Dhikre el Sarri
3 . Derouich, Fakir, Mourid, Khouan, ont dans le langage vulgaire la même signification, membre de confrérie, suivant les pays :
Derouich en Turquie et en Asie centrale.
Fakir aux Indes.
Mourid en Egj-pte, Arabie, Syrie.
Khouan dans l'Afrique du Nord.
Chadeliya, dont elle se rapproche si elle ne Tatteint pas.
Elle est ainsi de nature à donner satisfaction aux tendances, en apparence les plus opposées, et au point de vue religieux, c'est là une des causes de l'autorité si grande de la confrérie dans le monde des Soufi.
Sur l'ensemble de la société musulmane en Orient, son ascendant n'est guère moins marqué : elle le doit à d'autres faits.
La règle de tous les ordres comprend, avons-nous dit, un certain nombre de préceptes généraux considérés comme principes constitutifs, bases de la Triqâ. En Orient, ces préceptes sont symboliquement représentés dans l'habillement des Derouich. La Koulah, bonnet de feutre qu'ils .portent quelquefois, est, par exemple, destinée à rappeler les préceptes de renoncement (renoncement aux biens du monde, etc.) et sa forme varie suivant le nombre de ceux-ci, dans chaque ordre. Mais, dans la pratique , cette représentation symbolique n'est, le plus souvent, que supposée. Il en est de même des obligations qu'elle figure : la plupart restent lettre morte comme application.
Parfois, cependant, pour quelques-unes, il s'établit une tradition durable. On a vu que les Chadeliya purs, professent encore aujourd'hui l'élévation d'idées qu'a recommandée Abou el Hassen el Chadeli à ses
premiers disciples. De même, les Nakechabendiya ont continué de suivre un des préceptes favoris de leur maître, celui d'une grande correction de conduite privée. Sauf quelques groupes , ils se sont toujours distingués à cet égard, de la masse des Soufi. La pureté de leurs mœurs leur donne donc une place à part parmi eux. Ils ont le sentiment de cette supériorité, qui leur a permis de censurer, ainsi que nous l'avons mentionné , certains scandales reprochés aux Khelouatiya, ou plus justement à quelques autres ordres, les Badaouiya, les Refaiya, les Saadiya, etc.
La confrérie doit ainsi à la respectabilité de ses membres, une grande partie de son influence générale, qui a d'ailleurs, encore une autre origine.
Le principe, que la foi transporte les montagnes, admis comme dogme dans toutes les religions d'Orient, n'a jamais été pour la civilisation occidentale qu'un lieu commun symbolique, et la légende du Fakir logi, qui fait germer une graine en regardant le pot qui la contient , n'est admise, par ceux mêmes qui l'ont importée en Europe, que comme un gracieux tour de charlatan.
Néanmoins, il est incontestable que « Willing » — « Force psychique », ou sous tout autre nom, la concentration de la volonté, permet à l'homme d'obtenir des résultats qui ne semblent pas, au premier abord, du domaine de son pouvoir normal : effets naturels, d'ailleurs, de causes naturelles.
Les Nakechabendiya ont devancé les savants de l'occident dans l'application de ces phénomènes.
Partant, les Batheniya surtout, des données de la sanctification panthéiste, ils ont créé toute une théorie mystique que ne désavoueraient pas certains spirites.
Ils admettent l'existence d'une âme interne, et pour en développer la force, « Qpuat Rouh 'el Bathiniya », s'attachent à la culture de la force de volonté « Qpuat el Iradat ». Un système d'entraînement établi dans ce but, complète leurs différentes pratiques de méditation contemplative et extatique, « Touaggouh, Mourakbat et Tessarouf, » au même titre que celles-ci forment le corollaire du Dhikre et de la Kheloua.
Cette théorie et ces règles ne présentent pas un intérêt particulier; mais ce qui est fort remarquable, c'est que les adeptes acquièrent ainsi, quelques-uns du moins une puissance de concentration de la volonté tout à fait exceptionnelle.
Comme application, diverses expériences qui appartiennent au domaine de la suggestion mentale même à grande distance, leur sont familières.
On comprend qu'il n'en ait pas fallu davantage, pour que la foule regardât les Derouich qui se livrent à ces pratiques, comme investis d'un pouvoir surnaturel.
