CHAPITRE DIXIÈME
LE CHRISTIANISME LATIN OU CATHOLICISME DANS SES RAPPORT» AVEC LA CIVILISATION MODERNE.
Pendant plas de mille ans le christianisme latin a dirigé Tesprit des hommes enEupope, et il est responsable des résultats. — Ce résultat se manifeste dans l'état de la ville de Rome au moment de la Réforme, et dans celui du continent européen en matière de vie domestique et sociale. — Les nations de l'Europe gémissent sous le poids d'un douhle gouvernement, le spirituel et le temporel. — Elles sont plongées dans l'ignorance, dans la superstition, dans la misère. — Explication de l'impuissance du catboUcisme. — Histoire politique de la papauté : de confédération spiriiuelle, elle était devenue monarchie absolue. — Action exercée par le collège des cardinaux et la curie romaine. — Démoralisation produite par la nécessité de lever des revenus considérables. — Les progrès faits par l'Europe sous la domination du catholicisme ne provenaient pas d'un dessein préconçu, mais 4'accidents fortuits. — Le résultat général de l'influeuce politique du catholieiame a été préjudiciable à la civiiibation moderne.
Le Christianisme latin ou catholicisme est responsable de la marche des choses en Europe, depuis le quatrième jusqu'au seizième siècle. Nous avons à examiner, maintenant, comment il a accompli sa mission.
Il convient de nous borner à l'Europe, bien que les prétentions de la papauté à une origine divine et à la domination uni- Terselle, nous donnent le droit de lui demander compte de la condition du monde entier. Son impuissance contre les grandes et antiques religions de l'Asie, nous fournirait, d'ailleurs, un intéressant sujet d'étude et nous amènerait à cette conclusion politique, rejetée par lui avec dédain, que le Christianisme n'a pu s'établir que là où la Rome impériale lui avait préparé les voies.
Quand survint la Réforme, il y avait, sans nul doute, bien des gens qui comparaient l'état de la société à ce qu'il avait été autrefois. Les principes moraux n'avaient pas changé ; l'esprit n'avait point marché ; la société n'avait point progressé. Les splendeurs de la ville éternelle avaient disparu. Les rues de marbre, dont se vantait Auguste, n'existaient plus. Les temples abattus, les colonnes brisées, les longues arcatures des aqueducs gigantesques qui traversaient la campagne romaine désolée, offraient un spectacle de deuil. Le Capitole ne s'appelait plus que la colline aux chèvres et le Forum d'où Ton dictait des lois au monde, portait maintenant le nom de champ des vaches. Le palais deg Césars était enfoui sous des monceaux de terre qui nourrissaient des buissons en fleur. Les bains de Caracalla, avec leurs portiques, leurs jardins, leurs réservoirs, étaient mis hors d'usage par la destruction des aqueducs. Sur les ruines de ce vaste édifice, aux arcades, aux colonnes, pendaient en guirlandes les plantes grimpantes et parasites qui avaient pris possession de ce domaine. Du Colisée, la plus colossale des ruines romaines, un tiers seulement subsistait encore. Assez grand autrefois pour contenir quatre-vingt-dix mille spectateurs, il avait été successivement converti en forteresse du moyen-âge et en carrière de pierre, pour la construction des palais des princes romains dégénérés. Les papes y avaient établi, qui une filature de laine, qui des manufactures de salpêtre. Ils avaient même songé à faire de ses magnifiques arcades des boutiques pour les marchands. Les ferrures qui servaient à lier les pierres avaient été volées et les murailles sillonnées de fissures croulaient tous les jours. Aujourd'hui encore, on a pu composer des livres entiers de botanique sur les plantes qui ont fait leur demeure de ce noble séjour. La Flore du Colisée renferme quatre cent vingt espèces. Au milieu des débris des monuments classiques, des fûts de colonnes, des fresques effacées par l'humidité des murailles, les cyprès s'élevaient en foule. Le monde végétal lui-même subissait une transformation mélancolique. Le myrte avait disparu de FAventin. et le laurier qui avait fourni des couronnes aux empereurs romains avait fait place au lierre, le compagnon do la mort.
On objectera peut-être que les papes n'étaient point respon* sables des événements. On rappellera qu'en moins de coût quarante ans Rome avait été successivement prise par Alaric, Genseric, Ricimer, Vitigès, Totila; que plusieurs de ses grau^îi
édifices avaient été convertis en ouvrages de défense ; que ses ^ueduos avaient été détruits par Vitigès, le ravageur de la campagne romaine ; que le palais des Césare avait été saccagé par Totila. Puis, qu'étaient venus les sièges par les Lombards; puis, que Robert Guiscard et ses Normands avaient brûlé la ville, de la porte Flaminienne à la colonne Antonine, et du Latran au Oapitole; que plus tard, elle avait été encore saccagée et mutilée par le connétable de Bourbon ; que cent fois elle a été couverte par les inonda^ tiens du Tibre et secouée par les tremblements de terre : sans doute I mais souvenons-nous aussi de ce que dit Machiavel dans son Histoire de Florence : C'est que presque toutes les invasions des barbares ont été dues aux pontifes romains, lesquels ont, tantôt pour une raison et tantôt pour ime autre, appelé ces hordes à leur secours. Ce n'est ni le Goth, ni le Vandale, ni le Normand, ni le Sarrasin qui ont dilapidé Rome , ce sont les papes et leurs neveux. Ce sont eux qui ont alimenté des fours à chaux avec les ruines des monuments classiques ; eux qui ont converti ces monuments en carrières pour se bâtir des palais ; eux qui ont dépouillé les temples anciens pour orner les églises.
Les églises ornées avec les dépouilles des temples i Voilà ce dont on doit surtout rendre les papes responsables. On a sculpté des images de saints dans les superbes colonnes corinthiennes. On a déshonoré par des inscriptions modernes les magnifiques obélisques égyptiens. On a démoli le septizonium de Sévère pour bâtir Saint-Pierre; le bronze de la voûte du Panthéon a Bervi à faire des colonnes pour le tombeau des apôtres.
La grande cloche de Viterbe avait annoncé du haut du Oapitole la mort de bien des papes, que la destruction des monuments et la démoralisation du peuple continuaient toujours. La Rome papale n^avait aucun respect pour la Rome antique et ne lui portait que de la haine. Les pontifes avaient été tantôt les vassaux des empereurs de Byzance , tantôt les lieutenants des rois francs, tantôt les arbitres du monde. Leur situation et leur gouvernement avaient autant changé que le gouvernement et la situation des nations de TEurope. Leurs maximes politiques, leurs vues, leurs prétentions s'étaient métamorphosées ; mais il y avait un point sur lequel ils ne changeaient pas : c'était Tintolérance. Le gouvernement romain, se donnant pour le centre de la vie religieuse en Europe, avait toujours invariablement refusé de reconnaître qu'il pouvait exister une religion hors de son contrôle, et cependant il était, politiquement et théologiquement.
gangrené jusqu'à la moelle. Erasme et Luther avaient entendu avec étonnement et vu avec un frisson d'horreur les blasphèmes €t l'athéisme de la société romaine.
