‹ Les conflits de la science et de la religionChapitre 18 sur 47 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

L'ancienne philosophie proclame que l'homme ne possède aucun moyen de parvenir par lui-même à la vérité. — Des divergences de croyances s'élèvent entre les premiers chrétiens. — Efforts infructueux pour y remédier par les décisions des conciles. — On introduit en manière de preuves le miracle et les ordalies. — La papauté a recours à la confession auriculaire et à rinquisilion. — Elle commet d'effroyables atrocités dans le but de supprimer les opinions dissidentes. — Effet de la découverte des Pandectes de Justinien, et développement du Droit Canon sur la nature de la preuve. — Elle devient plus scientifique. — La Réforme revendique les droits de la raison individuelle. — Le catholicisme déclare que le critérium de la vérité est dans l'Église. — Il restreint les moyens d'information par rétablissement de l'Index et combat les dissidents par des mesures telles que la St- Barthélémy. — Examen de l'authenticité du Pentateuque, en tant que critérium de la vérité, chez les protestants. — Caractère apocryphe de ces livres. — Pour la science, le critérium de la vérité n'existe que dans les révélations de la nature ; pour les protestants, il est dans les Écritures ; pour les catholiques, dans l'infaillibilité du pape.

Qu'est-ce que la vérité? Telle est la question passionnée qui sortait de la bouche d'un procurateur romain dans un des moments les plus solennels de Thistoire. Et le personnage divin qui était debout devant lui ne répondit pas, à moins, toutefois, que son silence ne fût, lui-même, une réponse.

Ce n'était pas la première fois que cette question avait été faite en vain et ce n'a pas été la dernière. Personne encore n'a répondu.

Quand, à l'aurore de la science grecque, les vieilles religions nationales commencèrent à s'évanouir comme un brouillard au lever du soleil, les hommes pieux et réfléchis de ce pays se senorapeu. 10

14f6 CONFLIT SUR LE CRITÉRIUM DE LA VÉRnÉ

tirent envahis par le désespoir. Anaxagore s'écrie douloureusement : i Nous ne savons rien, nous ne pouvons rien savoir, il n'y a rien de certain ; nos sens nous trompent, notre intelligence est faible; notre vie est courte! i Xénophane nous apprend qu'il est impossible de savoir quand on parle si on dit la vérité. Parménide déclare que la constitution de l'homme s'oppose à ce qu'il puisse arriver à la vérité absolue. Empédocle assure qu'il n'est point de système philosophique ou religieux qui soit digne de foi^ parce que nous ne possédons pas la mesure du vrai. Démocrite dit que, si nous possédons la vérité, nous ne possédons pas la certitude; Pyrrhon nous avertit de suspendre en tout nos jugements, et ses disciples disaient : c Nous n'affîrmons rien, non, pas même que nous n'afïïrmons rien 1 » Epicure enseignait aux siens que la vérité ne peut être déterminée par la raison. Arcesilas, niant à la fois les connaissances qui nous arrivent par l'esprit et celles qui nous viennent des sens, avouait publiquement qu'il ne savait rien et qu'il ne connaissait même pas sa propre ignorance. La conclusion générale à laquelle arrivaient les philosophes grecs, c'est qu^en présence des contradictions qui se trouvent jusque dans le témoignage des sens, il faut renoncer à distinguer le vrai du faux et que telle est l'imperfection de la raison humaine qu'il n'y a point de vérité philosophique.

On pourrait croire qu'une révélation directe faite par Dieu serait assez forte, assez claire pour lever tous les doutes et faire taire toutes les objections ; mais un philosophe grec moins pessimiste que les autres avait surtout remarqué une chose : c'est que la co-existence de deux religions qui se croient toutes deux révélées, et qui pourtant diffèrent entre elles, prouve du moins qu'elles ne sont vraies ni l'une ni l'autre. Cependant, quand il s'agit de questions sur des choses matérielles et visibles, l'homme n'a pas même ce moyen de vérification si la discorde et la haine ont caractérisé la philosophie pendant les trois siècles qui ont précédé la venue du Christ. La discorde et la haine ont également, pendant les trois siècles qui l'ont suivi, caractérisé la religion. C'est ce que remarquait saint Hilaire, évêque de Poitiers, dans ce passage bien connu, vers le temps du Concile de Nioée :

c C'est une chose aussi déplorable que dangereuse qu'il existe autant de Credo que d'opinions parmi les hommes, autant de doctrines que d'inclinations diverses, autant de sources de blasphème que d'erreurs, parce que nous nous faisons arbitraire-

inent des croyances, et les interprétons non moins arbitrairement? Tous les ans, tous les jours, nous inventons de nouveaux systèmes pour expliquer les invisibles mystères ; nous nous repentons de ce que nous avons fait ; nous défendons ceux qui changent; nous anathématisons ceux que nous défendons; nous condamnons en nous les doctrines des autres, et les nôtres chez notre prochain, et nous déchirant les uns les autres nous nous perdons tous. »

