CHAPITRE SIXIÈME
Données des Écritures sar le monde. — La terre est une surface plane. — Localisation da ciel et de Tenfer. — Données scientifiques ; la terre est un globe ; ses dimensions sont déterminées ; sa position et ses rapports dans le système solaire. — Les trois grands voyages. — Ghiistophe Colomb, Gama, Magellan. — Circumnavigation autour de la terre. — Sa courbe est déterminée par la mensuration d'un degré et par le pendule.— Découvertes de Copernic. — Invention du télescope. — Galilée est amené devant l'inquisition. — Sa condamnation. — Victoire sur l'Église. — Efforts pour déterminer les dimensions du système solaire. — On détermine la parallaxe du soleil par le passage de Vénus. — Petitesse de Thomme et de la terre. — Idées sur les dimensions de l'univers. — Parallaxe des étoiles. — La pluralité des mondes est affirmée par Bruno. — 11 est arrêté et assassiné par rinquisition.
J'ai maintenant à rendre compte du conflit qui s'est élevé sur le troisième grand problème philosophique : la nature du monde.
Une observation superficielle et non critique de la nature nous fait concevoir la terre comme une surface plane qui supporte le dôme des cieux, avec un firmament qui sépare les eaux inférieures des eaux supérieures ; elle nous montre les corps célestes, le soleil, la lune, les étoiles, poursuivant leur cours de Test à Fouest, dans un mouvement lent autour de la terre immobile, et proclamant par leur petitesse comparative leur infériorité à son égard. De toutes les formes organiques qui environnent Thomme, aucune ne Tégale en dignité, et de là, il semble autorisé à conclure que tout a été créé pour son usage, le soleil pour l'éclairer pendant le jour, la lune, pendant la nuit.
La théologie comparée nous fait voir que telle a été la conception qu'on avait de la nature, à certaine époque de notre histoire
Uitellectuelle. Telle est la croyance de toutes les nations, dans toutes les parties du monde, à Taurore de la civilisation: croyance géocentrique, car elle fait de la terre le centre de Funivers ; anthropocentrique, car elle suppose que Thomme est l'objet principal de la création. Et ces idées ne sont pas seulement les conclusions légèrement tirées d'une observation superficielle, elles sont encore le fond philosophique des diverses révélations que Dieu a, de temps en temps, daigné faire à l'humanité. Ces révélations ajoutent qu'au dessus du dôme cristallin du firmament est une région d'éternel bonheur et d'éternelle lumière qu'elles appellent : le ciel — demeure de Dieu, des cohortes angéliques, peut-être aussi de Thomme, après sa mort, — et qu'au-dessous de la terre, est une région d éternelles ténèbres, d'éternelle douleur, demeure des méchants. Dans le monde visible, on croit donc voir l'image du monde invisible.
Plus d'un grand système religieux a été fondé sur ces idées touchant la structure du monde; par conséquent, de grands intérêts matériels se sont trouvés liés à leur conservation et ceux-ci les ont défendues quelquefois par le crime et le meurtre, ne voulant pas permettre qu on touchât à la localisation du ciel et de la terre non plus qu'à la prééminence de l'homme dans l'univers.
Cependant, il était inévitable que ces idées fussent attaquées. Aussitôt que les hommes commencèrent à raisonner un peu sur le sujet, ils ne purent pas manquer de combattre l'assertion que la terre est une surface plane. Personne ne peut douter que le «oleil que nous voyons aujourd'hui, soit le même soleil que nous voyions hier et son retour chaque matin sur l'horizon nous force à penser qu'il a été caché pendant la nuit de l'autre côté de la terre. Ceci ne peut se concilier avec la notion de ténèbres éternelles qui régneraient dans cette région, et l'idée de la sphéricité de la terre se présente plus ou moins distinctement à l'esprit.
La terre ne saurait s'étendre indéfiniment à notre nadir, puisqu'il est évident que le soleil ne peut passer au travers. Il est certain qu'il ne trouve pas un chemin souterrain, comme serait une fente ou une crevasse, puisqu'il se lève tous les jours dans une position nouvelle. D'ailleurs, les étoiles aussi se meuvent sous la terre dans des directions variées. Il faut donc admettre qu'il existe un espace vide sous nos pieds.
Pour concilier la révélation avec ces faits nouvellement reconnus, on inventa des systèmes comme celui de Cosmas Indicopleustes, dans sa Topographie chrétienne. Nous en avons déjà
parlé. Il supposait qu'au nord de la terre plane, était une immense montagne derrière laquelle le soleil disparaissait, ce qui produisait la nuit.
A une époque très-reculée, on avait découvert le mécanisme des éclipses. Les éclipses de lune montraient que Tombre de la terre est toujours circulaire. De là, à conclure à la sphéricité de la terre, il n'y avait qu'un pas. Un corps qui projette dans toutes les positions une ombre circulaire, doit être sphérique. D'autres raisons, qui nous sont aujourd'hui familières, corroboraient cette conclusion.
Toutefois, la connaissance de la forme de la terre n'enlevait rien à celle-ci de sa prééminence. Beaucoup plus grande en apparence que tous les autres astres, il était naturel de la considérer nonseulement comme le centre du monde, mais comme le monde tout entier. Tout le reste n'était rien auprès d'elle.
Quoique les conséquences qui découlaient de la sphéricité de la terre affectassent très-profondément les idées théologiques, elles étaient beaucoup moins importantes que celles qu'on pouvait tirer de sa mensuration. Il ne fallait que des connaissances élémentaires en géométrie pour comprendre qu'on arriverait à déterminer les dimensions du globe en mesurant un degré à sa surface. Probablement qu'on Tavait déjà fait dans les temps reculés ; mais le résultat de l'opération était tombé dans l'oubli. Eratosthènes la recommença entre Syène et Alexandrie, Syène, ville d'Egypte, étant supposée sous le tropique du Cancer ; les deux villes ne sont pas sous le même méridien, et la distance entre elles fut évaluée, non mesurée. Deux siècles après, Posidonius la renouvela entre Alexandrie et Rhodes. L'étoile brillante Canopus rasait exactement l'horizon, vue de Rhodes, et, vue d'Alexandrie, elle s'élevait à 7 1/2. — Dans ce cas encore, la distance fut évaluée et non mesurée, puisque la mer sépare les deux points. Enfin, nous avons raconté comment le calife Al-Mamun fit prendre deux échelles, l'une sur le rivage de la mer Rouge, l'autre à Cufa en Mésopotamie. Le résultat de ces observations fut que le diamètre de la terre variait de sept à huit mille milles.
