‹ Les conflits de la science et de la religionChapitre 14 sur 47 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Par rinfluence des juifs et des ncstoriens, les arabes sont conduits à Tétude" des sciences. -— Ils modifient leurs idées sur la destinée de l'homme el en conçoivent d'exactes sur la configuration du monde. — Ils mesurent la dimension de la terre, et déterminent la forme du globe. — Les califes fondent de grandes bibliothèques, protègent les sciences et les lettres, établissent des observatoires astronomiques. — Les arabes développent les sciences mathématiques, inventent Talgèbre, perfectionnent la géométrie et la trigonométrie. — Ils collectionnent et trariuiseiit les vieux livres grecs sur les mathématiques et Tastronomie, et adoptent la méthode inductive d'Aristote. — Ils fondent un grand nombre de collèges, et avec l'aide des nesloriens, organisent un système d'enseignement public. — Ils introduisent le système de numération arabe. — Ils dressent un système sidéral et donnent des noms aux étoiles. — Ils jettent les fondements de l'astronomie moderne, de la chimie, de la physique et ils introduisent de grands perfectionnements dans l'agriculture et dans l'industrie.

i Pendant le cours de ma longue vie, disait le calife Ali, j'ai «ouvent remarqué que les hommes ressemblent plus au temps dans lequel ils vivent qu'ils ne ressemblent à leurs pères. » Cette remarque philosophique profonde du gendre de Mahomet est parfaitement vraie; car, bien que les traits et les formes physiques d un homme puissent indiquer sa descendance, c'est le milieu dans lequel il vit qui fait sa nature intellectuelle et qui décide de la direction de son esprit.

Quand Amrou, le lieutenant du calife Omar, conquit FEgypto et Fannexa à l'empire arabique, il trouva à Alexandrie un grammairien grec, Jean, surnommé Philoponus ou Amant du travail Se prévalant de l'amitié qui s'était formée entre eux, le Grec le pria de lui faire présent des débris de la grande bibliothèque, que la guerre, le fanatisme et le temps avaient encore épargnés . Amrou demanda les ordres du calife : t Si ces livres s'accordent

avec le Koran, répondit-il, ils sont inutiles; s'ils ne s'accordent pas, ils sont mauvais. Donc, qu'on les détruise. » En conséquence^ on les répartit entre les bains d'Alexandrie, et au bout de six mois, il n'en existait plus.

Quoique le fait ait été contesté, on ne peut guère douter qu'Omar n'ait donné cet ordre. Le calife était un homme illettré ; son entourage était un entourage de fanatisme et d'ignorance. L'action d'Omar justifiait l'observation d'Ali.

Il ne faudrait pas croire que les livres convoités par Jean, l'Amant du travail, étaient la grande bibliothèque des Ptolémées et d'Eumènes. roi de Pergame. Près de mille ans s'étaient écoulés depuis que Philadelphe avait commencé sa collection. Jules César en avait brûlé plus de la moitié. Les patriarches d'Alexandrie avaient non-seulement permis la dispersion du reste, mais y avaient eux-mêmes contribué. Orosius dit expressément qu'il avait vu vides les casiers de la bibliothèque vingt ans après que Théophile, oncle de saint Cyrille, eut obtenu un rescrit de l'empereur ordonnant de la détruire. Lors même que cette collection n'eût jamais souffert do tels actes de violence, l'usage, les accidents partiels, les larcins, l'auraient, pendant un laps de dix siècles, tristement amoindrie, Et quoique Jean eût pu, comme son nom nous le fait supposer, se réjouir d'un pareil surcroît de travail, il est certain que le soin d'un demi-million de volumes aurait dépassé ses forces et que les dépenses d'une pareille charge, dépenses faites pour les Ptolémées et les Césars, auraient excédé les ressources d'un simple grammairien. La durée du temps qu'on mit à consumer et à détruire la bibliothèque ne saurait pas d'ailleurs, servir do base à nos calculs. Le papyrus et le papier sont d'excellents combustibles, mais le parchemin brûle mal et difficilement ; il est d'un emploi peu commode pour les autres usages que l'écriture, et les esclaves des bains d'Alexandrie n'ont point dû s'en servir tant qu'ils ont eu autre chose à leur disposition. Or, la plus grande partie de ces livres était sur parchemin.

