‹ Les conflits de la science et de la religionChapitre 19 sur 47 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Il existe deax manières de concevoir le gouvernement da monde : 1« par là Providence ; 2» par la loi. — Les prêtres affirment la première. — Esquisse des premières tentatives pour faire admettre la seconde. — Kep'er découvre les lois qui président au système solaire. — Ses ouvrages sont dénoncés par l'autorité papale. — Les fondements de la philosophie des forces sont posés par Da Vinci. — Galilée découvre les lois fondamentales de la dynamique. — Newton les applique au mouvement des corps célestes, et démontre que le système solaire est gouverné par la nécessité mathématique.

— Herschel étend ses conclusions à Tunivers entier. — Hypothèse dfes nébuleuses. — Objections théologiques. — Preuves de la souveraineté de la loi dans la formation de la terre et dans le développement des séries animales et végétales. Elles sont produites par évolution, non par création.

— La souveraineté de la loi se montre dans l'histoire des sociétés humaines et dans le» existences individuelles. — Adoption partielle de ces opinionspar quelques-unes des Églises réformées.

Il y a deux interprétations possibles du mode de gouvernement de ce monde : Fintervention continuelle de Dieu ; Taction invariable de la loi.

Les prêtres inclineront toujours vers la première, puisque leur fonction est de slnterposer entre Thomme qui prie et la Providence qui agit. Leur importance s'accroît en raison du pouvoir qu'on leur suppose d'influencer celle-ci et de connaître d^avance ses actes. Dans l'ancienne Rome, leur office était surtout de prédire l'avenir par les oracles, l'inspection des entrailles des victimes, les présages*, et d'offrir les sacrifices pour rendre, d'une manière générale, les Dieux propices aux hommes. Dans la Rome nouvelle, ils élèvent leurs prétentions plus haut, et prétendent régler, par lemr intercession, le cours des affaires humaines.

CONTROVERSE SUR LE GOUVERNEMENT DE L'uNIVERS -JÔ^

TBcarter les dangers qui nous menacent, nous procurer les biens que nous désirons, opérer des miracles, et même changer Tordre de la nature.

Ce n'est donc pas sans raison que les prêtres sont les ennemis de la doctrine qui enseigne la souveraineté de la loi dans le gouvernement du monde. Cette doctrine semble abaisser leur dignité, amoindrir leur importance. Pour eux, il y a quelque chose de choquant dans l'idée d'un Dieu qui ne peut être influencé par les supplications des hommes, d'une divinité froide et sans passion ; il y a quelque chose d'effroyable dans la fatalité.

Cependant, le mouvement régulier des astres n'apu manquer de faire, dans tous les temps, une impression profonde sur Tobservateur réfléchi ; le lever et le coucher du soleil ; la lumière du jour qui croît et s'évanouit ; les phases de la lune ; le retour des saisons ; la marche des planètes , qu'est-ce que ces faits et mille autres nous disent, sinon qu'il y a un ordre et un enchaînement des choses ? Peut-être la foi des premiers hommes dans le cours régulier de la nature a-t-elle pu être autrefois ébranlée par des phénomènes rares comme les éclipses ; mais cette foi a dû renaître avec dix fois plus de force, quand on s'est aperçu que les éclipses elles-mêmes avaient des retours réglés et qu'elles pouvaient être prévues.

Les prédictions astronomiques de toute nature reposent sur ce fait : qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais d'intervention arbitraire dans les lois naturelles. Le philosophe de la nature affirme que les faits qui se produisent dans le monde, à un moment donné, sont la conséquence directe des faits antérieurs et la cause directe des faits subséquents ; la loi et le hasard ne sont que les noms divers de la nécessité mécanique.

Cinq cents ans, à peu près, après la mort de Copernic, Jean Kepler, un Vûrtembergeois, qui avait adopté sa théorie héliocentrique, et était fermement persuadé qu'il y a des rapports fixes entre les révolutions des divers corps planétaires autour du soleil, qui, une fois reconnus, révéleraient les lois du mouvement a.^ castres, se consacra à l'étude des distances et de la vélocité des planc^'es, de la figure de leurs orbites et du temps qu'elles mettent à les parcourir. Sa méthode était de soumettre les observations connues, comme celles de Tycho Brahé, à des calculs fondés tantôt sur une hypothèse, tantôt sur une autre, rejetant ces hypothèses au fur et à mesure que la confrontation avec les faits •fio trouvait ne leur être pas favorable. L'incroyable travail au-

quel il se livra (j*observai et Je calculai, dit-il, jusqu'à en devenir fou) reçut, enfin, sa récompense; et, en 1609, il publia son livrée : Des mouvements de la Planète Mars. Dans cet ouvrage, il s'efforçait de concilier les mouvements de cette planète avec Thypothèse des excentriques et des épicycles ; mais, plus tard, il découvrit que Torbite des planètes n'est pas un cercle, mais une ellipse, ayant le soleil à un de ses foyers, et que Taire paiv courue, indiquée par une ligne allant du soleil à la planète, est proportionnelle au temps. Ces lois sont aujourd'hui connues sous le nom de première et de seconde lois de Kepler. Huit ans après, il eut le bonheur de découvrir une troisième loi, celle du rapport entre les distances moyennes des planètes au soleil et la durée der leur révolution: le carré des temps périodiques est proportionnel au cube des distances. Dans un Epitôme du système de Copernic, publié en 1618, il annonçait cette découverte et montrait que ce qui était vrai de la planète Jupiter, l'était aussi de ses satellites. On inféra de là que les lois qui président au mouvement du grand système solaire, président également à ceux de ses parties constituantes.

