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CHAPITRE CINQUIÈME

CONFLIT TOUCHANT LA NATURE DE l'aME. — DOCTRINE DE

l'émanation et de l'absorption.

Idées européennes sur la nature de Tâme. — L*âme ressemble à la forme du corps. — Opinions philosophiques des Orientaux. — La théologie védique et bouddhique embrasse la doctrine de l'émanation et de l'absorption. — Elle est défendue par Aristote qui est suivi par les Alexandrins, et plus tard, par les Juifs et les Arabes. — On la trouve dans les écrits d'Origène. — Rapports de cette doctrine avec la théorie de la conservation et de la corrélation des forces. — Parallèle entre l'origine et la destinée du corps et celles de l'âme. — Nécessité de fonder la doctrine de la nature de rhcmme sur la physiologie comparée. — L'averroïsme basé sur des faits de cet ordre, s'introduit dans le monde chrétien par l'Espagne et la Sicile.— Histoire des persécutions contre l'averroïsme. — La révolte de l'Islam contre lui. — L'antagonisme des synagogues juives. — La papauté entreprend de le détruire. — Institution de Tlnquisition en Espagne. — Effroyables persécutions et leurs résultats. — Expulsion des Juifs et des Maures. — Destruction de l'averroïsme en Europe. — Acte décisif du dernier concile du Vatican.

Les païens grecs et romains croyaient que l'esprit de Thomme ressemblait à sa forme corporelle, changeait avec elle, se développait avec elle. Les héros auxquels il avait été permis de descendre aux enfers n'avaient pas eu de peine à reconnaître leurs anciens amis. Non-seulement ceux-ci avaient conservé leurs traits, mais encore les vêtements accoutumés.

Les premiers chrétiens, qui avaient une foi beaucoup plus vive encore dans l'autre vie et qui croyaient voir clairement la demeure des justes et celle des pécheurs, acceptèrent et développèrent ces idées. Ils ne doutaient pas que dans l'autre monde,

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ils ne rencontrassent leurs amis et ne pussent converser avec eux comme ils avaient fait sur la terre, espérance qui était aux vivants la pire des douleurs et leur rendait leurs morts. Sur la destinée des âmes, entre le jour de leur départ de la terre et celui du Jugement dernier, il y avait différentes opinions. Les uns pensaient qu'elles erraient autour des tombeaux, les autres qu'elles parcouraient les airs et demeuraient inconsolées. Dans la croyance populaire, saint Pierre était le porte-clefs des cieux. A lui de les ouvrir ou de les fermer. Il recevait ou repoussait les âmes à son gré. Il y avait pourtant des gens qui lui refusaient ce pouvoir, parce que c'eût été selon eux une anticipation du Jugement dernier. Après le temps de Grégoire-le-Grand, on admit généralement la doctrine du Purgatoire ; un abri provisoire était ainsi donné aux âmes.

Que les esprits des morts reviennent auprès des vivants et hantent leurs anciennes demeures, cela a été de tout temps et dans tous les pays d'Europe une croyance constante, non-seulement chez les illettrés mais même chez les classes intelligentes. Une agréable terreur se répand autour du foyer quand on raconte pendant les veillées d'hiver, les histoires d'apparitions, de revenants, de fantômes. Les Romains avaient, jadis, leurs Lares ou esprits bienfaisants de ceux qui avaient mené une vie vertueuse, leurs lutins et leurs larves, ou esprits malfaisants des méchants. Les mânes étaient les âmes dont le mérite était douteux. Si le témoignage des hommes avait quelque valeur en pareille manière on pourrait fournir un corps de preuves remontant à Tépo- 4ue la plus reculée, que les âmes des morts se rassemblent autour des tombeaux, des châteaux en ruines, au clair de la lune et dans les tristes solitudes.

Tandis que ces idées ont été généralement acceptées du peuple en Europe, d'autres, de nature différente, ont prévalu en Asie et cela non-seulement chez le peuple mais dans les classes les plus éclairées. L'autorité ecclésiastique travailla au sixième siècle à les détruire, mais n'y parvint qu'incomplètement. De nos jours, elles ont été silencieusement répandues en Europe et ont gagné tant de terrain que le Pape a cru devoir les signaler ouvertement dans le Syllabus, et que le concile du Vatican, voyant à la fois leur tendance et leur diffusion, a formellement anathématisé, dans son premier canon, ceux qui disent que : c les esprits sont des émanations de la substance divine, ou que la substance divine devient toutes choses, par voie de manifestation et de dé-

-veloppement. » Devant un acte aussi important, il devient utile •d'envisager le caractère et Thistoire de ces idées.

Les idées sur la nature de Dieu font les idées sur la nature de l'âme. Les Asiatiques occidentaux avaient adopté la notion d*un Dieu impersonnel et la conséquence nécessaire était, pour ce qui iregarde Tâme, la doctrine de Témanation et de Tabsorption,

Ainsi, la théologie védique est fondée sur la reconnaissance •d'un esprit universel qui pénètre tout, t II n'y a qu*un Dieu, l'Esprit Suprême, et il est de la même nature que Fâme de l'homme ; » les Vedas aussi bien que les préceptes de Menou afïirment que l'âme est une émanation de l'intelligence partout répandue et qu'elle doit nécessairement être réabsorbée. Ils la regardent comme sans corps et considèrent la nature visible, avec ses beautés et ses harmonies, comme l'ombre de Dieu.

Le védisme devint le Bouddhisme, lequel a régné et règne encore sur une grande partie de la race humaine. Ce système admet une force suprême, mais non un Être Suprême. Il regarde la force comme donnant la vie à la matière. Il adopte la théorie de l'émanation et de l'absorption. Pour lui, une cire qui brûle est une parfaite image de l'homme : c'est un corps matériel et une évolution de force. Si nous l'interrogeons sur la destinée de l'âme, il nous répond en nous demandant ce que devient la flamme, après qu'elle est éteinte, et ce qu'était la cire avant qu'elle ne fût allumée. Du reste, il ne croit pas que la conscience et la personnalité qui nous a fait illusion pendant la vie s'éteigne instantanément, mais plutôt par degrés. C'est là»dessus qu'il ionde la doctrine de la transmigration des âmes. Mais à la fin la réunion à l'intelligence universelle a lieu et Ton arrive au iVinvana, à l'oubli, à un état indépendant du temps, de la ma- 1;ière, de l'espace, Fétat dans lequel est la flamme éteinte, l'état •où nous étions avant d'être nés. Telle est la fin que nous devons espérer : la réabsorption dans la force universelle, le bonheur rsuprême, l'éternel repos.