L'historien Ranke, à qui j'emprunte une partie de ces faits, a dépeint d'une façon saisissante la démoralisation de la grande métropole. Les papes étaient presque toujours au moment de leur élection des hommes avancés en âge. Le pouvoir passait donc continuellement de main en main. Toute élection était une dévolution prévue dont on escomptait les avantages. Dans une république où tout le monde pouvait arriver au faîte des grandeurs, la compétition était sans cesse à l'ordre du jour. Quoique Ja population fût descendue, au commencement de la réforme, au chiffre de quatre-vingt mille âmes, il y avait une multitude de gens revêtus d'honneurs et de fonctions publiques et unq foule plus grande encore de candidats. L'heureux occupant du trône pontifical avait des milliers d'emplois à donner, emplois qu'on ôtait sans remords à qui en était en possession. Il j en avait un grand nombre qui n'avaient été créés que pour pou- ' voir être vendus. L'intégrité et la capacité d'un aspirant n'entraient pas en ligne de compta; on ne demandait qu'une chose : quels services a-t-il rendus ou peut-il rendre au parti? Combien peut-il payer la préférence? Tout lecteur américain comprendra parfaitement cet état de choses. A chaque élection présidentielle, il peut être témoin de fait^ semblables. L'élection d'un pape par le conclave, ressemble assez à l'élection d'un président des Etats- Unis par une convention. Dans l'un et l'autre cas, il y a curée d'emplois.
William de Malmesbury dit que, de son temps, les Romains faisaient trafic de toutes choses saintes et sacrées. Après lui, rien n'avait changé. L'Église était devenue une fabrique d'argent. Des sommes considérables étaient levées en Italie; d'autres étaient extorquées, sous différents prétextes, des divers pays de l'Europe. Le plus funeste des moyens employés fut la vente des indulgences, c'est-à-dire du droit de pécher^ La religion telle qu'on l'entendait en Italie, était devenue l'art de piller les peuples.
Depuis plus de mille ans, les souverains pontifes avaient été rois dans Rome. La ville avait, il est vrai, subi plusieurs dévastations dont ils n'étaient pas responsables ; mais ils étaient responsables en ceci qu'ils n'avaient fait aucun effort vigoureux et persistant pour améliorer sa condition matérielle et morale. Au Heu d'être ce qu'elle eût dû être, le modèle du monde, elle en
était devenue la honte. Les choses avaient été en empirant jusqu'à répoque de la Réforme, où aucun étranger pieux ne pouvait plus visiter Rome sans être profondément choqué.
La papauté, qui avait répudié la science, comme étant incompatible avec ses prétentions, s'était, vers les derniers temps, occupée d'encourager les arts. Mais la musique et la peinture sont les ornements de la vie d'un peuple, elles n'en sont pas la force et ne dissipent point sa faiblesse ; elles n'assurent ni le développement matériel ni le bien-être de la communauté. Pour qui était capable de réfléchir, Rome, au temps de la Réforme, avait perdu toute énergie vitale. Elle n'était plus l'arbitre du monde et la promotrice de son progrès. Aux maximes de vie de l'ancienne Rome, elle avait substitué les maximes de mort de la papauté. Elle n'avait rien que le sceptre des arts et l'apparence de la religion. Elle ressemblait à ces cadavres embaumés de capucins que nous voyons encore dans leurs caveaux, debout dans leur niche, enveloppés dans un capuchon avec un bréviaire à jamais fermé et des fleurs fanées dans les mains.
De Rome, tournons nos yeux vers le continent européen. Voyons ce qu'avait produit pour lui le système auquel il était soumis. Nous connaîtrons l'arbre à ses fruits.
La situation des nations, quant au bien-être matériel, est Indiquée par les variations dans le chiffre de la population. La forme du gouvernement a peu d'influence sur la population des états; mais la civilisation en a une considérable.
Il a été établi d'une manière satisfaisante par les auteurs qui se sont occupés de la matière, que les variations dans le chiffre de la population dépendent de la balance entre les forces génératrices de la société et les résistances de la vie.
Par forces génératrices de la société, on entend cet instinct qui pousse à la multiplication de l'espèce. Jusqu'à un certain point elles dépendent du climat. Mais, puisque le climat de l'Europe n'a pas sensiblement varié du quatrième au seizième siècle, nous pouvons admettre que pendant toute cette oériode, ces forces sont restées les mêmes.
Par les résistances de la vie, on entend tout ce qui rend l'existence de l'individu difficile : l'insuffisance de la nourriture, le défaut de vêtement, le défaut d'abri.
On sait que si les résistances deviennent presque nulles, la force génératrice a pour effet de doubler la population ea vingtcinq ans.
Les résistances se font sentir de deux manières : physiquement, puisqu'elles diminuent le nombre des naissances et raccourcissent la vie moyenne; intellectuellement, puisque dans une société où règne la moralité et surtout la religion, elles ajournent les mariages jusqu'au temps où Tindividu se sent en état de supporter lel^ charges de la famille. De là, Texplication d'un fait reconnu depuis longtemps, celui de la proportion qui s'établit dans une période donnée entre le nombre des mariages et le prix des denrées.
L'accroissement de la population se proportionne à l'abondance des produits alimentaires d'un pays. Et telle est la puissance de la force génératrice, qu'elle tend sans cesse à dépasser les moyens de subsistance et qu'elle exerce une pression constante sur la production et sur les prix. Dans ces conditions, il arrive nécessairement que des existences sont supprimées et que des individus naissent, qui sont destinés à mourir de faim.
Comme preuves des variations survenues dans la population de certains pays, on peut citer l'immense diminution de celle de l'Italie à la suite des guerres de Justinien; la dépopulation du nord de l'Afrique après les querelles théologiques; son repeuplement sous la domination mahométane. L'accroissement de la population de l'Europe en conséquence du régime féodal, alors que les terres acquéraient une valeur proportionnée au nombre de dépendants qu'elles pouvaient fournir. Les croisades la diminuèrent ensuite considérablement, tant par la mortalité des armées que par Tabsence des hommes valides. Des variations semblables ont eu lieu sur le continent américain. La population de Mexico diminua, en très-peu de temps, de deux millions d'âmes, par la rapacité et la cruauté des Espagnols qui poussèrent les Mexicains au désespoir. La même chose arriva au Pérou.