Ce ne sont pas là des paroles. La teneur de cette accusation ii'a rien d'exagéré pour ceux qui ont étudié l'histoire de l'Eglise & cette époque. Aussitôt que la première ferveur de charité chrétienne fut éteinte, les disputes commencèrent. Les historiens ecclésiastiques assurent que, dès le second siècle, commença la lutte entre la foi et la raison, la religion et la philosophie, la |>iété et l'esprit. Pour calmer ces discussions, pour créer une autorité, un critérium du vrai, on créa des assemblées délibérantes qui prirent, avec le temps, la forme de Conciles. Ce n'était d'abord qu'une autorité consultative; mais quand, au quatrième siècle, le christianisme se fut assis sur le trône impérial, les décisions de ces assemblées, se trouvant appuyées p§r le pouvoir civil, devinrent coërcitives. Ceci changea complètement la face de l'Eglise. Les conciles œcuméniques, ces parlements de la chrétienté, composés des délégués de toutes les églises du monde, furent convoqués par ordre de l'Empereur. Il les présida ^n personne, arrangea les différends et fut en réalité le pape de l'époque. L'historien Mosheim que j'ai déjà cité remarque t qu'il n'y avait aucune raison pour exclure les ignorants des dignités ecclésiastiques; car le parti de l'obscurantisme, qui regardait toute science comme fatale à l'esprit de piété, faisait tous les jours des progrès. » En conséquence t Ve Concile de Nicée fournit un exemple remarquable de l'ignorance et de la confusion d'idées qui régnaient chez ceux qui souscrivirent à ses décisions. » Malgré la grande influence que ce Concile a eue dans le monde, Mosheim assure que t l'on n'est pas d'accord sur le temps et le lieu où il a été convoqué, sur le nombre de ceux qui y assistaient, sur le nom de l'évèque qui présidait; qu'aucun document authentique ne relate ses décisions ou que, du moins, on n'en possède aucun. » L'Eglise était devenue alors ce que dans le langage politique moderne on appelle une république fédérative. Li volonté du Concile était exprimée par le vot« de la majorité, ce qui donnait lieu à toutes sortes d'intrigues et de four-

beries. L'influence des femmes de la cour, la vénalité, la violence, tout était employé. Le Concile de Nicée avait à peine commencé ses travaux qu'il fut évident pour tout homme impartial, que ces assemblées ne pourraient être érigées en critjrium de la vérité religieuse. La majorité ne reconnaissait aucun droit, à la minorité. La protestation de beaucoup de gens de bien contre la prétention de faire voter des délégués dont les titres tt'avaient été ni examinés ni reconnus, fut passée sous silence. avec mépris. La conséquence en fut qu'on vit s'assembler conciles contre conciles et que leurs décrets contradictoires jetèrentla confusion et la perplexité dans les esprits par tout le monde chrétien. Dans le quatrième siècle seulement, il y eut treize conciles qui condamnèrent TArianisme, quinze qui l'approuvèrent et dix- sept qui se déclarèrent pour les semi-ariens : en toutquarante-cinq. C'était naturel; les minorités essayaient sans cesse de se saisir des armes dont les majorités avaient abusé.

L'impartial écrivain ecclésiastique cité plus haut, dit aussi que i deux monstrueuses et calamiteuses erreurs furent adoptées AU quatrième siècle : la première, qu'il est permis de mentir et de tiy)mper pour procurer le bien de l'Eglise ; la seconde, que l'hérésie, quand on y persiste après les admonitions convenables, doit être punie de peines civiles et de peines corporelles. »

Ce n*est pas sans surprise que nous voyons ce qu'étaient à cette époque les preuves de la vérité. On considérait un point de doctrine comme prouvé s'il avait été défendu par un nombre sufïisant de martyrs, par les miracles, par les confessions des démons et des possédés, ou personnes en proie aux mauvais esprits. Ainsi, saint Ambroise, dans sa dispute contre les Ariens, produisit des possédés qui, au contact des reliques de certains martyrs, se mirent à pousser de grands cris en disant que la doctrine du concile de Nicée touchant la Trinité était vraie. Mais les Ariens l'accusèrent d'avoir suborné ces témoins infernaux par une grosse somme d'argent. On commençait déjà à mettre les ordalies en usage. Pendant les six siècles suivants, elles furent la preuve en dernier ressort du crime et de l'innocence. L'eau froide, le duel, le feu, la croix servirent de témoins.

Quelle étrange ignorance de la nature de la preuve I Un accuse surnage ou coule à fond ; il supporte ou ne supporte pas la brûlure d'un fer rouge; le champion qu'il a loué pour combattre à sa place est vainqueur ou vaincu; la nature l'a rendu ou qod>

-capable de tenir les bras étendus en croix pendant un temps plus ou moins long, il est innocent ou il est coupable! Voilà le critérium de la vérité !

Est-il donc surprenant que l'Europe ait été remplie à cette époque de miracles imposteurs, honteux pour la raison humaine 1

Mais enfin arriva le jour inévitable. Des affirmations et des doctrines fondées sur des preuves aussi extravagantes furent •enveloppées dans le discrédit qui atteignait la preuve elle-même. Quand nous approchons du treizième siècle, nous voyons l'incrédulité se répandre dans toutes les directions à la fois. Elle se montre d'abord dans les ordres monastiques et se glisse ensuite parmi le peuple. Des livres tels que VEvangile éternel font leur apparition chez les premiers ; des sectes comme les Catharistes, les Vaudois, les Albigeois, se forment chez le dernier. Elles étaient d'accord en ceci que la religion publiquement reconnue était un système bigarré d'erreurs et de superstitions, et que la suprématie que le Pape avait usurpée dans la chrétienté était illégale et tyrannique ; que la prétention de Tévêque de Rome d'être le seigneur suzerain du monde, de façon qu'il n'existât d'autre pouvoir politique, ecclésiastique et civil que le pouvoir émané de lui, était entièrement sans fondement et injurieuse aux droits de l'homme.

Pour arrêter ce flot d'impiété, le gouvernement papal établit deux institutions : l'Inquisition et la Confession auriculaire. La dernière était un moyen d'information; la première un moyen de répression.