Aristote fit le premier connaître ces doctrines dans l'Europe •orientale. On finit môme, comme nous le verrons plus tard, par croire qu'il en était le créateur. Elles exercèrent une influence <5onsidérable sur l'esprit public pendant les dernières années de l'école d'Alexandrie. Philpn, le Juif, qui vivait au temps de Caligula, basait sa philosophie sur la doctrine de l'émanation. Plotin acceptait cette théorie, non-seulement comme étant applicable i l'âme de l'homme, mais aussi comme fournissant une explication

de la Trinité. Car, ainsi qu'un rayon de soleil émane de Pastre central, et comme la chaleur émane ensuite du corps touché par ce rayon, ainsi le Fils émanait du Père et le Saint-Esprit du Fils. Plotin partait de là pour enseigner aux dévots qu'ils devaient s'efforcer de produire en eux l'extase religieuse, avant-goût de l'absorption dans l'âme universelle du monde. L'âme perd dan^ cet état la conscience de son individualité. Porphyre enseignait de même l'absorption ou l'union avec Dieu. C'était un Syrien qui avait établi une école dans Rome et qui écrivait contre le christianisme. Eusébe et saint Jérôme combattirent les propositions contenues dans un traité qu'il publia sur la matière ; maîs^ l'empereur Théodose les réfuta d'une manière plus effective encore en faisant brûler toutes les copies des ouvrages de Porphyre. Celui-ci déplorait son indignité en disant que, dans sa longue vie de quatre-vingt-six ans, il n'avait été ravi en extase qu'une fois, tandis que Plotin, son maître, l'avait été six fois dans l'espace de soixante ans. Proclus construisit un système complet de théologie fondé sur la doctrine de l'émanation, et chercha à expHquer la manière dont l'absorption a lieu, se demandant si l'âme est absorbée instantanément au moment de la mort, ou si elle conserve encore, pendant quelque temps, la conscience de ôa personnalité et ne se réunit à l'âme universelle que par degrés.

Des Grecs d'Alexandrie, ces idées passèrent aux philosophes arabes qui, bien peu de temps après la prise de la grande capitale égyptienne, abandonnèrent au peuple leurs imaginations anthropomorphiques sur la nature de Dieu et sur la forme affectée à l'âme de l'homme. A mesure que l'Arabisme se développait en un système scientifique , ces théories de l'émanation et de l'absorption, acquéraient plus de crédit. L'exemple des Juifs contribua beaucoup à l'abandon des notions mahométanes vulgaires. Eux aussi, ils avaient rompu avec l'anthropomorphisme de leurs ancêtres. Ils avaient échangé le Dieu qui habitait derrière le voile du temple, pour une intelligence infinie répandue dans l'univers, et s'avouant incapables de comprendre comment une chose qui aurait eu un commencement pourrait ne pas avoir de fin, ils commençaient à croire que l'âme de l'homme appartient à un passé et à un avenir également sans fin.

Dans l'histoire intellectuelle de l'Arabisme, on voit les Juifs et les Sarrasins marcher constamment ensemble. Il en est de même dans leur histoire politique, que nous la prenions en Egypte, ea

Syrie, ou en Espagne. L'Europe occidentale leur dut ses idées philosophiques qui, avec le temps, devinrent Paverroïsme. L'averroïsme c'est Tislamisme philosophique. Les Européens regardèrent généralement Averroës comme Fauteur de ces hérésies et ie flétrirent en conséquence, mais la vérité est qu'il n'en était que le compilateur et le rapporteur. Ses ouvrages se répandirent dans la chrétienté par deux chemins. De l'Espagne ils gagnèrent le nord de l'Italie par les provinces méridionales de la France, engendrant de nombreuses hérésies sur la route ; de la Sicile, ils^ passèrent à Naples et dans le sud de l'Italie, sous les auspices de Frédéric II.

Mais longtemps avant que l'Europe ne subît cette grande invasion intellectuelle, il y avait ce que j^appellerai des exemples sporadiques d'orientalisme. Je puis citer les opinions de Jean lùrigène (an de J. C. 800), lequel enseignait la philosophie d'Aristote ; il avait fait un pèlerinage au lieu de sa naissance et il espé<« rait réconcilier la science avec la religion, comme le proposaient des prêtres chrétiens qui étudiaient, alors, dans les universités mahométanes d'Espagne. Erigène était Anglais.

Dans une lettre à Charles le Chauve, Anastase exprime son étonnement qu'un barbare, venu des confins de la terre et privé dans sa jeunesse de toute conversation avec les hommes, puisse exprimer si clairement ses idées et les traduire dans une languo étrangère. Le but général de ses écrits était, comme nous l'avons dit, de fondre ensemble la philosophie et la religion ; mais il encourut les censures ecclésiastiques, et plusieurs de ses ouvrages furent livrés aux flammes. Le plus important est : De Divisione naturas.

La philosophie d'Erigène repose sur ce fait observé et reconnu que toute chose vivante procède d'une chose vivante antérieure. Le monde visible étant un monde vivant, émane nécessairement d'un être vivant primordial, et cet être, c'est Dieu. Dieu est la source de toutes choses, et c'est lui qui conserve tout. Tout ce que nous voyons ne conserve sa forme qu'en vertu d'une force émanée de lui, et si cette force était retirée, tout disparaîtrait nécessairement. Erigène conçoit ainsi Dieu comme sans cesse présent dans la nature, la soutenant, la maintenant, et, à cet égard, il se rap* proche du concept grec de l'âme du monde. La vie particulière de l'individu est donc une partie de la vie générale ou de l'âme universelle.

Si la force conservatrice de toute chose venait à se retirer, tout

retournerait à la source d*où tout émane, c'est-à-dire à Dieu, et serait absorbé en lui, La nature visible toute entière, doit finalement redevenir intelligence. La mort des créatures n'est que les prémisses de leur retour à leur ancien état et du rétablissement de toutes choses. Ainsi > les sons s'évanouissent dans l'air qui les a formés et soutenus pour un temps, et cessent d'être entendus. Personne ne saurait dire ce qu'ils sont devenus. DauA cette absorption finale qui viendra nécessairement dans un laps de temps indéterminé, Dieu sera tout dans tout et lui seul sera. ...... «Je le regarde comme la source de toutes choses. Tout

ce qui est, tout ce qui a été et qui n'est plus , a été crée par lui de sa propre substance. Il est aussi le but et la fin dernière de toutes choses... Il existe un quadruple concept de la nature universelle : deux de la nature divine comme principe et comme fin, deux de la nature créée comme effets et comme causes. Mais il n'y a d'éternel que Dieu, i

Le retour de l'âme à l'intelligence universelle est désignée par Erigène sous le nom de théosis ou de déification. Dans cette absorption finale la mémoire du passé n'existe pas. L'âme retourne à l'état dans lequel elle était avant d'être unie à un corps. Naturellement, Erigène déplut à l'Eglise.

C'est dans l'Inde que l'homme a, pour la première fois, compris et reconnu le grand fait de l'éternité et de l'indestructibilité de la force. Ceci implique l'idée plus ou moins distincte de ce que nous appelons maintenant la conservation et la corrélation des forces. Des considérations liées à la stabilité de l'univers appuient cette opinion puisqu'il est certain que si les forces venaient à s'accroître ou à diminuer, l'ordre du monde cesserait. Une somme d'énergie universelle déterminée, invariable, doit donc être acceptée comme un fait scientifique. Les changements dont nous sommes témoins ne peuvent être que dans la distribution de cette énergie.

Mais puisque l'âme doit être regardée comme un principe actif, appeler une âme à l'existence en la tirant du néant, serait nécessairement ajouter une force nouvelle à la somme de force préalablement existante dans l'univers. Et si cela avait eu lieu pour chaque individu qui est venu au monde eS devait avoir lieu pour tous ceux qui naîtront à l'avenir, la totalité des forces irait sans cesse en augmentant.

De plus , il doit y avoir quelque chose de révoltant pour les gens pieux à penser que le Tout-Puissant est le serviteur des

caprices et des passions de rhomme et que à un certain moment soit de la conception soit de la gestation, il est obligé de créer une âme pour animer Tembryon,

Regardant Thomme comme composé de deux parties distinctes, Fâme et le corps, les rapports visibles du dernier peuvent servir à jeter la lumière sur les rapports obscurs de la première. Or, la isubstance du corps est tirée de la masse générale de la matière «t y retourne après la mort. La nature a-t-elle, dans les phases du développement et de la dissolution du corps, dans sa destinée finale, fait à l'observateur quelque révélation sur la destinée 4e l'âme sa compagne ?

