CHAPITRE SEPTIÈME
CONTROVERSE SUR l'aGE DE LA TERRB^
Données de rÉcritnre. La terre n'existe que depuis six mille ans, et a été créée en sept jours. — Chronologie de la patrîstique fondée sur Tâge des patriarches. — Difficultés qui naissent des chiffres différents donnés par les diverses versions de la Bible. — Légende du déluge. — Le repeuplement de la terre. — La tour de Babel. .— La confusion des langues. — Le langage primitif. — Découverte par Cassini de l'aplatissement des pôles de la planète Jupiter. — Découverte par Newton de l'aplatissement des pôles de la terre. — On en déduit qu'elle a été modelée par des causes mécaniques. — Confirmation de cette théorie par les découvertes de la géologie touchant les roches aqueuses. — Elle est corroborée par les débris organiqnes. — Nécessité d'admettre des périodes d'une énorme durée. •» La doctrine de la création est remplacée par celle de l'évolution. — Découvertes tonchant l'antiquité de l'homme. — L'échelle du temps et l'échelle de l'espac sont infinies. — Modération avec laquelle a été conduite la discussion touchant Tâge du monde.
La vraie position de la terre relativement aux autres parties de Tunivers fut établie après un long et rude conflit. L'Église avait usé de tous les moyens en son pouvoir, même la mort, pour faire triompher ses idées; mais cela en vain. L'évidence en laveur du système de Copernic était devenue irrésistible. On avait enfin définitivement admis que le soleil est le corps central et le régulateur de notre système ; que la terre n'est qu'une des planètes qui l'entourent et, encore, une des plus petites.
Avertie par l'issue du combat , l'Église , quand vinrent les recherches sur l'âge de la terre, fut plus réservée dans sa conduite qu'elle ne l'avait été auparavant. Car, bien que ses traditions fussent encore une fois mises en question , elles n'étaient pas, croyait-elle, aussi dangereusement attaquées. Enlever à la terre
4î52 CONTROVERSE SUR L'AGE DE LA TERRE
sa prééminence dans Tunivers, c'était, selon elle, miner les fondements de la Révélation ; mais discuter la date de la création, cela pouvait, jusqu'à un certain point, être toléré. Cependant ce point fut bientôt dépassé et la discussion ne devint pas moins dangereuse que celle qui Tavait précédée.
Il n'était pas possible de se ranger à l'opinion de Platon sur l'origine de l'univers, lorsqu'il dit dans son Timée : « Nous devons nous souvenir, vous et moi, que nous ne sommes que des hommes et qu'il convient que nous recevions les traditions mythologiques sans nous en inquiéter davantage. » Depuis saint Augustin, les Ecritures avaient été érigées en autorité décisive en toutes matières scientifiques, et les théologiens en avaient tiré des notions de chronologie et de cosmogonie qui avaient été des pierres d'achoppement sur la route du progrès.
Nous n'avons besoin que de rappeler quelques-uns des traits caractéristiques de ces notions, dont les particularités seront vite comprises. Ainsi, la création a duré six jours et le repos du Seigneur fait le septième : on en inférait que, puisque les jours du Seigneur sont égaux à mille ans, le monde durerait six mille ans, dans le travail et la souffrance, et qu'il se reposerait pendant les mille ans qui suivraient. On admettait généralement que la terre avait quatre mille ans à l'époque de la naissance du Christ; mais l'Europe avait été si négligente à l'endroit de ses annales que jusqu'à l'année 527 après J.-C. elle n'avait pas un point de repère fixe pour sa chronologie. Ce fut un abbé romain, Dionysius Exiguus, ou Denis-le-Petit, qui fixa le commencement de l'ère vulgaire, par laquelle l'Europe compte aujourd'hui.