L'idée de loi, telle qu'elle est éveillée dans l'esprit de l'homme par les découvertes de Kepler et par les preuves qu'elles apportent en faveur de la théorie héliocentrique, ne pouvait pas man» quer d'encourir la réprobation de l'Eglise Romaine. En conséquence, la congrégation de l'Index condamna tout à la fois, le système de Copernic, comme étant contraire à l'Écriture, et l'Épitôme qu'en avait donné Kepler. C'est à cette occasion que celuici présenta sa fameuse remontrance : c II y a quatre-^vingt ans que le système de Copernic touchant le mouvement de la terre autour du soleil a paru dans le monde ; vous ne l'avez pas empêché, et aujourd'hui qu'on en apporte de nouvelles preuves, preuves inconnues aux juges ecclésiastiques d'alors, vous voudriez vous opposer à ce qu'on le fit connaître au monde. >

Aucun des contemporains de Kepler ne crut à la loi des areas et elle ne fut généralement acceptée qu'après la publication des» principes de Newton. Il est certain que personne à cette époç0.<i ne comprit la portée philosophique des lois de Kepler. Lui-r^me n'en prévoyait pas toutes les conséquences. Ses erreurs montrent combien il en était éloigné. Ainsi, il supposait que chacune des planètes est le siège d'un principe intelligent et qull existe une relation entre les orbites des cinq plus grandes planètes et les cinq figures régulières de la géométrie. D'abord, il croyait que^

lorbite de Mars est ovale, et ce ne fut qu'après un long et pénible travail qu*il acquit Timportante certitude de sa forme elliptique. Le souvenir de l'ancienne doctrine de l'incorruptibilité des objets célestes, l'avait conduit à penser que le cercle, réalisant, d'après Aristote, l'idée de perfection, tous les mouvements des astres devaient être circulaires. Il déplora plus tard amèrement sa méprise, disant qu'elle lui avait été fatale en lui volant une partie de sa vie, et il montra la hardiesse philosophique de son esprit en rompant avec cette tradition antique et respectée.

Dans plusieurs choses importantes, Kepler a devancé Newton. Ce fut lui qui le premier donna des idées claires sur la pesanteur. Il a dit que toute molécule de matière est inerte aussi longtemps qu'elle n'est point mise en mouvement par une autre molécule ; que la terre attire la pierre pliis fortement que la pierre' n'iattire la terre, et que les corps sont attirés l'un vers l'autre dans la proportion de leur masse ; que la terre s'approcherait de la lune d'un cinquante-quatrième de la distance actuelle, et la lune de la terre d'un cinquante-troisième ; que l'attraction lunaire est la cause des marées, et que les planètes rendent irréguliers les mouvements de la lune.

n est facile de marquer trois périodes aux progrès de l'astronomie :

i^ La période pendant laquelle on a observé les mouvements apparents des corps célestes.

2° La période pendant laquelle on a découvert leurs mouvements réels et particulièrement les lois de la révolution des planètes. C'est celle de Copernic et de Képlçr.

3' La période pendant laquelle on a reconnu la cause de ces lois, c'est celle de Newton.

Le passage de la seconde à la troisième période dépendait du perfectionnement de la dynamique, cette branche de la mécanique qui avait été négligée depuis Archimède et l'Ecole d'Alexandrie.

Il n'y avait pas eu dans l'Europe chrétienne un seul savant en mécanique jusqu'à Léonard de Vinci qui naquit en 1452. C'est à lui, non à Lord Bacon, qu'il faut attribuer la renaissance de cette science. Non seulement Bacon ignorait les mathématiques, mais il en méprisait l'application aux recherches physiques. Il rejetait dédaigneusement le système de Copernic, en lui opposant des allégations absurdes. Pendant que Galilée était sur le point de faire ses grandes découvertes télescopiques, Bacon doutait que

les instruments pussent être de secours pour les recherches scientifiques. Lui attribuer Tinvention de la méthode inductive, c'est ne pas connaître l'histoire. Ses fantaisies philosophiques n'ont jamais eu la moindre utilité pratique; personne n'en a jamais fait usage. Son nom n'ei^ presque pas connu, si ce n'est des lecteurs anglais. J

J'aurai l'occasion de parler plus en détail de Da Vinci dans un moment. De ses œuvres non encore imprimées, deux volumes sont à Milan et un troisième à Paris, où il fut apporté par Napoléon. Après un intervalle d'environ soixante-dix ans, Da Vinci eut pour successeur l'ingénieux Hollandais Stevin, dont l'ouvrage sur les lois de l'équilibre a été publié en 1586. Six ans après, parut le traité de Galilée sur la mécanique.

C'est à ce grand Italien qu'est dû l'établissement des trois grandes lois fondamentales de la dynamique, connues sous lo nom de Lois de la motilité.

Les conséquences de l'établissement de ces lois étaient importantes.

On avait cru qu'un mouvement continu, comme, par exemple, celui des corps célestes, ne pouvait avoir lieu que par une application et une dépense incessantes de forces ; mais la première loi de Galilée disait que tout corps reste au repos ou se meut en droite ligne qui n'est pas attiré par une force étrangère. Il est essentiel de bien comprendi'e ce principe pour pouvoir saisir les faits élémentaires de la physique des cieux. De ce que le mouvement sur la terre prerid fin, nous sommes disposés à conclure que le repos est la condition naturelle des corps. Nous avons donc fait un très-grand progrès quand nous avons appris que les corps sont également indifférents au repos et au mouvement, et qu'ils restent indéfiniment dans l'un ou l'autre état, jusqu'à ce que l'application de forces nouvelles les en tire. Dans le cas du mouvement des corps terrestres , ces forces sont le frottement et la résistance de l'air. Quand cette résistance et ce frottement n'existent pas, le mouvement doit être perpétuel, comme il arrive pour les corps célestes qui se meuvent dans un espace vide.

Les forces, quel que soit leur degré d'intensité, exercent leur action conjointement quant au résultat, mais isolément quant au mode, et comme si, pour chacune d'elles, les autres n'existaient pas. Ainsi, quand un boulet tombe de la bouche d'un canon, il se dirige vers la terre dans un intervalle de temps

proportionnel à son poids ; s'il est chassé violemment du canon, quoiqu'il puisse être projeté à plusieurs milliers de pieds dans une seconde, Teffet de la pesanteur sera le même pour lui dans ce cas que dans le précédent. Il n'y aura pas eu détérioration de forces, mais combinaison; chacune aura produit l'effet qui lui est propre.