Dans l'Asie centrale, surtout, ils passent pour les
maîtres du « Monde spirituel », et la mise en scène
aidant, il est aujourd'hui de notoriété publique que prédire l'avenir, disposer des événements, guérir les malades éloignés, faire périr des ennemis cachés dans une contrée inconnue, sont les moindres de leurs attributs.
C'est, là pour l'ordre, à l'est de la Perse, tout au moins, car en Syrie et en Turquie où il s'étend aussi, le « Willing » de ses membres ne paraît pas avoir obtenu le même crédit auprès des habitants du pays, un élément considérable de popularité '.
Les Nakechabendiya doivent donc à l'élasticité de leur mysticisme, à leur réputation d'honorabilité dans la conduite privée, et aux influences secrètes qu'on leur reconnaît dans beaucoup de contrées, d'être une des confréries les plus importantes de l'Islam.
Une étude complète des particularités de sa doctrine, de son rituel, serait trop longue pour trouver sa place ici : quelques-unes néanmoins méritent d'être citées. D'après un ouvrage fort estimé dans l'ordre « Rechihât Aine el Hayat », Gouttes de la Fontaine de vie 2, certains de ses docteurs pousseraient la théorie de « l'âme interne » jusqu'à admettre une sorte de niétempsychose en sa faveur.
I. Les Ichan du Turkestan, dont parle H. Vambery et dont le souffle est regardé comme jouissant de propriétés miraculeuses, ne sont autres, croyons-nous, que des Cheikh Nakechabendiya.
2 Cité par S.-D. Brown, dans « The Dervishes ».
Comme autre conséquence de leur croyance à un monde surnaturel, avec lequel ils entrent en contact par leur double être, les Nakechabendiya soumettent l'initiation des néophytes aux décisions du sort, par Flstikhara.
Cette pratique est d'aiUeurs fort répandue dans l'Islam, pour d'autres objets. Elle consiste à répéter un verset du Koran avec une valeur alternativement affirmative ou négative, sur le chapelet, en commençant à un grain quelconque ; si le verset qui correspond au dernier grain est affirmatif, le sort est favorable. Tel est le système employé par les cheikh de l'ordre pour savoir s'ils peuvent donner l'initiation aux postulants.
Le maître et son disciple font simultanément l'Istikhara; si tous les deux obtiennent le même résultat affirmatif, le second est de suite admis parmi les membres de l'association. Dans le cas contraire, il est ajourné ou même définitivement exclus.
Une autre coutume des Nakechabendiya présente quelque analogie avec une forme d'oraison en usage dans les congrégations Bouddhistes.
Le fondateur de la confrérie avait tout particulièrement recommandé à ses disciples la prière en commun : aussi les Hadra sont-elles, aujourd'hui encore, suivies avec la plus grande régularité par tous les adeptes.
C'est à cette même prescription que doit être attribué
le nombre considérable des couvents de l'ordre, qui en possède plus qu'aucun autre.
A Constantinople seulement, il en existe cinquantedeux. Dans l'Asie centrale, on en trouve partout, et Hermann Vambery qui, à Khiva, s'était donné pour Nakechabendi, a été hébergé, tant dans cette ville qu'à Bokhara, dans des Kalenterkhan, monastères hospitaliers de la confrérie. En Egypte, où celle-ci ne compte que quelques membres, la plupart dépendent de la Tekkié du Caire.
A cet égard, il en est des Nakechabendiya comme de presque tous les ordres orientaux.
Mais, poussant plus loin l'application des doctrines de leur premier chef, ils ont adopté la prière collective, et s'en servent en particulier pour récitater la Sourate El Ikhelas, jusqu'à concurrence de i.ooi fois. Un tas de cailloux, soigneusement comptés à ce chiffre, est partagé entre les assistants. Au fur et à mesure que chacun termine une Sourate pour son propre compte, il jette un caillou devant lui, et lorsque toutes ces pierres sont réunies de nouveau, l'oraison est terminée.
Elle confère à tous ceux qui y ont pris part, les mêmes mérites que si tous avaient individuellement récité la sourate i.ooi fois.
Telle est la forme adoptée dans l'Asie centrale pour ce Dhikre particulier. Aux Indes (et à La Mecque les
pèlerins de ce pays ont dans la grande mosquée, un emplacement réservé pour s'y livrer), il est plus complexe, en ce sens que les pierres sont disposées sur le sol à une certaine distance les unes des autres. Il faut les enlever sucessivement et les reporter en arrière, à chaque sourate, par une disposition analogue à celle de la course des œufs, dans les pays Basques. Le chiffre de la récitation reste d' ailleurs fixé à looi fois et le partage de la litanie se fait de même entre les assistants.