La population de l'Angleterre, à l'époque de la conquête normande, était d'environ «^deux millions d âmes. En cinq siècles, elle avait à peine doublé. On peut attribuer en partie son état stationnaire aux papes qui rendirent le célibat ecclésiastique obligatoire. La force génératrice légale en fut sans doute affectée, tandis que la force génératrice libre ne le fut pas. Quiconque a étudié ce sujet sait que le célibat public est le désordre privé. C'est surtout cette considération qui a décidé le peuple et le gouvernement anglais à supprimer les couvents. On disait ouvertement que cent mille femmes en Angleterre étaient séduites par le clergé,
Dans mon histoire des Guerres civiles américaines^ j'ai présenté à ce sujet quelques réflexions que je demande la permission de reproduire ici : c Que signifie cet état stationnaire de la population? Il signifie la nourriture difficile à se procurer, 1© vêtement insuffisant, la malpropreté personnelle, les logements mal clos, les efîets destructifs du froid et de la chaleur, les miasmes^ le défaut de précautions sanitaires, Tabsence de médecins, le mensonge des guérisons miraculeuses et l'illusion des miracles dans lesquels la société mettait sa confiance; ou, pour résumer, une longue série de tristesses, de besoins, de souffrances^ signifie une grande mortalité.
• Ce qu'il sighifie encore, c'est le petit nombre des naissances , ce qui veut dire : mariages tardifs, vie licencieuse, démoralisa* tion privée, démoralisation sociale.
• Pour l'Américain, vivant dans un pays qui semblait hier un désert impénétrable et sans bornes et qui possède aujourd'hui une population dont le chiffre se double, selon la loi, tous les vingt-cinq ans, cette effrayante déperdition de vie présente et de vie à venir est un fait étonnant. Il se demandera ce que pouvait être un système qui prétendait diriger et développer la société et qui se trouve être l'auteur responsable d'une destruction prodigieuse et telle, que la guerre, la peste et la fsunine ensemble n'en eussent pas produit une semblable; système d'autant plus dangereux que les hommes le croyaient en rapport avec leurs intérêts temporels. Combien les choses sont changées! L'Angleterre noiu*rit aujourd'hui une population dix fois plus forte que celle qu'elle nourrissait alors et, tous les jours, cette population essaime à travers le monde. Que celui qui se sentirait porté à regarder le passé avec respect, réfléchisse à la valeur d'un pareil système.
Ces variations, dans la population de l'Europe, ont été accompagnées de changements dans sa distribution. Ce sont les pays du Nord qui sont devenus les plus populeux après l'éta* blissement du Christianisme dans l'Empire romain. L'industrie manufacturière a fait, ensuite, de l'Occident le centre de la population de l'Europe.
Examinons maintenant plus en détail le caractère des résistances qui ont ainsi rendu pendant mille ans la population de l'Europe stationnaire. Le continent était presque partout couvert d'épaisses forêts. De loin en loin, s'élevaient des villes et des monastères. Dans les terres basses, le long des rivières, s'é^
tendaient des marécages qui exhalaient des miasmes pestilentiels et répandaient au loin la mort. A Paris $t à Londres, les maisons étaient construites en bois et en terre, couvertes de paille et do roseaux. Elles n'avaient point de fenêtres et jusqu'après Tinvention des scieries mécaniques, très-peu avaient des planchers en bois. Le luxe des tapis était inconnu ; ils étaient remplacés par de la paille répandue sur le sol. Il n'y avait point de cheminées; la fumée du foyer s'échappait par une ouverture pratiquée au milieu du toit. On était donc exposé dans les habitations à toutes les intempéries. Aucune précaution n'était prise pour le drainage. Les entrailles des animaux et les détritus végétaux étaient simplement jetés hors des portes où ils formaient des amas putrides. Hommes, femmes et enfants, dormaient dans la même chambre, bien souvent même en compagnie d'animaux domestiques. Dans ce pêle-mêle de la famille, il était impossible que la moralité et la pudeur ne reçussent point d'atteintes. Le lit se composait ordinairement d'un sac de paille, et un autre sac, rempli de laine, formait l'oreiller. La propreté personnelle était chose inconnue. Les fonctionnaires supérieurs de l'Etat, et même des dignitaires comme l'archevêque de Cantorbery, étaient couverts de vermine; du moins, c'est ce qu'on raconte de Thomas Becket, le grand adversaire des rois d'Angleterre. Pour masquer la malpropreté du corps, on abusait des parfums. Le simple bourgeois se vêtissait de cuir, matière infecte, mais durable. Il était regardé comme aisé s'il mangeait de la viande fraîche à son dîner une fois par semaine. Les rues n'avaient ni égoûts , ni pavage, ni lanternes. Après la chute du jour, le contenu des baquets et des bassins pleuvait^ du haut des fenêtres, sur le passant attardé, qui se frayait péniblement un chemin dans les rues étroites, un fanal à la main.
Enéas Sylvius, qui plus tard est devenu pape sous le nom de Pie II et qui est, par conséquent, un écrivain impartial et compétent, nous a laissé une description pittoresque des îles Britan» niques telles qu'il les vit dans un voyage qu'il y fît vers l'an 1430. Les maisons des paysans étaient construites en pierre, sans mortier ; les toits étaient en gazon ; une peau de bœuf séchée servait de porte. L'alimentation consistait en végétaux grossiers, tels que des pois, et même des écorces d'arbres. Il y avait des endroits où Ton ne connaissait pas l'usage du pain.
Ainsi donc, des cabanes en roseaux et en boue ; des maisons faites de claies ; des feux de tourbe au milieu de chambres
Bans issue pour la fumée ; la souillure physique et morale ; la vermine, la paille enroulée autour des membres pour suppléer aux vêtements, telles étaient pour le paysan, dévoré par les maladies et sans autre espoir de guérison que celui qu'il plaçait dans les reliques des saints, les conditions de la vie 1 Faut-il s'étonner, après cela, de l'état stationnaire de la population ?
Est-il étonnant, aussi, que, pendant la famine de 1030. on ait fait cuire et vendu de la chair humaine? que pendant celle de 1258, quinze mille personnes soient mortes de faim à Londres? Est-il étonnant que, dans certaines invasions de la peste, la mortalité ait été telle que les vivants ne suffisaient point à enterrer les morts ? Dans celle de 1348, qui était venue d'Orient en suivant la route du commerce et s'était répandue par toute l'Europe, il périt un tiers de la population en France.