Ecoutons un moment Tun des plus puissants écrivains mahométans : t Dieu a créé Pesprit de l'homme d'une goutte de sa lumière : cet esprit retournera vers lui. Ne vous laissez paa tromper par cette vaine supposition que l'esprit meurt avec le <5orps. La forme que vous aviez en naissant et votre forme actuelle ne sont pas les mêmes. Il n'est donc pas nécessaire que vous mourriez parce que votre corps meurt ; vous êtes entré en <5e monde comme un étranger et vous n'y demeurez qu'en passant. Dieu est notre refuge contre les épreuves et les orages de cette vie agitée; nous trouverons en lui un repos éternel, un re«^ pos sans chagrins, une joie sans douleurs, une force sans infir-* mités, une science exempte de doutes, une vision extatique et «ereine de la source de vie, de lumière et de gloire, cette source d'où nous sommes sortis. » Ainsi parle le philosophe arabe Âl- Oazzali. (An de J.-C. 1010.)

Dans une pierre, les molécules de matière sont dans un équilibre stable ; elle peut donc durer toujours. Mais un animal est en réalité une forme à travers laquelle un courant de matière passe incessamment. Il reçoit son nécessaire et rejette son superflu. En cela, il ressemble à une rivière, une cataracte, une flamme. Les particules qui le composaient il y a un moment sont déjà dispersées. Il ne peut durer encore qu'à la condition d'en recevoir d'autres du dehors. Il occupe un espace fixe dans le temps et doit nécessairement finir.

Dans le grand problème de la psychologie nous ne pouvons pas espérer d'atteindre un résultat scientifique si nous continuons à nous restreindre à l'observation d'un seul fait. Nous devons nous prévaloir de tous les faits accessibles à nos sens. La psychologie humaine ne sera jamais résolue que par la psychologie comparée. Il faut nous demander avec Descartes si l'âme des

animaux est parente de Fâme de l'homme et si les animaux sont des membres incomplets de la même série. Il faut tenir compte de la portion d'intelligence que nous découvrons dans la fourmi aussi bien que de rintelligence de l'homme. Où en serait la physiologie humaine si elle n'était pas éclairée par les brillantes irra diations de la physiologie comparée?

Brodie, après d'amples considérations sur la matière, affirme que l'intelligence des animaux est de la même nature que celle de l'homme. Quiconque a étudié un chien sait que cet animal connaît la distinction du bien et du mal et a conscience de ses fautes. Beaucoup d^animaux domestiques donnent des preuves manifestes de la faculté de raisonnement et emploient les moyens convenables pour atteindre leur but. Combien d'exemples donnés d'actions intentionnelles chez l'éléphant et le singe 1 II ne faut pas croire que cette intelligence ne soit qu'apparente et due à l'imitation instinctive, à la cohabitation avec l'homme, car on trouve les mêmes faits et les mêmes actes chez les animaux qui vivent à l'état sauvage. Les aptitudes et le caractère chez certaines espèces, varient avec les individus. Le chien n'est pas seulement plus intelligent que le chat, mais* il possède des qualités sociales et morales que l'autre ne possède pas; le premier aime son maître; le second, sa maison.

Du Bois Reymond fait cette remarque frappante : c C'est avec respect et admiration que celui qui se livre à Tétude de la nature regarde cette molécule microscopique de substance nerveuse, le siège des facultés de travail, d'ordre, de création, d'affection et de courage qui constituent l'âme de la fourmi. Elle s'est développée jusqu'à son état présent à travers une suite infinie de générations. » Quelle déduction frappante nous pouvons tirer de cette observation de Huber qui a si bien écrit sur le sujet : c Si vous regardez attentivement une fourmi au travail, vous pourrez dire après chaque opération, l'opération qu'elle fera ensuite ! » Cette fourmi raisonne donc, et voit donc les choses de la même manière que nous. Ecoutez une des nombreuses anecdotes que ce même Huber, homme véridique et sans artifice, nous raconte : « Un jour qu'une fourmi inspectrice visitait les travaux, et quo les travailleuses avaient, paraît-il, commencé le toit trop tôt, je la vis faire démolir le toit, élever les murailles à la hauteur convenable et faire refaire un nouveau toit avec les débris do l'ancien. » Nul doute que ces insectes ne soient point des automates et qu'ils ne soient doués de la faculté de vouloir. Ils reconnaissent

leurs anciens compagnons quand même ils ont été séparés d'eux pendant plusieurs mois et témoignent leur joie de les revoir. Leur langage antennal est varié, et ce langage convient au séjour de la fourmilière où il fait obscur .

Les insectes solitaires ne vivent pas assez longtemps pour élever leurs petits ; mais les insectes qui vivent en société ayant une existence plus longue, manifestent des facultés morales et affectives dans TédAcation des jeunes. Modèles de patience et de persévérance au travail, ces petites créatures sont à Fouvrage pendant seize ou dix-huit heures par jour. Les hommes ne sont pas, généralement, capables d'une application mentale soutenue de plus de quatre ou cinq heures.

Les mêmes effets annoncent les mêmes causes; les mêmes actions requièrent les mêmes organes. Je prie le lecteur de ce paragraphe, et, en particulier, celui qui se trouvera être familier avec les mœurs de ce merveilleux insecte dont nous venons de parler, de se reporter au dix-neuvième chapitre de mon ouvrage, Le Développement intellectuel de l'Europe^ dans lequel il trouvera la description du système social établi sous les Incas du Pérou. Peut-être alors, qu'en voyant la parité entre les institutions sociales et la conduite personnelle de l'insecte, et les institutions sociales et la conduite personnelle de l'Indien civilisé — un être minuscule et un homme — il ne sera pas éloigné d'admettre avec moi que c c'est de l'abeille, de la guêpe, de la fourmi^ de l'oiseau, de toute cette création animale inférieure qu'il regarde avec mépris, que l'homme doit apprendre un jour à connaître ce qu'il est lui-même. »

L'opinion de Descartes qui regardait tous les insectes comme des automates ne saurait être acceptée sans réserves. Les insectes ne sont des automates qu'en tant que le cordon nerveux qui traverse leur ventre et la portion de leur ganglion encéphalique qui correspond aux impressions actuelles sont les seuls organes en jeu.

C'est une des fonctions de la matière vésiculaire nerveuse de conserver la trace des impressions perçues par les organes des sens. Or, les ganglions nerveux étant formés de cette matière, on peut les considérer comme des appareils d'enregistrement, lis servent aussi à faire entrer le temps comme élément dans le jeu du système nerveux. Une impression qui, sans eux, se serait instantanément transformée en action réflexe, est prolongée et en se prolongeant contribue aux importants résultats donnés*

par la combinaison de plusieurs impressions anciennes et nouvelles et par leur action réciproque.

Une pensée spontanément produite par le sujet pensant est une chimère ; tout acte intellectuel est la conséquence d'un acte antérieur ; il se produit en vertu de causes génératrices. Deux esprits qui seraient constitués exactement de même et placés dans un milieu exactement identique se développeraient de la même manière et produiraient les mêmes pensées. C'est à cette uniformité d'action que nous faisons allusion quand nous disons : le sens commun. Cette expression populaire ^t pleine de sens. Dans la génération d'une idée il y a deux sortes de causes : rétat de l'organisme comme dépendant des impressions antérieurement reçues^ et ce même état, comme affecté par les con* ditions physiques.

