprocha avec douceur de n'avoir point enlevé les femmes pour les donner à ses soldats : « Laissez-les, lui dit-il, se marier en Syrie et qu'ils aient autant de femmes esclaves qu'ils voudront. » C'est l'institution de la polygamie, fondée sur la capture des femmes dans les pays conquis, qui a perpétué la domination musulmane. Les enfants nés de ces unions se faisaient gloire d'être descendus des conquérants. On ne saurait avoir une meilleure preuve de l'efficacité de cette politique que ce qui se passa dans le nord de TAfrique. L'effet irrésistible de la polygamie pour consolider le nouvel ordre de choses fut frappant. Deux générations ne s'étaient pas écoulées que le Calife fut informé qu'il fallait cesser de demander le tribut parce que tous les enfants nés dans cette région étaient mahométans et tous parlaient Tarabe.

Le mahométisme, tel qu'il a été légué au peuple par ses fondateurs, était une religion anthropomorphique. Dieu était un homme fort, le ciel un palais. Les classes intelligentes se défi-j rent bientôt de ces conceptions grossières et leur substituèrent des idées plus justes et plus philosophiques. Dans la suite, ces idées s'accordèrent même avec. celles que le concile du Vatican vient de déclarer orthodoxes. Ainsi, Al-Gazzali dit : « L'homme ne saurait parvenir à la connaissance de Dieu par la connaissance de soi-même et de son âme. Les attributs de Dieu ne peuvent être déterminés par les attributs de l'homme Sa souveraineté et ses lois ne peuvent être comparées, ni con»* prises. •

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