La méthode suivie pour arriver à la connaissance des dates chronologiques fut la computation des vies des patriarches. Il fut très-difficile de concilier les chiffres entre eux. Même en admettant, comme on le faisait en ce temps étranger à la critique^ que Moïse soit l'auteur des livres qui lui sont attribués, on ne songeait pas assez qu'il rapporte des faits accompfis pour la plupart longtemps avant sa naissance. Il n'était guère possible de prendre le Pentateuque pour un livre inspiré dans tous ses détails, puisque Dieu n'avait pas pourvu à ce que la correction en fût parfaitement conservée. Les différentes versions qui avaient survécu variaient beaucoup entre elles. Ainsi, le texte samaritain mettait mille trois cent sept ans entre la création et le déluge ; le texte hébreu, seize cent cinquante-six ; la version des Septante,
deux mille deux cent soixante-trois. Cette même versioQ comptait, depuis la création jusqu'à Abraham, quinze cents ans de plus que le texte hébreu. Généralement, pourtant, on inclinait à croire que le déluge avait eu lieu environ deux mille ans après la création, et que le Christ était né au bout d'une seconde période d'égale durée. Des savants qui avaient étudié ce sujet affirmaient qu'il n'existait pas moins de cent trente-deux opinions différentes touchant l'année de l'avènement du Messie, et ils en concluaient qu'il n'y avait pas lieu d'imposer trop rigoureusement à la foi des peuples, les chiffres donnés par les Ecritures, puisqu'il était évident que la Providence avait négligé d'en assurer la correction, ainsi que de nous faire connaître quelle était la version véritablement authentique. Même les plus estimées de ces opinions contenaient des erreurs en cette matière. Ainsi, la version des Septante faisait vivre Mathusalem jusqu'après le déluge.
On croyait que, dans le monde antédiluvien, l'année était de trois cent soixante jours. Quelques-uns affirmaient que c'était l'origine de la division du cercle en trois cent soixante degrés. Au temps du déluge, disaient les théologiens, le mouvement du soleil avait été dérangé et l'année était devenue plus longue do cinq jours et six heures. Il y avait une opinion prévalente que cet étonnant événement était arrivé le 2 novembre 1656. Le docteur Whiston, cependant, était plus précis et le fixait au 18 no«* vembre de la même année. Quelques-uns pensaient que Tarc-enciel n'avait jamais paru avant le déluge; d'autres, qu'à cette époque seulement il avait pris la signification d'un signe. Les hommes au sortir de l'arche avaient reçu la permission de manger la chair des animaux, et, jusque-là, ils avaient été herbivores ! Il paraît que le déluge n'avait pas sensiblement altéré la topographie de la terre-, car Noë, confiant dans ses connaissances géographiques antédiluviennes, procéda au partage entre ses trois fils, en donnant l'Europe à Japhet, l'Asie à Sera et, è- Cham^ l'Afrique. Il ne s'embarrassa point do TAmérique, parce qu'on ne la connaissait pas encore. Ces patriarches, sans être arrêtés par la lugubre solitude de leurs domaines, ni par les marais que le déluge y avait laissés, ni par les forêts vierges, partirent pour les terres qui leur avaient été allouées et commencèrent leurs établissements sur les trois continents.
En soixante-dix ans, la famille asiatique s'était élevée à plusieurs centaines d'individus. Ils s'étaient établis dans les plaines de la Mésopotamie et là, pour un motif qui nous est inconnu, ils
86 mirent à bâtir une tour € dont le sommet devait toucher les cieux. » Eusèbe nous apprend que cet ouvrage dura quarante ans. Ils ne l'avaient point achevé quand une confusion miraculeuse des langues survint et qu'ils furent dispersés par toute la terre. Saint Ambroise s'attache à nous prouver que cette confusion ne pouvait pas avoir été le fait des hommes. Origène croit qu'elle ne fut même pas celui des anges.
La confusion des langues a donné lieu, chez les docteurs de l'Eglise^ à plusieurs spéculations curieuses au sujet de la première langue de Fhomme. Quelques-uns ont pensé que le langage d'Adam était entièrement composé de noms; que ce n'était que monosyllabes et que la confusion fut occasionnée par l'introduc* tion des mots polysyllabiquest% Mais ces savants ont dû oublier les nombreuses conversations rapportées dans la Genèse entre Dieu et Adam, Eve et le serpent, etc., car il s'y trouve toutes les parties du discours. On s'accordait pourtant en général sur ce point, que le langage primitif était l'hébreu* Les principes généraux de la patristique s'accordaient avec cette opinion.