Dans la dernière moitié du dix-septième siècle, les ouvrages de Borelli, Hooke et Huyghens avaient fait comprendre que le mouvement circulaire peut être expliqué par les lois de Galilée. Borelli', parlant des mouvements des satellites de Jupiter, montre comment une force centripète peut donner lieu à un mouvement circulaire. Hooke fit voir Tinflexion du mouvement en droite ligne, devenant mouvement circulaire par Peffet d'une attraction centrale.

L'année 1687 est une date mémorable, non-seulement dans l'histoire de la science , mais dans celle du développement intellectuel de rhomme. Elle est marquée par la publication des lois de Newton, ouvrage incomparable, ouvrage immortel.

D'après le principe que tous l-es corps s'attirent les uns les autres par une force qui est en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré dés distances. Newton fit voir que Ton peut rendre compte de tous les mouvements des corps célestes et que les lois de Kepler, les mouvements elliptiques, les aires décrites, le rapport du temps et de la distance, auraient pu être d'avance connus. Comme nous l'avons vu, les contemporains de Newton avaient trouvé l'explication du mouvement circulaire; c'était un cas isolé; mais Newton donna la solution du problème général, renfermant tous les cas possibles, ellipses, paraboles, hyperboles, c'est-à-dire toutes les sections coniques.

Les mathématiciens de l'école d'Alexandrie avaient montré que la direction d'un corps qui tombe est toujours vers le centre de la terre. Newton expliqua qu^il en devait être nécessairement ainsi, l'effet général de l'attraction de toutes les particules d'une sphère étant le même que si ces particules étaient toutes concentrées dans le centre.

A cette force centrale déterminant ainsi la chute des corps, on donna le nom d'attraction. Jusque-là personne, excepté Kepler, ne s'était inquiété de savoir où s'arrêtait son influence. Newton crut possible de l'étendre à la lune et pensa qu'elle pouvait être la force qui imprime la courbe à son trajet et qui la fait tourner dans son orbite autour de la terre. Il fut aisé de calculer.

d'après la loi du carré des distances, si rattraction de la terre était réellement suffisante pour produire Feffet en question. En se servant de la mesure du poids de la terre, telle qu'on la connaissait alors, Newton trouva que l'inflexion de la lune n'était que de treize pieds par minute, tandis que si l'hypothèse de la gravitation était vraie, elle serait de quinze pieds. Mais, en 1669, \Picard mesura un degré à la surface de la terre plus exactement qu'on ne Pavait fait encore, ainsi que nous l'avons déjà rapporté; ceci changea l'évaluation de la grandeur de la terre et par con- Béquent de la distance de la lune, et Newton l'ayant appris dans une discussion qui eut lieu à la Société Royale de Londres, en 1679, s'informa des résultats obtenus par Picard, retourna chez lui, chercha les papiers qu'il avait conservés et reprit ses calculs. On dit qu'à mesure qu'il avançait, son agitation devenait extrême. Enfin, il fut forcé de prier un de ses amis qui était présent d'achever les calculs. Le rapport attendu fut étaWi. Il fut prouvé que la lune est retenue dans son orbite, et forcée de tourner autour de la terre , par la force d'attraction qui appartient à cette dernière. Le génie de Kepler avait fait place aux tourbillons de Descartes, et ceux-ci s'évanouissaient devant la force centrale de Newton.

De la même manière, la terre et les autres planètes sont forcées de tourner dans des orbites elliptiques autour du soleil par la force d'attraction que possède cet astre, et des perturbations ont lieu par l'action réciproque des masses planétaires les unes sur les autres. Étant données les masses et les distances, ces perturbations peuvent être calculées. Les astronomes, veaus ensuite, ont même pu renverser le problème et, étant données les perturbations, trouver la distance et la masse du corps qui les produit. C'est ainsi que les déviations d'Uranus de sa position théorique ont fait découvrir Neptune.

Le mérite de Newton, c'est d'avoir appliqué les lois de la mé- ^ canique aux corps célestes , et d'avoir établi en règle que les ^ vraies théories scientifiques naissent du rapport de l'observation avec le calcul.

Lorsque Kepler annonça les trois lois qu'il avait trouvées, celles-ci furent tout d'abord condamnées par l'Église^ non pas qu'elle les trouvât erronées , mais parce que d'une part elles concordaient avec le système de Copernic , et que d'autre part, elles tendaient à substituer la loi à la Providence dans le gouvernement de l'univers. Le monde était à ses yeux un théâtre

sur lequel Dieu déployait incessamment sa volonté, et il lui semblait incompatible avec la majesté divine que cette volonté fût liée d'aucune manière. L'influence du clergé reposait précisément sur le pouvoir qu'on lui supposait de changer par la prière la marche des choses et d^agir sur la volonté arbitraire de Dieu. A lui de détourner l'action nuisible des comètes ; de procurer aux hommes, selon le besoin , du beau temps, de la pluie ; d'arrêter le cours de la nature et d'opérer toutes sortes de miracles. Ainsi , l'ombre avait autrefois rétrogradé sur le cadran solaire et la lune s'était arrêtée au milieu de sa carrière.

Dans le siècle qui avait précédé celui de Newton, une grande révolution politique et religieuse, la Réforme, avait eu lieu. Bien qu'elle n'ait point assuré les droits de la pensée humaine, elle avait affaibli les vieilles entraves théologiques. Dans les pays réformés, il n'y avait plus personne pour condamner les ouvrages de Newton et le clergé s'en occupa peu. L'attention des protestants était toute entière aux mouvements da l'ennemi, le catholicisme ; et quand , plus tard, ils furent tranquilles de ce côté, survinrent les divisions inhérentes à l'esprit de la Réforme, de sorte que les disputes et les rivalités des sectes s'emparèrent complètement des esprits. Les luthériens, les calvinistes, les épiscopaux, les presbytériens avaient mieux à faire qu'à s'occuper des lois de Newton.