D'une manière générale, les fonctions de l'Inquisition étaient de supprimer les dissentiments religieux par le terrorisme et d'entourer l'hérésie des idées les plus épouvantables. Ceci impliquait nécessairement le pouvoir de décider de ce qui constituait le fait d'hérésie. Le critérium de la vérité se trouvait- donc être dans les mains de ce tribunal, chargé t de découvrir et de mettre en jugement les hérétiques cachés dans les villes, dans les maisons, dans les caves, les cavernes, les bois et les champs. » Elle s'acquitta de sa mission avec une joie si barbare que de 1481 à 1808, l'Inquisition a condamné trois cent quarante mille personnes, dont près de deux cent mille ont été brûlées. Dans le •commencement de l'institution, alors que l'opinion publique ne trouvait aucun moyen de protester, t elle fit souvent périr sans 4E«'0cédure régulière, le jour même de l'accusation, nobles, clercs,

moines, ermites et laïques de tous rangs. » De quelque côté queles hommes réfléchis tournassent leurs yeux, rair était rempli de fantômes sinistres ; personne ne pouvait penser librement sana^ se voir d'avance chargé de chaînes. Si terribles étaient les procédés de rinquisition, que Texclamation de Pagliarici était l'exclamation de milliers de personnes : c II est presque impossible aujourd'hui d'être chrétien et de mourir dans son lit! »

L'Inquisition réussit à détruire les sectes du midi de la France au treizième siècle. Par ses atrocités sans scrupule, elle extirpa le protestantisme de FEspagne et de Tltalie. Elle ne se borna point à la religion ; elle entreprit de supprimer ,de même les opinions politiques dissidentes. Nicolas Eymeric, qui fut Inquisiteur général d'Aragon pendant cinquante ans et qui mourut en 1399, a laissé un effroyable monument de sa conduite et de ses cruautés dans son Directorium inquisitorum.

Cette honte du christianisme, l'Inquisition, qui est aussi la honte de l'humanité, eut différentes formes, selon les différents pays. L'Inquisition des papes ne fît que continuer et que dominer l'ancienne Inquisition des évoques, laquelle fut sans façon mise de côté par le tribunal romain.

Par acte du quatrième concile de Latran, tenu en l'an 1215, Ifr pouvoir de l'Inquisition fut effroyablement fortifié par la confession auriculaire qui fut rendue obligatoire. Ceci donnait aux Inquisiteurs l'omniscience et l'ubiquité dans toutes les affaires domestiques. Il n'y avait plus un homme en sûreté chez lui. Dans les mains du prêtre qui pouvait au confessionnal arracher à sa femme, à sa servante, ses pensées les plus secrètes, celles-ci devenaient autant d'espions attachés à ses pas. Cité devant le terrible Tribunal, on lui disait simplement qu'il était accuséi d'hérésie. On ne lui nommait pas son accusateur. Mais la vis, la corde, le brodequin, le coin de torture et d'autres instruments^ jde supplice, suppléaient à son absence. Innocent ou coupable, il ne tardait pas à s'accuser lui-même !

Malgré toute sa puissance, l'Inquisition échoua. Quand l'hérétique ne put plus la braver, il se réfugia dans une secrète incrédulité. Un doute universel parcourut l'Europe. On niait la Providence, l'immortalité de l'âme, la liberté humaine; on commençait à croire au fatalisme. La tyrannie ecclésiastique poussait à ces idées des multitudes de gens. Malgré la rigueur de la persécution, il resta des Vaudois pour dire que l'Eglise romaine depuis Constantin avait dégénéré de sa pureté primitive; pour

protester contre la vente des indulgences, ces moyens de rendre inutiles la prière, le jeûne et Taumône; pour affirmer l'inutilité de la prière pour les morts, puisque leurs âmes sont déjà en Paradis ou en enfer. Quoique Topinion que la science en général est pernicieuse à Tesprit de piété prévalût partout^ la littérature mahométane, fort répandue en Espagne, faisait des prosélytes dans toutes les classes de la société. Nous retrouvons son influence dans plusieurs sectes qui s'élevèrent alors. Ainsi, lès Pères et les sœurs de TEsprit-Libre, tenaient Tunivers pour une émanation de Dieu et disaient qu'il retournerait à lui par voie d'absorption; ils affirmaient que l'âme raisonnable est une portion de la divinité ; que l'univers, considéré comme un grand tout, est Dieu. Ce sont là des idées qui ne peuvent se produire que dans un état intellectuel avancé. On dit que beaucoup de membres de cette secte souffrirent le supplice du feu avec une sérénité parfaite, la joie et le sentiment du triomphe étant peints sur leurs visages. Leurs ennemis orthodoxes les accusaient de tenir des assemblées nocturnes où hommes et femmes se rendaient nus pour se livrer à leurs passions brutales. Pareille accusation avait eu cours autrefois, dans la société élégante de Rome, contre les premiers chrétiens.

L'influence de l'Âverroisme était visible dans plusieurs de ces sectes. C© système mahométan, considéré du point de vue chrétien, conduisait à Topinion hérétique que la fin et le but de la vie religieuse est l'union de l'âme avec l'être suprême ; que Dieu et la nature ont ensemble les mêmes rapports que le corps et l'âme; qu'il n'y a qu'une seule intelligence dans l'univers, laquelle accomplit toutes les fonctions intellectuelles et morales de l'homme. Lors, donc, qu'au temps de la Réforme, les Âverroîstes italiens furent sommés par l'Inquisition de répondre de leurs croyances, ils essayèrent d'établir une grande distinction entre la vérité philosophique et la vérité religieuse, disant qu'il y avait des choses qui, vraies en philosophie, ne l'étaient pas en religion, faux-fuyant qui fut condamné par le concile de Latran sous le pontificat de Léon X.

Cependant, en dépit de l'Inquisition et de la confession auriculaire, les tendances hérétiques survécurent, et Ton a pu dire avec vérité qu'à l'époque de la Réforme , il y avait, cachées dans tous les coins de l'Europe, une foule de personnes qui avaient dans le cœur la haine du christianisme. Parmi ces gens dangereux , se trouvaient des péripatéticiens , comme Pom-

ponatius ; des philosophes et des hommes d'esprit, comme Bodin, Rabelais, Montaigne ; des Italiens, comme Léon X, Bembo, Bruno.