La détermination approximative de la dimension de la terre, tendait à la dépouiller de sa prééminence dans l'Univers et produisit des résultats théologiques très-importants ; les recherches a'Aristarque de Samos, de l'école d'Alexandrie (280 avant J. C), y aidèrent puissamment. Dans son traité sur la grandeur et la
il2 CONFLIT TOUCHANT LA NATURE DU MONDE
distance du soleil et de la lune, il explique la méthode ingénieuse quoique imparfaite, qu'il avait appliquée à la solution de ce pro* blême. Plusieurs siècles avant lui, un système avait été apporté de rinde par Pythagore. D'après ce système, le soleil était au centre; autour de lui, les planètes accomplissaient leur révolution dans une orbite circulaire, et leur ordre de position était le suivant : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, chacune d'elles étant supposée tourner sur son axe en même temps qu'elle tournait autour du soleil. Nicétas, dit Cicéron, avait remarqué que si Ton admettait que la terre tourne sur son axe, on éviterait les difficultés que présente Tinconcevable vélocité des autres astres.
Il est à croire que les ouvrages d'Aristarque qui se trouvaient dans la bibliothèque d'Alexandrie, ont péri dans Tincendie qui eut lieu sous Jules César. Le seul traité de lui qui soit parvenu jusqu'à nous, est celui dont j'ai parlé sur la distance et la grandeur du soleil et de la lune.
Aristarque avait adopté le système pythagoricien, parce qu'il avait reconnu la prodigieuse distance du soleil, et par conséquent son prodigieux volume. Ce système héliocentrique, c'està-dire qui plaçait le soleil au centre, faisait descendre la terre à un rang très-inférieur dans la création et la réduisait à n'être plus qu'un des six satellites.
Mais ce n'est pas là le seul contingent qu' Aristarque ait apporté à la science astronomique ; car, remarquant que le mouvement de la terre n'affectait pas sensiblement la position apparente des étoiles, il en conclut que celles-ci sont infiniment plus éloignées de nous que le soleil. Il fut donc, comme dit Laplace, celui de tous les anciens, qui eut l'idée la plus exacte de la grandeur da l'univers. Il vit que la terre était un point insignifiant du monde, si l'on compare ses dimensions aux distances stellaires. Il vit aussi qu'il n'existe rien au-dessus de nos tètes que l'espace et les étoiles.
Mais les opinions d' Aristarque sur la position des corps planétaires ne furent pas acceptées par l'antiquité. Le système proposé par Ptolémée et compris dans sa Syntaxe était généralement préféré. La physique n'était guère avancée et l'une des objections de Ptolémée au système pythagoricien était que si la terre marchait, elle laisserait derrière elle l'atmosphère et tous les corps légers. Il plaçait donc la terre au centre du système planétaire et faisait tourner autour d'elle la Lune, Mercure,
Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter, Saturne, Après l'orbite de Saiurne, venait le firmament des étoiles fixes. Quant aux sphères xîristallines solides qui auraient progressé, Tune de Test àTouest, l'autre du nord au sud, c'était là une imagination d'Eudoxus, de laquelle Ptolémée ne s'occupa point.
Le système de Ptolémée était donc un système géocentrique. il laissait à la terre sa position supérieure dans le monde et par •cette raison, il ne donna point d'ombrage aux théologiens chrétiens ou mahométans. L'immense réputation de l'auteur, l'habileté qu'il avait déployée dans son grand ouvrage sur la méc»inique céleste, firent que son système vécut pendant près do quatorze cents ans, du second au seizième siècle.
La plus grande partie de cette période de temps fut consumée par la chrétienté dans des disputes sur la nature de Dieu, et des luttes pour le pouvoir ecclésiastique. L'autorité des Pères do l'Église et l'opinion que toute vérité était contenue dans les Écritures décourageaient toutes les recherches scientifiques. Si parfois un certain intérêt s'attachait à une question astronomique, -cette question était aussitôt résolue par un passage d'Augustin ou de Lactance et pas n'était besoin de consulter les phénomènes célestes. Telle était la préférence accordée à la science sacrée sur la science profane que le christianisme existait depuis quinze cents ans, que la chrétienté n avait pas encore produit un €eul astronome.
Les mahométans agissaient en cela beaucoup mieux. Leur application aux études scientifiques date de la prise d'Alexandrie en 638, six ans après la mort du prophète, et en moins de deux siècles, il étaient devenus familiers avec les ouvrages des savants de la Grèce et les appréciaient sainement. Comme nous l'avons déjà dit, le calife Al-Mamum avait acquis, par son traité avec Michel III, un exemplaire de la Syntaxe de Ptolémée. Il l'avait fait immédiatement traduire en arabe et elle était devenue la grande autorité des astronomes sarrasins. Ils étaient partis de cette base «t avaient résolu plusieurs problèmes importants; ils avaient mesuré le diamètre de la terre, catalogué les étoiles visibles, et 4onné à celles de la première grandeur, les noms qu'elles conservent encore sur nos sphères célestes. Ils avaient fixé la durée do l'année solaire, découvert la réfraction astronomique, inventé le pendule, perfectionné la photométrie des astres, compris la <50urbe des rayons lumineux dans l'astmosphèro, expliqué le phénomène de l'apparition du soleil et de la lune au-dessus de l'ho-
rizon avant et après leur présence effective, mesuré la hauteur de Tatmosphère terrestre, et déclaré qu'elle était d'environ cinquante-huit milles î enfin, donné la théorie delà lumière crépusculaire et du scintillement des étoiles. Ils avaient bâti le premier observatoire qui ait existé en Europe, et si justes avaient été beaucoup de leurs observations, que les plus habiles mathématiciens modernes se sont servis de leurs calculs. Laplace, dans son Système du monde, cite les observations d'A-Batagni, comme fournissant la preuve incontestable de la diminution de Texcentricité de Torbite terrestre, et celles de Ibn Junis, dans sa discussion sur l'obliquité de Fécliptique, ainsi qu'au sujetdes problèmesdes plus grandes inégalités de Jupiter et de Saturne.
Tout cela n'est qu'une partie, et une petite partie des services^ rendus par les astronomes arabes pour la solution des problèmes de la nature et du monde. Pendant ce temps, telles étaient les^ ténèbres dans lesquelles était plongée la chrétienté, telle était son ignorance, qu'elle ne se souciait aucunement de ces matières ; son attention était absorbée par les disputes sur le culte de» images, sur la transsubstantiation, sur les mérites des saints^ par les miracles et les guérisons opérés auprès des châsses.
