‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 15 sur 52 · I. Moqaddem · texte numérisé non relu

I. Moqaddem

Cheikh Saïd ibn Cheikh Hassan, d'origine Koréichite,

étendre son action dans de nouvelles contrées. C'est surtout en Algérie que les congrégations collatérales dont il vient d'être question pourraient lui offrir un terrain de propagande favorable.

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, Mohammed ibn Cheikh Salah el Rachidi a réussi à conserver la situation privilégiée de son grand oncle à La Mecque, et, grâce aux offrandes des Rachidiya Hindous, dispose de ressources abondantes.

Enfin, la confrérie qu'il dirige, représente seule, avec celle des Emirghaniya et des Senoussiya, l'école de Si Ahmed ben Idriss, la plus puissante de l'Islam moderne.

Les doctrines intransigeantes des Senoussiya ne plaisent pas également à tous les Musulmans, et la conduite privée des descendants de Mohammed Othman el Emirghani nuit singulièrement à leur prestige.

Les Rachidiya du Hedjaz ont donc^ à tous égards, droit à une mention spéciale.

Une autre confrérie chadelienne du pays, après des débuts aussi heureux que la précédente, celle des Morchidiya, vient d'être dissoute au commencement de l'année i88é. Son chef, Ali ibn Yakoub el Morchidi el Saidi, né à La Mecque, se mit à tenir école vers 1878. Très brillant orateur, il ne tarda pas à attirer autour de lui un nombreux auditoire, et cessant de s'astreindre à

l'enseignement pur des sciences théologiques, formula

bientôt le pacte et les règles d'un nouvel ordre, auquel il donna son nom. L'engouement devint général parmi la populace de la ville. On prêta au Cheikh les miracles les plus merveilleux, et l'exaltation atteignit un point tel que beaucoup de ses fervents, ne quittant plus les abords de sa maison, l'entourèrent comme d'une garde sacrée.

Mais son prestige s'était trop brusquement répandu pour que les Eulema n'en prissent point ombrage, en même temps que les représentants du gouvernement.

Peut-être, el Morchidi eût-il pu, en usant des mêmes ménagements qu'Ibrahim el Rachidi, désarmer les préventions dont il était l'objet. Mais une trop grande confiance dans son ascendant sur les masses le perdit. Par d'habiles contradictions, les Eulema l'amenèrent à proclamer les principes du soufisme oriental, à affirmer d'abord sa propre omni-science, puis à définir les attributs matériels de Dieu, et à soutenir, comme le Bab persan, l'incarnation de la substance divine dans les sages.

« Ce n'est que rarement, dit M. de Gobineau, en « parlant des Soufi asiatiques, qu'un des adeptes « enivré, se compromet au point de crier en public ce « que tous les doctes pensent en secret : Dieu, c'est « moi! »

Le chef des Morchidiya, acculé par ses adversaires à la négation de la doctrine orthodoxe, franchit ce dernier pas.

Le Bab avait pu trouver chez les Chiites de la Perse des partisans exaltés. Chez les Sunnites de La Mecque, l'enthousiasme primitif devait, dès lors, faire place à une réprobation générale.

Abandonné par tous les siens, après une Khoteba solennelle des quatre muphti dans la grande mosquée, Cheikh el Morchidi fut arrêté sur l'ordre du grand chérif et traduit, au mois de mai 1886, devant le Medjelès des Eulema.

Devant ce tribunal suprême, il perdit toute mesure, et sa condamnation fut ainsi prononcée, sans qu'aucune voix s'élevât pour le défendre.

Le gouverneur de La Mecque, estimant que, dans ces conditions, le châtiment de l'imposteur devait recevoir la sanction de l'autorité temporelle, mit à la disposition des Eulema une garde de cinquante soldats, au milieu desquels il fut traîné dans toutes les rues, pendant trois jours, attaché sur un âne, la tête tournée vers la queue de l'animal.

Toujours extrême dans la manifestation de ses sentiments, la foule, qui avait acclamé naguère el Morchidi, ne lui épargna aucun des mauvais traitements en son pouvoir.

Au bout de trois jours, ses bourreaux le jetèrent, ensanglanté, couvert de plaies, dans une étroite prison, où on le laissa mourir lentement, enchaîné contre un mur.