Les Pères grecs calculaient qu'à l'époque de la dispersion il s'était formé soixante-douze nations et saint Augustin s'accorde avec eux. Mais il paraît qu'on trouva quelques difficultés dans ce calcul. Ainsi le savant docteur Shuckford, qui traite laborieusement les sujets en question dans son excellent ouvrage : € Des Rapports entre Vhistoire sacrée et l'histoire profane, » démontre qu'il ne pouvait pas y avoir plus de vingt-et-une ou vingt-deux personnes, hommes, femmes et enfants, dans chacun de ces royaumes.
Un point important pour la chronologie fondée sur l'âge des patriarches, c'était de connaître la durée de la vie chez ces personnages vénérables. On supposait généralement qu'avant le déluge, il y avait équinoxe perpétuel et que la nature n'éprouvait aucune vicissitude. Mais après cet événement, la mesure de la vie humaine fut raccourcie de moitié et, au temps du Psalmiste, elle n'était plus guère que de soixante-dix ans, comme elle Test encore. L'âpreté des climats provenait, disait-on, du déplacement de l'axe de la' terre au moment du déluge et, à cet effet fâcheux, s'étaient ajoutées les influences nuisibles de l'inondation universelle c qui, en convertissant la surface du monde, avait donné heu à la fermentation du sang et à l'affaiblissement des fibres. »
Afin d'éviter les difficultés qui naissaient de l'extraordinaire
^urée de la vie des patriarches, certains théologiens suggérèrent
?ue Tannée dont parle Técrivain sacré pouvait bien n'être pas année solaire mais Tannée lunaire. Ceci ramenait VsLge des patriarches, à des limites raisonnables, mais soulevait une autre difficulté pire, puisqu'il eût fallu que ces respectables hommes eussent eu des enfants à Vâge de cinq ou six ans.
La science sacrée interprétée par les pères de TEglise démontrait les faits suivants : l» que la date de la création était comparativement récente et n'allait pas au delà de quatre ou cinq mille ans avant la naissance du Christ ; 2^ que Tœuvre de la création avait rempli six jours de vingt-quatre heures; 3® que le déluge avait été universel et que les animaux qui y avaient survécu étaient ceux sauvés dans Tarche; 4® qu'Adam avait été créé dans un état de perfection ; qu'il avait péché et que ses descendants partageaient la peine due à sa faute.
De tous ces points et de plusieurs autres encore, il y en avait deux sur lesquels Tautorité ecclésiastique croyait devoir particulièrement insister. C'était, en premier lieu, la date récente de la •création, car, plus longue était la période entre la chute et la rédemption, plus il était urgent de justifier Dieu d'avoir abandonné la majeure partie des générations à leur sort et réservé le salut pour celles qui vivraient dans la dernière période du monde ; c'était en second lieu^ Tétat parfait d'Adam à l'origine, puisque c'était là-dessus qu'était construit tout le plan de la chute et de la rédemption.
Les docteurs en théologie étaient donc obligés de repousser tout ce qui tendait à faire supposer très-ancienne l'origine des choses, ainsi que la théorie mahométane de l'évolution de Thommo des formes inférieures aux formes supérieures de la vie, à l'aide ^'un long laps de temps.
Nous pouvons juger par les puérilités, les absurdités et les contradictions que nous venons d'exposer, combien peu satisfaisante était la science soi-disant sacrée» et nous devons peutêtre nous ranger aux conclusions auxquelles était arrivé le docteur Schuckford après ses inutiles efïorts pour la mettre d'accord avec elle-même : t Quant aux Pères des premiers siècles de TEglise, c'étaient des hommes de bien, mais non pas des hommes d'un savoir universel. >
La cosmogonie sacrée regarde la formation et rorganîsatîon de la terre comme Tacte direct de Dieu; elle rejette Tiuterveniion des causes secondes dans ces opérations.
La cosmogonie scientifique date de la découverte télescopîque faite par Oassini, astronome italien, sous la direction duquel Louis XIV avait placé l'observatoire de Paris, que la planèfe Jupiter n'est pas une sphère mais un sphéroïde aplati aux pôles. La mécanique démontrait que cette figure est produite, d'une façon nécessaire, par le mouvement rotatoire d'une masse fluide et que plus rapide est la rotation, plus grand est l'aplatissement des pôles, ou, si l'on veut, le renflement vers l'équateur.