Cette indifférence dura jusqu'à la fin du quinzième siècle. Même alors, il n'existait encore aucune impulsion vers la science. Le» motifs qui engagèrent à s'en occuper furent autres que ceux d& la curiosité scientifique : il s'agissait de rivalités commerciales, et ce furent trois navigateurs, Christophe Colomb, Vasco de Gama, et surtout Ferdinand Magellan, qui réglèrent définitivement la question de la sphéricité de la terre.
Le commerce de l'extrême Asie a toujours été une source immense de richesses pour les nations occidentales qui en ont eu successivement le monopole. Au moyen-âge, il appartenait à la Haute Italie. Il suivait deux lignes : l'une au nord, par la mer Noire, la mer Caspienne et ensuite les caravanes ; l'autre au sud, par les ports de l'Egypte , de la Syrie et la mer Arabique. Le quartier général du commerce par le nord, était Gênes ; celui du commerce par le sud, était Venise. Celle-ci avait déjà fait de grands bénéfices par le service des transports pendant les guerres des croisades.
, Les Vénitiens s'étaient maintenus en bons rapports avec lea 1 autorités mahométanes d'Egypte et de Syrie, On leur permettait d'avoir des consuls à Alexandrie et à Damas, et malgré les troubles politiques qui avaient agité ces deux pays, le commerce y
était resté dans un état assez florissant. Malheureusement, la ligne du nord ou ligne Génoise fut complètement rompue par les irruptions des Tartares et des Turcs, ainsi que par les bouleversements survenus dans les pays que suivait cette ligne. Le commerce de Gênes dans Test ne se trouva pas seulement dans un état précaire ; il se vit sur le bord de la ruine.
La forme circulaire de Phorizon visible qui semble plonger dans la mer, la disparition graduelle des navires au large ne pouvaient pas manquer de disposer les marins intelligents à croire à la sphéricité de la terre. Les écrits des astronomes et des philosophes arabes avaient répandu cette idée par toute l'Europe ; mais elle avait été fort mal accueillie par les théologiens. Au moment où Gênes touchait à sa ruine, il vint à l'esprit de quelques-uns de ses navigateurs que si la terre était ronde on pouvait encore rétablir les affaires de leur pays, et qu'un vaisseau qui sortirait par le détroit de Gibraltar et irait devant lui à travers l'Atlantique pourrait arriver aux Indes. Ce serait là un grand avantage, puisqu'on pourrait transporter de lourds chargements sans les grandes dépenses des voyages par terre. Au nombre des navigateurs que hantaient ces pensées, se trouvait Christophe Colomb.
Lui-même nous a raconté que son attention fut attirée vers ce sujet par les écrits d'Averroës ; mais il avait, parmi ses amis un Florentin nommé Toscanelli qui avait étudié l'astronomie, et était devenu partisan déclaré de la forme globulaire de la terre. A Gênes, Colomb ne trouva que peu d'encouragement. Il employa plusieurs années à solliciter l'appui des princes pour pouvoir tenter son entreprise. Mais ce qu'il y avait d'irréligieux dans son projet fut signalé par le clergé espagnol et condamné dans le concile de Salamanque. On avait vérifié l'orthodoxie du projet de Colomb par la confrontation avec les textes des Pères saint Chrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire' saint Basile, saint Ambroise ; avec les épitres des apôtres, avec l'évangile, les prophéties, les psaumes et le Pentateuque!
A la fin, cependant, encouragé par la reine Isabelle et aidé par les Pinzons de Palos, famille de riches commerçants dont quelques membres se joignirent à lui, Colomb fît voile le 3 août 1492 avec trois petits bâtiments du port de Palos, emportant une lettre de recommandation du roi Ferdinand au grand khan de Tartarie, une cari» géographique et une mappemonde construite BUT le plan de celle de Toscanelli. Un peu avant minuit, le 11
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octobre 1492, il aperçut de Favant de son navire, une lumièro mobile à distance. Deux heures après, un de ses trois vaisseaux tirait le canon pour signaler la terre. Au lever du soleil, Christophe Colomb mettait le pied sur le nouveau-monde.
A son retour en Europe» tout le monde resta persuadé qu'il avait touché lextrême Asie et que par conséquent son voyage avait prouvé la justesse de sa théorie. Colomb lui-même mourut dans cette croyance. Mais de nombreuses expéditions qui furent faites en peu de temps, découvrirent le contour général des côtes de TAmérique; la connaissance qu'on acquit de la grande mer du Sud par le voyage de Balboa, révéla enfin la vérité et fit comprendre la méprise de Toscanelli et de Colomb, lesquels croyaient que la distance entre TEurope et l'Asie, par le chemin de l'ouest, ne pouvait pas excéder celle de l'Italie au golfe de Guinée, voyage que ce dernier avait fait souvent.
Dans son premier voyage, au jour tombant, et comme il se trouvait à deux degrés et demi à l'est de Corvo, une des Açores, Colomb remarqua que l'aiguille de sa boussole variait un peu à l'ouest. La déviation devint de plus en plus sensible à mesure qu'il avançait. Il n'était pas le premier qui eût observé la déviation de l'aiguille, mais il fut le premier qui trouva le point où elle ne dévie plus. A son retour, le même phénomène se produisit, mais en sens inverse. La variation du côté de l'ouest diminua jusqu'à ce qu'il eût atteint le méridien en question où l'aiguille marqua plein nord. Colomb en conclut que la ligne de non variation était une ligne géographique fixe, une limite entre les deux hémisphères, l'oriental et l'occidental. Par sa bulle donnée en mai 1493, le pape Alexandre VI adopte cette ligne pour la démarcation perpétuelle entre les possessions espagnoles et les possessions portugaises, réglant ainâi la dispute entre les deux États. Plus tard, on s'aperçut que la ligne se déplaçait vers l'est. C'était précisément la même que celle du méridien de Londres de 1662.
Par la bulle du pape, les possessions portugaises s'étendaient à l'Est de la ligne de non variation. Le gouvernement portugais avait appris de certains juifs égyptiens qu'on pouvait faire le tour du continent africain et qu'il y avait à son extrémité sud un cap qu'il était aisé de doubler. Une expédition de trois navires, commandée par Vasco de Gama, partit le 9 juillet 1497 ; elle doubla le cap le 20 novembre, et arriva le 19 mai 1498 à Calicut sur la côte de l'Inde. Conformément à la Bulle, les Portugais
acquéraient par ce voyage, exécuté dans la direction de Test, le droit au commerce de l'Inde.
Jusqu'à la pointe du cap, le voyage de Gama avait été fait à peu près exactement dans la direction du sud. Bientôt on vit que l'élévation de l'étoile polaire au-dessus de Thorizon allait diminuant, et après qu'on eut passé la ligne équatoriale Fétoile n'était plus visible. Pendant ce temps, d'autres étoiles, dont quelques-unes formaient des constellations magnifiques, avaient paru : les étoiles de l'hémisphère austral. Tout ceci concordait parfaitement avec la théorie de la sphéricité de la terre.