C'est à la faveur du bruit fait par les disputes de sectes, qu& la grande théorie de Newton put passer inaperçue, et s'établir solidement dans le- monde sans avoir encouru la censure. Sa portée philosophique était autrement grande que celle des dogmes pour lesquels on se querellait ; car, non-seulement elle confirmait la théorie héliocentrique et les lois de Kepler, mais elle prouvait que, quoi qu'en pût dire l'Église, le soleil non-seulement est , mais doit être le centre de notre système ; que les lois de Kepler ne sont pas seulement un fait, mais le produit de la nécessité mathématique, et qu'il est impossible qu'elles soient autres qu'elles ne sont.

Car, quel est le sens de tout ceci ? C'est que le jeu du système solaire n'est pas interrompu par l'intervention de la Providence, mais qu'il est gouverné par une invariable loi, qui n'est elle-^ même qu'une nécessité mathématique.

Les observations télesoopiquesd'Herschel I lui ont montré qu'il existe beaucoup d'étoiles doubles, ainsi appelées, non-seulement parce qu'elles se trouvent accidentellement sur une même ligne

par rapport à nous, mais parce qu'elles sont physiquement liées et tournent Tune autour de l'autre. Ces observations furent :;ontinuées et beaucoup étendues par Herschel IL Les éléments de Porbite elliptique de la double étoile î de la Grande Ourse fu« rent déterminés par Savary, sa période étant de cinquante-huit ans et un quart; ceux d'une autre, <r de la Couronne, furent déterminés par Hind, sa période étant de plus de sept cent trentesix ans. Le mouvement de ces deux soleils dans une orbite elliptique, nous force à reconnaître que la loi de la gravitation règne bien au delà de notre système solaire ; aussi loin que le télescope peut atteindre nous retrouvons la loi. Aussi, d'Alembert a-t-il pu dire dans son Introduction à l'Encyclopédie : t TU» nivers n'est qu'un fait unique ; une seule et même grande vérité. »

Devons-nous donc conclure que le système solaire et le monde étoile ont été appelés par Dieu à la vie et que c'est sa volonté arbitraire qui leur a imposé les lois par lesquelles il lui a -plu que leurs mouvements fussent réglés ?

Ou bien croirons-nous que tous ces systèmes se sont formés, non pas en vertu du fiât divin , mais par l'opération de la loi ?

Voici quelques particularités du système solaire remarquées par Laplace : Toutes les planètes et leurs satellites tournent dans des ellipses d'une si faible excentricité que ce sont presque des cercles. Toutes les planètes se meuvent dans la même direction et presque sur le même plan. Les Satellites suivent dans leurs mouvements la même direction que les planètes. Les mouvements rotatoires du soleil, des planètes et des satellites ont lieu dans la même direction que leurs mouvements orbitaux et sur des plans peu différents.

Il est impossible que tant de coïncidences soient le fruit du hasard ! n'est-il pas évident qu'il doit y avoir eu un lien commun entre tous ces corps et qu'ils doivent être les parties de ce •qui a été une masse unique ?

Mais , si nous admettons que la substance , dont est composé le système solaire , a existé jadis à l'état de nébuleuse et était en rotation , tous les faits sur lesquels insiste Laplace , s'enchaînent comme des effets mécaniques et nécessaires. Bien plus, nous avons l'explication de la formation des planètes, des satellites et des astéroïdes. Nous voyons pourquoi les planètes éloignées et leurs satellites sont plus grandes que les rapprochées , pourquoi les grandes planètes tournent plus vite que les petites ,

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pourquoi les premières ont plus de satellites que les secondes ; nous avons des données sur la durée de la révolution des planètes dans leurs orbites et des satellites dans les leurs ; nous entrevoyons le mode de formation de Tanneau de Saturne ; nous rencontrons une explication des conditions physiques du soleil et des transitions climatériques par lesquelles la géologie nous indique que la terre et la lune ont passé.

Mais il existe deux exceptions aux particularités du système solaire énumérées par Laplace ; ce sont Uranus et Neptime.

L'existence de la masse nébuleuse une fois admise, tout le reste suit comme un enchaînement nécessaire. N'y a-t-il pas, cependant, une objection sérieuse à faire ? Est-ce que cela ne tend pas à exclure le Tout-Puissant de son ouvrage ?

D'abord, nous devons examiner s'il y a des preuves de l'existence d'une masse nébuleuse de ce genre.

L'hypothèse de la nébuleuse repose d^abord sur la découverte télescopique faite par Herschel I qu'il y a, répandues çà et là dans le firmament, de pâles tâches lumineuses dont un petit nombre seulement sont visibles à l'œil nu. Beaucoup de ces taches se résolvent, à l'aide d'un fort télescope, en des groupes d'étoiles; mais quelques-unes, comme la grande nébuleuse qui se trouve dans Orion, ont défié jusqu'ici, les meilleurs instruments.

Ceux qui n'étaient pas disposés à admettre l'hypothèse des nébuleuses ont répondu que cela provenait de l'imperfection de nos télescopes. Ces instruments ont deux fonctions : leur puissance, comme collecteurs de la lumière, dépend du diamètre de leur lentille; leur puissance pour la délinéation des objets, du poli parfait et de l'exquise régularité de leurs surfaces optiques.

Les grands instruments peuvent posséder le premier avantage ; mais il est difficile qu'ils possèdent le second, tant à cause des défauts de fabrication qu'à cause de la flexion que leur imprime leur propre poids. Or, tant qu'on n'aura pas un instrument parfait à tous égards, le télescope sera peut-être impuissant à décomposer une nébuleuse, en points distincts.