AISSAOUA

Il est peu d'ordres musulmans aussi connus que celui des Aissaoua, sinon comme règle et comme rôle, du moins comme pratiques. Non seulement leurs Hadra sont, en Algérie, en Tunisie, en Ég}'pte, en Syrie, un des spectacles les plus courus par les touristes, mais rivaux des Cynghalais, leurs Khouan ont donné à Paris même des exhibitions payantes. On pourrait donc les considérer comme entrés dans le mouvement le plus moderne. Il n'en est rien cependant, et si, parfois, de simples charlatans se servent du nom de la confrérie, la plupart de ses membres cherchent surtout à prouver la supériorité de leur tradition, par les exercices auxquels ils se livrent en public.

L'origine de l'ordre, le rattache à la branche des Chadeliya Djazouliya, dont faisait partie son fondateur, Si Mohammed ben Aissa, chérif marocain de la famille des Idrissites, Mais, malgré une identité presque complète de doctrines morales, les Aissaoua, loin d'admettre le mysticisme spiritualiste des Chadeliya, sont ralliés à l'école du soufisme oriental. Leurs Hadra deviennent de véritables séances de fakirisme, à la suite du Dhikre el

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Djellala, qui, par sa forme, provoque chez eux une excitation intense et des crises hystériques. Des cris rauques remplacent dans cette cérémonie la récitation de la formule : « La illaha ill' Allah. » Ces cris sont cadencés par une musique sourde, à mesure très rapide. A chacun d'eux correspondent des flexions profondes et accélérées du corps jusqu'à la ceinture, ou des mouvements circulaires de la tête, aussi propres à ébranler tout le système nerveux.

Les crises ainsi déterminées se traduisent bientôt par une ivresse cérébrale et une anesthésie diversement localisée suivant les sujets. Au fur et à mesure que ces phénomènes se manifestent à l'œil exercé du Cheikh qui préside la Hadra, les Khouan, sur un signe de lui, se percent les bras, les mains, les joues, de dards effilés. D'autres s'entaillent la gorge ou le ventre avec des sabres aiguisés. Quelques-uns broient des morceaux de verre entre leurs dents, mangent des animaux venimeux, mâchent des feuilles de cactus hérissées de piquants. Tous, peu à peu, tombent épuisés, dans une torpeur qu'un attouchement du Mokaddem transforme, chez certains, en sommeil hypnotique.

Bien que fort connus, ces faits doivent être notés, car ils placent les Aissaoua à une extrémité de l'échelle du mysticisme, opposée à celle qu'occupent les Chadeliya.

Ils ont, d'autre part, une signification particulière.

Dans la confrérie, le pacte de l'association repose sur la Baraka, qui n'est pas héréditaire dans son intégrité, quoique la famille de Si Mohammed ben Aissa se soit perpétuée jusqu'à nos jours, et que son chef soit encore reconnu comme grand-maître, par la plupart des fractions de l'ordre.

Les adeptes admettent vaguement une sorte d'incarnation panthéiste, qui fait Sid Aissa plus qu'un saint, presque le dépositaire d'une émanation de la divinité. Telle est, pour eux, l'origine de la vertu mystérieuse qu'il a prouvée en les initiant à leurs rites.

La reproduction des phénomènes qui caractérisaient sa puissance surnaturelle, n'étant pas l'apanage exclusif des descendants de leur premier chef, les Aissaoua n'attribuent pas à ceux-ci, malgré le respect qu'ils professent pour eux, l'héritage exclusif de la Baraka. Elle se transmet à tous par l'union mystique qu'établit, entre le Cheikh et le Mourid, la crise consécutive du Dhikre. Ce rite n'a donc pas pour but unique « l'anéantissement « de l'individualité du fidèle par l'absorption dans » l'essence de Dieu », il équivaut aussi à une évocation de l'apôtre par l'imitation de ses pratiques, évocation dans laquelle, intermédiaire entre la création et le créateur, il devient l'objet d'une sorte d'adoration personnelle.

Chez ceux des Aissaoua qu'inspire une ferveur absolue, la multiplicité des invocations d'un rituel surchargé,

une continuelle tension d'esprit, aggravent singulièrement l'état morbide, que dénote chez tous la célébration de la Hadra.