Il n'est pas plus douteux qu'Omar ordonna de détruire la bi bliothèque qu'il ne l'est que les croisés brûlèrent celle de Tripol qu'on a fantastiquement évaluée à trois millions de volumes C'était affaire de religion des deux parts. La première salk dans laquelle ils entrèrent s'étant trouvée ne renfermer que des exemplaires du Koran, les croisés en conclurent qu'il en était de même des autres salles, et ils livrèrent le tout aux

flammes. Le récit de ces deux événements contient un peu de vérité et beaucoup d'exagération. Cependant^ la fanatisme a souvent donné de ces exemples. Les Espagnols n'ont-ils pas brûlé à Mexico des monceaux d'écritures hiéroglyphiques, perte irréparable? Et le cardinal Ximenès n'a-t-il pas réduit en cendres, sur la place de Grenade, huit mille manuscrits arabes, dont beaucoup étaient des traductions des auteurs classiques ?

Nous avons vu combien les nécessités de la guerre savante avaient, en stimulant le génie de l'industrie pendant les campagnes d'Alexandre en Perse, contribué au développement de la science pure sous les Ptolémées. Un résultat semblable fut amené par les opérations militaires des Sarrasins.

L'amitié établie entre Amrou, le conquérant de l'Egypte, et Jean le grammairien, montre combien l'esprit des Arabes était porté aux idées libérales. Une fois affranchi de l'idolâtrie de la Kaaba et entré dans le monothéisme de Mahomet, il était tout disposé pour les études philosophiques et littéraires. Deux influences agirent constamment sur lui et lui tracèrent sa voie : 1*» Celle des Nestoriens de Syrie; 2<» celle des Juifs d'Egypte.

Dans le précédent chapitre, j'ai raconté brièvement la persécution de Nestorius et de ses disciples. Ils avaient rendu témoignage à l'Unité de Dieu dans les souffrances et le martyre. Ils répudiaient toute idée d'un Olympe peuplé de dieux et de déesses, c Loin de nous une Reine des Cieux! > disaient-ils.

Cette situation d'esprit avait rendu faciles leurs relations avec les Sarrasins, et non-seulement ceux-ci les traitèrent avec respect, mais ils leur confièrent des charges dans l'état. Mahomet défendit péremptoirement à ses disciples de leur faire aucun mal.Jesui-Abbas leur évèque conclut plus d'un traité avec lui et avec Omar, et, plus tard, le calife Haroun-al - Raschid plaça toutes les écoles publiques sous la surveillance de Jean Masné, un Nestorien.

A l'influence des Nestoriens, s'ajouta celle des Juifs. Quand le christianisme montra une tendance à s'assimiler le paganisme, les conversions juives cessèrent. Ce fut pis encore après l'intro* duction du dogme do la Trinité. Les villes de Syrie et d'Egypte étaient peuplées en partie de Juifs. Dans Alexandrie seulement, au temps de la conquête d'Amrou, il y avait quarante mille personnes qui payaient le tribut. Des siècles entiers de calamités et de persécutions, n'avaient fait que les affermir dans leurs croyances monothéistes et que les fortifier dans ces sentiments

76 RENAiSSANCE DE LA SCIENCE DANS LE SUD

de haine pour Tidolâtrie qu'ils avaient rapportés de la captivité do Babylone. De concert avec les Nestoriens, ils traduisirent en syriaque plusieurs ouvrages grecs et latins, qui furent traduits de nouveau en arabe. Tandis que les Nestoriens travaillaient ainsi à Féducation des enfants des grandes familles mahométanes, les Juifs pénétraient auprès d'eux sous l'habit de médecins.

Ce contact adoucit le sauvage fanatisme des Sarrasins, leurs manières se polirent, et leurs pensées s'élevèrent. Ils parcoururent le royaume de la philosophie et de la science aussi rapidement qu'ils avaient parcouru les provinces de l'Empire romain. Ils abandonnèrent les illusions du mahométisme populaire, et à leur place, ils connur,ent les vérités scientifiques.