Les conséquences politiques qui s'ensuivirent placèrent la papauté dans une situation très-embarrassante. Ses traditions et sa politique lui interdisaient d'admettre que la terre pût être autre chose qu'une surface plane, puisqu'ainsi l'avaient révélé les Écritures. D'un autre coté, il était impossible de nier ou de cacher les faits. La |)rospérité commerciale passa de Venise et de Gènes au Portugal et à l'Espagne. La puissance maritime, de la Méditerranée à l'Atlantique. La face de l'Europe était changée.
Mais le gouvernement espagnol ne se résigna point sans conteste aux avantages que son rival venait d'obtenir. Il prêta l'oreille à un certain Ferdinand Magellan, qui lui représenta que si l'on pouvait trouver un détroit ou un passage à travers ce qu'on reconnaissait maintenant être le continent américain, on arriverai^ par la route de l'ouest aux îles des épices et aux Indes, ce qui donnerait à l'Espagne, aux termes de la Bulle pontificale, les mêmes droits qu'aux Portugais sur ces pays. Sous le commandement de Magellan, une expédition de cinq vaisseaux partit de Séville le 10 août 1519.
Magellan fit de suite hardiment voile pour la côte sud américaine espérant trouver de ce côté un passage dans la mer du sud. Pendant soixante-dix jours, il fut retenu sous la ligne par un calme. Les matelots, frappés de l'idée qu'ils étaient tombés dans une région où les vents ne soufflaient jamais et dont ils ne pourraient jamais sortir, se mutinèrent : mais, calmes, tempêtes, révoltes; désertions, rien ne put ébranler son courage. Après plus d'uu an de recherches, il découvrit le détroit qui porte son nom, et l'Italien Pigafetti, un de ses compagnons, nous raconte qu'il répandit des larmes de joie, quand il vit que Dieu lui permettait de se mesurer avec les dangers inconnus de la mer du Bud, le Grand Océan Pacifique.
Réduit par la faim à manger des morceaux de cuir arrachés b$
son gréement , à boire de Feau putride , voyant son équipage périr par la famine et le scorbut, cet homme intrépide, ferme dans sa croyance à la sphéricité de la terre, fit voile constamment au nord-ouest, et pendant près de quatre mois ne trouva pas de terre habitée. Il calcula qu'il avait fait sur le Pacifique douze mille milles. Il passa Téquateur, revit l'étoile polaire et enfin toucha terre aux Iles Mariannes ou Iles des Larrons. Là, il rencontra des aventuriers venus de Sumatra. Il fut tué dans ces îles, soit par les sauvages, soit par ses hommes. Son lieutenant, Sébastien d'Ëlcano, prit le commandement et fit voile pour le cap de Bonne-Espérance à travers d'effroyables misères. Il doubla, enfin, ce cap, et ensuite traversa pour la quatrième fois la ligne équatoriale. Le 7 septembre 1522, après un voyage qui avait duré plus de trois ans, il rentra dans le port de Saint-Lucas près Séville avec son vaisseau la Sainte- Victoire. Ce célèbre navire avait accompli le plus grand exploit qui soit rapporté dans les annales humaines; il avait fait le tour du monde.
La Sainte-Victoire était reinenue à son point de départ en faisant voile à l'ouest. Les doctrines théologiques sur la figure de la terre étaient décidément renversées.
Quatre ans après le voyage de Magellan, eut lieu la première tentative faite dans la chrétienté pour mesurer le diamètre de la terre. Elle fut due à un physicien français, Fernel, lequel, après avoir observé la hauteur du pôle à Paris, se dirigea ver§ le nord jusqu'à un endroit où la hauteur du pôle fût à un degré de plus que dans cette ville. Il mesura la distance entre ces deux points de la terre au moyen des tours de roues de sa voiture, et arriva à cette conclusion que la circonférence de la terre est d'environ vingt-quatre mille quatre cent quatre-vingt milles italiens.
Des mesures furent prises avec de plus en plus de soin dans plusieurs pays : par Snell, en Hollande; par Norwood, entre Londres et York en Angleterre; par Picard, en France. Le plan de Picard était de relier deux points de la terre par une série de triangles et après avoir ainsi vérifié la longueur de Tare d'un méridien, intercepté entre eux, de le comparer avec la différence des latitudes prises dans le ciel. Les points choisis étaient Malvoisine, près Paris, et Sourdon, près Amiens. La différence des latitudes fut déterminée en observant la distance du zénith à l'étoile B de Cassiopée. Deux circonstances intéressantes se rattachent à l'opération de Picard : !• C'est la première fois qu'on Ait employé le télescope; 2« Ses résultats, ainsi que nous le ver-
Tons bientôt, confirmèrent Newton dans sa théorie de la gravitation universelle.
A cette époque, il était devenu évident, par des considérations tirées de la mécanique, que puisque la terre est un corps emporté dans un mouvement rotatoire, il ne peut pas être sphérique. mais est sphéroïde et aplati aux pôles. Il s'ensuivait que la longueur d'un degré serait plus grande aux pôles qu'à Téquateur.
L'Académie de France résolut d'étendre l'observation de Picard, en prolongeant les mesures dans chaque direction et en faisant des résultats obtenus, la base d'une carte de France plus exacte. Des délais, cependant, eurent lieu et ce ne fut pas avant 1718, que les mesures furent complétées depuis Dunkerque jusqu'à la frontière sud. Une discussion s'éleva sur l'interprétation de ces mesures, les uns affirmant qu'elles indiquaient un sphéroïde allongé, les autres, un sphéroïde aplati. La première figure peut être vulgairement comparée à un citroa, la seconde à une orange. Pour trancher la question, le gouvernement français envoya deux expéditions pour mesurer les degrés du méridien, Tune sous l'équateur, l'autre aussi près du pôle nord que possible. La première se rendit au Pérou; la seconde dans la Laponie suédoise. Toutes les deux rencontrèrent de grandes difficultés. Cependant, la commission de Laponie put compléter ses observations longtemps avant celle du Pérou, laquelle n'y employa pas moins de neuf ans. Les résultats ainsi obtenus confirmèrent la théorie de la forme aplatie et depuis ce temps, plusieurs répétitions exactes de cette observation ont été faites, parmi lesquelles celle des Anglais en Angleterre et aux Indes, et celles des Français à l'occasion de l'introduction du système métrique de poids et mesures. Elle fut commencée par Delambre et Méchain entre Dunkerque et Barcelonne, et de là, étendue, par Biot et Arago, à l'île de Fermentera près Minorque. La distance était de près de douze degrés et demi.