L'ordalie et la preuve par le miracle commencèrent à tomber dans le discrédit aux onzième et douzième siècles. Les sarcasmes des philosophes hispano-maures , avaient attiré l'attention des prêtres éclairés sur ce que cette preuve a d'illusoire. La découverte des Pandectes de Justinien faite à Amalfî en 1130 eut une grande influence sur les études de jurisprudence et répandirent des idées plus saines sur la nature de la preuve légale et de la preuve philosophique. Hallam a jeté du doute sur Thistoire bien connue de cette découverte ; mais il admet que le célèbre manuscrit de la bibliothèque Laurentienne à Florence est le seul qui contienne les cinquante livres tout entiers. Vingt ans après, le moine Gratien réunit les édits pontificaux, les canons des conciles, les déclarations des pères et des docteurs de l'Église en un volume intitulé : le Decretum, lequel est regardé comme la plus ancienne autorité en matière de droit canon. Dans le siècle suivant, Grégoire IX publia cinq volumes de Décrétales, et Boniface VIII en ajouta plus tard, un sixième. Vinrent ensuite les constitutions Clémentines qui en formèrent un septième et un livre d'instituts donné par Grégoire XIII, en 1580, sous le titre de Corpus Juris Canonici. Le droit canon avait gagné peu à peu une puissance énorme grâce au contrôle qu'il avait acquis sur les testaments, les tutelles, les mariages et les divorces.

L'abandon de la preuve par le miracle, l'introduction de la preuve légale, accélèrent beaucoup la Réforme. On ne pouvait plus demander, comme autrefois saint Anselme, archevêque de Oantorbury, dans son traité Cur Deus Homo, que l'homme crût d'abord sans examen ce qui avait été proposé à sa croyance et s'efforçât ensuite de comprendre ce qu'il avait appris par la foi. Quand Cajëtan disait à Luther : c Tu dois croire qu'une seule goutte de sang versé par le Christ a été suffisante pour racheter le genre humain et que tout le reste de celui qu'il a répandu sur la croix a été laissé en héritage au pape, pour former un trésor d'où seraient tirées les indulgences, » la raison de l'obstiné moine Germain se révoltait contre une assertion si monstrueuse et il ne s'y serait pas rangé quand mille miracles auraient été opérés en sa faveur. Cette honteuse pratique de la vente des in» dulgences avait commencé à s'introduire par les évêques, qui, lorsqu'ils avaient besoin d'argent pour satisfaire leur luxe, s*en

CONFLIT SUR LE CRITÉRtUM DE LA VÉRITÉ 153

procuraient par ce moyen. Les abbés et les moines, auxquels cette source de revenus était fermée, s'en dédommageaient en portant en procession les reliques des saints et en faisant payer ceux qui les touchaient. Les papes, dans leur pénurie, voyant le parti qu'on pouvait tirer des indulgences, retirèrent aux évêques le droit, d*en vendre et s*en attribuèrent le monopole, établissant des agents à eux pour ce trafic, particulièrement les ordres mendiants. Ces ordres se firent concurrence les uns aux autres, chacun se vantant de posséder les indulgences les plus efficaces, à cause de la supériorité de son crédit dans le ciel et de ses relations plus familières avec la Vierge et les saints en renom. On a même prétendu que la première cause d'irritation conti^ rÉglise avait été pour Luther, qui était Augustin, la préférence accordée à Tordre des Dominicains pour la vente des indulgences, à l'époque où Léon X levait de cette manière l'argent nécessaire à rédification de Saint-Pierre de Rome ; il y a lieu de croire que le pape, accoutumé à ces débats, en fut lui-même convaincu au commencement de la Réforme. Ce sont donc les indulgences qui ont été la cause déterminante du protestantisme; mais la cause réelle ne tarda pas à paraître. Cette cause, elle était tout entière dans la question : La Bible doit-elle son autorité à FÉglise, ou rÉglise doit-elle son autorité à la Bible ? Où est le tîritérium de la vérité?

Il est inutile de raconter ici les particularités bien connues de tîette controverse ; les guerres désolantes et Feffusion de sang auxquelles elle donna lieu ; de dire comment Luther placarda sur les portes da la cathédrale de Wittemberg quatre-vingtquinze thèses et fut cité à Rome pour répondre de son crime ; comment il en appela du pape d'alors au pape mieux informé ; comment il fut condamné comme hérétique et en référa à un concile universel; comment, au fond de toutes les disputes sur le purgatoire, la transsubstantiation, la confession auriculaire, l'absolution, il n'y avait qu'une idée fondamentale : le droit de libre examen ; comment Luther fut excommunié en 1520, et comment il brûla la bulle d'excommunication, ainsi que les volumes de droit canon, déclarant que ce droit tendait à la subversion de touto autorité civile et à l'agrandissement de la papauté; comment, par cette habile manœuvre, il se concilia plusieurs princes allemands ; comment, cité devant la diète impériale à Worms, il refusa de se rétracter et se cacha dans le château de Wartburg pendant que ses doctrines se répandaient et qu'une

autre réforme, ayant Zwingle à sa tête, éclatait en Suisse ; comment le principe du sectairianisme impliqué dans le mouvement, fit naître des rivalités et des dissensions entre les Suisses et les Allemands, et divisa même les premiers entre eux sous Zwingle et Calvin ; comment la conférence de Marburg, la diète de Spiro et celle d'Augsbourg furent impuissantes à régler les différends, et comment, enfin, la réforme allemande fonda son organisation politique à Smalkalde. Les querelles entre Luthériens et Calvinistes faisaient espérer à la cour de Rome qu'elle pourrait réparer ses pertes.