Dans un monde envahi par l'idolâtrie, Tépée des Sarrasms avait vengé la majesté de Dieu. L?i doctrine du fatalisme contenue dans le Koran, avait puissamment contribué à ce résultat. < Nul homme ne peut devancer ou reculer sa mort. La mort nous surprendra jusque sur les sommets élevés. Dieu a réglé dès le commencement le temps et le lieu de notre fin. » Dans son langage figuré l'arabe dit : Nul homme no peut échapper à son sort par la fuite. Les chevaux des destins courent pendant

la nuit Soit que tu dormes, soit que tu combattes, l'ange de

la mort saura te trouver, c Je suis convaincu, disait Ali, que les affaires des hommes sont conduites par Dieu seul. » Les vrais musulmans sont ceux qui se soumettent à la volonté de Dieu. Ils concilient la notion du libre arbitre et celle de la prédestination en disant : c Le dessin nous est donné ; c'est nous qui mettons les couleurs. > Ils disent aussi, que si nous voulions nous rendre maîtres des forces de la nature, il ne faudrait pas essayer de leur résister, mais les balancer les unes par les autres.

Cette sombre doctrine préparait ses adeptes à accomplir de grandes choses. Elle changeait le désespoir en résignation, et dédaignait l'espérance. Il y a un proverbe arabe qui dit : t Le désespoir est un homme libre ; l'espérance est une esclave, t

Mais les vicissitudes du métier des armes, firent voir, pourtant, ■que la médecine peut soulager la douleur, la chirurgie guérir les blessures et que les mourants peuvent être par la science, rappelés à la vie. Les médecins juifs devinrent une protestation vivante contre le fatalisme du Koran. Peu à peu la rigoureuse doctrine de la prédestination s'adoucit et l'on commença à admettre que dans la vie individuelle, le libre arbitre a sa part ; que l'homme peut, jusqu'à un certain point et par des actes

volontaires, faire lui-même sa destinée; mais que les nations prises en masse n'ont point de responsabilité collective et vivent SOUS Fempire d'immuables lois.

A cet égard, le contraste entre les nations chrétiennes et les nations mahométanes était frappant. Le chrétien croyait à l'intervention incessante de la Providence ; il ne pensait pas qu'une loi gouvernât le monde. Il espérait changer la marche des ckosesi par ses prières, par ses supplications, et, si elles n'étaient point exaucées, par les prières de la Vierge Marie, ou bien par celles des saints, ou bien encore par la vertu des reliques, etc. Si sa voix était, croyait-il, trop faible, il faisait prier les prêtres, les personnes réputées saintes, et joignait à leurs supplications des oblations et des aumônes. La chrétienté toute entière était persuadée que le monde pouvait être bouleversé par des interventions surnaturelles . L'Islam , au contraire, reposait sur uno pieuse résignation à la volonté immuable de Dieu. La prière du chrétien contenait l'ardente demande des biens désirés, celle du musulman n'était qu'une expression de dévote reconnaissance. L'un et l'autre substituaient la prière aux méditations extatiques de l'Inde. Pour le chrétien, le progrès du monde ne pouvait guère être autre chose qu'une série d'impulsions contraires,^ qu'une succession de surprises. Pour le mahométan, c'était un enchaînement de causes et d'effets. Le mouvement d'un corps était toujours le résultat d'un mouvement antérieur ; la pensée succédait nécessairement à la pensée. Tout événement historique avait sa source dans un précédent événement; toute action humaine était la conséquence d'une autre action. Dans les annales de notre race, rien n'était survenu sans avoir été préparé. Elles étaient une suite logique et inévitable d'événements; la destinée était une chaîne de fer dont chaque fait n'était qu'un anneau. Cet anneau était à sa place de toute éternité. Nous venions dans le monde sans le savoir ; nous en sortions sans le vouloir ; nous n'avions donc rien à faire qu'à nous croiser les bras et attendre.

En même temps que se produisait cette opinion sur le gouvernement de la vie individuelle, il survint une notion nouvelle de la construction mécanique du monde. Selon le Koran, la terre Bst une surface plane et quadrangulaire, entourée de hautes montagnes qui servent en même temps à la suspendre à la voûte des cieux, et à supporter le firmament. Nous devons admirer dévotement la puissance de Dieu en considérant que cette vaste et brillante étendue cristalline, a été déployée sans

lacune et sans accident. Au-dessus du firmament sont les cieux à sept étages, et au plus haut, Dieu est assis sur son trône, sous la figure d'un homme de stature gigantesque, ayant à ses pieds des taureaux ailés comme les vieux rois d'Assyrie.