Outre cette méthode de mensuration directe, la figure de la terre peut être déterminée par le nombre des oscillations d'un pendule de longueur fixe à différentes latitudes. Celles-ci, quoiqu'elles confirment les résultats précédents, supposent à la terre plus d'ellipticité qu'on ne lui en trouve par la mensuration des degrés. Le mouvement du pendule se ralentit à mesure qu'on s'approche de l'équateur. Il s'ensuit qu'il se trouve à cet endroit plus éloigné qu'aux pôles du centre de la terre.
D'après les mensurations les plus dignes de foi qui aient
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été faites , les dimensions de la terre peuvent être déterminëe»^ uinsi :
Plus grand diamètre ou diamètre équatorial . . 7925 milles Diamètre plus petit ou diamètre polaire .... 7899 t Différence^ ou aplatissement polaire 26 t
Tel fut le résultat de la discussion touchant la forme et 1$ grandeur de la terre. Pendant qu'elle se continuait, une autre controverse s élevait qui était grosse de conséquences plus sérieuses encore : C'était celle qui touchait à la position de la terre relativement au soleil et aux autres corps planétaires.
Copernic, un Prussien, avait, vers l'année 1507, achevé son ouvrage sur les Révolutions des corps célestes. Il avait voyagé en^ Italie dans sa jeunesse, consacré son temps à l'étude de l'astronomie, enseigné les mathématiques à Rome. Une étude approfondie des deux systèmes de Pythagore et de Ptolémée l'avait conduit à adopter le dernier et son livre était écrit pour le soutenir. Comprenant que ses doctrines allaient se trouver en contradiction avec la vérité révélée et appeler sur lui les rigueurs de l'Eglise, il s'exprimait d'une façon prudente et apologétique, disant c qu'il avait pris, seulement , la liberté d'essayer, dans la supposition que la terre se meut, s'il pourrait trouver uneexplication des révolutions des corps célestes meilleure que celle donnée par les païens, et qu'il n'avait fait en cela qu'user du privilège qui avait été accordé à d'autres de feindre les hypothèses qu'il leur plairait. » La préface était adressée au pape Paulin.
Se méfiant du résultat, Copernic s'abstint de publier son ouvrage pendant trente-six ans , pensant t qu'il valait mieux peutêtre faire comme Pythagore et se contenter de transmettre ses idées par la tradition orale. » Enfm^ à la prière du cardinal Schomberg, il le publia en 1543. On lui en apporta un exemplaire sur son lit de mort. Son sort fut tel qu'il l'avait prévu. L'inquisition le condamna comme hérétique. Dans son décret de condamnation, la congrégation de l'Index qualifiait le système de Copernic de c fausses doctrines pythagoriciennes , entièrement contraires aux saintes Ecritures. »
Les astronomes afïirment avec raison que l'ouvrage De Herolutionibus a changé complètement la face de leur science. Il a établi d'une manière incontestable la théorie héliocentrique. Il a montré que la distance .des étoiles fixes est immense et que la
terre n'est qu'un point dans l'espace . Devançant Newton , Copernic attribuait l'attraction au soleil, à la lune, aux corps célestes^ mais il se trompa en soutenant que leurs orbites doivent être circulaires. Des observations sur la planète Mars et sur ses divers diamètres à différents moments, avaient donné naissance à la théorie de Copernic sur ce point.
En dénonçant le système de Copernic comme contraire à la révélation, l'autorité ecclésiastique avait certainement été décidée par la considération des conséquences auxquelles il devait conduire. Enlever à la terre son importance prééminente dans le système de l'univers, lui donner des égaux et des supérieurs dans les autres astres, semblait diminuer ses droits devant Dieu. Si chacune des innombrables étoiles du firmament était un soleil entouré de satellites, peuplé d'êtres responsables comme nous, si nous étions tombés si aisément et n'avions pu être rachetés qu'au prix de la mort du Fils de Dieu, qu'en était-il de tous ces êtres? Chez eux, n y avait*>il pas eu de chute ? Pour eux, n'y avait-il pa& de Sauveur? ♦
En l'année 1608, Lippershey, Hollandais, découvrit qu'en regardant à travers deux lentilles de verre combinées d'une certaine manière, les objets éloignés paraissaient plus grands et plus nets. Le télescope était trouvé. L'année suivante, Galilée, un Florentin distingué par ses écrits sur la science et les mathématiques, apprenant le fait sans en connaître les détails, inventa un instrument de ce genre pour son usage. Il le perfectionna, jusqu'à lui donner le grossissement de trente diamètres. En examinant la lune, il vit qu'elle avait, comme la terre, des vallées et des montagnes qui projetaient une ombre. On avait dit dans l'antiquité que les Pléiades avaient été. jadis composées de sept étoiles; mais que l'une d'elles avait mystérieusement disparu. En dirigeant sur elles le télescope, Galilée vit qu'on en comptait, à première vue, quarante. De quelque côté qu'il regardât, U découvrait des étoiles qui étaient invisibles à l'œil nu.
Dans la nuit du 7 janvier 1610, il aperçut trois petites étoiles sur la même ligne, adjacentes à la planète Jupiter, et, quelques jours plus tard, une quatrième. Il vit qu'elles tournaient dans leurs orbites autour de la planète et reconnut, avec transport, qu'elles offraient en miniature la représentation du système de Copernic.
L'annonce de ces merveilles attira l'attention du monde entier. L'autorité ecclésiastique fut prompte à en découvrir la tendance, et à voir qu'elles mettaient en danger la doctrine que l'univers
€st fait pour rhommo. Danff la création de myriades d'étoiles qui avaient été, jusque-là, invisibles, il y avait un autre dessein que celui d'éclairer ses nuits.
On avait objecté au système de Copernic que si les planètes Mercure et Vénus se mouvaient autour du soleil dans des orbites contenus dans celui de la terre, elles devraient avoir des phases comme la lune, et que celles de Vénus, qui était si brillante, devraient être très-visibles. Copernic lui-même avait reconnu la force de Fobjection et vainement essayé d'y répondre. Galilée, appliquant le télescope à la planète, s^aperçut que les phases existaient. Elle était d'abord croissant, puis demi-lune, puis disque parfait. Avant Copernic on avait toujours cru que les planètes brillaient de leur propre lumière; mais les phases de Vénus montrèrent qu'elles ne brillent que d'une lumière réfléchie. L'idée d'Aristote que les corps célestes diffèrent du corps terrestre en ce qu'ils sont incorruptibles, reçut un rude choc de la découverte de Galilée qui démontrait qu'il y a des montagnes et des vallées dans la lune comme sur la terre, que le soleil a des taches et qu'il tourne sur son axe, au lieu d'être dans un état de majestueux repos. L'apparition de nouvelles étoiles avait déjà jeté un doute sérieux sur la théorie de leur incorruptibilité.