Dans les ganglions encéphaliques des insectes, s'emmagasinent, pour ainsi dire, les impressions reçues par les nerfs de la périphérie et se conservent celles qui leur ont été apportées par les organes spéciaux de la vision, de Tolfaction et de l'audition. L'action mutuelle et combinée de ces diverses impressions élève les insectes au-dessus de la condition d'automates, condition dans laquelle la réaction suit instantanément l'action.

Dans tous les cas, l'action du centre nerveux, quel que soit le degré occupé dans l'échelle des êtres par l'animal à qui ce centre appartient, dépend d'une condition chimique essentielle, Foxy-» dation. Même chez l'homme, si l'afflux du sang artériel est un instant arrêté, l'appareil nerveux perd sa puissance ; s'il n'est que diminué, cette puissance décroit dans la même proportion ; si, au contraire, il est augmenté, comme il arrive quand on respire du protoxyde d'azote, Faction devient plus énergique. De là vient le besoin de réparer, la nécessité du repos et du sommeil.

Deux idées fondamentales s'attachent, nécessairement, à toutes nos perceptions des objets extérieurs : le Temps et I'Espacb, et, pour ces idées, il existe des organes tout prêts dans le système nerveux, dès l'état presque rudimentaire. L'œil est l'organe de l'espace; l'oreille, l'organe du temps; et la perception de l'un et de l'autre par ces appareils admirables est infiniment plus juste qu'elle ne le serait s'il était possible que l'espace et le temps fussent perçus par l'organe du toucher.

Il y a quelques expériences très-simples qui servent à faire comprendre ce que peuvent être les vestiges des impressions ganglionnaires. Si l'on met sur un métal froid et poli, comme par

exemple, sur une lame neuve de rasoir un objet comme un pain à cacheter^ puis, si l'on souffle sur le métal et qu'ensuite on enlève le pain à cachetep et qu'on laisse sécher la légère humidité de l'haleine, aucune inspection, si minutieuse qu'elle soit, ne pourra faire découvrir sur la surface polie, la moindre trace d'une figure quelconque; mais, si l'on souffle de nouveau sur le métal, Timage spectrale du pain à cacheter reparaîtra^ et cela auési souvent qu'on voudra recommencer. Bien plus, si le rasoir est conservé pendant plusieurs mois à l'abri de toute détérioration de sa surface et qu'on souffle de nouveau sur le métal poli, l'ombre du pain à cacheter reparaîtra encore. .

Un tel exemple montre combien les impressions, en apparence les plus légères, peuvent être conservées ; mais, s'il en est ainsi sur une surface inorganique, que doit-il en être sur les surfaces ganglionnaires qui ont été organisées pour cet objet spécial? Une ombre n'est pas projetée sur un mur sans y laisser une trace durable, une trace qui deviendrait visible si nous employions les moyens convenables pour la faire apparaître. Les opérations de la photographie nous en fournissent des exemples. Les portraits de nos amis, les vues de paysages, peuvent être cachés pour la surface sensitive de notre œil ; mais ils existent, et sont prêts à apparaître sous l'influence des réactifs appropriés. Un spectre est là, invisible, sur une plaque d'argent ou de verre, jusqu'à ce que notre nécromancie le fasse apparaître. Sur les murs de notre chambre, là où nous croyons que nul œil n'a pu pénétrer, et que notre retraite est à l'abri de toute profanation indiscrète, il y a des vestiges de toutes nos actions, des silhouettes de toutes nos attitudes, et tous nos mouvements sont écrits.

Si, après que nos paupières ont été closes pendant quelque temps, comme à notre réveil, le matin, nous fixons un objet; fortement éclairé, puis refermons les paupières, une image spec< traie est perçue par nous dans l'obscurité. Nous pouvons nous assurer que ce n'est point une imagination, mais une réalité, par ce fait que plusieurs détails que nous n'avions pas eu le temps de saisir dans un coup d'œil rapide, se laissent voir à loisir dans le spectre. C'est ainsi que nous pouvons retracer le dessin d'un rideau de dentelle ou d'un arbre vu derrière. Par degré l'image devient indistincte ; en une minute ou deux elle a disparu. Elle a comme une tendance à flotter dans le vide et si nous essayons de la ressaisir en remuant la prunelle, elle s'évanouit tout à coup.

Une telle durée dans les impressions de la rétine prouve quo les influences extérieures exercées sur le nerf optique ne sont pas nécessairement transitoires. Cela ressemble à la persistance, à l'apparition, à Peffacement des images sur les préparations photographiques. J'ai vu des paysages et des vues pris à Mexico être développés, comme disent les artistes,* plusieurs mois après à New- York, et les images reparaître, après leur long voyage, dans une entière perfection. La photographie n'avait rien oublié; elle avait conservé les contours des montagnes éternelles et l'ombre de la fumée passagère d'un feu de bandits.

Les traces des impressions perçues et transmises par les organes des sens, sont-elles donc conservées plus longtemps dans lo cerveau que dans la rétine? Est-ce là l'explication de la mémoire ? La mémoire est-elle Tesprit contemplant sur la surface cérébrale, les images des choses passées confiées à sa garde? Dans ses arcanes silencieuses sont suspendus peut-être les portraits micrographiques des vivants et des morts, les vues de tous les paysages que nous avons contemplés, les représentations de toutes les scènes auxquelles nous avons pris part? Ces impressions persistantes sont-elles de simples signes, destinés, comme les caractères d'un livre, à éveiller les idées, ou bien des représentations réelles, des images incompréhensiblement plus petites que les micrographies dans lesquelles, à l'aide du microscope, nous pouvons voir, d'un regard, une famille entière dans un espace grand comme le trou d'une aiguille?

Les images imprimées sur la rétine ne sont pas perceptibles à la lumière du jour. Celles qui existent dans l'organe de la sensibilité n'éveillent point notre attention, tant que les organes des sens sont fortement en action et employés à lui apporter des impressions nouvelles. Mais quand ces organes deviennent fatigués et s'usent, ou quand nous éprouvons des émotions violentes, ou quand nous sommes plongés dans une rêverie somnolente, ou encore quand nous dormons, les images latentes deviennent plus vives par le contraste, et se présentent d'ellesmêmes à l'esprit. C'est la raison pour laquelle nous les voyons dans le délire de la fièvre et aussi, sans doute, à l'heure solennelle de la mort. Pendant le tiers de notre vie rempli par le sommeil, nous sommes soustraits aux influences extérieures : la vue et l'ouïe, et tous les autres sens sont au repos. Mais l'esprit, qui ne sommeille point, cet enchanteur caché, regarde, du fond de son mystère, les types qu'il a rassemblés, vrais types, car ils

sont ineffaçables, et, en les combinant à l'aventure^ il en construit le panorama d'un songe.