Ces idées, qui ne sont point particulières au mahométisme, mais se produisent toujours chez l'homme à un certain stage de son développement intellectuel, furent remplacées chez les mahométans éclairés par d'autres plus scientifiques et plus correctes. Pourtant, de même que dans les pays chrétiens, ce changement ne s^accomplit pas sans résistance de la part des défenseurs de la vérité révélée. Ainsi, quand Al-Mamum, ayant connu la sphéricité de la terre, donna ordre à ses mathématiciens de mesurer un degré du cercle terrestre, Sakyuddin, un des docteurs célèbres de l'Islamisme, dénonça la scélératesse du calife et déclara que Dieu punirait la présomption qu*il avait de troubler la dévotion des fidèles, et de les infecter des idées d'une philosophie fausse et athée. Al-Mamum persévéra néanmoins. Sur les bords de la mer Rouge et dans la plaine de Shinar, on mesura au moyen d'un astrolabe et on fixa l'élévation du pôle au-dessus de l'horizon, à deux stations, moins un degré, sur le même méridien. On mesura ensuite la distance entre les deux stations, et l'on trouva qu'elle était de deux cent mille coudées hashémites. Ceci donna pour l'entière circonférence du globe deux cent mille coudées hashémites, calcul qui ne s'éloignait pas beaucoup de la vérité. Puisque la sphéricité ne pouvait pas être assurée diaprés une seule mensuration, le calife ordonna d'en faire une seconde près Cufa, en Mésopotamie. Ses astronomes se séparèrent en deux corps, et partant d'un point donné, chacun mesura un arc d'un degré, l'un au nord, l'autre au sud. On connaît le résultat qu'ils obtinrent. Si la coudée qui leur servait de mesure était celle qu'on connaît sous le nom de coudée royale, la longueur du degré fut alors parfaitement mesurée, à un tiers de mille près. Le calife conclut de ces opérations à la forme sphérique de la terre.

C'est une chose digne de remarque que le fanatisme des Sarrasins céda très-promptement à l'ardeur des recherches scientifiques. Le Koran fut d'abord un obstacle au progrès de la littérature et de la science. Mahomet avait donné son livre pour la plus grande des œuvres possibles, et avait fait de son irréprochable vérité une preuve de sa mission divine. Cependant, vingt ans après sa mort, l'expérience acquise en Syrie, en Asie Mineure, en Egypte, avait déjà frappé les esprits, et le calife Ali avait

commencé à encourager les études littéraires de toutes sortes. Moawiah, le fondateur de la dynastie des Omniades, qui régna en 661, révolutionna le gouvernement. D'électif, il le rendit héréditaire. Il transféra le siège do sa résidence de Médine à Damas, position plus centrale, et introduisit le luxe et la magnificence à sa cour. Il brisa les liens d^un fanatisme rigoureux et se posa en protecteur et ami des lettres. Un satrape persan qui était venu trouver Omar, le second calife, l'avait trouvé endormi sur les marches de la mosquée de Médine, au milieu des mendiants ; mais les envoyés étrangers qui furent chargés de missions auprès de Moawyah, furent introduits dans un palais somptueux, décoré d'arabesques, et orné de jardins en fleur et de fontaines.

Moins d'un siècle après la mort de Mahomet, des traductions des principaux ouvrages grecs avaient été faites en langue arabe. Des poëmes, tels que Tlliade et l'Odyssée, le furent en syriaque et pour le seul usage des savants, à cause de ce qu'on trouvait de dangereux et d'impie dans leurs récits mythologiques. Le calife Almanzor (an de J. 0. 753 — 775) transféra sa capitale à Bagdad, dont il fit une métropole splendide. Il consacra beaucoup de temps à l'étude de l'astronomie et fonda des écoles de médecine et de droit. Son petit-fils, Haroun-al-Raschid (an de J. 0. 786) suivit son exemple et ordonna que des écoles fussent annexées aux mosquées, dans toute l'étendue de ses états. Maig. le siècle d'Auguste, pour la science en Asie, fut le Califat d'Al- Mamum (an de J. 0. 813 — 832). Il fit de Bagdad une grande capitale scientifique, rassembla d'immenses collections de livres et s'entoura de savants.

Cette situation acquise et ce goût cultivé se conservèrent chez les Sarrasins après que les divisions intestines eurent séparé l'Empire en trois parties. Les Abassides en Asie, les Fatimites en Egypte, les Omniades en Espagne, ne furent pas seulement trois dynasties, rivales dans le gouvernement , eues le furent aussi dans les lettres et dans les sciences.