Ceci et plusieurs autres belles découvertes télescopiques tendaient à établir la vérité du système de Copernic et causèrent à l'Eglise une immense alarme. Le clergé inférieur ou ignorant déclara que c'était mensonge. Les uns disaient que l'on pouvait s'en rapporter au télescope pour les objets terrestres, mais que pour les célestes c'était différent ; les autres prétendaient que cet instrument n'était qu'une application de l'observation d'Aristote qu'on peut voir, pendant le jour, les étoiles au fond d'un puits très-profond. Galilée fut accusé d'imposture, d'hérésie, de blasphème, d'athéisme. Il adressa, pour sa défense, une lettre à l'abbé Oastelli, dans laquelle il disait que les Ecritures n'avaient t>as été données aux hommes comme guide scientifique mais comme iguide moral. Ceci ne fit que rendre son affaire plus mauvaise. Il fut cité devant la Sainte Inquisition, sous l'inculpation d'avoir enseigné que la terre tourne autour du soleil, doctrine t diamétralement opposée à l'Ecriture. » On lui ordonna de renoncer à son hérésie sous peine de prison. On le fît s'engager à ne plus enseigner ni défendre la doctrine de Copernic et à ne plus publier aucun livre à son sujet. 11 y consentit, parce qu'il savait que la vérité n'a pas besoin d'avoir des marfcyrs.
L'Église jouit , après cela» d'un repos de seize ans. Mais, au bout de ce temps, Galilée risqua la publication de son ouvrage Le système du monde qui remettait en lumière la doctrine de Copernic. Cité de nouveau devant l'Inquisition , il fut déclaré coupable d'hérésie et condamné à abjurer à genoux, la main sur la Bible, et à maudire de sa bouche la doctrine du mouvement rota* toire de la terre autour du soleil. Quel spectacle que celui de cet homme vénérable, le plus illustre de son temps, forcé d'abjurer, par la crainte de la mort, ce qu'il croyait et savait être la vérité ! On le reconduisit ensuite dans la prison, où il fut traité avec une rigueur inhumaine pendant les dix dernières années de sa vie, et quand il mourut, on lui refusa l'inhumation en terre sainte. La fausseté d'une doctrine n'est-elle pas démontrée quand elle a ainsi besoin de s'appuyer sur la force et la persécution ? Les opinions soutenues alors par l'Inquisition , sont devenues un objet de dérision pour le genre humain.
Un des plus grands mathématiciens modernes, rappelant cette affaire, remarque que le point en conteste était du plus haut intérêt pour l'humanité, à cause du rang qu'occupe notre globe dans Tunivers. Si la terre est immobile et si tous les astres tournent autour d'elle, l'homme a le droit de se considérer comme le premier objet de la nature ; mais si la terre n'est qu'une des planètes qui tournent autour du soleil, qu'un corps sans importance dans le système solaire, elle s'évanouit dans l'immensité des cieux, immensité au milieu de laquelle notre système solaire tout entier lui-même n'est qu'un point dans l'espace.
Le triomphe de la doctrine de Copernic date de l'invention du télescope. Peu de temps après, il n'y avait pas un astronome en Europe qui n'eût accepté le système héliocentrique, avec sa conséquence nécessaire, rotation de la terre sur son axe, évolution de la terre autour du soleil. Si l'on eût eu besoin d'une nouvelle preuve, on l'eût trouvée dans la grande découverte de Bradley, l'aberration des étoiles fixes, aberration qui dépend en partie du déplacement de la lumière, en partie de la révolution de la terre. L'importance de la découverte faite par Bradley était égale à celle de la précession des équinoxes. La découverte de Rômer sur le mouvement progressif de la lumière, quoique traitée par Fontenelle d'erreur séduisante et rejetée par Cassini, fut à la fin généralement acceptée.
Il devint ensuite nécessaire de mesurer les dimensions du sys-
tème solaire, ou, pour condenser le problème, de mesurer la distance de la terre au soleil.
Du temps de Copernic, on supposait que cette distance ne pouvait pas excéder cinq millions de milles et bien des gens trouvaient cette évaluation exagérée. Cependant, d'après la série des observations de Tycho-Brahé, Kepler trouva qu'elle était au-desous de la vérité et la porta à treize millions au moins. En 1670, Cassini montra que ces chiffres étaient bien loin d'être vrais et conclut à la distance de quatre-vingt-cinq millions.
Le passage de Vénus devant le soleil, le 3 juin 1769, avait été prédit et Ton savait son importance au point de vue de la solution de ce problème. Un empressement honorable de la part des gouvernements facilita les observations, de sorte qu'il y eut cinquante stations établies en Europe, six en Asie, dix-sept en Amé* rique. C'est dans ce but que le capitaine Cook entreprit son célèbre voyage. Il se rendit à Otahiti et fut heureux dans son entreprise. Le soleil se leva sans nuage et le ciel resta clair pendant toute la journée. Le passage dura , à la station de Cook, depuis neuf heures et demie du matin jusqu'à trois heures et demie du soir, et toutes les observations purent être faites avec succès.
Mais, quand on discuta les observations faites aux différentes stations, on trouva qu'elles ne concordaient pas autant qu'on eût pu le souhaiter, le résultat variant de quatre-vingt-huit à cent neuf millions. En conséquence, le célèbre mathématicien Encke les révisa en 1822 et 1824 et arriva à cette conclusion que la parallaxe horizontale du soleil , c'est-à-dire l'angle sous lequel le demi-diamètre de la terre pourrait être vu du soleil, était de 8 -nn^ secondes , ce qui donnait pour la distance de la terre au soleil 95,274,000 milles. Plus tard, les observations furent reprises par Hansen, qui donna comme leur résultat le chiffre de 91,659,000 milles. Plus tard encore, Leverrier trouva 91,759,000; Airy et Stone, par une autre méthode, trouvèrent 91,400,000 milles. Stone, dans une opération qu'il fit seul, trouva 91,730,000 milles. Enfin, Foucault et Fizeau la fixèrent à 91 ,400,000, mais non par les observations faites sur le passage de Vénus. Ils avaient pris une autre voie , ayant déterminé, au moyen d'expériences physiques, la vélocité de la lumière solaire. Ainsi donc, jusqu'à ce que les résultats du passage de Vénus, en 1874, soient établis, il reste acquis que la distance delà terre au soleil est d'un peu moins de quatre-vingt-douze millions de milles.