Heureusement, on peut employer d'autres moyens pour arriver à résoudre la question. En 1846, l'auteur de ce livre découvrit que le spectre d'un corps solide igné est continu et qu'il n'a point de lignes lumineuses et de lignes obscures. Fraunhofer avait, précédemment, montré que le spectre d'un gaz en ignition est discontinu, Ceci est un moyen de déterminer si la lumière

émise d'une nébuleuse provient d'un gaz incandescent ou d'une réunion de corps solides ignés, étoiles ou soleils. Si le spectre n'est pas continu, c'est une véritable nébuleuse une masse gazeuse ; s'il est continu, c'est une collection d'étoiles.

En 1864, M. Huggins appliqua l'expérience à une nébuleuse de la constellation du Dragon. Il fut prouvé qu'elle était une masse gazeiforme.

• D'autres observations, venues ensuite, ont montré que sur soixante nébuleuses examinées, dix-neuf donnaient un spectre discontinu ou gazeux, le reste, un spectre continu.

On peut donc admettre, comme étant prouvé par des expériences physiques, qu'il existe dans l'univers de vastes masses de matière à l'état gazeux et incandescent. L'hypothèse de Laplace repose donc sur une base solide. Le rayonnement de ces masses rend leur refroidissement inévitable, ainsi que la condensation et la rotation. Il doit y avoir formation d'anneaux sur le même plan, génération de planètes et de satellites, tournant tous dans le même sens, avec un soleil au centre et des globes à l'entour. D'une masse chaotique, un système organisé a dû sortir par Faction des lois naturelles. Le refroidissement de la matière a fait naître des mondes.

Si telle est la cosmogonie du système solaire, si telle est la genèse des mondes planétaires, il faut agrandir dans notre esprit l'idée de loi et reconnaître qu'elle est l'agent de la création, aussi bien que de la conservation, des systèmes innombrables qui se pressent dans l'univers.

Mais on demande encore ; t N'y a-t-il pas là quelque chose de profondément impie ? N*excluons-nous pas Dieu du monde qu'il a fait ? »

Nous avons souvent vu se former un nuage sur un ciel serein. Un petit point brumeux à peine perceptible, une petite guirlande de vapeur, augmente de volume et devient de plus en plus dense jusqu'à ce qu'elle obscurcisse une grande partie des cieux ; elle prend des formes fantastiques; elle emprunte la lumière du soleil, puis, elle est emportée par les vents et disparaît graduellement, comme elle a paru, sans rien laisser de son passage dans l'air transparent.

Or, nous savons que les vésicules dont ce nuage était composé, s'étaient formées de la vapeur d'eau, existante dans Tatmosphère, et condensée par l'abaissement de la température. Nous donnons des raisons tirées de l'optique pour expliquer que

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le nuage ait paru tour à tour obscur et brillant. Nous expliquons, par les principes de la mécanique, qu'il ait été chassé par le vent, et, par ceux de la chimie, qu'il ait disparu. Nous n'avons jamais pensé à faire intervenir le Tout-Puissant dans toutes ces opérations. Nous nous bornons à les attribuer aux lois naturelles et nous hésiterions à voir là le doigt de Dieu.

Or, l'univers n'est pas autre chose qu'un nuage, un nuago de soleils et de mondes. Si grand qu'il nous paraisse, il n'est pour l'intelligence éternelle et infinie qu'un brouillard flottant. S'il existe ime multitude de mondes dans l'espace , il existe aussi une multitude de mondes dans le temps. Comme le nuage succède au nuage , le système stellaire — l'univers à nos yeux — succède à un nombre infini d'autres systèmes qui l'ont précédé, et sera suivi d'une autre succession de systèmes, également infinie. Les métamorphoses de la matière, lenchaînement des effets et des causes, n'ont ni commencement ni fin.

Si les lois physiques doivent seules être invoquées quand il s'agit d'expliquer des phénomènes météorologiques peu importants, comme le sont la formation des brouillards et des nuages, n'est-il pas permis d'en appeler aux -mêmes lois quand il est question de l'origine des mondes qui ne sont qud des nuages sur une échelle d'espace un peu plus large, des brouillards, sur une échelle de temps un peu moins courte ? Nous appartient- il de tracer une ligne de démarcation entre les choses physiques et les choses surnaturelles ? Le grand et le petit, le transitoire et le durable, existent-ils autrement qu'à nos yeux et par rapport à ûous? Si nous étions au milieu de la grande nébuleuse d'Orion, quel magnifique spectacle se déploierait à nos regards! Les puissantes transformations du brouillard enflammé qui se condense en mondes, nous sembleraient dignes de la présence et de l'action de Dieu. D'ici, d'une distance où des millions de lieues sont inappréciables à l'œil et où les soleils paraissent des étincelles en suspension dans l'air, cette nébuleuse est plus insignifiante que le léger nuage. Galilée^ quand il décrivit la constellation d'Orion, ne la jugea pas même digne d'être mentionnée. Les théologiens les plus rigoureux de son temps ne l'auraient pas blâmé d'en expliquer la formation par des causes secondes et n'auraient rien trouvé d'irréligieux à n'y pas faire intervenir directement le créateur. Si telle est la conclusion à laquelle nous arrivons, en ce qui la concerne, quelle serait la conclusion à laquelle arriverait une intelligence qui habiterait la nébuleuse,

en ce qui nous concerne, nous ? Elle occupe dans l'espace un million de fois plus de place que notre système solaire. De la distance où nous sommes d'elle, on ne peut nous apercevoir. Nous sommes donc un point perdu et insignifiant. Pense-t-on que cette intelligence aurait recours, pour expliquer notre origine et notre conservation, à l'intervention directe de Dieu?

Du système solaire, descendons à quelque chose de plus petit encore, à ce qui n'en est qu'une portion, à notre terre. Dans le laps du temps, elle a subi de grands changements. Faut-il l'attribuer à l'incessante intervention divine ou à l'opération continue d'une invariable loi ? L'aspect de la nature varié continuellement sous nos yeux. Il a varié bien plus encore aux époques géologiques. Mais les lois qui président à ces changements n'ont-elles jamais éprouvé la plus légère variation ? Au milieu de perturbations immenses, elles restent immuables. L'état de choses actuel n'est qu'un anneau d'une chaîne, qui se prolonge à l'infini dans le passé et dans l'avenir.