Ils convient, enfin, de mentionner que, malgré la déconsidération qui s'attache à cette pratique, les Derouich Nakechabendiya , des Tekkié, des Kalenterkhan de l'Asie centrale, demandent volontiers à l'opium ou à ses succédanés, une ivresse qui, pour eux, devient l'équivalent de l'extase mystique. Ils se servent surtout de Beng, extrait du chanvre, analogue au Haschich, et l'abus de ce narcotique les amène rapidement à un état de décadence physique et morale, très accentué.
Les règles de l'ordre le proscrivent mais son usage est si répandu dans l'Extrême Orient et dans les régions qui confinent aux Indes ou à la Chine, que tous les efforts tentés pour en empêcher l'emploi, sont restés sans effets, aussi bien chez les Nakechabendiya que dans les autres confréries de ces contrées. La^^classe de leurs adeptes qui y a recours, se recrute au reste, parmi la lie de la populace des villes.
Rechercher l'origine des pratiques caractéristiques du rituel des Nakechabendiya, des coutumes qu'ils admettent, et de leurs doctrines, serait, au point de vue de la filiation des ordres religieux, d'un certain intérêt. Mais cette recherche nécessiterait des développements que ne comporte pas le cadre de notre étude. Nous nous bornerons donc à ajouter aux indications qui précèdent, que la règle de l'ordre a subi, à bien des égards, l'influence du milieu où il s'est formé, celui de l'Islam asiatique. Tout en affirmant des tendances sunnites et en faisant remonter ses appuis à Abou Beker ben Seddik pour mieux établir son orthodoxie, son fondateur, Pir el Khodja Mohammed Beha ed Dine, s'est aussi donné comme continuateur de l'école d'Ali Riza, l'Imam vénéré des Chiites Persans. Le mysticisme panthéiste qu'il a professé est celui d'Abou Yazid el Besthami, mais avec quelques modifications qui rappellent les théories philosophiques des Ismaeliya Batheniya : c'est à eux qu'appartient le système de r « âme interne », et l'étymologie du nom même de Nakechabend s'applique aux peintures mystiques de la vie céleste, empruntées à leurs docteurs par Beha ed Dine.
Celui-ci s'est donc montré fort éclectique, soit qu'il ait accepté par tradition une partie des croyances répandues depuis longtemps dans l'Asie centrale, lorsqu'il fonda
son ordre à Bokhara à la fin du viii^ siècle de l'Hégire, soit qu'il ait jugé nécessaire de tenir compte des sentiments populaires.
Il se proposait de revivifier l'Islam en le ramenant ■A son unité primitive. Les nombreuses sectes qui s'étaient propagées pendant les âges précédents, en Perse et à l'Est de ce pays, ayant presque mis en question l'existence même de la religion musulmane dans ces régions, une large tolérance était utile pour rallier à la « Voie » nouvelle, bien des esprits ébranlés.
Quoi qu'il en soit, et malgré ses attaches suspectes, la rectitude des principes de Mohammed Beha ed Dine n'a jamais été contestée par les partisans des quatre rites sunnites.
Ramener l'Islam à son unité primitive est une entreprise bien souvent tentée, jamais réalisée. Pas plus que ses devanciers ou successeurs, le chef des Nakechabendiya n'y put réussir. Du moins, son œuvre a-t-elle contribué largement à une renaissance religieuse que les circonstances favorisèrent d'ailleurs.
C'est, en effet, pendant la période des grands remous ethniques de l'invasion mongole, que la confrérie, presque contemporaine de l'empire ottoman, prit naissance.
Adoptée par les tribus Turko-Tartares de l'Asie centrale , comme un ordre en quelque sorte national , elle
eut part à leur triomphe définitif, après la mort de Tamerlan.
Mohammed Beha ed Dine naquit en 719 (H) à Bokhara, célèbre alors par ses 360 mosquées ef par ses écoles innombrables, dont l'importance s'était accrue sous les Mongols, établis dans le pays depuis un siècle, par la destruction de Bagdad en 656 (H ).