Une fois cette distance connue, les dimensions du système solaire peuvent être déterminées avec précision et facilité. Il 43uffît pour en donner une idée de dire que la distance du soleil à Neptune, la plus éloignée des planètes connues, %st d'enviroa trente fois celle de la terre.
Ces chiffres réduisent à sa juste valeur la doctrine suivant laquelle tout a été fait, dans l'univers, pour l'homme et en vue de lui. Vue du soleil, la terre n'est qu'une petite tache presque invisible, un grain de poussière éclairé de ses rayons. Si le lecteur veut se figurer ce rapport, qu'il éloigne cette page d'un pied ou deux de son œil ; qu'il en regarde un des points, une des virgules, et qu'il songe que cette virgule est plusieurs centaines de fois plus grande que la terre regardée du soleil !
Quelle peut donc être l'importance relative de cette imperceptible particule ? Elle pourrait être détruite que rien ne serait changé. Qu'est-ce que ces monades humaines dont mille millions pullulent à la surface de cette petite motte de terre invisible dans l'espace, et dont un million à peine laisseront une trace quelconque de leur existence? Qu'est-ce que l'homme, ses plaisirs et ses douleurs ?
Parmi les arguments mis en avant contre le système de Copernic, au temps de son apparition, il y en a un qui était employé par le grand astronome danois Tycho-Brahé, comme il l'avait été autrefois par Aristarque contre le système héliocentrique de Pythagore, C'est que si la terre tourne -autour du soleil, il doit y avoir changement dans la direction des étoiles fixes. Tantôt nous sommes plus rapprochés d'une certaine région du ciel de toute la distance de l'orbite terrestre, et six mois après, nous en sommes plus éloignés. Il faut donc qu'il y ait un changement dans la position relative des étoiles. Elles doivent nous paraître, dans un temps, s'écarter , dans un temps se rapprocher les unes des autres. Pour employer le terme astronomique, les étoiles doivent avoir une parallaxe annuelle.
La parallaxe d'une étoile est l'angle formé par deux lignes, dont l'une va de l'étoile au soleil, l'autre, de l'étoile à la terre.
A cette époque on se méprenait grandement sur la distance de la terre au soleil. Si l'on eût su, comme on sait maintenant, que cette distance excède quatre-vingt-dix millions de milles, cet argument eût eu beaucoup de poids.
On répondit à Tycho-Brahé que puisque la parallaxe d'un
corps diminue à mesure que ce corps s'éloigne, une étoile peut être , tellement distante que sa parallaxe soit presque imperceptible. Cette réponse se trouva être la vérité. La connaissance de la parallaxe des étoiles dépendait du perfectionnement des instruments pour la mesure des angles.
La parallaxe de l'étoile a du Centaure, belle étoile de Fhémisphère austral qui est considérée comme la plus rapprochée des étoiles fixes, a été déterminée par Henderson et Maclear au cap de Bonne-Espérance en 1832-1833. Elle est d'environ les neuf dixièmes d'une seconde. Il suit de là que cette étoile est deux cent trente mille fois plus éloignée de nous que le soleil. Le soleil serait aussi grand que Torbitre terrestre, c'est-à-dire qu'il aurait cent ^ quatre-vingt millions de milles de diamètre que, vu du Centaure, il ne serait qu'un point dans l'espace. Avec une autre étoile, sa compagne, il gravite en quatre-vingt-un ans autour de leur centre commun, ce qui fait penser que leur masse réunie est moindre que celle du soleil.
L'étoile soixante-et-unième du Cygne est une étoile de sixième grandeur. Sa parallaxe fut trouvée par Bessel en 1838; et elle est d'environ un tiers de seconde. Sa distance de la terre est, par conséquent, beaucoup plus de cinq cent mille fois celle du soleil. Avec sa compagne, elle évolue autour de leur centre commun de gravité en cinq cent vingt ans. Leur poids réuni est d'environ un tiers de celui du soleil.
Il y a des raisons de croire que la grande étoile Sirius, la plus brillante du firmament, est six fois plus distante de la terre que l'étoile a du Centaure. Son diamètre probable est de douze millions de milles et sa lumière deux cents fois plus brillante que celle du soleil. Pourtant, vue même au télescope, elle n'a aucun diamètre appréciable à Toeil et ne se montre que sous la forme d'une éblouissante étincelle.
Les étoiles ne diffèrent donc pas seulement de grandeur apparente, mais aussi de grandeur réelle. Ainsi que le montre le spectroscope, elles diffèrent beaucoup dans leur constitution chimique et physique. Cet instrument nous révèle aussi la durée des étoiles au moyen des changements dans la réf rangibilité de la lumière émise. Quoique l'étoile la plus voisine de nous soit à une distance énorme, sinon incommensurable, ceci n'est que le premier pas dans la voie de l'infini. Il y a d'autres astres dont la lumière a mis des milliers , peut-être des millions d'années à nous parvenir! Les limites du système auquel appartient notre
planète sont inaccessibles à nos télescopes, que dirons-nous des autres systèmes ? Les mondes sont semés, comme la poussière, dans les abîmes de l'espace!
Ces corps gigantesques, dont des myriades sont tellement distantes de nous que Fœil ne peut les apercevoir sans le secours d'un instrument , n'ont-ils donc d'autre destination que celle que leur ont assignée les théologiens : éclairer l'homme sur la terre t Leurs dimensions énormes ne démontrent-elles pas que puisque ces corps sont des centres de force, ils sont aussi des centres de mouvement; des soleils pour d'autres systèmes planétaires?
Tandis que tous ces faits étaient encore imparfaitement connus, et plutôt à l'état de spéculations que de science, Giordano Bruno, un Italien, né sept ans après la mort de Copernic, publia un ouvrage sur Vînfinitè de VUnivers et des mondes. Il était aussi l'auteur des Conversations du Mercredi des Cendres, ouvrage qui contient la défense du système de Copernic, et de la Cause unique de toutes choses. On peut ajouter à ces divers ouvrages une allégorie publiée en 4584 et intitulée : L'Expulsion de la Bête triomphante. Il avait réuni, pour l'usage des astronomes futurs , toutes les observations faites sur la nouvelle étoile qui parut subitement dans la constellation de Cassiopée en 1572 et qui augmenta d'éclat jusqu'à dépasser toutes les autres étoiles. On pouvait l'apercevoir distinctement pendant le jour. Tout d'un coup, elle atteignit l'éclat de Vénus, au plus fort de sa lumière. Au mois de mars suivant, c'était une étoile de première grandeur. Elle changea plusieurs fois de couleur, en quelques mois, et disparut en mars 1574.