Telle était la condition du paysan et de l'habitant pauvre des villes. Celle de la noblesse n'était pas beaucoup meilleure. William de Malmesbury, parlant des mœurs dégradées des Anglo- Saxons, dit : c Chez eux, les nobles, adonnés à la gloutonnerie et à la volupté, ne visitaient jamais les églises ; mais ils se faisaient lire les matines et la messe dans leur chambre à coucher, pendant qu'ils étaient encore au lit, par un prêtre qui lui-même le faisait en courant, et qu'ils n'écoutaient pas. Le petit peuple était la proie du plus fort. On s'emparait de ses biens ; on le . transportait dans des contrées lointaines ; ses filles étaient jetées dans les maisons de débauche ou vendues comme esclaves. Boire jour et nuit était l'occupation générale, et les vices, compagnons de l'intempérance, faisaient dégénérer l'esprit. • Les châteaux féodaux étaient des repaires de brigands. Les chroniqueurs saxons racontent comment hommes et femmes étaient traînés dans ces forteresses, tourmentés par le feu, suspendus par les pouces ou par les pieds, serrés dans des cordes à nœuds enlacées autour de leur tête, et soumis à toutes les tortures jusqu'à ce qu'ils eussent payé rançon.
Dans toute l'Europe les charges lucratives de l'Etat étaient possédées par des hommes d'Eglise. Partout, il y avait deux gouvernements : !• le gouvernement national personnifié dans un prince; 2» le gouvernement étranger représenté par les envoyés du pape. Naturellement, l'influence romaine était prépondérante. Elle exprimait la volonté souveraine d'un homme régnant sur tout le continent . et tirait de son unité une force accablante. L'influence du souverain local était plus faible, puis-
qu'elle avait ordinairement à souffrir de la rivalité entre états voisins et des dissensions que Rome savait habilement faire naître. A aucune époque, les princes de l'Europe ne purent parvenir à se coaliser contre leur adversaire commun. Toutes les fois qu'une question s'élevait, on les prenait adroitement en détail et on les dominait. Le . prétexte apparent de l'immixtion du pape était l'intérêt moral et matériel du peuple ; mais l'objet véritable était de s'assurer d'immenses revenus et de faire vivre des armées de gens d'Église. Les contributions qui allaient au pape et au clergé furent bien souvent doubles et triples de celles qui allaient aux princes. Ainsi, lorsqu'Innocent IV demanda que trois cents prêtres italiens de plus fussent dotés par l'Église d'Angleterre, et qu'une stalle fût donnée à son neveu — un enfant — dans la cathédrale de Lincoln, on calcula que les sommes déjà payées par l'Angleterre au clergé italien, dépassaient trois fois celles qu'on payait au roi.
Tandis que le haut clergé s'assurait de tous les emplois avantageux et que les abbés rivalisaient avec les comtes par le nombre de leurs esclaves — il y en avait, dit-on, qui possédaient vingt mille serfs — des moines mendiants envahissaient de toute part la société, ramassant encore une partie du peu qui restait aux pauvres. Il y avait un grand nombre de sujets improductifs , qui vivaient dans l'oisiveté , reconnaissaient un souverain étranger et subsistaient du travail des autres. Les petites terres ne pouvaient pas manquer de se réunir continuellement aux grandes ; les pauvres de s'appauvrir tous les jours davantage ; la société de croître en démoralisation. En dehors des monastères, on ne faisait rien pour répandre l'instruction ; l'Église était généralement opposée à ce qu'elle fût donnée aux laïques, car c'était une maxime reçue que t Tignorance est la mère de la piété. »
La Rome impériale ou républicaine s'était toujours appliquée à établir, par des ponts et des routes magnifiques, des communications rapides avec ses provinces éloignées. C'était le premier devoir des légions romaines de faire et d'entretenir ces sortes d'ouvrages; mais la Rome pontificale n'en avait pas besoin et ils furent abandonnés aux so\.ns des princes qui les négligèrent. Dans toutes les directions les routes étaient impraticables pendant la plus grande partie de l'année. Les transports s'effectuaient ordinairement dans de lourds chariots attelés de bœufs qui faisaient trois ou quatre milles à l'heure. Là ou la naviga-
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tien fluviale était impossible, on employait ks chevaux et les mules de charge, moyen en rapport avec les faibles besoins du commerce de ce temps. Quand les armées avaient des marches à faire, la difliculté devenait insurmontable. On en eut la preuve au commencement des croisades. Ces entraves à la circulation rendaient la situation dangereuse pendant la nuit. Les particuliers ne pouvaient sans péril entreprendre un voyage ; car il n'y avait pas un bois qui ne fût peuplé de voleurs.
L'ignorance générale favorisait la .superstition. L'Europe était pleine de miracles honteux. Les routes étaient sillonnées de pèlerins se rendant auprès des châsses des saints célèbres pour les cures qu'ils avaient opérées. Il est toujours entré dans la politique de TEglise de discréditer les médecins et la médecine. Ils nuisaient trop à l'exploitation de la crédulité publique par le moyen des reliques appliquées à la guérison des maladies. Le temps a fait justice de cette lucrative imposture. Combien y a«t-il de châsses aujourd'hui en Europe qui font des mira- <5les?
Pour les malades trop infirmes pour se mouvoir, il n'y avait d'autre remède que les Pater et les Âve. On faisait des prières dans les églises pour prévenir les épidémies, mais on ne prenait pas de mesures sanitaires. On pensait que les oraisons du prêtre éloigneraient la peste des villes dégoûtantes de suintements fétides , procureraient, selon le besoin, la pluie ou le beau temps, détourneraient les influences nuisibles des éclipses «t des comètes. Mais quand parut la comète de Halley en 1456, son apparition eut quelque chose de si effrayant, que le pape, luimème» dut intervenir. Il l'exorcisa et la chassa du firmament; elle s'évanouit dans l'espace frappée de terreur par les malédictions de Calixte III et n'osa point reparaître avant soixante* quinze ans !
La mortalité donne la mesure de Pefficacité des reliques et des prières pour la guérison des maladies. Elle était alors, selon toute apparence, de un sur vingt-trois ; elle est aujourd'hui de un sur quarante.
On put juger de la condition morale de l'Europe quand la maladie syphilitique fut apportée des Indes occidentales par les compagnons de Christophe Colomb. Elle se répandit avec une effrayante rapidité. Depuis le Saint-Père, Léon X, jusqu'au men- <)iant du bord des chemins, tous contractèrent ce mal honteux On chercha à en expliquer la diffusion par une influence épidé-
mique répandue dans Pair ; mais elle était due, en réalité, aux vices de Thomme, vices que le gouvernement spirituel sous lequel il avait vécu, n'avait point guéris,
A Tefficacité des châsses pour la guérison des maladies, il faut ajouter celle de certaines reliques insignes. Celles-ci étaient parfois de l'espèce la plus extraordinaire. Il y avait plusieurs abbayes qui possédaient la couronne d'épines de notre Sauveur. Onze conservaient la lance qui avait percé son côté. Si quelqu'un s'était avisé de remarquer qu'elles ne pouvaient pas être toutes authentiques, il aurait été dénoncé comme athée. Pendant les guerres saintes» les Templiers avaient tiré des sommes considérables de la vente aux armées croisées de petites bouteilles contenant du lait de la sainte Vierge. Ces bouteilles étaient conservées avec un soin pieux dans plusieurs grands établissements religieux. Mais peut-être aucune de ces impostures ne surpassat-elle en audace celle d'un monastère de Jérusalem qui montrait un doigt du St-Esprit. La société moderne a passé] son verdict silencieux sur ces scatidales, et les objets qui ont nourri, jadis, la piété de milliers d'hommes sincères sont jugés, aujourd'hui, trop méprisables pour avoir leur place dans aucun musée^ public.