De considérations purement mécaniques, Newton avait conclu à l'aplatissement de la terre. A son renflement est due la précession des équinoxes, laquelle s'accomplit en vingt-cinq mille huit cent soixante-huit jours, et aussi la nutation de l'axe terrestre découverte par Bradley. Nous avons déjà eu occasion de remarquer que le diamètre équatorial de la terre, excède le diamètre polaire d'environ vingt-six milles.
Deux faits ressortent de l'aplatissement de la terre : !<> qu'elle a été autrefois une masse flexible, une matière plastique; 2*> qu'elle a été modelée par des lois mécaniques, c'est-à-dire par des causes secondes.
Mais cette influence n'est pas seulement manifeste dans la forme extérieure du globe terrestre comme sphéroïde rotatoire, elle l'est aussi dans l'arrangement de ses couches géologiques.
Si nous examinons les roches sédimentaires, leur agrégat est profond de plusieurs milles. Cependant, elles ont été incontestablement formées par voie de dépôts lents. La matière qui les compose provient de la désagrégation d'anciennes terres qui se sont écoulées dans les cours d'eau et ont été transportées ailleurs. Des effets de ce genre, qui se produisent sous nos yeux, demandent un temps considérable. Une alluvion ainsi formée acquiert en un siècle quelques pouces à peine de profondeur ; que penser du temps qu*il a fallu pour produire une alluvion de plusieurs milliers de mètres !
La position de la côte d'Egypte est connue depuis beaucoup plus de deux mille ans. Depuis ce temps, les détritus apportés par leNil l'ont fait gagner sur la mer d'une façon assez sensible ; mais^ qu'est-ce qu'un pareil progrès quand on songe que toute la Basse Egypte a été formée de cette manière I
La côte de l'Amérique, à l'embouchure du Missisipi, est bien connue depuis trois siècles, et, pendant ce laps de temps, elle ne s'est avancée que d'une distance presque invisible dans le golfe de Mexico ; pourtant, il y a eu un temps où le delta de ce fleuve
était à St-Louis, c'est-à-dire à sept cents milles du point où il se trouve actuellement. En Egypte, en Amérique, dans tous les pays du monde, les rivières ont, pouce par pouce, formé des terres qui ont gagné sur la mer. La double considération du temps que prend ce travail et de la grandeur des résultats, nous montre ce qu'ont été les périodes consacrées à cette opération de la nature.
Nous arrivons aux mêmes conclusions si nous considérons le comblement des lacs, les dépôts de travertins, la dénudation des montagnes, la dégradation des rochers par les vagues de la mer, la destruction des écueils par la même cause, l'arrondissement des masses rocheuses par l'humidité de l'atmosphère et l'acide carbonique.
Les couches sédimentaires doivent avoir été originairement déposées dans des plaines presque horizontales. Beaucoup d'entre elles ont reçu, soit par paroxysme, soit par un mouvement graduel, différentes inclinaisons, et formé toutes sortes d'angles. Quelle que soit l'explication, que nous puissions donner, de ces nombreuses et immenses anfractuosités, qui sillonnent en tous sens la terre, il semble qu'il ait fallu, pour les produire, un nombre incalculable d'années.
Le gisement houiller, dans le pays de Galles, a, par ses inonda-
ons graduelles, atteint la profondeur de 12,000 pieds ; dans la Nouvelle- Ecosse, de 14,570 pieds. Si lente et si continue a été la submersion, que l'on trouve, dans les différentes couches, des arbres fossiles restés debout sur leurs racines. La chose se reproduit soixante-dix fois successivement dans une épaisseur de 4,715 pieds. L'âge de ces arbres est indiqué par leur taille; quelques-uns ont quatre pieds de diamètre. Autour d'eux, à mesure qu'ils périssaient avec l'affaissement du sol, se formaient des calamités par couches superposées. Dans le gisement de Sydney, on trouve cinquante-neuf forêts fossiles les unes sur les autres.