Léon X n'avait pas tardé à s'apercevoir qu'il s'agissait de quelque chose de plus grave qu'une jalousie de moines au sujet des profits attachés à la vente des indulgences, et la papauté se mit sérieusement à l'œuvre pour combattre le mouvement. Elle excita ces guerres épouvantables qui pendant tant d'années ont désolé le monde, et qui ont laissé en Europe des germes de divisions que ni le concile de Trente, dans une session de dix-huit ans, ni la paix de Westphalie, n'ont pu détruire. Personne ne peut lire sans frissonner les tentatives qui furent faites pour établir l'Inquisition dans les pays où elle n'existait pas encore. Toute l'Europe catholique et protestante fut frappée d'horreur par les massacres de la Saint-Barthélémy en 1572, car il n'y a rien de semblable , dans les annales du monde, en fait de perfidie et d'atrocité.

Les efforts désespérés de la papauté pour détruire ses ennemis par les massacres, les assassinats et la guerre civile, furent impuissants. Le concile de Trente n'eut pas plus d'efficacité. Assemblé, disait-on, pour corriger, élucider et fixer l'enseignement de l'Église, pour rétablir la discipline et corriger les mœurs du clergé, il se trouvait être, par suite de manœuvres, composé en grande majorité d'Italiens et d'évêques qui étaient sous la maiix du pape. Aussi, les protestants refusèrent-ils de se soumettre à ses décisions.

Le résultat de tout ce mouvement fut l'acceptation générale par toutes les églises protestantes de ce principe que la Bible est un guide qui suffit à l'homme. On rejeta la tradition et on s'assura le droit d'interprétation directe. On croyait avoir enfin trouvé un critérium de la vérité.

L'autorité ainsi attribuée aux Écritures, ne se bornait point aux matières purement morales et religieuses. On l'appliquait à la philosophie et à la science. Il y en eut qui allèrent aussi loin

qu'autrefois Epiphane et qui se persuadèrent que la Bible contenait un système complet de minéralogie ! Les réformateurs ne toléraient, en matière scientifique, que ce qui concordait avec la Genèse. Il y avait des gens parmi eux qui étaient convaincus que la religion et la piété ne pouvaient fleurir qu'à la condition d'être débarrassées de l'érudition et de la science. La funeste maxime, autrefois mise en avant par Tertullien et saint Augustin, et qui avait été si profitable à la papauté, que toute science est renfermée dans les Ecritures, fut énergiquement maintenue. Les chefs de la Réforme, Luther et Mélanchton, étaient décidés k bannir la philosophie de l'Église. Luther déclara inutile l'étude d'Aristote et vilipenda le philosophe grec. « C'est, disait-il, un véritable démon, un horrible calomniateur, un vil sycophante, un prince des ténèbres, un réel Apollyon, une bête monstrueuse, un affreux imposteur, un menteur public, un bouc, un complet épicurien et un philosophe sans philosophie, que ce trois fois exécrable Aristote. » Les disciples du péripatéticien étaient des sauterelles, des chenilles, des grenouilles, des poux ! — Il les avait en horreur. Ces opinions étaient également professées par Calvin, quoiqu'avec plus de modération. La science ne doit rien à la Réforme. Le lit de Procuste était toujours étendu pour elle dans le Pentateuque.

Le plus mauvais jour des annales du christianisme, c'est celui où il se sépara de la science, quand il obligea Origène, son principal représentant dans l'Eglise, d^abandonner l'emploi qu'il remplissait à Alexandrie et de se retirer à Césarée. En vain les maîtres et docteurs du christianisme s'efforcèrent-ils dans les siècles suivants, de < tirer la moelle et le jus des Écritures » comme on disait alors, pour constituer une science et pour expliquer toutes choses. L'histoire du quatrième au seizième siècle nous montre quel fut le résultat de leurs efforts. Les siècles d'ignorance ne durent les ténèbres dans lesquelles ils furent plongés qu'à ce système. Quelquefois, il est vrai, parurent de grands hommes comme Frédéric le Grand et Alphonse X qui, se plaçant à un point de vue élevé et général, comprirent la valeur de la science pour la civilisation, le soulagement qu'elle pouvait apporter à l'humanité et à la condition sociale de l'homme.

La peine de mort continua d'être appliquée pour crime d'opinions religieuses. Quand Calvin fit brûler Servet à Genève, il fut évident pour le monde que l'esprit do persécution vivait toujours. Ce philosophe n'avait d'autre tort que sa croyance. Il

pensait que la véritable doctrine du Christianisme avait dégénéré même avant le Concile de Nicée, que le Saint-Esprit animait toute la nature, comme l'âme anime le corps, et qu'il sera un jour réabsorbé en Dieu de qui il émane. C'est pour cela qu'il fut rôti sur un feu lent jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Y avait-il quelque différence essentielle entre cet auto-da-fé protestant et l'auto-da-fé catholique de Vanini qui fut brûlé à Toulouse par l'Inquisition en 1629 pour son livre : Dialogues sur la nature ?

L'invention de l'imprimerie et la diffusion des livres avaient créé un genre de danger qui dépassait les moyens répressifs de l'Inquisition. En 1559, le pape Paul IV institua la Congrégation de YIndex Expurgatorius, t Le devoir de cette Congrégation est d'examiner les livres et manuscrits destinés à la publicité et de décider si les fîdèles auront ou non la permission de les lire; de corriger ceux dont les erreurs ne sont pas nombreuses et qui contiennent des vérités utiles et salutaires, de manière à les mettre en harmonie parfaite avec la foi chrétienne ; de condamner ceux dont les principes sont hérétiques et dangereux, et de donner à certaines personnes des permissions spéciales pour les lire. Les délibérations ont lieu quelquefois en présence du pape, mais ordinairement dans le palais du cardinal président. La Congrégation a une juridiction plus étendue que celle de l'Inquisition, puisqu'elle ne s'enquiert pas seulement des causes qui se rapportent à la foi, mais aussi de celles qui touchent à la morale, à la discipline de l'Église et aux intérêts de la société. Son nom est tiré des tables alphabétiques, ou Index, de livres et do noms d'auteurs, dressées par ses ordres, i

Ij Index Expurgatorius se bornait d'abord à indiquer les livres dont la lecture était défendue. Plus tard, on en vint à prétendre que tout ce qui n'était pas revêtu d'une autorisation spéciale était interdit. C'était une audacieuse tentative pour empêcher les idées d'arriver au peuple.