La nature a donc mis dans la machine humaine des facultés qui suggèrent à l'homme, par voie d'impression, l'idée d'immortalité et de vie future. Le sauvage anuité a lui-même la vision intérieure des formes du paysage où il a éprouvé quelque plaisir ou quelque peine ; et quelle autre conclusion peut-il tirer de ces peintures idéales, si ce n'est qu'elles sont l'image d'une autre terre que celle sur laquelle il se trouve? Parfois, il est visité dans ses rêves par le spectre de ceux qu'il a aimés ou haïs pendant leur vie ; il y voit la preuve de leur existence actuelle, de leur immortalité. Dans notre vie sociale raffinée, nous ne nous affranchissons point des impressions que font sur nous les mêmes causes, et, nous en tirons toujours les mêmes conclusions qu'en ont tirées nos ancêtres, non civilisés. Notre élévation intellectuelle et morale ne nous soustrait point aux opérations naturelles de notre organisme, pas plus que notre perfectionnement matériel ne nous soustrait à la maladie et à l'infirmité. A cet égard, tous les hommes sont égaux. Sauvages ou civilisés, nous portons avec nous un mécanisme qui nous montre le souvenir ou l'image de tout ce que nous avons éprouvé d'important dans notre vie. Il ne faut qu'un moment de repos ou de fièvre, moment où l'activité des sens et, par conséquent, les influences extérieures cessent , pour qu'il entre en jeu, et c'est précisément l'heure où nous sommes le plus prêts à recevoir les idées qu'il va nous suggérer. Ce mécanisme ne respecte personne. Les plus orgueilleux sont contraints de subir les avertissements qu'il leur donne, comme les plus humbles reçoivent les consolations qu'il leur fournit. A l'abri de toute action spontanée contraire de la part du sujet pensant, n'ayant besoin d'aucune influence extérieure actuelle pour produire ses effets naturels, toujours présent à l'homme où qu'il puisse porter ses pas, ce mécanisme tire admirablement des images du passé l'évidence accablante de la réalité de l'avenir, et, puisant sa force dans ce qui nous paraîtrait la plus invraisemblable source, il nous conduit insensiblement, tous tant que nous sommes, à la croyance en Timpérissable, au moyen de fantômes qui ne sont déjà plusl

L'insecte diffère de l'automate en ce qu'il est influencé par des impressions anciennes, des impressions enregistrées. Dans les animaux supérieurs, cette enregistration devient de plus en plus complète, la mémoire se perfectionne. Il n'est pas plus nécessaire

qu'il y ait ressemblance entre une forme externe et son impression ganglionique, qu'il ne Test que les mots composant la dépêche télégraphique qu'on vous remet dans un bureau ressemblent aux signaux du télégraphe qui Ta transmise, ou que les caractères d'un livre soient la représentation figurée des choses qu'ils expriment»

Un animal qui n'a pas d'organes propres à conserver les impressions perçues, doit être un simple automate. Il n'est pas doué de mémoire. Un organe de cette nature est formé par une lente évolution, et de son état vague, rudimentaire, à son état de perfection relative, la capacité intellectuelle a de nombreux degrés de développement. Dans l'homme, l'organe chargé d'enregistrer les impressions est complet; Thommeest conduit par le souvenir, par les influences du passé, aussi bien que par les influences du présent. Il possède donc l'expérience ; il est déterminé par la raison.

Il y a un grand pas de fait dans la voie du perfectionnement de l'espèce quand un sujet possède le moyen de communiquer à un autre sujet la connaissance des impressions emmagasinées dans son centre nerveux. Ici, commence la vie sociale qui est l'extension, l'accroissement de la vie individuelle. Chez les insectes d'organisation supérieure, ce moyen c'est le langage antennal ; chez Thomme, c'est la parole ; l'humanité dans ses commencements en était à ce point seulement; la connaissance d'un individu était verbalement transmise à un autre. Les actions et les pensées d'une génération étaient connues de la génération suivante et elles influençaient les actions et les pensées de celle-ci. Mais la tradition a des bornes en ses effets. La faculté du discours rend la société possible. Voilà tout.

Nous voyons avec intérêt le développement progressif de cette fonction. L'invention de l'écriture donne de l'extension et de la durée au souvenir des impressions perçues. Celles qui, jusquelà, n'avaient pu subsister que dans le cerveau d'un seul individu sont communiquées à la race et peuvent durer toujours. La civilisation devient possible; car, la civilisation ne saurait exister sans l'écriture ou quelque autre moyen de perpétuer le souvenir. De ce point de vue psychologique nous découvrons la véritable signification de l'invention de l'imprimerie, développement de l'écriture, qui, en augmentant la diffusion des idées et en assurant leur conservation, tend au progrès de la civilisation et à l'unification de la race humaine.

CONFLIT TOUCHANT LA NATURE DE. l'AME 99

Dans les paragraphes précédents, lesquels se rapportent aux impressions nerveuses, à leur registration et aux conséquences qui en résultent, j'ai donné l'abrégé des opinions présentées «dans mon ouvrage : La Physiologie humaine, publié en 1856, «t je peux, par conséquent, renvoyer le lecteur au chapitre sur la Vision inverse ou la Vue cérébrale, chap. XIV, livre !•', et au chap. VIII, livre II, du même ouvrage pour les autres détails.

Le seul chemin de la psychologie humaine, au point de vue scientifique, est la psychologie comparée. C'est une route longue et fatigante ; mais elle mène à la vérité.

Y a-t-il donc une vaste existence spirituelle dans l'univers, <5omme il y a une vaste existence matérielle ? Un esprit qui , selon l'expression d'un grand poète allemand, dort dans la pierre, rêve dans l'animal, s'éveille dans l'homme ? L'âme dérive-t-elle de Tune, comme le corps dérive de l'autre? Retournentils tous deux de la même manière, à la source d'où ils émanent? S'il en est ainsi, nous pouvons interpréter l'existence de l'homme ^t concilier nos idées avec la vérité scientifique et avec notre concept de la stabilité et de l'invariabilité de l'univers.

A cette entité spirituelle, les Arabes, suivant en cela l'exemple des peuples orientaux, donnaient le nom d'Intelligence active. Ils croyaient que l'âme de Thomme en fait partie, comme la goutte d'eau fait partie de l'Océan, le quitte par vaporisation, y retourne sous la forme de pluie: C'est ainsi que se produisirent parmi eux les imposantes doctrines de l'émanation et de l'absorption; l'Intelligence active, c'est Dieu.

Nous avons vu que cette idée avait été développée, sous une de ses formes, par Chakia-Mouni d'une façon magistrale, et enfermée dans le vaste système de la religion boudhique. Sous une autre, elle fut, avec une égale puissance, présentée aux Araires par Averroës.

Nous devons dire que les Européens tiennent Averroës pour ^'auteur de cette doctrine, parce qu'ils n'ont pas, d'abord, connu les antécédents; mais les Mahométans ne s'y trompèrent point. Il la voyait à la lumière d'un commentateur d'Aristote et la trouvait dans l'école d'Alexandrie et les autres écoles de philosophie de son temps. L'extrait suivant des Essais historiques sur VAverroïsme de M. Renan, montrera combien les opinions ée& Arabes se rapprochaient de la doctrine en question.

Ce système suppose que, l'homme mort, son principe intelli-

gent ou son âme n*a plus une existence distincte, mais qti'ello^ retourne à Fesprit universel, qu'elle est absorbée par Tintelligence active, par Fâme du monde ou Dieu, source d'où elle était sortie. .

L'intelligence universelle, ou active, ou objective, est incréée, impassible, incorruptible et n'a ni commencement ni fin. Elle ne reçoit point d'accroissement des âmes individuelles. Elle est complètement distincte de la matière. C'est, pour ainsi dire, un principe cosmique. Cette solitude de l'intelligence active est la base de l'Averroisme et est en harmonie avec la base théolo» gique du mahométisme : l'Unité de Dieu.