Ils deviennent alors guérisseurs de maladies, suggestionneurs ou suggestionnables, suivant leur rang dans la hiérarchie de l'ordre.

Beaucoup, à la vérité, suppléent à l'absence de toute névrose par d'habiles jongleries, mais beaucoup aussi de ces thaumaturges, pourraient fournir à la science moderne d'intéressants sujets d'étude i.

Bien que les membres de la confrérie ne considèrent pas la Baraka de Sid Aissa comme intégralement héréditaire, ils font preuve, néanmoins^ d'une passivité extrême vis à vis de leurs maîtres spirituels, et entre eux,

I . La plupart des pliénomènes que permettent de classer peu à peu les observations méthodiques, entreprises à cet égard depuis quelque temps, sont extrêmement développés parmi les Khouan des Confréries à tendances analogues : les Saadiya et les Refaiya, les Nakechabendiya, etc. Ils pourraient donner lieu à des recherches très profitables pour la détermination des questions qui se rattachent à l'hypnotisme, à tous ses corollaires. Ainsi nous avons entre les mains, un opuscule d'un Cheikh persan qui s'intitule «Chah Ouali Allah » (sans avoir, croyons-nous, rien de commun avec le poète autrefois connu sous ce nom), opuscule destiné à la propagation aux Indes d'une Confrérie nouvelle, et dans lequel se trouve exposée une théorie fort curieuse de la « Force psychique 1), empruntée aux Nakechabendiya. Partant d'un principe essentiellement panthéiste. Chah Ouali Allah prétend suggestionner à grande distance, faire déterminer les maladies d'autrui par ses fidèles, les guérir au besoin par l'imposition des mains, etc. Il ne recule d'ailleurs pas devant l'interprétation des songes. Quelques-uns des faits qu'il signale, sont néanmoins intéressants et comme observations et comme explications, malgré le point de vue auquel il se place.

d'un esprit de solidarité qui ne se trouve aussi développé que dans un petit nombre d'associations similaires. C'est là une double conséquence de la contagion et de l'entraînement qui les conduisent au but proposé à leurs efforts.

Il semblerait, par suite, que le rôle de l'ordre doive être considérable dans l'Islam.

Mais le caractère même des pratiques auxquelles se livrent les Aissaoua , tend naturellement à leur donner une importance prédominante, aux dépens de la doctrine purement religieuse.

Ils sont ainsi amenés à se désintéresser des questions qui agitent le plus profondément le monde musulman.

D'autre part, les supercheries commises par quelquesuns, qui, cherchant à exploiter la crédulité publique, sont fort bruyants, jettent un certain discrédit, sinon sur les chefs de la confrérie, du moins sur son nom. L'admission des femmes aux Hadra, comme spectatrices, les scandales qui résultent parfois de leur présence à ces cérémonies, contribuent au même résultat.

Les sentiments que professent à l'égard des Aissaoua la plupart des Musulmans, comprennent donc à la fois, un respect superstitieux, une défiance mélangée de crainte et un certain mépris.

On ne peut, par suite, considérer l'ordre comme réellement influent, malgré son grand renom. Il reste en

dehors des agitations religieuses, et ne pourrait contribuer ni à les fomenter ni à les diriger.

Fort nombreux au Maroc, en Algérie et en Tunisie, ses adeptes sont beaucoup plus isolés en Orient, comme c'est le cas, d'ailleurs, de presque toutes les confréries originaires du Moghreb.

Ils ne comptent à La Mecque qu'une seule zaouiya i et n'en ont pas d'autres au Hedjaz.

Cette zaouiya se trouve encore sous la dépendance spirituelle du grand-maître, malgré sa subordination administrative au Cheikh el Troûq. Mais son rôle est dans les conditions que nous venons d'indiquer, très effacé.

Les Hadra qui s'y célèbrent contribuent à entretenir dans l'esprit des fidèles, pèlerins ou habitants de la contrée, la croyance aux manifestations d'une puissance occulte, attribut de la divinité. Mais ses chefs, ses Khouan, se bornent à la célébration des cérémonies de son rituel, sans intervenir ni dans la politique locale, ni dans la politique générale de l'Islam.

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