Dans les lettres, les Arabes goûtaient tout ce qui pouvait aiguiser l'esprit. Ils se vantèrent, plus tard, d'avoir produit plus de poëtes que toutes les autres nations ensemble. Dans la science, leur supériorité fut dans la méthode, qu'ils empruntèrent aux Grecs d'Alexandrie et non pas aux Gr^cs d'Europe. Ils comprirent que la spéculation ne saurait conduire au progrès et que tout espoir repose sur l'observation pratique des laits.

Leur caractéristique est rattachement à la méthode expérimentale. Ils regardaient la géométrie et les mathématiques comme des instruments de logique. Dans leurs nombreux ouvrages sur la mécanique, l'hydrostatique, Foptique, on remarque qu'ils ont trouvé toujours la solution des problèmes par le chemin d'une expérience directe ou d'une observation instrumentale. Voilà ce • qui a fait des Arabes les créateurs de la chimie ; ce qui les a conduits à l'invention d'une foule d'appareils pour la distillation, la sublimation, la fusion, la filtration, etc. ; ce qui, en astronomie, leur a fait employer les instruments gradués, les cadrans, lés astrolabes ; ce qui leur a fait employer en chimie la balance, dont la théorie leur était parfaitement familière ; ce qui leur a enseigné à construire des tables de gravité spécifique et des tables astronomiques, comme celles de Bagdad, de Cordoue, de Samarcande ; ce qui leur a valu tant de progrès dans la géométrie, la trigonométrie ; ce qui enfin les a rendus les inventeurs de l'algèbre et leur a fait adopter le système de numération des Indiens. Voilà ce que leur a valu d'avoir suivi la méthode inductive d'Aristote, au lieu des divagations déductives de Platon.

On collectionna assidûment des livres pour arriver à former les grandes bibliothèques dont j'ai parlé. Le Calife Al-Mamum apporta, dit-on, à Bagdad cent charges de chameaux de manuscrits. Une des conditions de son traité avec l'Empereur Michel III fut qu'il lui donnerait une des bibliothèques de Constantinople. Il s'y trouva, parmi d'autres trésors, le traité de Ptolémée sur la mathématique céleste. Al-Mamum le fit immédiatement traduire en arabe sous le nom d'almageste. Les collections furent bientôt si soignées que la bibliothèque du Caire contenait cent mille volumes élégamment transcrits et reliés. Parmi ceux-ci, il y en avait six mille cinq cents sur la médecine et l'astronomie seulement. Les règlements de cette bibliothèque permettaient de prêter des livres aux étudiants qui résidaient au Caire. On y voyait aussi deux sphères : l'une en argent massif et l'autre en bronze. On dit que la première avait été construite par Ptolémée et qu'elle avait coûté trois mille couronnes d'or. La Bibliothèque des Califes d'Espagne renferma plus tard six cent mille volumes et le catalogue seul en formait quarante-quatre. Outre cela, il y avait en Andalousie soixante-dix bibliothèques publiques et beaucoup de bibliothèques particulières. On raconte qu'un docteur refusa un jour une invitation, de la part du

-sultan de Boukkara, de se rendre à sa cour, parce que le transport de ses livres aurait nécessité quatre cents chameaux.

Il y avait dans toutes les grandes bibliothèques un quartier pour le travail de copie et de traduction. C'était aussi, t)arfois, affaire d'entreprises privées. Honian, médecin nestorien, avait un établissement de ce genre à Bagdad (an de J. G. 850) et il donna des traductions d'Aristote, de Platon , d'Hippocrate, de Gallien, etc. Quant aux ouvrages originaux, c'était la coutume <îhez les professeurs de collège, de préparer des traités sur des sujets donnés. Tout calife avait son historiographe. Des contes et des romans, dans le goût des Mille et une nuits, montrent ^îombien les Arabes étaient doués du côté de l'imagination. Tous les sujets étaient traités : histoire, jurisprudence, politique, philosophie , biographies d'hommes, de chevaux et de chameaux. Tous ces ouvrages paraissaient, sans être soumis à aucune censure, ni à aucune restriction ; ce ne fut que plus tard que Tautorisation devint nécessaire pour la publication des ouvrages de théologie. Les ouvrages de référence abondaient pour la géographie, la statistique^ la médecine, l'histoire, ainsi que les dictionnaires de langues. Il y avait un f Dictionnaire Encyclopédique des sciences », œuvre de Mohammed Abu Abdallah. Les Arabes mettaient une grande coquetterie dans la pureté, la blar cheur du papier, dans les encres de différentes couleurs, agré«, blement entremêlées, dans l'ornementation des frontispices des livres, qu'ils peignaient et doraient de mille manières.