Après s'être adonné d'abord à l'enseignement de la littérature arabe, fort en honneur dans les Médressé de sa patrie, le futur chef des Nakechabendiya se consacra d'une façon exclusive à l'étude du mysticisme et de ses diverses doctrines. Il acquit dans cette branche des sciences théologiques, une réputation de grand savoir, et grâce à l'éloquence imagée, communicative, dont l'avait doué la nature, ses leçons, bientôt transformées en prédications, groupèrent autour de lui de nombreux élèves, qui furent ses premiers disciples. La tournure même de son esprit, l'objet de son enseignement, ne l'amenèrent, en effet, que graduellement à concevoir l'ensemble du s^'Stème qui devait former sa « Voie », et à fixer le but de son œuvre.
Une action personnelle avait, à cette époque, plus qu'à toute autre, des chances réelles de succès.
La religion musulmane venait de subir pendant les âges précédents de graves vicissitudes en Asie. Elle s'était trouvée directement menacée par la tentative de
Hachem ben Hakim el Mokannah, le Prophète voilé, par la formation de sectes innombrables, celles des Ismaeliya surtout.
En outre, la grande querelle des Chiites et des Sunnites divisait profondément les défenseurs les plus fidèles de l'œuvre de Mahomet.
Mais l'invasion mongole ayant apaisé, par la menace d'un péril commun, toutes les rivalités religieuses, et détruit la puissance des derniers Ismaéliens , le moment semblait propice pour tenter une rénovation pacifique de la foi orthodoxe.
Il l'était d'autant plus que, fort cosmopolites en matière de croyances, les chefs mongols avaient adopté indifféremment toutes les religions des contrées soumises à leur joug. Musulmans dans le domaine de l'Islam, mais Sunnites comme Tagoudar-Ogoul, ou Chiites comme Œldjaïtou, suivant les régions, ils s'étaient faits Bouddhistes ailleurs, comme Koubilaï, et les Juifs, les Chrétiens, avaient trouvé auprès d'eux un accueil aussi favorable, que les adeptes des autres écoles.
Telle était la situation, lorsque Mohammed Beha ed
Dine commença à préparer la fondation de sa confrérie.
La nouvelle invasion mongole des hordes de Timour-
Lenk, produisit alors un bouleversement qui parut, un
moment, remettre en question l'ordre de choses établi
dans l'Asie centrale. Après avoir ravagé le Turkestan en 770 (H), le conquérant réunit sous sa domination tous les royaumes indépendants, taillés dans l'ancien patrimoine des successeurs de Djenghiz-Khan. Choisissant Samarkande pour capitale de son vaste empire, il s'efforça de lui donner une organisation régulière, et converti lui-même à l'Islam, l'adopta comme religion d'État.
Les circonstances devinrent donc de nouveau propices aux projets de Mohammed Beha ed Dine, après une tourmente passagère. Bien que signalée par des ruines de toute sorte, des massacres restés légendaires, cette révolution n'en avait pas moins eu pour effet, de rendre plus de vitalité à la foi musulmane.
Toutefois, si les rivalités purement religieuses avaient perdu de leur acuité, la question de races divisait encore les populations asiatiques.
Parvenus à un haut degré de civilisation, les Tadjiks sédentaires, anciens habitants du pays, tenaient en profond mépris leurs premiers vainqueurs, les Turko- Tartares.
Convertis à l'Islam lors de la conquête arabe, ils avaient formé le parti des Alides en haine des Abbassides, autant que des nomades Ouralo-Altaïques, ralliés à cette dynastie et à la cause sunnite. Chiites en Perse, ils suivaient ailleurs, les traditions orthodoxes, mais
sans cesser d'être fidèles aux tendances générales de leur groupe.
De leur côté, les tribus tartares étaient unies par un sentiment commun d'hostilité contre cette race qu'elles avaient subjuguée, sur laquelle leur suprématie politique s'était affirmée après la décadence du Khalifat de Bagdad, et dont elles subissaient cependant l'ascendant intellectuel.
De nombreuses unions avec les captives, les esclaves conquises çà et là ou achetées sur les marchés des villes, avaient infusé aux conquérants un peu de sang éranien ; mais en dehors de quelques points , le mélange n'était encore nulle part assez intime, pour effacer la ligne de démarcation qui sépare le sédentaire du nomade, la civilisation de la barbarie.
Rapprochés par leur asservissement sous la conquête mongole, ces deux éléments, les Tadjiks et les Tartars, n'en étaient pas moins étrangers l'un à l'autre.