Il existe des preuves géologiques et astronomiques que la température de la terre et de son satellite était, dans un passé lointain, beaucoup plus élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Un abaissement, assez lent pour échapper à l'appréciation dans des intervalles courts, mais manifeste, dans la suite des siècles, a eu lieu. La chaleur de la terre s'est dissipée dans l'espace par le rayonnement.

Le refroidissement d'une masse quelconque, grande ou petite, est toujours continu. Il ne se produit point par secousses et décharges, mais par l'opération d'une loi mathématique, quoique, à des changements comme ceux qui se sont accomplis sur la terre, les formules de Newton, de Dulonget de Petit ne soient pas applicables. Il n'importe pas que des périodes d'abaissement partiel, des périodes glaciales, des périodes d'élévation temporaire se trouvent intercalées dans l'opération générale. Il n'importe pas que ces variations aient eu lieu par des changements dans le niveau topographique ou par les périodicités de la radiation solaire. Un soleil périodique ne ferait qu'introduire une perturbation accidentelle dans le phénomène continu de l'abaissement de la température. Les perturbations des mouvements planétaires confirment et n'infirment pas le phénomène généra de l'attraction.

Or, un abaissement continu de la température du globe doit avoir été suivi de modifications innombrables dans son caractère

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physique. Les dimensions de la terre doivent avoir diminué par la contraction, les jours s'être raccourcis, la surface s'être durcie et fracturée aux endroits les moins résistants ; la densité lie la mer doit s'être accrue ; son volume être devenu moindre ; la constitution de Tatmosphère doit avoir changé surtout en ce qui touche la quantité de vapeur d'eau et d'acide carbonique qu'elle contenait ; la pression barométrique doit avoir diminué.

Ces changements et beaucoup d'autres qu'on pourrait indiquer, doivent s'être effectués non pas brusquement et sans suite, mais d'une façon progressive et réglée puisque le fait principal qui les produisait, l'abaissement de la température, était luimême réglé par une loi mathématique.

Mais non-seulement la nature inanimée était soumise à ces changements inévitables ; la nature animée les subissait aussi d'une façon simultanée.

Une forme organique végétale ou animale ne persiste qu'en tant que son milieu n'est pas changé. Qu'un changement survienne dans ce milieu, l'organisme est ou détruit ou modifié,

La destruction aura probablement lieu si le changement est subit ; la modification ou la transformation est possible s'il est graduel.

Puisqu'il est certain et démontré que la nature inanimée a, dans la suite des siècles, subi des modifications importantes ; puisque la croûte de la terre, la mer, l'atmosphère ne sont plus ce qu'elles étaient; puisque la configuration des continents et des océans a varié ; puisqu'il y a eu de si grands changements dans le milieu où se trouvent placés les êtres vivants à la surface de notre planète, il s'ensuit nécessairement que la nature organique doit avoir passé par toutes les destructions et toutes les transformations qui en découlent.

Et quelles abondantes et frappantes preuves n'en a-t-on pas ! Remarquons encore que puisque l'agent perturbateur était soumis à une loi mathématique, ses effets devaient suivre une loi mathématique aussi.

Ces considérations nous obligent à admettre que la progression organique du monde, a suivi une invariable loi et n'a point été l'œuvre d'une opération divine arbitraire, sans suite et sans continuité. Elles nous disposent à croire que ces formes se sont métamorphosées les unes dans les autres, et n'ont point été le produit d'une création instantanée.

naAPËB* jo

Le mot de création implique Fidée.d'une apparition soudaine^ le mot de transformation, celle d'une apparition graduelle et préparée.

C'est ainsi que se présente à notre esprit la grande théorie de révolution. Tout être organisé a sa place marquée dans la chaîne des événements. Ce n'est point un fait isolé, capricieux, c'est un inévitable phénomène. Il a son rang dans cet ensemble vaste et réglé de choses qui sont nées successivement dans le passé, composent le présent et préparent l'avenir. Sur tous les points de cette progression immense il y a eu développement continu, graduel, défini, ordre irrésistible et fatal d'évolution. Mais, au milieu de ces vastes transformations, les lois qui les dominent et en vertu desquelles elles s'opèrent sont restées immuables.

Si nous examinons un type quelconque de la série animale, nous le trouvons conforme dans son organisation à la loi de^ transformation et non à l'idée de création. Il commence dans un état imparfait, au milieu d'autres types dont le temps est à peu près achevé et qui tendent à s'éteindre. Par degrés les espèces se forment, se perfectionnent, atteignent leur point culminant ; puis, après un grand nombre de siècles, dégénèrent et se perdent.

Ainsi, bien que le type mammifère soit caractéristique des époques tertiaire et post-tertiaires, il n'apparaît pas pendant ces périodes d'une manière subite et imprévue. Nous le trouvons bien loin dans l'époque secondaire, sous des formes imparfaites, et luttant, pour ainsi dire, pour conquérir sa place sur la terre; à la fin il y parvient, en revêtant des formes plus élevées, plus harmonieuses.

Il en est de même des reptiles, qui caractérisent la nature animale de l'époque secondaire. Comme nous voyons quand nous sommes en marche s'évanouir les contours d'un paysage et un autre tableau apparaître, grandir, puis s'évanouir encore et faire place à un troisième, ainsi les lignes incertaines du type reptile, se montrent faiblement, s'accentuent davantage, se modifient, puis, s'évanouissent. Dans tout cela rien n'est subit, rien n'est heurté ; ce sont des ombres qui se fondent Tune dans l'autre par une dégradation insensible.