L'empire arabe fut partout couvert d'écoles et de collèges. Il y en eut en Mongolie, en Tartarie, à Maroc, à Fez, en Espagne. A l'une des extrémités de ce vaste empire qui dépassait de beau- <50up en étendue l'empire romain, s'élevait l'observatoire de Samarcanjie, et à l'autre, celui de Giralda, en Espagne. Gibbon, parlant de la protection accordée aux sciences, dit : e Les émirs <ies provinces rivalisaient avec les souverains, et leurs encouragements répandirent le goût de la science depuis Samarcande et Boukkara jusqu'à Fez et à Cordoue. Le visir d'un sultan consacra deux cent mille couronnes d'or à la fondation d'un collège à Bagdad, qu'il dota de quinze mille deniers de revenu annuel. Les bienfaits de l'instruction étaient donnés à six mille étudiants à la fois, depuis le fils du grand seigneur jusqu'à celui de l'artisan. On subvenait aux dépenses des élèves indigents et l'on payait les professeurs avec libéralité. Dans toutes les villes les .productions littéraires étaient copiées et collectionnées pour sa-

DRAPEn.

tisfaire à la fois la curiosité des lettrés et la vanité des riches, r La direction des écoles était confiée avec une noble largeur d'idées, tantôt à des nestoriens, tantôt à des Juifs. On ne s'in* qulétait ni du pays où un savant avait vécu ni de la religion où il était né; on ne regardait que son mérite. Le grand calife Ali-Mamum n'avait-il pas déclaré : c Qu'ils sont les élus de Dieu, ses meilleurs et ses plus utiles serviteurs^ ceux qui con-^ sacrent leur vie au développement de leurs facultés naturelles ; ]ue ceux qui enseignent la science et la sagesse sont les luminaires et les législateurs du monde, lequel retomberait sans leur secours dans l'ignorance et la barbarie, t

Suivant Texemple donné par l'école de médecine du Caire, les autres écoles exigèrent que leurs élèves passassent des examens rigoureux. Ce n'était qu'à cette condition qu'ils pouvaient exercer ensuite la profession médicale. Le premier collège de ce genre en Europe, fut celui que les Sarrasins fondèrent à Salerne, en Italie. Le premier observatoire astronomique fut érigé par eux à Séville, en Espagne.

Nous sortirions des limites de cet ouvrage, si nous voulions rapporter tous les effets de ce vaste mouvement scientifique. Les sciences anciennes furent grandement développées ; des sciences nouvelles naquirent. La méthode arithmétique des Indiens fut importée en Europe, belle invention de Fesprit humain, qui permet d'exprimer tous les nombres par dix chiffres d'une double valeur, l'absolue et la relative, et qui fournit des règles simples pour faire tous les calculs. L'algèbre ou arithmétique généralisée, qui opère sur les quantités inconnues ou qui cherche les rapports entre les quantités de toutes sortes, arithmétiques et géométriques, fut tirée par eux du germe dans lequel Diophantus l'avait enfermée; Mohammed-Ben-Musa donna la solution des équations du carré; Omar-Ben-Ibrahim celle des équations cubiques. Les Sarrasins ont aussi donné à la trigonométrie sa forme actuelle, substituant les sinus à la corde de l'arc dont on se servait jusqu'à eux. Ils en ont fait une science distincte. Musa, le même que nous venons de nommer, était l'auteur d'un Traité i-ur la trigonométrie sphérique. Al-Baghadadi en laissa un sur l'arpentage des terres, tellement parfait, que beaucoup de gens ont cru que c'était une copie de quelque ouvrage d'Euclide, qui (îepuis aurait été perdu.