Les deux Églises rivales protestante et catholique étaient donc d'accord sur un point : ne tolérer aucune idée, aucun progrès scientifique qui ne serait pas en harmonie avec les Ecritures. Le catholicisme, grâce à la centralisation de son système, pouvait prêter main forte aux décisions de l'Index et les faire respecter partout où son pouvoir était reconnu. Le protestantisme, fractionné en sectes nombreuse au milieu des différentes nations de l'Europe, ne put agir avec cette suite et cet ensemble. Mais il ^ut recours à un autre moyen; ce fut d'exciter Vodium théologie

cum contre ses advei5saîres et de les mettre au ban de l'opinion.

Ainsi que nous Tavons vu dans les chapitres précédents, lantagonisme entre la religion et la science avait existé dès le commencement du Christianisme. On peut le suivre à travers les siècles ; on le voit reparaître à chaque occasion. Nous le voyons dans la destruction du Muséum d'Alexandrie; dans les querelles contre Erigène et Wiclef ; dans le mépris avec lequel les hérétiques du treizième siècle rejetèrent le récit biblique de la création ; mais ce ne fut qu'au temps de Copernic, de Kepler et de Galilée que la science secoua violemment ses chaînes. La puissance politique de rÉglise était alors bien déchue et ses chefs voyaient qu'ils avaient bâti sur les nuages. Les mesures de répression auxquelles on avait eu longtemps recours avec succès, ne pouvaient plus être employées. Brûler un philosophe par-ci par-là aurait fait plus de mal que de bien. L'Eglise avait été complètement battue dans la lutte que personnifie Galilée, et quand l'immortel ouvrage de Newton fut livré à la publicité, elle ne fit plus de résistance, quoique Leibnitz ait remarqué que Newtonavait ravi à Dieu quelques-uns de ses attributs essentiels et sapé les fondements de la religion naturelle.

Depuis Newton jusqu'à nous, l'écart entre la science et le dogme a été sans cesse grandissant. L'Eglise avait déclaré que la terre est le corps central et principal de l'univers ; que le soleil, la lune et les étoiles sont nos tributaires ; sur ce point, elle fut bafouée par l'astronomie. Elle avait affirmé qu'un déluge universel avait couvert la terre et que les seuls animaux sauvés dans l'arche avaient survécu ; la géologie l'avait convaincue d'erreur. Elle avait enseigné qu'un premier homme avait paru sur la terre, il y a six mille ans, dans un état parfait qu'il avait ensuite perdu; et Tanthropologie avait montré que l'homme existait aux temps géologiques et dans un état sauvage voisin de celui de l'animal.

Beaucoup de gens de bien parfaitement intentionnés , ont essayé sans succès de concilier la Genèse avec les découvertes de la science. La divergence en est venue au point qu'il faut absolument qu'une des deux parties s'efface.

Ne pouvons-nous donc pas examiner l'authenticité de ce livre^ qui, depuis le second siècle de l'ère chrétienne, est érigé en critérium de la vérité scientifique? Pour avoir occupé une si haute position dans le monde, il faut qu'il puisse sous ce rapport défier la critique des hommes.

Dans les premiers temps du Christianisme, plusieurs des plus éminents Pères de l'Eglise avaient des doutes sérieux sur la question de savoir à qui appartenait le Pentateuque. Je ne puis, dans les limites étroites où je suis enfermé, rapporter en détails les arguments et les faits qu'ils produisaient. On a de nos jours beaucoup écrit sur ce sujet. Je puis cependant renvoyer le lecteur à Pouvrage du pieux et savant doyen Prideaux sur € TAncien et le Nouveau Testament réunis, » ouvrage qui est una des productions les plus estimées du siècle dernier. Il trouvera aussi une dissertation plus récente sur ce sujet dans les œuvres de TEvêque Colenso ; le paragraphe suivant suffira à donner une idée de Tétat de la question :

Le Pentateuque est regardé comme Tœuvre de Moïse, écrite sous la dictée de Dieu. Considéré ainsi comme un don fait aux hommes par le Tout-Puissant, il doit forcer le consentement moral et scientifique du monde entier.

Mais qui est-ce qui a mis en avant une semblable prétention? Ce n'est pas le livre lui-même. Nulle part il ne dit que Moïse Tait écrit et que Dieu l'ait dicté.

Avant le second siècle de Fère chrétienne, on n'avait pas essayé d'en imposer à ce point à la crédulité humaine. Ce ne sont pas les philosophes chrétiens, ce sont les Pères de l'Eglise qui ont avancé cette affirmation, et les écrits de ces Pères suffisent à prouver qu'ils n'étaient pas tous des savants et de fins critiques.

Tous les siècles, depuis lors, ont eu des hommes de grand talent, jwifs et chrétiens, qui Ont repoussé cette prétention. Ils se sont fondés sur le témoignage des livres eux-mêmes. Ceux-ci montrent assez qu'ils sont l'ouvrage de deux écrivains différents, et on les distingue par les noms d'Elohistiques et de Jéhovistiques. Hupfeld dit que le récit Jéhovistique est un second récit original entièrement indépendant de l'Elohistique. Les deux sources auxquelles les auteurs avaient puisé, sont, à plusieurs égards, contradictoires. De plus, on s'est assuré que les livres du Pentateuque ne sont jamais attribués à Moïse dans les inscriptions manuscrites hébraïques ou dans les éditions imprimées de la Bible en hébreu ; et qu'on ne les nomme pas non plus : livres de Moïse dans la Version des Septante, ni dans la Vulgate; mais qu'ils ne portent ce nom que dans les traductions modernes.