Comment eût-il pu en être autrement? Les animaux à sang chaud ne pouvaient exister dans une atmosphère aussi chargée d'acide carbonique que l'était celle des premiers temps. Mais, plus tard, l'absorption de cette substance nuisible par les feuillea

CONTROVERSE SUR LE GOUVERNEMENT DE L'uNIVERS 179

des arbres sous raction du soleil, renîouissement du carbone dans la terre sous forme de charbon, le dégagement de l'oxygène, leur rendit possible l'existence. Pendant que l'atmosphère était ainsi modifiée, la mer subissait des changements analogues. Elle se débarrassait d'une grande partie de son acide carbonique, et la substance calcaire, tenue en suspension dans ses eaux, était déposée sous forme de corps solide. Pour chaque partie de carbone enfouie dans la terre une quantité équivalente de carbonate de chaux abandonnait la mer, non pas toujours à l'état amorphe, mais souvent sous une forme organique. Les rayons du soleil firent leur œuvre jour par jour, mais il fallut des myriades de siècles pour l'accomplir. Ce fut une lente épuration de l'atmosphère, un lent passage de la vie organique des types à sang froid aux types à saag chaud. Mais, tous ces changements physiques s'accomplirent sous l'empire de la loi, et les transformations organiques ne furent pas des actes instantanés et capricieux de la Providence. Elles furent les conséquences immédiates, inévitables, des changements survenus dans le milieu, et, comme ces changements eux-mêmes, l'effet nécessaire de la loi f.

Le monde est-il donc gouverné par la loi, ou bien par dea interventions divines qui viennent suspendre brusquement le cours naturel des choses?

Pour compléter notre aperçu du sujet, tournons nos regards vers le cas, en un sens le plus insignifiant, mais en un autre sens, le plus important qu'on puisse envisager. La société humaine, dans sa carrière historique, montre-t-elle les signes d'un progrès fatal dans un sens déterminé ? Y a-t-il quelque preuve que la vie des nations est sous le contrôle d'une invariable loi ?

Devons -nous conclure que, dans la société comme dans l'homme, rien ne sort de rien, mais que tout évolue et procède des existences antérieures ?

Si quelqu'un est tenté de sourire de la doctrine de l'évolution ou développement successif des formes animales, laquelle constitue une chaîne organique ininterrompue depuis l'apparition de la vie sur la terre jusqu'à nos jours, qu'il réfléchisse que luimême a passé par des modifications qui sont la contre-partie de celles qu'il refuse d'admettre. Pendant les neuf mois de la gesta-

1. Je renverrai le lecteur, pour de plus amples développements, aux chapitres 1, II et VII du second livre de mon Traité de la Physiologie humaine, publié eu 1836.

tion, son type de vie a été le type aquatique, et, pendant cette période, il a pris successivement plusieurs formes distinctes quoique corrélatives. Au moment de sa naissance, son type de vie est devenu aérien; il a commencé à respirer Tair atmosphé* rique, à ingérer de nouveaux aliments ; pourtant, il ne pouvait encore ni voir, ni entendre, ni connaître. Par degrés, il a acquis la conscience de la vie ; il s'est aperçu du monde extérieur. Avec le temps, des organes adaptés à un changement de nourriture, les dents, ont paru, et son alimentation a été modifiée. Dans cet état , il a traversé Tenfance et la jeunesse , ses formes s'accentuant tous les jours davantage, et, avec elles, ses facultés intellectuelles. A l'âge de quinze ans, en raison de changements graduellement survenus dans une partie spéciale de son système, son caractère moral a changé; de nouvelles idées, de nouvelles passions se sont emparées de lui; que telle soit la cause qui les fait naître, voilà ce qui est suffisamment démontré quand, par Fhabileté du chirurgien, cette cause a été écartée. Le développement, la métamorphose ne finit pas là. Le point culminant de la vie et de la perfection organique est atteint; puis, il y a déclin. Il est inutile de dépeindre cette triste période: l'affaiblissement du corps et de l'esprit. Il n'est pas exagéré de dire que dans l'espace d'un siècle, tous les êtres humains /jui peuplent la terre, s'ils n'ont pas été violemment emportés, ont passé par tous ces changements.

Y a-t-il donc,, pour chacun de nous, intervention de la Providence à chaque passage d'un état à un autre? ou bien les myriades innombrables d'êtres humains qui ont couvert la terre, ont-elles été sous l'empire d'une immuable loi ?

Mais les individus sont les parties constituantes des sociétés, des nations. Il y a donc, entre eux et elles, les mêmes rapports qu'entre les parties intégrantes du corps et le corps lui-même. Ces parties y accomplissent leurs, fonctions; elles meurent et sont éliminées.

De même que l'individu, une nation naît sans le savoir, meurt sans le vouloir, et souvent en luttant contre la mort. La vie nationale ne diffère en rien de la vie individuelle, excepté en ceci, qu'elle dure plus longtemps ; mais elle ne saurait, non plus, se soustraire à sa fin inévitable. Chaque nation, si on la considère sous le rapport historique, a son enfance, sa jeunesse, s? maturité, sa vieillesse, si, toutefois, rien ne vient interrompre le cours naturel de sa vie.

Dans les phases de la vie de tous, en tant que ces phases sont complètes, il y a des caractères communs ; et comme l'uniformité des phénomènes indique que les individus sont soumis à une même loi, nous pouvons inférer de là que la vie des nations, et même la vie de Thumanité tout entière, n^est pas le produit du hasard ou du caprice, non plus que celui d'une intervention surnaturelle, mais un enchaînement dans lequel chaque événement a sa certitude écrite d'avance dans l'événement qui l'a précédé, et garantit, à son tour, la certitude de l'événement à venir.

Mais cette conclusion était le principe fondamental du stoïcisme, ce système philosophique grec, qui, ainsi que nous l'avons dit, fut si souvent, aux heures d'épreuves, le soutien et le guide fidèle non-seulement de tant dp Grecs illustres, mais do plusieurs des plus grands philosophes, hommes d'état, généraux et empereurs romains ; système qui ne reconnaît point le hasard dans la direction des événements, mais les croit conduits par la nécessité vers l'achèvement de tout bien; système qui porte l'homme à la gravité, à la fermeté, à l'austérité, à la vertu, et qui contient une protestation en faveur du sens commun de l'humanité. Peut-être nous rangerons-nous à l'avis de Montesquieu quand il dit que la destruction du stoïcisme a été une calamité pour le monde; car lui seul avait fait de grands citoyens et de grands hommes.