L'intelligence individuelle, ou passive, ou subjective, est une émanation de l'intelligence universelle et constitue ce qu'oa appelle l'âme de l'homme. En un sens, elle est périssable et finit avec le corps ; en un autre sens, elle est indestructible : Car,, après la mort, elle fait retour à l'âme universelle, et toutes les âmes humaines sont ainsi fondues en une seule, l'âme de tous. La vie n'appartient pas à l'individu ; elle appartient à la nature- La fin de l'homme est de s'unir de plus en plus étroitement ^. l'intelligence active, à la raison suprême. C'est en cela que consiste le bonheur de l'âme. Notre but est la quiétude. Averrocsi pensait que la transition de l'individuel à l'universel est instantanée au moment de la mort, mais les Boudhistes croyaient qu^ la personnalité humaine ne s'éteignait que par degrés et persistait quelque temps encore avant d*arriver au non être, au Nirwana. La philosophie n*a jamais proposé que deux hypothèses pour expliquer le système du monde : premièrement, un Dieu personnel, ayant une existence distincte et séparée; une âme humaine créée par lui et immortelle dès l'instant où elle a reçu l'être ; secondement, une intelligence ou un Dieu impersonnel et une âme humaine qui sort de lui et y retourne. Quant à l'origine des êtres, il y a deux opinions opposées l'une à l'autre i l'une, qu'ils sont faits de rien ; l'autre, qu'ils sont le développement de formes préexistantes. La théorie de la création appartient à la première, celle de l'évolution, à la seconde.

La philosophie, chez les Arabes, prit donc la même route qu'elle avait suivie chez les Chinois , les Indiens , et tous les Orientaux. Sa base était l'indestructibilité de la matière et de la force. Elle vit de l'analogie entre la manière dont se ras • semblent, par agrégation, les éléments que le corps humaia tire de la matière dont ces éléments retournent à leur source

par désagrégation, et la manière dont Tesprit pourrait sortir de Tin tell igence universelle, et, plus tard^ y rentrer.

Après avoir suffisamment indiqué les caractères philosophiques de la doctrine de Fémanation et de l'absorption, il me reste à raconter son histoire. Elle s'est introduite en Europe par les Arabes espagnols. L'Espagne est le foyer d'où elle est sortie pour se répandre dans tous les rangs de la société et c'est en Espagne qu'elle a le plus tristement fini.

Les califes d'Espagne s'étaient entourés ae fout le luxe de la vie orientale. Ils avaient des palais magnifiques, des jardins délicieux, des sérails peuplés de beautés. L'Europe moderne ne déploie pas plus de goût, plus de raffinement, plus d'élégance, que n'en déployaient les capitales arabes espagnoles, à l'époque dont 'nous parlons. Les rues y étaient éclairées et bien pavées ; les maisons garnies de tapis et décorées de fresques; elles étaient chauffées en hiver par des brasiers, rafraîchies en été par des courants ■d'air parfumé, amenés de dessous terre par des conduits cachés sous des corbeilles de fleurs. Elles avaient encore des bains, des bibliothèques, des salles à manger, des fontaines d'eau et de vifargent. La ville et les campagnes étaient remplies de fêtes et de danses auxquelles on se livrait au son du luth et de la mandoline. Au lieu de la gloutonnerie et de l'ivrognerie qui régnaient dans les festins nocturnes de leurs voisins septentrionaux, les Sarrasins marquaient les leurs par la sobriété. Le vin était défendu. Les délicieux clairs de lune de l'Andalousie voyaient les Maures se promener dans leurs jardins féeriques, dans leurs solitaires bosquets d'orangers, en écoutant raconter un conte ou en discutant sur un sujet philosophique; se consolant des tristesses de la vie, en se disant que si elle était sans douleurs nous oublierions la vie future, et se réconciliant avec les labeurs du jour par l'espérance de l'éternel repos.

Au dixième siècle, le calife Hakem II avait fait de la belle Andalousie le paradis du monde. Les chrétiens, les juifs, les musulnians, s'y rencontraient sans crainte. Là, parmi d'autres noms célèbres qui sont venus jusqu'à nous, il y avait Gerbert, destiné à s'asseoir plus tard sur le trône de saint Pierre. Il y avait aussi Pierre-le- Vénérable et plusieurs prêtres chrétiens. Pierre-le- Vénérable dit qu'il y connut des savants qui venaient depuis l'Angleterre pour étudier l'astronomie. Tous ceux qui poursuivaient la science, de quelque pays qu'ils vinssent et quelles que fussent leurs opinions religieuses, étaient bien reçus.

Le calife avait dans son palais une véritable manufacture de* livres : des copistes, des relieurs, des enlumineurs. Il avait aussi des agents dans toutes les grandes villes d'Afrique et d'Asie, chargés de lui en acheter. Sa bibliothèque renfermait quatre cent mille volumes magnifiquement reliés et enluminés.

Dans tout Fempire musulman, en Asie, en Afrique, en Espagne, les classes inférieures conservaient une haine fanatique contre la science. Les gens les plus dévots, ceux qui se faisaient gloire d'être orthodoxes avaient des doutes pénibles sur le sort de Tâmedu grand caHfeAl-Mamum, le méchant calife comme ils. l'appelaient, — car il n'avait pas seulement troublé les esprits en introduisant chez son peuple les ouvrages d'Aristote et d'autre» Grecs païens, mais il avait attaqué l'existence du ciel et de l'en» fer, en prétendant que la terre est un globe et qu'on en peut ' mesurer le diamètre. Ces gens-là constituaient par le nombre une véritable puissance politique.

Almanzor, qui usurpa le califat sur le fils de Hakem, pensa que son usurpation trouverait de l'appui s'il se mettait à la tète ' du parti orthodoxe. En conséquence, il fit enlever de la biblio» thèque de Hakem tous les ouvrages de science et de philosophie, qui furent brûlés sur les places publiques ou jetés dans les fontaines. Par une révolution de palais de même nature, Averroës fut dans sa vieillesse (il mourut en 1198) expulsé d'Espagne. Lé parti religieux l'avait emporté sur le parti philosophique. L'opposition au progrès avait été organisée dans tout l'empire musulman. Presque tous les philosophes furent persécutés; quelques-uns furent mis à mort, et comme conséquence, le royaume islamite se peupla d^hypocrites.

Cependant, l'Averroïsme avait fait silencieusement son chemin en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Il fut bien accueilli des- Franciscains et de l'Université de Paris. Beaucoup d'esprits avancés l'avaient accepté; mais enfin, les Dominicains, rivaux éternels des Franciscains, sonnèrent l'alarme. Ils déclarèrent que l'Averroïsme détruit la personnalité, conduit au fatalisme et rend inexplicables la différence et le progrès des intelligences individuelles, L'opinion qu'il n'y a qu'une intelligence unique dans le monde est une erreur subversive du mérite des saints, et contient l'assertion que tous les hommes sont égaux dans le bien. Comment! il n'y aurait point de différence entre l'âme sainte de saint Pierre et l'âme coupable de Judas ? Elles seraient identiques? Averroës, dans sa doctrine blasphématoire nie la.

création, la Providence, la révélation, la Trinité, refficacité do la prière, de Taumône, des litanies. Il nie la Résurrection, Timmortalité; il place le summum bonum dans la jouissance. '

Parmi les Juifs aussi, qui étaient alors les esprits avancés de la société, FAverroïsme avait été très-répandu. Leur grand écrivain Maimonides, Tavait complètement accepté ; son école le répandait encore davantage dans toutes les directions. Une persécution furieuse de la part des Juifs orthodoxes s'éleva. Maimonides qu'ils avaient auparavant déclaré l'Aigle des docteurs, le Grand sage, la Gloire de l'Occident, la Lumière de l'Orient, et inférieur seulement à Moïse, passa maintenant pour avoir déserté la foi d'Abraham ; pour avoir nié la création ; pour avoir cru en l'éternité de la matière; pour avoir enfanté l'athéisme; pour avoir enlevé à Dieu ses attributs essentiels, en avoir fait un espace vide, l'avoir déclaré inaccessible à la prière, étranger au gouvernement du monde, etc., etc. Les ouvrages de Maimonides furent livrés aux flammes par les synagogues de Montpellier, de Barcelone et de Tolède.