Comment rendrons-nous compte de l'incapacité de l'Eglise dans la tutelle de l'Europe ? Certes, les résultats que nous venons d'exposer ne se fussent pas produits, si le pasteur universel, le successeur de Pierre s'était uniquement occupé de l'édification et du bonheur de son troupeau.
L'explication n'est pas diffîle à trouver; elle est contenue dans une histoire de crimes et de hontes. Je préfère, donc présenter dans le paragraphe suivant des faits tirés des auteurs catholiques que je citerai aussi textuellement que possible.
L'histoire que je vais raconter est la transformation d'une république fédérative en une monarchie absolue.
Dans les premiers temps du christianisme, chaque église particulière, sans préjudice de son accord sur les points importants avec l'Eglise universelle, gouvernait ses propres affaires avec une entière indépendance, gardait ses usages et sa disci« pline traditionnels et réglait toutes les questions secondaires qui ne touchaient pas aux intérêts généraux de l'Eglise.
Jusqu'au commencement du neuvième siècle, aucun changement essentiel ne survint dans la constitution de l'Eglise Ro-
maine; mais en 845, les décrétales d'Isidore furent fabriquéesdans Fouest des Gaules ; collection de pièces apocryphes qui renfermait une centaine de prétendus décrets des premiers papes, de prétendus écrits des premiers évêques et de prétendus actes des synodei?. Ces inventions contribuèrent à accroître considérablement la puissance pontificale et à changer le système de gouvernement de TEglise, qui de républicain devint monarchique. Elles rendirent les évoques dépendants de la cour de Rome et firent du pape le souverain juge de Tordre ecclésiastique dans le monde entier. Elles préparèrent les voies à la politique d'Hildebrand, lorsqu'il essaya de faire de l'Europe un vaste empire^ théocratique avec le pape pour souverain.
Grégoire VII, auteur de ce vaste plan, comprit que ses projets seraient plus aisément exécutés s'il faisait agir les synodes. Il commença donc par attribuer exclusivement aux papes le droit de les assembler. Une nouvelle législation ecclésiastique fut forgée par Anselme de Lucques, et tirée en partie des fausses décrétales d'Isidore, en partie d'inventions plus nouvelles. Pour établir la suprématie de Rome, il fallait refaire non seulement la loi canon mais l'histoire. On y introduisit des exemples de rois excommuniés et déposés et Ton prouva qu'ils avaient toujours été soumis à la papauté. On assimila aux Ecritures Saintes les lettres décrétales des papes, et Ton finit par faire admettre^ comme un dogme dans la chrétienté que l'évêque de Rome avait été, depuis le commencement du christianisme, le souverain législateur de l'Eglise. De même que les souverains temporels en vinrent à ne pouvoir souffrir les assemblées représentatives, les papes, quand ils voulurent se rendre absolus, commencèrent à détruire les synodes provinciaux et à rie plus permettre que ceux qu'ils convoquaient et dirigeaient eux-mêmes. C'était là une grande révolution.
Une autre fiction inventée à Rome au huitième siècle, conduisit à de graves résultats. On feignit que l'Empereur Constantin avait, en reconnaissance de sa guérison de la lèpre et du baptême que lui avait donné le pape Sylvestre, fait don de l'Italie et des provinces de l'Occident au Saint-Siège, et, comme^ marque d'obédience, tenu la bride du cheval du pape. Cette fabler . était dirigée contre les rois de France, auxquels on voulait faire entendre qu'ils étaient les sujets du pontife romain et que les. territoires dont ils lui faisaient présent, n'étaient, au fond»^ qu'une restitution.
Le plus puissant instrument du nouveau système, ce fut lo (Decretum de Gratien, qui parut vers le milieu du douzième siècle. C'était une compilation de mensonges. Par là, le monde chrétien tout entier aurait été la propriété du clergé italien. D'après ce code, il était permis de procurer le salut des hommes par la force; de soumettre les hérétiques à la torture et à la mort ; de confisquer leurs biens ; de tuer les personnes excommuniées; le pape était au-dessus des lois et placé sur le même plan que le Fils de Dieu!
A mesure que se développait le nouveau système de centralisation, des maximes qu'on eût autrefois tenues pour choquantes étaient hardiment soutenues : L'Eglise toute entière appartient au pape : le pape est au-dessus de la loi et n'a aucun compte à Tendre : ce qui est simonie chez les autres hommes n'est pas simonie chez lui : quiconque lui désobéit mérite la mort : tout homme qui a reçu le baptême est son sujet et doit rester tel .toute sa vie puisque le baptême est indélébile. Jusqu'à la fin du douzième siècle les pontifes romains s'étaient appelés les vicaires de saint Pierre; après Innocent III, ils s'appelèrent les vicaires du Christ.
Mais les monarques absolus ont besoin de beaucoup d'argent ot les papes ne faisaient point exception à cette règle. Depuis flildebrand on institua des légats chargés, tantôt de l'inspection des église?!, tantôt de quelque mission particulière mais toujours autorisés à rapporter beaucoup d'argent de leurs voyages. Et puisque les papes avaient le pouvoir, non-seulement de faire des lois, mais d'en suspendre l'application, on fit une discipline nouvelle pour donner lieu à la vente des dispenses. Les monastères lurent enlevés à la juridiction de l'ordinaire moyennant tribut ,au Saint-Siège. Le pape était devenu t l'Evêque Universel ; • il avait institué dans tous les diocèses des juges qui relevaient immédiatement de lui et pouvait évoquer toutes les causes à son tribunal. Ses rapports avec les évoques étaient devenus ceux d'un souverain absolu avec ses officiers. Ceux-ci ne pouvaient se démettre de la charge épiscopale qu'avec son agrément et les sièges qui venaient à vaquer de cette manière lui appartenaient. Les appels à Rome étaient encouragés comme servant d'occasions au commerce des dispenses. Des milliers de procès venaient, annuellement, devant la curie et apportaient à Rome une riche moisson. Souvent, pendant que les compétiteurs -discutaient devant lui leurs droits aux bénéfices, le pape leur
donnait Pexclusion à ^ous et nommait une de ses propres créa-^ tures. Souvent les candidats étaient forcés de passer des années dans la ville éternelle et y mouraient ou bien rapportaient dans leur pays le profond souvenir de la corruption dont ils avaient été témoins. L'Allemagne était le pays de l'Europe qui avait le plus à souffrir des appels à Rome et des longueurs de la procédure romaine, et qui se trouvait par cette raison le mieux préparé à accueillir la Réforme. Pendant le treizième et le quatorzième siècle, les papes marchèrent à pas de géants vers la domination universelle. Au lieu de recommander leurs favoris pour les bénéfices, maintenant ils donnaient des rescrits. Il fallait bien des récompenses à leurs partisans Italiens et rien ne pouvait les satisfaire que des établissements avanta» geux dans les pays étrangers. Des nuées de plaideurs mouraient à Rome et le pape réclamait, en ce cas, le droit de nommer à leurs bénéfices. Enfin, on en vint à prétendre qu'il lui fi^partenait de disposer de toutes les charges ecclésiastiques sans distinction et que le serment que lui prêtaient les évoques impliquait l'obéissance - en matière publique comme en matière religieuse. Dans les pays où il y avait dualité de gouvernement, cette prétention accrut prodigieusement le pouvoir spirituel.