Le christianisme latin, sous sa forme papale, est en contradiction absolue avec le principe du gouvernement du monde par la loi. L'histoire de cette branche de l'Eglise chrétienne est une chronique de miracles et d'interventions surnaturelles. Là, on voit la prière des saints arrêter le cours des astres et suspendre la marche de la nature, si tant est qu'elle admette que cette marche soit réglée ; les nuages et les peintures opérer des miracles, ainsi que les os, les cheveux, les reliques de toutes sortes. Le critérium de l'authenticité pour ces objets sacrés, ce n'est pas la preuve irréfragable de leur origine et de leur histoire, î'est l'exhibition de leur vertu miraculeuse. *

N'est-ce pas une étrange logique que celle qui va chercher la preuve d'un fait incertain, dans une démonstration inexplicable de quelque autre fait ?

Même dans les siècles de la plus profonde ignorance, les chrétiens intelligents doivent avoir eu peu de confiance dans ces prétendues interventions miraculeuses ou providentielles. Il y a dans le cours régulier de la nature une grandeur solennelle qui

nous impressionne profondement, et telle est la continuité des événements dans notre vie individuelle que nous doutons, instinctivement, que cette continuité soit interrompue chez notre voisin par un incident surnaturel. L'homme intelligent sait bien que la marche des choses n'a jamais été changée en lui et pour lui ; qu'il n'a été le sujet ni l'objet d'aucun miracle ; il attribue, avec raison, chaque événement de sa vie à l'événement qui l'a précédé; il regarde l'un comme la cause, l'autre comme l'effet; et quand on vient lui dire que Dieu est intervenu directement en faveur de son voisin, il ne peut pas s'empêcher de croire, ou que son voisin se trompe, ou qu'il veut le tromper.

Comme on pouvait le prévoir, la doctrine catholique des interventions miraculeuses, reçut un rude choc au temps de la Réforme, quand la doctrine de la prédestination et de la grâce fut jsoutenue par quelques-uns des plus grands théologiens protestants et adoptée par plusieurs des plus importantes églises réformées. Calvin déclare avec une austérité stoîque « que nous a,vons été élus de toute éternité et avant que Dieu n'ait posé les fondements de la terre, non pas à cause de nos mérites, mais parce que cela entrait dans les desseins de la volonté divine. » En parlant ainsi, Calvin s'appuyait sur cette idée que Dieu a, de toute éternité, réglé le cours des choses. C'est ainsi, qu'après des siècles, reparaissaient les idées des Basilidiens et des Valeniiniens, sectes du second siècle du christianisme, dont les opinions empruntées aux Gnostiques, conduisirent à greffer sur le christianisme le dogme de la Trinité. Ils soutenaient que toutes les actions des hommes sont le produit de la nécessité ; que la foi elle-même est un don naturel, et que tous, par conséquent, doivent être sauvés, quelles que soient leurs œuvres. C'est ainsi que reparaissaient également les opinions développées par saint Augustin dans son ouvrage : De dono perseverantiœ, lesquelles étaient que Dieu, par sa volonté arbitraire, avait choisi certains hommes pour être les dépositaires prédestinés de la foi, les auteurs des bonnes œuvres et pour arriver, par là, au bonheur éternel, tandis que d'autres avaient été, d'avance, voués à la réprobation. Les Sublapsariens étaient d'avis que t Dieu avait permis la chute d'Adam ; i les supralapsariens qu'il l'avait voulue de toute éter< nité et que nos premiers parents n'avaient jamais été libres. En cela, il semble que ces sectaires oubliaient la remarque de saint Augustin : Nefas est dicere Deum aliquid nisi bonum prœ^ desiinareé

Est-il donc vrai que t Dieu nous ait, de toute éternité, destinés au bonheur, et qu'avant qu'il n'eût posé les fondements ôo la terre, il ait décrété dans ses secrets conseils, qu'il délivrerait du poids de la malédiction ceux qu'il aurait choisis? i Est-il vrai qu'il y ait des hommes qui, sans avoir commis eux-mêmes aucune faute, soient prédestinés à une éternité de tortures et de misères?

En 1595, les articles de Lambeth portaient que « Dieu a de toute éternité prédestiné les uns à la vie, les autres à la mort. » En 1618, le Synode de Dort confirma cette déclaration. Il condamna les opposants et les traita avec tant de rigueur que plusieurs d^entre eux furent forcés de chercher un refuge en pays étrangers. On voit par le dix-septième article de foi de l'Eglise d'Angleterre que ces doctrines avaient également trouvé faveur auprès d'elle.

Il n'y a jamais eu point de controverse qui ait attiré sur les protestants la censure et les reproches des catholiques, plus que •cette acceptation partielle du principe que le monde est gouverné par la loi. Dans toute l'Europe réformée, on vit cesser les miracles; mais, avec les guérisons miraculeuses disparut aussi une grande source de profits. On sait que ce fut la vente des Indulgences qui fit éclater le protestantisme ; or, les indulgence-? étaient, dans le fond, la permission de pécher, donnée au nom de Dieu, moyennant une somme d'argent payée au prêtre.

Au point de vue philosophique, la Réforme a été une protestation contre la doctrine catholique de l'intervention incessante de Dieu dans les affaires humaines, à l'appel du prêtre; mais cette protestation a été loin d'être complète dans toutes les églises réformées. La preuve donnée par la science dans les temps modernes du gouvernement du monde par la loi, est reçue par , plusieurs d'entre elles avec défiance, peut-être même avec colère; ces sentiments devront s'effacer peu à peu, à mesure que le temps rendra le témoignage des faits plus accablant.

Ne conclurons-nous pas avec Cicéron, cité par Lactance, lorsqu'il dit : c Une loi éternelle et immuable embrasse les choses «t les temps 1 ji

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