Les coquilles marines que l'on voit sur le sommet des montagnes au milieu des continents, ont été regardées par les théolo» giens comme autant de preuves du déluge. Mais quand des études géologiques plus avancées montrèrent qu'au sein de la terre les formations marines sont intercalées avec les formations d'eau douce comme les feuillets d'un livre , il devint évident qu'un pareil phénomène ne pouvait s'expliquer par ce cataclysme et que la même région, par des variations dans son niveau et des changements dans la topographie de ses enviroDS, avait été, tan-
tôt terre sèche, tantôt mer, tantôt lac. Il devint évident auss* qu*il avait fallu cent millions d'années au moins pour que ces transformations s'accomplissent.
A cette démonstration de l*ancienneté de la terre, basée sur la vaste étendue, l'énorme profondeur et la composition variée de ses couches géologiques, vint s'ajouter un ensemble de preuves tirées des débris fossiles. Les époques relatives des formations ayant été reconnues, on montra qu'il y avait en progression dans les formes organiques végétales et animales, des plus anciennes aux plus récentes ; que celles qui existent aujourd'hui ne sont qu'une fraction insignifiante des prodigieuses multitudes qui ont couvert la surface du globe ; que pour une espèce qui vit encore, il y a mille espèces qui ont disparu. Quoique les formations géologiques soient assez bien caractérisées par la présence d'un type animal prédominant pour qu'on puisse diie : l'âge des mollusques, l'âge des reptiles, l'âge des mammifères, cependant, le passage d'un type à un autre n'a pas lieu brusquement ; chacun d'eux est sorti du type précédent, et après avoir atteint le plus haut degré de sa perfection dans l'âge auquel nous donnons son nom, il s'est graduellement éteint, en se fondant dans le type qui lui a succédé. Nulle part on ne voit les traces d'une apparition soudaine, d'une création ; mais partout, on trouve celles d'une graduelle métamorphose, d'un lent développement des formes de la vie. Ici encore, nous comprenons la nécessité d'admettre des périodes de temps extrêmement longues. Depuis les temps historiques nous n'avons assisté à aucun exemple de semblables développements et nous ne sommes pas sûrs qu'il y ait eu non plus de semblables extinctions. Cependant, nous voyons que ces faits se sont produits des myriades de fois durant la période géologique.
De ce que durant la période historique aucun cas de métamorphose et de développement d'espèces n'a été observé, quelquesuns en ont nié la possibilité et ont pensé que chacune des espèces vivantes ou détruites a paru sur la terre en vertu d'un acte de création instantanée; mais il est plus digne d'esprits philosophiques de croire qu'une chose est sortie d'une autre chose, que de supposer qu'elle est sortie de rien. Il ne sert point de dire que l'homme n'a jamais vu s'opérer la transformation d'une espèce ; il n'a pas assisté, non plus, à un acte de création, à Tapparition subite d'une forme organique sans progéniteur.
Des créations brusques, arbitraires, incohérentes, pourraient
servir à mettre en lumière la puissance de Dieu ; mais cette chaîne ininterrompue d'organismes qui commence aux formations paléontologiques et finit à nos jours, cette chaîne dont chaque anneau est lié à l'anneau qui suit, nous fait voir que nonnseulement la production des êtres animés est soumise à une loi, mais que cette loi n'a subi aucun changement et qu'à travers des myriades de siècles, il n'y a eu ni variations ni interruptions.
Les paragraphes précédents sont destinés à nous donner une idée des témoignages qui existent en faveur de l'ancienneté de la terre. Les travaux ininterrompus des géologues ont accumulé une masse de faits qui rempliraient plusieurs volumes. Les preuves sont fournies par toutes les variétés de roches, aqueuses, ignées, métamorphiques. Ils ont observé l'épaisseur des premières, leura positions inclinées, forcées, violentes ; ils ont remarqué comment celles qui ont été formées par l'eau douce, sont intercalées dans celles qui portent les marques de Teau saline ; comment des mas* ses de matières énormes ont été déplacées par la dénudation des surfaces^ et comment de vastes étendues géographiques ont changé de topographie ; comment les continents se sont tour à tour élevés et abaissés ; comment les rivages de la mer ont changé de contours, et des écueils qui se trouvaient jadis au milieu des flots, se sont trouvés ensuite au milieu des terres. Ils ont étudié les faits zoologiques et botaniques, la faune et la flore des âges successifs et vu comment, dans im ordre réglé, la vie s'est développée depuis ses obscurs commencements. Des faits présentés par les dépôts houillers, dépôts qui, dans toutes leurs diversités, ont été formés par des détritus végétaux, il résulte que des change* ments se sont opérés non seulement dans l'atmosphère terrestre, mais dans le climat de l'Univers. D'autres faits viennent démontrer qu'il y a eu des oscillations dans la température, des périodes pendant lesquelles la chaleur s'est élevée, et d'autres où les glaces polaires et les neiges ont couvert de vastes continents. Ces dernières sont appelées périodes glaciales.