Tous les droits furent foulés aux pieds sans remords afin de compléter l'œuvre de la centralisation. Les ordres mendiants y aidèrent efficacement. D'un côté étaient le pape et ces ordres; de l'autre les évêques et le clergé paroissial. La cour Romaine avait usurpé les droits des synodes, des métropolitains, des évê* ques et des églises nationales. Constamment contrecarrés par les légats, les évoques finirent par renoncer à maintenir la discipline dans leurs diocèses; les prêtres séculiers perdirent tout pouvoir sur leurs ouailles, grâce à l'immixtion continuelle des moines mendiants qui vendaient les absolutions et les indulgences ; l'argent s'en allait à Rome.
Les nécessités pécuniaires poussèrent souvent les papes à demander à un prince, un évêque, un grand maître, qui avait quelque procès pendant, un présent consistant en une coupo d'or pleine de ducats. Ce fut également la pénurie qui fit instituer les Jubilés. Sixte IV établit des collèges entiers et vendit les stalles au prix de trois ou quatre cents ducats chacune. Innocent VIII mit la tiare pontificale en gage. On disait de Léon X qu'il avait dissipé les revenus de trois papes. Il dépensa ce qua
Bon prédécesseur avait épargné, ce qui lui revenait à lui-même et ce qui devait appartenir à son successeur. Il créa et vendit deux mille cent cinquante charges nouvelles. Ceux qui les ache* taient faisaient un bon placement, car ils faisaient produire, pap les exactions auxquelles ces charges leur donnaient droit sur les pays catholiques, douze pour cent à leur argent. On ne faisait pas de meilleures affaire» en Europe qu'en plaçant aon argent à Rome. On tirait donc de grosses sommes en cette villa par toutes sortes de moyens, par des hypothèques sur les hiem d*Eglise et par la vente, fréquemment renouvelée des bénéfices, car on élevait aux honneurs ceux qui les possédaient afin de leur reprendre ce qu'on leur avait vendu.
Quoique l'Église eut condamné l'usure, il s'établit un immense système de banque pontificale, ayant des rapports avec la curie, et l'on commença à prêter de l'argent à des taux usuraires, aux prélats, aux solliciteurs et aux plaideurs. Les banques papalcEi étaient privilégiées; toutes les autres étaient mises au ban de la censure. La curie avait pensé qu'elle avait un grand intérêt à mettre le clergé de l'Europe dans sa dépendance, à titre de débiteur. Cela contribuait à le rendre plus souple, car elle s'était réservé le droit d'excommunication, en cas de non payement des intérêts. En 1327, on calculait que la moitié de l'Europo était sous le coup de l'excommunication. Les évêques, parce qu'ils ne pouvaient pas toujours satisfaire aux exigences de» légats ; les prêtres et les laïques parce qu'on multipliait les prétextes pour les forcer à acheter l'absolution à prix d'argent. Le» revenus ecclésiastiques du monde entier prenaient le chemin de Rome, devenue un gouffre de corruption, de simonie, d'usure, de vénalité et d'extorsions.
Les papes depuis 1066, époque où avait commencé le mouvement de centralisation, n'avaient pas eu le temps de s'oc-^ cuper des affaires de leur troupeau particulier dans les États Romains. Il y avait des milliers de cas étrangers qui rap» portaient plus d'argent, t Toutes les fois, écrivait l'évêque Alvaro Pelayo, que j'entre dans l'appartement d'un dignitaire de la Cour Romaine je trouve là des gens occupés à compter des monceaux d'or. » Toute occasion d'étendre la juridiction de la curie était saisie avec empressement. Les exemptions qu'on accordait étaient toujours données de manière à ce qu'il fallût en demander d'autres. Les évêques obtenaient des privilèges contre leurs chapitres; les chapitres contre les évêques i
évêques, couvents et particuliers en avaient tous besoin contre les extorsions des légats.
Les deux colonnes du pouvoir pontifical étaient maintenant le Collège des cardinaux et la Curie. Les cardinaux étaient deve-? nus, en 4059, les électeurs du pape. Jusque-là les élections au trône de Saint-Pierre étaient faites par le corps entier du clergé romain auquel l'adjonction des magistrats et des citoyens était réputée nécessaire. Nicolas II établit la règle que l'élection du pape aurait lieu dans le collège des cardinaux ; qu'il faudrait, pour qu'elle fût valide, les deux tiers des suffrages, et que l'Empereur d'Allemagne aurait le droit de la confirmer. Pendant deux siècles, il y eut lutte pour la suprématie entre l'oligarchie des cardinaux et l'autocratie des papes. Les cardinaux voulaient bien que le pape fût souverain absolu à l'étranger, mais ils ne manquaient pas à chaque élection de le lier envers eux, de façon à partager le pouvoir. Après l'élection et avant sa consécration, il était obligé de jurer certaines capitulations : qu'il y aurait une part dans les revenus publics afîeotée aux cardinaux ; que ceux-ci ne seraient pas éloignés de Rome, mais qu'ils auraient le droit de s'assembler deux fois l'an, pour examiner si le pape était fidèle à son serment. Plus d'une fois celui-ci ne l'avait pas tenu. D'un côté, les cardinaux demandaient trop, de l'autre, le pape ne donnait pas assez. Les premiers voulaient étaler un luxe superbe et posséder beaucoup d'argent. On en citait un qui jouissait de cinq; cents bénéfices à la fois. On disait que les revenus de la France! entière n'eussent point suffi à leurs dépenses. Souvent, au milieu de leurs rivalités, le trône pontifical demeurait vacant pendant plusieurs années. Il semblait qu'ils voulussent essayer si l'Église ne pouvait pas bien se passer d'avoir un vicaire du Christ.