A peine les armes heureuses de Ferdinand et d'Isabelle eurentelles détruit en Espagne la domination arabe, que la papauté prit des mesures pour extirper l'Averroïsme, qui minait, croyaiton, le christianisme en Europe.

Jusqu'à Innocent IV (1243) il n'y avait point de tribunal spécial distinct de celui des évoques pour connaître du crime d'hérésie. L'Inquisition, établie à cette époque, conformément aux tendances de la centralisation romaine, fut un tribunal papal et universel substitué aux tribunaux locaux. Les évèques ne purent voir cette innovation sans déplaisir, la regardant comme un empiétement sur leurs droits. Elle fut établie en Italie, en Espagne, en Allemagne, et dans les provinces méridionales de la France.

Les souverains temporels ne désiraient que trop de se servir pour leurs desseins politiques de cet instrument puissant. Les papes protestèrent fortement contre cette tendance. Ils entendaient qu'il restât dans la main de l'Église.

L'Inquisition avait prouvé par ses premiers essais dans le midi de la France, qu'elle savait supprimer l'hérésie. On l'introduisit en Aragon et on lui assigna la mission d'extirper le Judaïsme.

Jadis, sous les Visigoths, les Juifs avaient joui d*une grande prospérité ; mais quand les Visigoths abandonnèrent l'arianisme

pour Porthodoxie, ils eurent a sounrir une atroce persécution; on fit contre eux les ordonnances les plus inhumaines. Ils furent déclarés esclaves. Il n*est donc pas étonnant que lors de Tinvasion des Sarrasins, les Juifs aient travaillé de tout leur pouvoir à leur triomphe. Comme eux, ils étaient Orientaux ; comme eux, ils descendaient d'Abraham ; comme eux, ils croyaient à TUnité de Dieu. C'était précisément leur attachement à ce dogme, qui les avait rendus un objet de haine pour leurs maîtres visigoths.

Sous la domination arabe, ils furent traités avec la plus grande considération. Ils devinrent puissants par leurs richesses et leur savoir. La plupart d'entre eux étaient péripatéticiens. Ils fondèrent un grand nombre d'écoles et de collèges. Leurs affaires commerciales leur firent parcourir le monde. Ils étudièrent spécialement la médecine. Dans tout le Moyen-Age, les Juifs étaient les banquiers et les médecins de l'Europe. C'étaient, de tous les hommes, ceux qui avaient le don de voir les choses de plus haut. Dans les sciences spéciales, ils se distinguèrent comme mathématiciens et astronomes. Ils composèrent les tables d'Alphonse, et furent les auteurs du voyage entrepris par Vasco de Gama. Dans la littérature légère, ils étaient également distingués, et du dixième au quatorzième siècle, ils n'avaient point, sous ce rapport, de rivaux en Europe. On les trouvait à la cour des princes, comme médecins et financiers, chargés parfois de Tadministration des deniers publics.

Le clergé orthodoxe en Navarre, avait excité contre eux les préjugés populaires. Pour échapper à la persécution naissante, beaucoup feignirent d^ètre chrétiens, et beaucoup retournèrent ensuite à la foi de leurs pères. Le nonce du Pape à la cour de Castille, excita le peuple à demander l'établissement de l'Inquisition. Les Juifs pauvres furent accusés de sacrifier des enfants au temps de Pâques, en dérision du crucifiement; les riches furent dénoncés comme averroîstes. Sous l'influence de son confesseur Torquemada, moine dominicain, Isabelle sollicita du pape une bulle pour l'établissement de l'Inquisition dans ses états. Elle fut donnée en 1478, et le tribunal institué en 1481. Dans la première année de son fonctionnement, deux mille victimes furent brûlées en Andalousie; plusieurs milliers de cadavres furent déterrés, et livrés aux flammes; dix -sept mill€ personnes furent condamnées à l'amende ou à la prison perpétuelle. Ce fut un sauve-qui-peut général. Torquemada, revêtu maintenant des fonctions de grand Inquisiteur de Cas*

tiBe et de Léon, illustra sa carrière par sa férocité. On recevait les accusations anonymes ; on ne confrontait pas les accusés avec les témoins ; la torture se chargeait de fournir les preuves ; elle était appliquée dans des caveaux d*où Ton ne pouvait entendre les cris des victimes ; par une feinte pitié, on ne recommençait pas la torture et Ton prétendait qu'elle n'avait pas été complète, et qu'on l'avait suspendue par humanité jusqu'au lendemain. Les familles des condamnés étaient plongées dans la misère. Llorente, l'historien de l'Inquisition, calcule que Torquemada 3t ses collaborateurs, brûlèrent dans l'espace de dix-huit ans, dix mille deux cent vingt personnes vivantes, six mille huit cent soixante en effigie, et appliquèrent diverses peines à quatrevingt-dix-sept mille trois cent vingt et une autres personnes. Ce prêtre frénétique détruisit les Bibles écrites en hébreu partout où il put les découvrir, et brûla six mille volumes de littérature orientale à Salamanque, sous prétexte qu'ils enseignaient le judaïsme. Nous apprenons avec dégoût et indignation que le gouvernement papal se faisait d'immenses revenus, en vendant aux riches des dispenses qui les mettaient à l'abri de l'Inquisition.

Mais toutes ces effroyables atrocités échouèrent. Les conversions .furent peu nombreuses. Torquemada réclama donc le bannissement immédiat des Juifs. Le 30 mars 1492rédit d'expulsion fut signé. Tous les Juifs non baptisés, de quelque condition, âge ou sexe qu'ils fussent, reçurent l'ordre de quitter l'Espagne avant le mois de juillet. S'ils y rentraient, ils encouraient la peine de mort. Ils pouvaient vendre leurs effets et en emporter la valeur en marchandises ou en lettres de change, mai» non en or ou en argent. Exilés ainsi, subitement, de leur terre natale ils ne purent point vendre leurs propriétés et leurs biens sur le marché encombré que créait cet événement. Personne ne voulait acheter ce qui allait être donné pour rien après le mois de juillet. Le clergé espagnol s'occupait à prêcher sur les places publiques des sermons contre ses victimes, qui, lorsque vint l'heure de l'expatriation, couvraient les chemins de leurs longues files et remplissaient l'air de leurs lamentations. Les Espagnols eux-mêmes pleuraient à la vue de ce spectacle douloureux. Cependant Torquemada ajouta à l'ordonnance la défense de leur prêter aide et secours.

Les bannis se dirigèrent les uns sur l'Italie, les autres sur l'Afrique. Comme ils se rendirent à Naples par mer, ils y por-

tèrent des fièvres contractées à bord par Tentassement sur les navires et ces maladies ne firent pas périr moins de vingt mille personnes dans la ville. Elles ravagèrent aussi la Péninsule et )>assèrent même en Turquie et en Angleterre. Des milliers de Juifs, surtout de femmes juives nourrices, d'enfants et de vieillards, moururent dans la traversée ; beaucoup d'entre eux dans les tortures de la soif.