Une école de géologues, s'appuyant sur des preuves imposantes, professe l'opinion que la terre a été une masse en fusion, peut-être une masse gazeuse et qu'elle s'est refroidie par rayonnement dans l'espace pendant un million de siècles jusqu'à son degré de température actuelle. Les observations astronomiques donnent un grand poids à cette idée, surtout les observations qui se rapportent aux corps planétaires du système solaire. Elle est corroborée par le fait de la faible densité moyenne de la terre.
par rélevation progressive de la température vers le centre, par le phénomène des volcans et des veines injectées, ainsi que par celui des roches ignées et métamorphiques. Ici, encore, il faut reconnaître que des myriades de siècles ont été nécessaires pour produire de tels changements.
Mais avec les idées qui ont été éveillées dans le monde par le système de Copernic, nous ne pouvons pas envisager isolément la terre, son origine et son histoire. Nous devons lui associer dans notre pensée tous les autres membres de la famille à laquelle elle appartient. Bien plus, nous ne devons pas nous borner au système solaire, mais embrasser le monde étoile tout entier. Puisque nous sommes, désormais, familiarisés avec Tidée des immenses distances qui séparent les astres , nous accepterons aisément celle des immenses périodes de durée qui leur appartiennent. Il y a des étoiles si éloignées de nous que la lumière qu'elles émettent a mis, malgré sa vitesse, des milliers d'années à nous parvenir. Elles existaient donc il y a plusieurs milliers d^années.
Les géologues sont unanimes, sans une seule exception peutêtre, à reconnaître que la chronologie de la terre doit être considérablement reculée et ils se sont efforcés de la fixer avec un peu de précision. Les uns ont pris pour bases des calculs astronomiques ; d'autres ont cherché leur point de départ dans les lois de la physique. C'est ainsi que les changements survenus dans Texcentricité de l'orbite terrestre donneraient , depuis le commencement de la dernière période glaciale jusqu'à nos jours, 'deux cent quarante mille ans. Mais quoique l'immense durée des temps géologiques soit un fait incontestable, de tels calculs sont fondés sur une base théorique trop incertaine pour qu'on doive en accepter les résultats.
Cependant, en ne regardant le sujet que du point où Fa laissé la science, il est clair que les idées mosaïques ne sauraient être admises plus longtemps. On a fait beaucoup de tentatives pour concilier les faits révélés avec les faits constatés^ mais sans succès. Les périodes données par Moïse sont trop courtes, l'ordre de création indiqué est faux , l'intervention divine est trop entachée d'anthropomorphisme, et quoique le récit de l'écrivain sacré concorde avec l'état de la science à son début, il ne s'harmonise point avec notre connaissance actuelle de la petitesse relative de la terre et de l'immensité de l'univers.
Parmi les découvertes géologiques récentes, il y en a un© qui
offre un intérêt particulier. C'est celle d'ossements humains et d'ouvrages faits de main d'homme, dans des formations, qui, bien que récentes au point de vue géologique, sont, au point de vue historique, très-anciennes.
Des débris humains fossiles, des outils grossiers en silex taillé, en pierre polie ou en bronze, se trouvent en Europe dans les cavernes, dans les kjôkkenmôddings, dans les tourbières. Ils indiquent la vie sauvage employée à la chasse et à la pèche. Des recherches récentes donnent lieu de croire que ces traces de la via primitive de Fhomme sont retrouvées jusqu'à l'époque tertiaire. Il est le contemporain de l'éléphant du sud, du rhinocéros tichorhinus, du grand hippopotame, peut-être du mastodonte.