Vers la fin du onzième siècle, l'Église de Rome devint la Cour de Rome. Au lieu de brebis suivant paisiblement leur pasteur dans l'enceinte de la ville, il n'y avait plus que des bureaucrates, des notaires, des collecteurs de taxes vendant les privilèges, les dispenses et les exemptions. On ne voyait que solliciteurs allant de porte en porte. Rome était le point de ralliement des convoiteurs de places du monde entier. Au milieu de cette masse de procès, de grâces, d'indulgences, d'absolutions, d'ordres et de décisions concernant toutes les parties de l'Europe et de l'Asie, les fonctions de l'église locale avaient perdu toute importance. D fallait plusieurs centaines d'employés dans la curie. Chacun d'eux
travaillait à mériter de Tavancement en grossissant le trésor pontifical. Le monde chrétien tout entier était devenu son tributaire. Là, tout vestige de religion avait disparu et tout le monde était occupé d'affaires politiques et contentieuses. On n'entendait paa prononcer un mot sur les questions spirituelles. Chaque coup de plume se payait. Bénéfices, dispenses, permissions, absolutions, indulgences, étaient marchandises courantes. Le solliciteur était obligé d'acheter tout le monde, depuis le portier jusqu'au pape, s'il voulait réussir. Les gens pauvres n'avaient rien à prétendre. Le résultat était celui que donne toujours le mauvais exemple : tout homme d'église se croyait autorisé à faire dans son pays ce qu'il avait vu faire à Rome et à trafiquer des choses ^saintes pour payer ses dettes. La translation de la papauté de Rome à Avignon ne changea rien à l'état de choses ; seulement les familles italiennes regrettèrent de ne pouvoir plus aussi aisément s'enrichir. Les Italiens avaient appris à considérer la papauté comme leur apanage et se croyaient, sous la loi du Christ, comme les Juifs sous celle de Moïse, le peuple choisi de Dieu.
A la fin du treizième siècle, on découvrit un nouveau royaume -qui pouvait donner d'immenses revenus : c'était le purgatoire. On prouva qu'il dépendait du pape de le rendre vide d'habitants par le moyen des indulgences. Là, l'hypocrisie était inutile ; on fit les choses ouvertement. Le germe de la primauté de Pierre était devenu un grand arbre, c'est-à-dire une monarchie colos-
L'Inquisition avait rendu la puissance papale irrésistible. Toute opposition était punie de mort sur le bûcher. Une simple pensée, alors qu'elle n'avait été exprimée par aucun signe, était regardée comme un crime. A mesure que le temps s'écoulait, les procédés de l'Inquisition devenaient plus atroces. La torture était appliquée sur un soupçon. L'accusé ne connaissait pas son accusateur. Il ne lui était pas permis d'avoir un avocat. Le droit d'appel n'existait pas. On recommandait à l'Inquisition de ne point incliner à la pitié; aucune rétractation n'était reçue. Les familles innocentes étaient, par la confiscation des biens, entraînées dans la ruine des accusés. La moitié des biens confîôqués allait au pape et la moitié aux inquisiteurs. On ne devait, disait Inno« cent III. laisser que la vie aux fils des mécréants et cela à titre de grâce. Des papes, comme Nicolas III, enrichissaient leurs familles des dépouilles des malheureux, et ainsi faisaient en général les membres du tribunal de l'Inquisition,
La lutte entre les Français et les Italiens pour la possession de la papauté, conduisit au schisme du quatorzième siècle. Pendant plus de quarante ans, deux papes rivaux se lancèrent Tanathème l'un à l'autre ; deux curies rivales pressurèrent les peuples. Il finit par y avoir même trois obédiences et trois sources de contributions ouvertes. Personne ne pouvait plus garantir la validité des sacrements, car personne ne savait plus où était le vrai pape. Chacun fut donc obligé de répondre de soi-même , puisqu'on ne savait plus qui répondrait pour vous. On comprit qu'il fallait que l'Église brisât les liens de la curie et s'assemblât en concile. Des tentatives redoublées furent faites pour donner à ce concile général la forme d'une assemblée parlementaire de la chrétienté et pour rendre le pape l'exécuteur de ses volontés. Mais les nombreux intérêts qui étaient nés d'une corruption séculaire ne pouvaient pas être si aisément renversés. La curie recouvra son ascendant, et le trafic d'Église recommença. Les Allemands qui n'avaient, eux, jamais eu part aux profits, furent les plus ardents à la Réforme. Comme les choses empiraient toujours, ils finirent par penser que tout espoir de réformer l'Église par la voie des conciles était illusoire. Erasme s'écria : c Si le Christ ne délivre pas son peuple de la tyrannie multiforme du clergé, celle des Turcs finira par être regardée comme moins intolérable. » Le chapeau de cardinal se vendait maintenant et, sous Léon X, il en vint à être mis aux enchères. La maxime de conduite était devenue : l'argent d'abord, l'honneur ensuite. Parmi les fonctionnaires personne ne pouvait être honnête en secret et vertueux sans témoin. Le manteau de velours violet et le bonnet d'hermine des cardinaux était vraiment la livrée du vice.
L'unité de l'Éghse, autrement dit sa puissance , exigeait que le latin fût la langue religieuse universelle. En cela, Rome avait pris la tête de l'Europe et gardait l'avantage dans les relations internationales. Ceci lui donnait plus de pouvoir que son crédit dans le ciel, et on peut lui reprocher, malgré tout ce qu'elle se vante d'avoir fait, de n'avoir pas, avec un pareil moyen dans les mains, fait beaucoup plus encore. Si les souverains pontifes n'avaient pas été aussi exclusivement occupés de leurs affaires temporelles, ils auraient pu faire progresser l'humanité toute entière comme un seul homme. Leurs officiers pouvaient passer sans difficultés d'une nation chez l'autre et communia quer avec tous les chrétiens^ sans nulle entrave^ depuis llrlande
jusqu'à la Bohême et depuis l'Italie jusqu'à FÉcosse. La facilité d'une langue commune leur donnait des correspondants partout pour les affaires internationales.
Ce ne fut donc pas sans raison que Rome se montra Tennemic des études grecques et hébraïques et qu'elle vit avec inquiétudd les langues modernes se dégager des dialectes vulgaires. Ce m fut pas sans raison que la Faculté de Théologie de Paris se fit l'écho du sentiment qui prévalait au temps de Ximenès : c Que deviendra la religion, si l'on permet l'étude du grec et de Thé* breu? 9 La prédominance du latin était la condition de son pouvoir; l'abandon de cette langue, le signe de son déclin et l'annonce que ce pouvoir allait se trouver renfermé dans une petite principauté d'Italie. C'est la formation des langues modernes de l'Europe qui a été l'instrument du renversement de l'Église. Elles mirent les Ordres mendiants en rapport avec le petit peuple et il n'y eut pas une d'elles qui dans ses premières productions ne déployât contre l'Eglise un souverain mépris.
