LA RUBANNERIE
En France, au mois de janvier 1902, j'ai reçu un mémoire qui annonçait que neuf fabricants et neuf passementiers s'étaient réunis à Saint-Étienne dans le but de rechercher les moyens les plus efficaces pour améliorer Tindustrie du ruban.
Un des grands fabricants de rubans de Saint-Étienne leur a adressé un mémoire que je vais analyser.
La fabrication du ruban ne se fait pas en usine. Elle se fait par des chefs d'atelier qui sont propriétaires de leurs métiers. Ce sont même eux qui représentent le gros capital engagé dans l'industrie stéphanoise. On compte 23.000 métiers dans la région, presque tous appartiennent aux chefs d'atelier. Un métier agencé représente 4.000 francs. Si on prend le chiffre de 20.000 X '^î la valeur de cet outillage est de 80 millions. Ce chiffre est égal au chiffre d'affaires de la fabrique
entière, 88 millions en 1899, 77 millions en 4900. Une maison de commerce fait un chiffre d'affaires deux ou trois fois supérieur à son capital : le capital des fabricants serait donc d'environ 30 millions.
« N'est-il pas piquant, dit le mémoire, de voir des passementiers, possesseurs de trois ou quatre métiers, propriétaires aussi de la maison elle-même, prendre le titre d'ouvriers grévistes et accabler du titre de capitalistes et d'accapareurs certains fabricants dont la fortuite consiste en un crédit ouvert chez les marchands de soie? »
Actuellement, chaque passementier va chez le fabricant qui a des « chargements à placer ». Quand il en a dix à placer, il y a souvent vingt, trente, quarante passementiers pour les prendre. « Le commis de barre », qui place les chargements, marchande : si le premier passementier refuse à tel prix, le second accqpte, le troisième fait un rabais.
Seulement le cas contraire peut se présenter. Le Mémoire cite un fabricant qui avait enlevé à Bâle une grosse commission américaine. Quand il fallut placer les cent cinquante chargements, le « commis de barre » perdit la tète. Les cinquante premiers furent placés au cours prévu par le fabricant. Pour les cinquante autres, les passementiers crurent à la hausse et demandèrent des prix plus élevés. Quant aux cinquante derniers, le commis les plaça chez des ouvriers qu'il ne connaissait pas. Quelques-uns des ouvriers, comparant leurs prix avec ceux payés en dernier lieu, ont de suite trouvé la soie mauvaise et ont réclamé des augmentations. Le commis n'a pas eu le temps de surveiller les métiers en dehors de sa tournée ; les coupes ne rentraient plus, et, à l'heure de la livraison, c'est « le rose » ou « le ciel » qui manquait à l'assortissement.
"' LES PASSEMENTIERS DE SAINT^ÊTIENXE :m
Votre acheteur, dit le Mémoire, vous a fait un rabais ou vous a laissé pour compte, et, tandis que vous décachetiez sa lettre, votre commis vous apportait en compensation îa ou les cartes de prud'hommes.
Cela vous a dégoûté des grosses commissions, des grandes affaires; si, par hasard, l'acheteur vous avait offert un supplément de commande, vous lui auriez demandé 10 p, 100 d'augmentation. Votre client, lui, de son côté, n'était pas content. Il s'est dit : « Je ne veux plus rien faire h. Saint- Étienne, en dehors de la nouveauté. On n'a aucune garantie d'époques ou de prix avec ces gens-là- a
Donc le système actuel n'offre pas de garantie au fabricant; il gâche du temps; les passementiers concurrents perdent des heures en tramway ^^ ou sur les les bancs d'une recette, sans compter ceux de la salle des prud'hommes ».
Quelle amélioration apporter à ce système?
L'auteur du Mémoire répond nettement : « La i^odêié commerciale de travail, »
PRINCIPES STATUTAIBKS
Voici comment il en conçoit Tor^i^anisation : Une société serait formée entre « les chefs de barre » pour deux ou trois ans. Chaque passementier louerait pour ce laps de temps ses métiers au conseil de surveillant^e ou d'administration et s'engagerait à ne travailler que pour la société. Ce bail stipulerait une dédite de trois ou six mois en faveur du conseil d administration seul et pour le cas seulement où l'assemblée générale aurait décidé l'exclusion de tel ou tel membre.
M. X... serait nommé directeur avec un appointement de tant pour cent sur les façons encaissées.
C'est lui qui trouve du travail pour les métiers, il évite les courses individuelles chez le fabricant. En cas de difficultés entre un chef de barre et le fabricant, il expose le différend au Conseil d'administration ou de surveillance qui examine le cas et se fait présenter la coupe s'il s'agit de mauvaise fabrication. Le Conseil appliquera un rabais à l'ouvrier, s'il y a lieu, ou autorisera le directeur X..., à poursuivre le fabricant.
Un registre contiendra le montant de la façon payée par le fabricant, en regard de celui payé au membre qui aura pris le chargement; s'il existe une différence entre les deux sommes, elle entrera on sortira de la caisse commune.
Un tant pour cent sera retenu à chaque paie pour faire face aux appointements deX..., aux petites dépenses et au paiement de la location des métiers consentie par chaque membre au début de l'association.
A l'expiration des trois années, les bénéfices de la caisse commune seront partagés au prorata des façons que chacun aura déjà reçues.
FONCTIONNEBIENT
Voilà les principes sur lesquels doivent être fondés les statuts de la « Société commerciale des Chefs de Barre ». Voyons maintenant quel en serait le fonctionnement.
11 faudra choisir pour directeur « un passementier genre commis de barre », à qui sa vue et ses doigts ne