Cette mesure prise contre les juifs d'Espagne fut bientôt suivie d'une autre dirigée contre les Maures. Une pragmatique fut publiée à Séville en février 1502, qui mettait sous les yeux des Castillans le devoir qu'ils avaient de chasser les ennemis de Dieu de leur pays et qui ordonnait aux Maures non baptisés de quitter l'Espagne avant la fin d'avril. Ils pouvaient, comme les Juifg^ vendre leurs biens mais ne devaient emporter avec eux ni or, ni argent. De plus, on leur défendait de se rendre dans les contrées mahométanes et la peine de mort était portée contre la désobéissance. Leur condition était donc pire que celle des Juifs qui avaient eu la permission d'aller où ils voulaient. Telle était la féroce intolérance des Espagnols, qu'ils étaient persuadés que leur gouvernement avait le droit de faire périr tous les Maures à cause de leur endurcissement dans l'infidélité.

Quel ingrat retour pour la tolérance que les Maures, au jour de leur puissance, avaient accordée aux chrétiens! On ne se crut pas même obligé de garder sa parole envers ses victimes. Grenade s'était rendue sous la garantie de la liberté civile et religieuse. A Tinstigation du cardinal Ximenès, cette condition fut violée et, après avoir habité le pays pendant huit siècles, les mahométans en furent exclus.

La coexistence de trois religions en Andalousie : la mahométane, la chrétienne, la judaïque, avait favorisé le développement de l'Averroîsme ou de l'Arabisme philosophique. C'était une répétition de ce qui avait eu lieu à Rome, quand les dieux de tous ies pays vaincus furent confondus dans cette capitale et qu'une incrédulité générale s'ensuivit. Averroës lui-même fut accusé d'avoir été d'abord nausulman, puis chrétien, puis juif, et, finalement un véritable incrédule. On a prétendu qu'il était l'auteur du livre mystérieux intitulé : De Tribus Impostoribus.

Il parut, dans le moyen âge, deux ouvrages hérétiques célèbres : VEvangile éternel et le De Tribus Impostoribus, Le dernier a été attribué au pape Gerbert, à Frédéric II, à Averroës. Dans leur haine impitoyable, les Dominicains accueillaient toutes les

calomnies qui avaient cours alors contre ce dernier et ne se lassaient pas de rappeler ses paroles outrageantes contre FEucharistie. Ses écrits avaient été répandus en Europe par la traduction de Michel Scot au commencement du treizième siècle ; mais longtemps auparavant, la littérature de TOccident, aussi bien que celle de TAsie, était remplie de ces idées. Nous avons vu comment Jean Érigène s'en était emparé. Les Arabes en avaient été pleins depuis qu'ils cultivaient la philosophie. Elles étaient courantes dans toutes les écoles des trois califats. N'étant pas considérées comme une des formes actuelles de la pensée à certaine phase du développement intellectuel de l'homme, mais étant attribuées à Aristote, elles trouvèrent accès auprès des hommes les plus» cultivés. Nous les trouvons dans Robert Grostète, dans Roger Bacon et plus tard dans Spinoza. Averroës n'en était pas le créateur. Il n'avait fait que leur donner plus de clarté. Mais, chez les Juifs du treizième siècle, il avait complètement supplanté son prétendu maître. Ils avaient oublié Aristote et ne voyaient plus que son grand commentateur Averroës. Si nombreux étaient les partisans de la doctrine de l'émanation dans la chrétienté^ que le pape^ Alexandre IV (1255), jugea nécessaire d'intervenir. Par son ordre, Albert le Grand composa son ouvrage contre V Unité de V Intelligence, Traitant de l'origine et de la nature de l'âme, il s'efforça de prouver t que la théorie d'une intelligence séparée qui éclairerait l'homme par une irradiation antérieure à la vie de l'individu et postérieure à sa mort est une erreur détestable. » Mais le plus illustre adversaire du grand commentateur fut saint Thomas d'Aquin, le destructeur d'hérésies telles que l'Unité de l'Intelligence, la négation de la Providence, l'impossibilité de la création. Les victoires du Docteur angélique furent célébrées non-seulement dans les controverses des Dominicains, mais encore par les œuvres d'art de Florence et de Pise. L'indignation de ce saint ne connaissait point de bornes quand des chrétiens devenaient les disciples d'un infidèle qui était pire qu^un mahométan. La colère des Dominicains, l'ordre auquel saint Thomas appartenait, était encore échauffée par cette circonstance que les Franciscains, leurs rivaux, penchaient pour les opinions d^Averroës, et Dante, qui était leur ami, dénonça ce philosophe comme étant l'auteur d'un système dangereux. L'odium théologique des trois religions dominantes s'attaqua à lui. On le peignit comme l'inventeur de l'affreuse maxime que « toutes les religions sont fausses quoi*

qu'elles soient, probablement, toutes utiles. » Une tentative fut faite dans le concile de Vienne pour obtenir la suppression de ses ouvrages et la défense aux chrétiens de les lire. Les Dominicains, armés des moyens terribles de Tlnquisition, épouvantèrent l'Europe chrétienne par leurs persécutions. Ils imputèrent toute l'impiété du siècle au philosophe arabe. Cependant^ 11 ne laissa pas que d'avoir ses partisans, puissants aussi. A Paris, et dans les villes du nord de l'Italie, les Franciscains soutinrent ses idées et toute la chrétienté fut agitée par ces disputes.

Sous l'inspiration des Dominicains, Averroës devint pour les peintres italiens l'emblème de l'incrédulité. Dans plusieurs villes d'Italie, on voyait des peintures à fresque représentant le Jugement dernier, l'Enfer, et Averroës y tenafit souvent une place. Dans un de ces tableaux, à Pise, on le voyait côte à côte avec Arius, Mahomet et l'Antéchrist. Dans un autre, il est représenté terrassé par saint Thomas. Il était devenu l'accompagnement obligé des triomphes du docteur dominicain. Averroës continua ainsi à défrayer l'imagination des peintres de Tltalie jusqu'au seizième siècle. Ses doctrines subsistèrent dans l'Université de Padoue, jusqu'au dix-septième.

Telle est, en résumé, l'histoire ae l'Averrolsme, qui, de l'Espagne, avait passé dans toute l'Europe. Sous les auspices de Frédéric II, il avait aussi gagné par la Sicile. Ce prince l'avait complètement adopté. Dans ses livres : Questions Siciliennes, il demandait à être éclairé sur l'éternité du monde, sur la nature de l'âme et supposait qu'il avait trouvé la lumière dans les réponses de Ibn Sabin, un partisan de cette doctrine. Mais il fut vaincu dans ses luttes contre la papauté, et l'Averroïsme avec lui.

Dans la Haute-Italie, il se maintint pourtant pendant longtemps. Il était tellement à la mode dans la société vénitienne que tout gentilhomme se croyait tenu d'en faire profession. Enfin, l'Eglise prit un parti décisif contre lui. Le Concile de Latran, tenu en 1512, condamna les adeptes de ces détestables doctrines et les déclara hérétiques et infidèles. Comme nous l'avons vu, le dernier Concile du Vatican les a anathématisées. N'oublions pas que , malgré ce stigmate , l'Averroïsme est encore tenu pour vrai par une grande majorité de l'espèce huuaine.

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