Le développement de la littérature polyglotte de l'Europe coïncida, donc, avec le déclin du christianisme papal. La littérature moderne n'avait pu naître sous le régime catholique. Une grande, imposante et solennelle unité religieuse faisait régner l'unité littéraire qu'implique l'usage d'une langue unique.
Tandis qu'une langue universelle servait à assurer son pouvoir, l'Église trouvait une autre source d'influence dans le contrôle secret qu'elle exerçait sur la vie domestique. Cette influence diminua en même temps que les relations diplomatiques commençaient à se former entre les peuples, en dehors de sa direction.
Dans les anciens jours de la domination romaine, le séjour des légions dans les provinces avaient toujours servi au progrès de la civilisation. Leur discipline et leur activité offraient ua salutaire exemple aux Bretons, aux Gaulois, aux Germains. Et quoique l'amélioration du sort des peuples conquis ne fit point partie de leur devoir et qu'elles semblassent plutôt intéressées à les maintenir dans un état d'abaissement conforme à leur sujétion politique, on vit par elles s'améliorer d'une façon suivie la condition individuelle et sociale de ces peuples.
De semblables effets furent produits par la domination ecclésiastique de Rome. Dans les campagnes, les monastères prirent la place des camps : dans les villes et dans les villages, l'Église devint un centre de lumières. Là, on subissait rinfluence du
luxe ; ailleurs , celle des lettres sacrées et des admonitions solennelles.
Cependant, tout en louant le système papal de ce qu'il a fait pour l'organisation de la famille , pour la définition de la loi civile et pour la formation des États en Europe, nous devons nous souvenir que son objet principal n'a pas été le progrès de la civilisation, mais Tâgrandissement de l'Eglise. Les bienfaits que recueillit l'ordre laïque ne lui échurent que d'une façon accidentelle et indirecte.
Il n'y eut pas un plan élevé, un plan suivi pour l'amélioration de la condition matérielle des peuples. Rien ne fut fait dans l'intérêt de leur développement intellectuel. Au contraire, on s'attacha à les retenir dans la grossièreté et l'ignorance. Les jsiècles succédèrent aux siècles et les paysans restèrent dans un état voisin de celui de leurs troupeaux. Les moyens de communication et de locomotion qui tendent si puissamment au développement des idées ne furent point perfectionnés ; la majorité des hommes mouraient sans avoir mis le pied hors du coin de terre où ils étaient nés. Pour eux, il n'y avait point d'espérance d'améliorer leur sort ou de cultiver leur esprit. On ne prit jamais aucune mesure générale pour parer à la misère et aux famines. La mauvaise alimentation, le vêtement insufîîsant, le défaut d'abri produisirent leurs effets naturels : la peste et les épidémies firent leurs ravages sans rencontrer d'autres obstacles que des momeries religieuses et pendant une période de mille ^ns la population de l'Europe n'avait pas doublé.
Si le gouvernement est responsable des empêchements qu'il met aux naissances, aussi bien que du développement qu'il fait prendre à la mortalité, quels comptes n'a-t-on pas à demander à l'Eglise !
En examinant l'influence exercée par le catholicisme nous devons soigneusement distinguer ce qu'il a fait dans l'intérêt du peuple et ce qu'il a fait dans son propre intérêt. Quand nous parlons des somptueux monastères, avec leurs pelouses finement tondues, leurs jardins et leurs bocages, leurs fontaines et leurs ruisseaux murmurants, nous devons nous souvenir que ce luxe n'avait pas pour objet les paysans, qui se mouraient de ia fièvre dans les marais , mais l'abbé avec sa haquenée , ses chiens et ses faucons, son cellier bien garni, ses cuisines plantureuses. Voilà l'homme qui représente le système dont le centre je&t l'Italie. C'est à ce système qu'il est lié, et à Rome qu'il doit
allégeance. Aussi, tous ses actes tendent à assurer ses intérêts. Quand nous regardons les magnifiques cathédrales, ces miracles d'architecture que nous pouvons contempler encore et qui sont les seuls vrais miracles du catholicisme ; quand nous nous représentons les nobles pompes que Ton y célébrait, la lumière voilée qui s'échappait des vitraux aux mille couleurs, les voix célestes qui couraient sous les voûtes, les prêtres dans leurs habits sacerdotaux et surtout la foule des fidèles prosternés écoutant les litanies et les prières dites dans une langue inconnue, ne sommesnous pas autorisés à nous demander si cela était bien fait pour les adorateurs ou pour la gloire de Rome, qui couvrait tout de son ombre?
Mais on dira peut-être qu'il y a des bornes aux efforts humains ; et qu'il y a des choses que ne peuvent accomplir ni les institutions politiques, ni les intentions des hommes, si parfaites qu'elles soient. Les peuples ne peuvent pas être arrachés à la barbarie, ni les continents civilisés en un jour.
La puissance catholique ne reconnaît point une semblable loi. Elle rejette avec mépris l'idée d'une origine humaine : son mandat émane directement de Dieu. Le souverain pontife est son vicaire sur la terre. Infaillible dans ses jugements, il lui est encore donné d'accomplir toutes choses par le miracle, si besoin est. Il a exercé la tyrannie autocratique sur les intelligences en Europe, pendant plus de mille ans, et quoiqu'il ait quelquefois rencontré la résistance des princes rebelles, celle-ci a été si impuissante, que l'on peut dire que toute la puissance politique et matérielle du continent a été dans ses mains.
Les faits ipitre avaient été sans
doute mû lateurs protestants du
xvi« siècle 3 le catholicisme avait
failli à sa vaste système d'illu-
sions et d' relever le christianisme
qu'en rêve de la primitive Eglise.
Ce n'était it porté ; telle était de-
puis longtemps l'opinion des hommes religieux et savants. Les pieux Fratricelli du moyen âge avaient déjà dit hautement que le don fatal fait à l'Eglise par un empereur romain, avait été la perte dB la vraie religion. Il ne fallait que la voix de Luther pour proclamer, aux applaudissements de tout le nord de l'Europe, que le culte de la Vierge et des saints, le régime des miracles et des guérisons surnaturelles, le commerce des indulgences
OU vente du droit de pécher, et toutes les mauvaises pratiques Bimoniaques qu'on avait imposées au christianisme, mais qui lui étaient étrangères, avaient fait leur temps. Le catholicisme, en tant qu'institution établie pour procurer le bien de l'humanité, avait complètement manqué son but et failli à sa prétendue origine. Ses œuvres n'avaient pas répondu à ses hautes prétentions, et, après un essai de plus de mille ans, il laissait les peuples soumis à ses influences dans une situation matérielle et intellectuelle fort inférieure à ce qu'elle aurait dû être.