A la jfin de l'époque tertiaire, et par des causes encore inconnues, l'hémisphère boréal a subi un grand abaissement de température. Il est passé d'une température torride à une température glaciale; après une période prodigieusement longue, la température s'est élevée de nouveau, et les glaciers qui l'avaient en grande partie couvert ont perdu du terrain. Ils en ont regagné ensuite par un second abaissement de température, mais pas autant qu'ils en avaient perdu. Ceci marque l'époque quaternaire, pendant laquelle la température du globe est arrivée graduellement au degré où elle est actuellement. Les alluvions qui existent aujourd'hui sont l'œuvre de milliers de siècles. Au commencement de l'époque quaternaire, existaient l'ours dea cavernes, le lion des cavernes, l'hippopotame amphibie, le rhinocéros à narines cloisonnées, le mammouth. Le manunouth surtout pullulait. Il se plaisait sous le climat boréal. Petit à petit, le renne, le cheval, le bœuf, le bison se multiplièrent et lui disputèrent sa nourriture. Cette raison et l'élévation croissante de la température le firent disparaître. Le renne quitta, à son tour, le centre de l'Europe ; sa migration marque la fin de l'époque quaternaire..
Depuis l'apparition de l'homme sur la terre, il s'est donc écoulé des périodes de temps incalculables. De grands changements ont eu lieu dans la température et dans la faune par l'action lente de causes qui continuent encore à se produire de la même manière. Cette action est tellement insensible que les chiffres ne suffisent pas à nous donner une idée de la longueur des temps.
L'existence dans l'âge néolithique d'une race parente de celle des Basques paraît être suffisamment établie. A cette époque,
les îles du Royaume-Uni subissaient les changements de niveau qui se produisent aujourd'hui dans la péninsule Scandinave. .L'Ecosse s'élevait, l'Angleterre s'abaissait. Dans l'âge PleistOcène, il y avait au centre de l'Europe une race grossière de chas* seurs et de pêcheurs, alliée à celle des Esquimaux.
Dans les kjôkkenmoddings des lacs d'Ecosse, on trouve les ossements fossiles de l'homme à côté de ceux de l'éléphant. Ce fait nous reporte à cette époque, sus-mentionnée, quand une grande partie de l'Europe était couverte de glaces qui , des régions polaires, avaient gagné les latitudes méridionales et s'étaient encore accrues de la chute des glaciers, tombés du sommet des hautes montagnes dans les plaines. Un nombre incalculable d'espèces animales périt dans ce cataclysme, mais l'homme survécut.
Dans sa condition sauvage primitive, vivant de fruits, de racines, de coquillages, l'homme avait pourtant un avantage qui contenait en germe sa civilisation future. Il connaissait le feu et la manière de le produire. Dans le fond des tourbières, on trouve, sous des débris d'arbres très-anciens, des outils qui servent à établir un ordre chronologique distinct. Plus près de la surface, sont les outils en bronze ; plus bas, ceux en os et en corne ; plus bas encore, ceux en pierre polie, et, au-dessous de tous ceux-ci, ceux en silex grossièrement taillé. Les couches dans lesquelles tous ces objets se trouvent ne peuvent pas avoir moins de quarante ou cinquante mille ans d'existence.
Les cavernes qu'on a explorées en France et ailleurs ont montré que pendant l'âge de la pierre, les instruments en usage étaient la hache, le couteau, la lance, la flèche, le grattoir et le marteau. Le passage de la pierre taillée à la pierre polie est graduel. Cette époque coïncide avec la domestication du chien, qui fait date dans la vie de l'homme comme chasseur. Elle embrasse des milliers de siècles. La découverte de flèches indique l'invention de l'arc et le passage de F homme de la position défensive à la position offensive. L'introduction de la flèche barbelée prouve que son génie inventif commençait à se montrer. Les os et les cornes des petits animaux font voir que l'homme chassait toutes sortes de bètes^ peut-être même des oiseaux. Les sifflets en os indiquent qu'il se livrait à cet exercice dans la compagnie soit de son chien, soit de ses semblables. Les grattoirs en silex font penser qu'il se servait de la peau des animaux pour se vêtir et les poinçons grossiers, les aiguilles, qui les accompagnent, qu'il com-
mençait à les coudre et à les assembler. Les ustensiles pour la fabrication des couleurs donnent lieu de croire que le fard et le tatouage étaient déjà connus ; les colliers et les bracelets montrent combien chez Thomme le goût de la parure est natucel. Des bâtons de commandement rendent témoignage aux pre* miers essais d'organisation sociale.