Tous deux se trouvaient représentés dans la Bokharie, à l'époque où vivait Mohammed Beha ed Dine. Celui-ci s'était montré sagement inspiré, en donnant des gages à la tradition sunnite, en même temps qu'il flattait les tendances chiites et acceptait en partie les doctrines Ismaéliennes, dont l'influence avait survécu à la dispersion de leurs adeptes. Mais il ne put concilier de.même, les exigences d'un antagonisme de nationalités.
Comme ailleurs, les Tadjiks dominaient dans les villes de la Bokharie, et les steppes du pays formaient le domaine des Turko-Tartars.
Mais à Bokhara même, les révolutions locales avaient donné à ces derniers une certaine importance numérique. Une partie notable de la population, descendait des chefs de leurs clans ou de familles Seldjoukcites. Elle formait une caste à laquelle se rattachaient de nombreux métis, et complètement distincte des Bokhariotes de lignée pure.
C'est parmi ceux-ci que se recrutaient les membres du clergé local, et les docteurs des différentes écoles. Le Chiisme proprement dit ne s'était en effet établi dans le pays, que pendant la courte domination d'une branche de la dynastie persane des Sassanides, à une époque déjà lointaine.
D'origine fort humble, le chef des Nakechabendiya n'appartenait pas à cette aristocratie religieuse. Soit qu'il fût de race éranienne , soit qu'il se rattachât au contraire à l'élément opposé par quelque alliance familiale, sa rapide • popularité lui valut bientôt l'hostilité du parti Tadjik. Les difficultés que soulevèrent ainsi ses prédications le déterminèrent à quitter la viUe , et à se fixer à quelque distance de ses murs. Mais l'attitude des anciens Bokhariotes lui assura l'appui de l'autre fraction des habitants. En outre, dans sa nouvelle zaouiya, il se trouva plus
directement en contact avec les nomades, dont les caravanes campaient souvent de ce côté. Il put ainsi faire, chez eux de nombreux prosélytes.
Son influence se répandit donc surtout dans les tribus de race Turco-Tartare. N'ayant encore aucun saint national, elles ne tardèrent pas à adopter avec enthousiasme son patronage spirituel dans toute la Bokharie.
Les relations mêmes de l'apôtre avec les nomades l'amenèrent à entreprendre de lointains voyages de propagande. Après avoir parcouru tout le Khouarizm, il se trouvait ainsi à Ksar Arifan , en Perse , lorsqu'une courte maladie l'enleva à la vénération de ses fidèles, en 792 (H).
L'ordre des Nakechabendiya se trouvait déjà représenté à Samarkande, Balkh, Hérat, Merv et Khiva, ainsi que dans la partie orientale de l'Iran. Sous les premiers successeurs de son fondateur. Allai ed Dine el Attar, Mouleyna Yakoub Djerhi el Hadari et Nasser ed Dine Abd Allah Tachkendi, il continua de se développer progressivement dans l'Asie centrale, en même temps qu'il prenait pied dans le nouvel empire ottoman.
Créé en Asie-Mineure à l'époque même de la naissance de Mohammed Beha ed Dine, par Osman, chef d'un clan de Tartars Oghuz, qui s'était substitué à la dynastie locale des Turcs Seldjoukcites, cet état s'étendait déjà à toute la péninsule, depuis la conquête des dernières
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forteresses Byzantines, et à une partie de la Syrie. La défaite et la captivité de son quatrième chef, Bayazid, vaincu par Timour Lenk en 805 (H) avaient un moment paru compromettre sa destinée. Mais après la mort du souverain Mongol, le nouveau Padischah, Mohammed, avait bientôt reconstitué le domaine des Osmanli.
Bien que l'ordre des Bektachiya fût déjà devenu, sous Orkan, fils et héritier du fondateur de la dynastie, une institution d'État, les Nakechabendiya ne tardèrent pas à acquérir une situation considérable, chez les Turcs occidentaux. Le clergé officiel surtout, se distingua par son empressement à accepter leurs doctrines, en haine de la première confrérie.
Sous le pontificat de Nasser ed Dine el Tachkendi, leurs progrès devinrent assez rapides en Turquie, pour déterminer la scission de l'ordre en deux branches : celle de rOuest, dont ce grand-maître conserva la direction, et celle de l'Est, comprenant tous les adeptes de la Bokharie et des régions voisines, qui se groupèrent autour d'un autre Khalifat, Sultan ed Dine el Kachgari.