Il est assez clair qu'on ne peut les attribuer tout entiers à Moïse puisqu'ils rapportent sa mort. Il est clair aussi qu'ils n'ont été

écrits que plusieurs siècles après sa mort^ puisqu'ils contiennent des allusions à des faits qui ne se sont produits qu'après rétablissement du gouvernenxent monarchique parmi les Juifs.

Aucun homme n'oserait certes, les attribuer non plus, à Finspiration du Tout-Puissant. Les inconséquences, les incongruités, les contradictions et les absurdités qu'y ont fait ressortir beaucoup de pieux savants modernes, en Allemagne et en Angleterre, ne le permettraient pas. L'opinion de ces critiques est donc, que la Genèse est un récit légendaire ; que l'Exode n'est pas historiquement vrai ; que le Peutateuque, tout entier, est apocryphe et n'appartient pas à Moïse. Il renferme des contradictions, des impossibilités telles, que cette opinion paraît très- vraisemblable et que, si on rencontrait de pareilles choses dans un ouvrage moderne, on ne pourrait plus lui accorder la moindre authenticité.

Hengstenberg, dans ses Dissertations sur la pureté du Pen* tateuque, dit : « C'est le sort inévitable d'un ouvrage falsifié, quand il a de l'étendue, de tomber dans les contradictions. C'est ce qui arrivera très-souvent dans le Pentateuque s'il est apocryphe. Sa partie historique et législative aura été fabriquée peu à peu et écrite pendant la durée de plusieurs siècles par un grand nombre d'auteurs. De là toutes ces contradictions que la main du plus habile éditeur ne saurait jamais faire entièrement disparaître. »

Je peux ajouter à ces remarques que nous apprenons par Esdras (Esdras, II, 14), que lui-même, aidé de cinq autres personnes, écrivit ces livres en quarante jours. Il dit que pendant la captivité des Juifs à Babylone les anciennes écritures sacrées hébraïques avaient été brûlées, et il donne des détails sur la façon dont les nouvelles furent composées. Il déclare qu'il a entrepria de raconter tout ce qui s'est passé dans le monde depuis le commencement. On peut répondre que les livres d'Esdras sont apocryphes; mais on répliquera : En a-t-on donné des preuves capables de résister à la critique moderne ? Dans les commencements du christianisme, alors que la légende de la chute originelle n'était pas encore regardée comme essentielle au système chrétien, et que le dogme de la satisfaction n'avait pas atteint cette précision qu'Anselme lui donna plus tard, les Pères admettaient généralement qu'Esdras était l'auteur du Pentateuque. Ainsi saint Jérôme dit : < Sive Mosem dicere voluerîs auctorem Pentateuchi , sive Esdram ejusdem instauratorem ■ operis, non recuso. > Clément d^Alexandrie dit que, quand les

livres sacrés des Hébreux eurent été détruits pendant la captivité de Babylone, Esdras les reproduisit sous l'inspiration de Dieu. Irenée répète la même chose.

Les événements rapportés dans la Genèse du premier au dixième chapitre inclusivement (chapitres qui à cause de leurs rapports avec la science ont plus d'importance pour nous que les autres) ont été évidemment empruntés à de courtes légendes de sources diverses et réunis sous forme de compilation. Cependant, ils présentent à Tœil exercé du critique des particularités qui prouvent que ces récits ont été écrits sur les bords de TEuphrate et non dans le Désert d'Arabie. Ils renferment beaucoup de locutions chaldaïques. Un Égyptien ne dirait pas que la Méditerranée est à rOccident, comme le ferait un Assyrien. La mise en scène, le paysage appartiennent à TAssyrie, non à l'Egypte. Ce sont des récits que Ton peut s'attendre à retrouver dans les inscriptions cunéiformes des bibliothèques en terre cuite des souverains de Mésopotamie. On assure qu'on a déjà retrouvé sur ces tablettes d'argile la légende du Déluge, et l'on peut espérer qu'il en sera de même du reste.

C'est de ces sources Assyriennes qu'Esdras a tiré la légende de la création et celle du Paradis ; c'est là qu'il a appris comment l'homme a été formé du limon de la terre, et la femme de la côte de rhomme-. comment la femme a été tentée par le serpent. C'est de là que viennent les noms des animaux, l'épée flamboyante des chérubins, le Déluge, l'Arche, les vents qui ont desséché la terre, la Tour de Babel, la confusion des langues, etc. Esdras ne commence qu'au onzième chapitre de son livre la véritable histoire des Juifs. Là, il cesse de s'occuper de l'histoire universelle, et entre dans celle d'une seule famille, la famille de Sem.

Le Duo d'Argyll, dans son livre sur L'homme primitif, dit à ce sujet dans un style plein de couleur : < Dans la généalogie de la famille de Sem, nous avons des noms, rien que des noms. L'auteur ne fait autre chose, et ne prétend pas faire autre chose, que nous donner l'ordre de succession dans un petit nombre de familles, choisies entre les millions de celles qui existaient déjà dans le monde. Nous n'avons donc rien qu'une suite de générations et encore ne sommes-nous pas certains que cette suite soit complètement et exactement indiquée. On ne nous dit rien de ce qui est caché derrière ce voile obscur devant lequel passent les personnages. Et pourtant on croit par moment le voir se sou*

lever, et nous entrevoyons un grand mouvement qui durait déjà depuis longtemps. Nous n'apercevons aucune forme distincte, nous devinons seulement que, là derrière, la vie s*agite, et nous entendons des voix, la voix des grandes eaux qui monte jusqu'à nous. 9 Je crois avec Hupfeld que « la découverte que lo Pentateuque est un composé de sources et de documents originaux variés, est une des plus fécondes en conséquences et des plus importantes pour l'interprétation de la partie historique de l'Ancien Testament, ou plutôt pour l'histoire et la théologie tout entières; mais que c'est aussi une des découvertes les plus certaines qui aient été faites dans le domaine de la critique littéraire. Quoi que puisse dire la partie adverse, cette découverte est maintenant dans le domaine public, et elle n'en sortira pas, aussi longtemps qi Aucun lecteur, armé d munes à tous, ne pourn s'il examine le sujet d vérité. »

Quoi dono! faudra-t Faudra-t-il avou/r que dogme le plus sacré du christianisme, la rédemption, l'est aussi ?