L'étoile qui parut subitement dans le Serpentaire, du temps de Kepler (1604), était d'abord plus brillante que Vénus. Elle fut visible pendant plusieurs mois et passant, successivement, par plusieurs nuances, pourpre, jaune, rouge, elle s'éteignit I
Bruno avait été destiné d'abord à suivre la carrière de l'É glise. Il entra chez les Dominicains, puis fut conduit au doute par ses méditations sur la transsubstantiation et sur l'Immaculée Conception. Ne se mettant pas en peine de cacher ses opinions, il encourut les censures ecclésiastiques, et fut obligé de se réfugier successivement en Suisse, en France, en Angleterre et en Allemagne. Les froids et fins limiers de l'Inquisition suivirent implacablement sa trace et le rabattirent sur l'Italie. Il fut arrêté à Venise et confiné, pendant six ans, dans les prisons des Plombs, sans livres, sans papier, sans amis.
Pendant son séjour en Angleterre, il avait fait des conférences SUT la pluralité des mondes et écrit, en italien, ses plus importants ouvrages. Il ajouta à Texaspération qu'on éprouvait contre lui en déclamant contre le mensonge et Timposture de ses persécuteurs, se plaignant de ne trouver partout que scepticisme caché sous l'hypocrisie religieuse, et déclarant quil ne combattait pas contre des croyances réelles, mais contre des croyances feintes et qu'il luttait contre une orthodoxie qui n'avait ni moralité ni foi.
Dans ses Conversations du soir, il avait insisté sur ce point que rÉcriture n'avait pas pour objet d'enseigner la science mais la morale, et qu'elle ne peut être reçue comme une autorité en matière de physique et d'astronomie. Nous devons, en parti- <5ulier, rejeter l'opinion qu'elle nous présente sur la configuration de la terre, décrite par elle comme une surface plane supportée sur des piliers, avec un firmament au-dessus servant de plancher aux cieux. Au contraire, il faut penser que l'Univers est infini et rempli de corps lumineux, ainsi que de corps opaques, dont plusieurs sont habités, et qu'il n'y a rien autour do la terre que l'espace et les étoiles. Ses méditations sur ces matières l'avaient conduit à cette conclusion que les opinions d'Averroës approchaient de la vérité; qu'il y a une Intelligence qui ranime l'univers et dont le monde visible est une manifestation ; que cette intelligence est la force qui soutient tout, et que si oette force était retirée, tout s'évanouirait; que cette Intelligence toujours présente et qui pénètre tout, est ce que l'on appelle Dieu, qui vit dans tout^ même dans les choses inanimées ; que toute matière est prête à s'organiser, à prendre vie ; que Dieu, par conséquente c cause unique des choses, est tout en tout. » k
On peut donc regarder Bruno, en tant qu'écrivain philoso-i phique, comme l'intermédiaire entre Averroes et Spinoza. Cej dernier soutenait que Dieu et le monde sont une seule et même ' chose ; que tout arrive par les lois immuables de la nature et en"^ vertu d'une invincible nécessité ; que Dieu est l'Univers, produi-^( sant une série de mouvements et d'actes nécessaires, par une force intrinsèque, immuable, irrésistible.
A la demande des autorités ecclésiastiques, Bruno fut transféré de Venise à Rome et enfermé dans les prisons de l'Inquisition, accusé d'être, non-seulement hérétique, mais hérésiarque, d'avoir écrit des choses invraisemblables concernant la religion, et
surtout d'avoir enseigne la pluralité des mondes, c doctrine contraire à la teneur des Écritures et répugnante à la religion révélée, surtout en ce qui regarde le plan de la Rédemption. • Après un emprisonnement de deux ans, il fut amené devant ses juges, déclaré coupable, excommunié, et sur son noble refus de se rétracter, livré au bras séculier c pour être puni aussi charitablement que possible et sans que le sang fût répandu, » horrible formule en usage pour faire périr un prisonnier sur le bûcher. Sachant que ses tourmenteurs pouvaient détruire son corps mais non ses idées, et que celles-ci vivraient parmi le* hommes, il dit à ses juges : c Peut-être avez- vous plus de crainte •en prononçant cette sentence que je n'en ai eu en l'écoutant. • Oiordano Bruno fut brûlé à Rome le 16 février 1600.
On ne peut se rappeler sans pitié les souffrances de ces innombrables martyrs, qui tantôt par un parti, tantôt par un autre, ont été traînés sur l'échafaud pour leurs opinions religieuses. Mais tous ces hommes avaient au moment suprême le secours de l'espérance. Passer de cette vie à l'autre, quoique par une dure épreuve, c'était passer de la douleur à la joie, et échapper à la cruauté des hommes pour se réfugier dans la charité de Dieu. Pendant son voyage dans la sombre vallée, le martyr croyait à une main invisible qui le conduisait, à la présence d'un guide, d'un ami, qui le consolait doucement contre les terreurs des flammes. Bruno n'eut point un pareil secours. Les opinions philosophiques pour lesquelles il donnait sa vie n'avaient rien de consolant. Il combattit seul le dernier combat. N'y a-t-il pas de la grandeur dans l'attitude de cet homme solitaire, debout dans la sombre salle devant ses juges inexora« blés? Là point d'accusateur, point de témoin, point d'avocat; seulement, les familiers du Saint-Ofïïce glissant dans les ténèbres autour de lui. Les tourmenteurs et les instruments de torture sont dans un caveau sous ses pieds. On lui dit qu'il est soupçonné d'hérésie, parce qu'il a enseigné qu'il y a plusieurs mondes dans l'Univers. On lui demande s*il veut abjurer son erreur. Il répond qu'il ne peut nier ce qu'il sait être vrai et peut-être, déclare-t-il à ses juges, car il l'avait dit souvent, que, eux aussi, partagent sa croyance. Quel contraste entre cette scène de mâle honneur, d'inébranlable fermeté, d'inflexible fidélité à la vérité, et cette autre scène qui avait eu lieu quinze siècles auparavant, auprès du feu de la salle des gardes, chez Caïphe le Grand-Prêtre, quand le coq chanta et que e le Christ regarda
Pierre » (saint Luc, chap. XXII, v. 61). Cependant, c'est sur Pierre que FÉglise fonde son droit d'agir comme elle agit envers Bruno.
Mais peut-être que le jour approche où la postérité offrira une expiation pour ce grand crime de l'Église et où la statue de^ Bruno s'élèvera au milieu de Saint-Pierre de Rome.