Cest avec le plus vif intérêt que nous voyons poindre chez ces hommes primitifs le germe des beaux-arts. Ils nous ont laissé de grossières esquisses sur des morceaux d'ivoire et d'os ; des sculptures représentant les animaux, leurs contemporains. Dans ces ouvrages préhistoriques, qui ne sont pas sans esprit» on voit des mammouths et des combats de rennes. Il y a un de ces morceaux qui nous représente un homme harponnant un poisson ; un autre» une scène de chasse, où les hommes sont nus et armés de javelots. L'homme est donc le seul des animaux qui aient une propension naturelle à retracer les figures et à se servir du feu.
Des terrains coquiliiers, renfermant, outre les coquilles, des ossements et des ustensiles en pierre d'une formation, par conséquent, antérieure à Tâge de bronze, portent dans toutes leurs parties la trace du feu. Ces gisements se trouvent souvent sur les bords de la mer, mais ils en sont quelquefois à une distance de cinquante milles. Tout indique qu'ils sont postérieurs aux grands mammifères disparus, mais antérieurs aux mammifères domestiques. On prétend que quelques-uns n'ont pas moins de cent mille ans d'existence.
Les demeures lacustres en Suisse — des cabanes construites sur des piliers en pierre ou en bois et clayonnées de branchages, — ont été, ainsi que l'indiquent les ustensiles qui s'y trouvent, commencées dans l'âge de pierre et continuées dans l'âge de bronze. Dans la dernière période^ les traces de la vie agriculturale deviennent nombreuses.
Il ne faut pas croire que les époques entre lesquelles les géologues ont divisé la vie de l'homme sur la terre soient des époques brusquement tranchées. Ainsi, les tribus errantes de l'Amérique ne font encore que sortir de l'âge de pierre. On les voit en beaucoup d'endroits armées de flèches en silex. Ce n'est que d'hier que ces sauvages ont reçu de l'homme civilisé le fer, les armes à feu, le cheval.
L'état où les recherches faites jusqu'ici ont laissé la science, permet incontestablement d'assigner à l'existence de l'homme sur la terre plusieurs centaines de milliers d'années. Il faut se
rappeler que ces recherches sont tout à fait récentes et ont été bornées à une petite étendue géographique. On n'a point encore exploré les régions qu'on peut considérer d'avance comme la première demeure de l'homme.
Nous sommes donc reportés bien loin des six mille ans de la chronologie de la patristique. Il serait difficile d'assigner à la dernière invasion des glaces en Europe une époque moins reculée qu'un quart de million d'années, et l'apparition de l'homme avait précédé cette catastrophe. Mais, nous ne nous trouvons pas seulement en face de ce fait important, nous avons à constater aussi celui d'un état animal, se développant par un progrès lent et suivi.
Cet état d'abaissement, de misère, forme un frappant contraste avec la félicité paradisiaque de TEden, et ce qui est plus grave, c'est qu'il est inconciliable avec la théorie de la chute.
J'ai placé le sujet de ce chapitre en dehors de son ordre chronologique naturel, afin de présenter isolément les considérations qui se rapportent à la nature du monde. La discussion qui s'est élevée sur l'ancienneté de la terre est arrivée bien après celle qui a pour objet le critérium de la vérité, c'est-à-dire après la Réforme. La première appartient à nôtre siècle. Elle a été conduite avec assez de modération pour que j'aie pu la désigner par le mot de controve.rse, au lieu du mot de conflit. La géologie n'a pas rencontré sur sa route l'opposition sanglante qu'avait eu à vaincre l'astronomie, et de son côté, quoiqu'elle ait affirmé qu'il fallait lui faire cette concession que la terre et l'homme avaient tous deux une origine très-ancienne, elle n'a point prétendu que ses chiffres et ses calculs fussent complètement dignes de foi. Le lecteur attentif n'a pas manqué d'y remarquer des contradictions. Malgré leur défaut d'exactitude, ils suffiront à nous faire conclure que l'échelle du Temps est proportionnée à l'échelle de l'Espace dans l'Univers.