Ce fut avec ce dernier que s'ouvrit la période la plus brillante de l'histoire des Nakechabendiya orientaux
Timour-Lenk avait adopté la langue turque pour idiome officiel dans tout son empire. Lorsqu'après sa mort, en 808 (H), les États mongols se divisèrent de nouveau, la race turco-tartare dut à cette mesure de
recouvrer rapidement son ancienne suprématie politique, et d'acquérir en même temps, l'ascendant intellectuel qui lui avait autrefois fait défaut.
Après une première période durant laquelle se prépara cette double transformation, la lutte s'engagea ouvertement entre les tribus tartares et les souverains Mongols. Dès la fin du ixe siècle, ceux-ci avaient perdu le Turkestan, Samarkande, la Bokharie.
Quelques années plus tard, Baber, le futur conquérant de l'Inde, dont l'apanage ne comprenait tout d'abord que le district du Khokhand, entreprit de reconquérir l'héritage de son aïeul Timour Lenk. Mais Samarkande, qu'il reprit, lui fut bientôt enlevée par les Tartars Uzbek, nouvelle peuplade Ouralo-Altaïque, arrivée depuis peu dans le Turkestan, ainsi que Bokhara, d'où il avait refoulé un autre rameau de la race, les Arghan. Pendant plus de vingt ans, des alternatives de succès et de revers, rendirent ainsi, et firent perdre tour à tour, aux Mongols, ces contrées dont ils avaient fait leur objectif principal.
Chassé du Khokhand, Baber dut un moment s'enfuir dans les montagnes du Bolor. Il y reforma ses bandes , repoussa les Uzbek, puis encore vaincu, se jeta dans l'Afghanistan.
Le Kandahar devint alors le siège de sa domination, sa base d'opérations. Mais, entraînant les autres nomades
Turko-Tartars, ses vainqueurs vinrent l'y attaquer à leur tour. La mort d'un de leurs chefs lui rendit une supériorité momentanée, et après avoir, un instant, perdu l'Afghanistan, le Kandahar même, il se trouva de nouveau maître de la Bokharie. Ce triomphe, toutefois, ne fut pas de longue durée et force lui fut bientôt de reculer encore.
Avant cette dernière défaite , une incursion heureuse, avait permis à Baber de ravager le Pendjab. Reconnaissant l'impossibilité d'arracher l'Asie centrale à ses adversaires, il se décida alors à l'abandonner définitivement, et en 933 (H), la victoire de Paniput lui livrant l'Inde septentrionale, il fonda l'empire de Delhi, dont la création marqua la fin de la domination mongole dans les contrées envahies par la race Turko-Tartare.
Au début de cette longue période de guerres, les Uzbek avaient été accueillis en ennemis par les peuples de leur groupe déjà établis dans le pays. Mais la communauté d'origine, de langage, n'avait pas tardé à provoquer entre eux, un rapprochement que cimentèrent les dangers de la lutte contre les Mongols.
Il est vraisemblable que les Nakechabendiya eurent alors une large part à la propagation de la foi musulmane chez les Uzbek. En tout cas, leur grand maître. Sultan ed Dine el Kachgari, devint pour ceux-ci le chef suprême de la religion , et son ascendant spirituel
l'appela à jouer parmi eux un rôle politique considérable.
Pendant la dernière tentative de Baber contre Samarkande, ce furent ses exhortations qui déterminèrent à la résistance, le chef du pays, Sultan Abou Saïd, et ses guerriers affolés.
Une sortie heureuse et la capture d'un général ennemi, Khalil el Hindi, confirmèrent heureusement les promesses du Cheikh. Fanatisés dès lors par les Derouich Nakechabendiya, les habitants de la ville se défendirent avec un héroïque courage. Bientôt le manque de vivres, une grave épidémie, affaiblirent l'armée mongole. Désespérant du succès, Baber se décida à offrir la paix aux assiégés. Ce fut à Sultan ed Dine que s'adressa le conquérant. Il lui envoya un mollah de son propre entourage, Mohammed Muâmma, et se borna à demander, pour prix de la retraite de ses troupes, un traité stipulant qu'il aurait dorénavant part lui-même aux prières du Pir Nakechabendi i.
La confrérie fondée, un peu plus d'un siècle auparavant, par Mohammed Beha ed Dine, avait donc atteint un haut degré d'influence générale. Sa prospérité matérielle se ressentit d'autant plus, de la période de tranquillité relative, qui s'ouvrit pour l'Asie centrale après l'exode définitif des Mongols.