Réfléchissons sur ce sujet I Le christianisme des premiers temps, alors qu'il convertissait et conquérait le monde, connaissait peu ce dogme. Nous avons vu que Tertullien, dans son apologie, n'avait pas même pris la peine d'en parler. Il est né chez les hérétiques gnostiques. Il n'était pas admis dans l'école d'Alexandrie. Les Pères ne l'ont jamais mis au premier plan théologique, et il n'est devenu ce qu'il est maintenant qu'au temps de saint Anselme. Philon, le Juif, parle de la chute comme d'un symbole. Origène la regarde comme une allégorie. Peut-être, pourrait-on accuser aujourd'hui certaines églises protestantes d'inconséquence puisqu'elles la regardent à la fois comme un mythe et comme une réalité ; si nous admettons, avec elles, que le serpent symbolise Satan, cela ne jette-t-il pas une couleur allégorique sur le récit tout entier.

Il est regrettable que l'Eglise chrétienne se soit imposé lo fardeau de la défense de ces livres et qu'elle se soit involontairement rendue solitaire des erreurs et des contradictions qu'ils renferment. Cela appartenait, tout au plus, aux juifs chez lesquels ils sont nés, et qui nous les ont transmis. Il faut regretter plus profondément encore que le Pentateuque, production tel-

DRAPER« il

462 coNFLrr sur le critérium de la vérité

lement imparfaite qu'elle ne peut résister un instant à la critique moderne, ait été donné pour la pierre de touche de la vraie science. Et qu'on se rappelle que ce ne sont point des ennemis du christianisme, qui nous ont fait connaître le vrai caractère de ces livres, mais des homme pieux, des hommes d'Église, quelquefois même revêtus des plus hautes dignités ecclésiastiques.

Pendant que les Églises protestantes persistaient à tenir les Écritures pour le critérium de la vérité, l'Eglise catholique se préparait à proclamer l'infaillibilité du pape. On peut objecter que cette infaillibilité ne s'applique qu'aux choses de la morale et de la religion. Mais où placera-t-on la ligne de démarcation ? l'omniscience ne peut pas être limitée à un seul ordre de questions. De sa nature, elle implique la connaissance de toutes choses. Infaillibilité veut dire omniscience.

Certainement, si l'on admet les principes fondamentaux du christianisme italien, la conséquence logique en est un pape infaillible. Il n'est pas nécessaire d'insister sur ce qu'il a d'antiphilosophique dans cette conception. Il suifit de connaître l'histoire de la papauté et de lire les biographies des papes. La première fournit des exemples de toutes les erreurs auxquelles sont sujettes les puissances de la terre ; les dernières ne sont que trop souvent l'histoire des hontes et des crimes de l'humanité.

Il était impossible que la promulgation officielle du dogme de l'infaillibilité papale rencontrât l'adhésion générale parmi les catholiques éclairés. Il y a eu de graves et nombreux dissentiments. Un dogme si répugnant au sens commun ne pouvait pas avoir un autre résultat. Bien des gens affirment que si l'infaillibilité existe quelque part, elle est dans les conciles œcuméniques. Cependant, ces conciles n'ont pas toujours été d'accord entre eux. Il y a également bien des personnes qui se plaisent à rappeler que les conciles ont, quelquefois, déposé les papes et n'ont tenu aucun compte de leurs contestations ni de leurs clameurs. Ce n'est pas sans raison que les protestants adressent cette question à leurs adversaires : où est la preuve que l'infaillibilité existe dans l'Eglise tout entière ? Et quelle preuve y a-t-il que l'Église ait jamais été réellement et équitablement représentée dans un concile ? Et pourquoi la vérité serait-elle mieux prouvée par le vote de la majorité que par celui de la minorité ? Combien de fois n'est-il pas arrivé qu'un homme a eu raison seul contre tous? n'est-ce pas là l'histoire de toutes les grandes découvertes ?

La science n'a pas à régler ces sortes de disputes. Elle n'a pas à dire où est le critérium de la vérité religieuse ; s'il est dans la Bible, le pape, ou les conciles oecuméniques. Elle demande seulement le droit, qu'elle accorde si volontiers aux autres, de se choisir son propre critérium à elle-même. Si elle regarde avec dédain les légendes extra-historiques ; si elle a une suprême indifférence pour les votes de majorités, en tant que moyen d'arriver au vrai ; si elle laisse au temps et à la logique des événements le soin de faire justice des prétentions de l'homme à l'infaillibilité, la science ne reste pas moins froidement impassible devant ses propres doctrines que devant celles des autres. Elle abandonnerait sans hésitation le principe de la gravitation ou la théorie des ondulations, si elle venait à s'apercevoir que les faits leur sont contraires. Son livre inspiré c'est le livre de la nature dont les pages sont ouvertes devant tous les hommes. Elle affronte tout et tous, et n'a pas besoin de sociétés secrètes pour se répandre. Infinie dans son objet et dans sa durée, l'ambition et le fanatisme n'ont rien à voir avec elle. Ses œuvres, sur la terre, sont tout ce qu'on a fait de grand et de beau; son livre, dans les deux, sont les soleils et les mondes.

Page 1