En astronomie, ils firent non-seulement des catalogues, mais des cartes des étoiles visibles et donnèrent à celles de première

grandeur, les noms qu'elles portent encore sur nos sphères célestes. Ils mesurèrent comme nous l'avons vu les dimensions de la terre et la longueur du degré. Ils déterminèrent Tobliquité de récliptique, publièrent des tables correctes du mouvement de la lune et du soleil, fixèrent la durée de Tannée solaire, vériûèrent la précession des équinoxes. \ie traité d'Albategnius, intitulé La science des étoiles , est mentionné avec respect par Laplace. Le même Laplace cite aussi un important fragment d'un certain Ibn-Junis, l'astronome de Hakem, qui fut calife d'Egypte en l'an 1000, lequel contient une longue série d'observations, faites depuis l'époque d'Almanzor, sur les éclipses, les équinoxes, les solstices, la conjonction des planètes, l'occultation des astres, observations qui ont jeté beaucoup de lumière sur les variations de la sphère céleste. Les astronomes arabes se vouèrent aussi au perfectionnement des instruments d'astronomie, à la mesure du temps par des horloges de divers genres, des clepsydres et des cadrans solaires. Ils furent les premiers à se servir du pendule pour cet objet.

Dans les sciences expérimentales, ils découvrirent la chimie, et quelques-uns de ses principau;x réactifs^ l'acide sulfurique, l'acide nitrique, l'alcool. Ils appliquèrent cette science à la mi decine, ayant été les premiers à publier des pharmacopées, des dispensaires, et à y indiquer des préparations minérales. Dans la mécanique, ils ont déterminé les lois de la chute des corps et presque connu l'attraction. Ils étaient familiers avec la dynamique. En hydrostatique, ils ont construit les premières tables de gravités spécifiques et ont écrit des traités sur les corps qui surnagent et ceux qui vont au fond de l'eau. En optique, ils ont changé l'hypothèse des Grecs, que le rayon va de l'œil au corps observé, en l'hypothèse contraire. Ils connaissaient le phénomène de la réflexion et de la réfraction de la lumière. Alhazen fit l'importante découverte du rayon curviligne qui traverse l'atmosphère et prouva que nous voyons la lune et le soleil avant qu'ils ne soient réellement au-dessus de l'horizon et après qu'ils sont descendus au-dessous.

Les effets de cette grande activité scientifique sont visibles dans les grands perfectionnements industriels qui se produisirent. L'agriculture en profita poiu» l'irrigation des terres, la bonne distribution des engrais, l'élevage des bestiaux, la promulgation de sages codes ruraux, l'introduction de la culture du riz, du sucre et du café. Les manufactures reçurent une grande

extension pour tout ce qui touche au tissage de la laine, de la soie, du coton ; on fabriqua du papier et des cuirs à Gordoue et à Maroc; on coula les métaux; on perfectionna toutes les opérations métallurgiques. Enfin la coutellerie de Tolède obtint une grande réputatipn.

Amants passionnés de la musique et de la poésie, les Arabes consacrèrent beaucoup de loisirs à ces plaisirs de Tesprit. Ce sont eux qui ont appris le jeu des échecs aux Européens et qui leur ont donné le goût des romans. Ils se plaisaient aussi dans les champs plus sévères de la littérature philosophique. Ils avaient des ouvrages excellents sur Finstabilité des grandeurs humaines; sur les suites de Tirréligion; sur les revers de fortune; sur l'origine, la durée et la fin du monde. Nous sommes parfois surpris de rencontrer dans leurs livres des idées que nous croyions nées dans notre siècle. C'est ainsi que la doctrine moderne de révolution et du développement des êtres organisés était enseignée dans leurs écoles. Ils la portaient même beaucoup plus loin que nous, l'appliquant aux substances inorganiques et minérales. Le principe fondamental de l'alchimie était la formation progressive des corps métalliques, c Quand le peuple ignorant »» écrivait Al-Khazini, c entend dire aux savants que l'or est un corps qui s'est formé par voie de perfectionnement, il comprend qu'il a passé par la forme des autres corps métalliques, c'est-àdire qu'il était d'abord plomb, puis étain, puis bronze» puis argent, puis qu'il est devenu finalement or. Il ne sait pas que les philosophes veulent dire ce qu'ils veulent dire aussi de l'homme quand ils avancent qu'il est arrivé à l'état où il se trouve aujourd'hui progressivement et non point par des transformations totales, comme s'il avait passé par la figure du bœuf, puis par celle de Fane, puis du cheval, puis du singe et, finalement, était devenu homme. »

Page 1