‹ Les confréries musulmanes du Hedjaz [microform]Chapitre 45 sur 52 · I. J. Darmesteter. Le Mahdi · texte numérisé non relu

I. J. Darmesteter. Le Mahdi

presqu'indépendantes de fait. Dans la vallée du Nil, chez les populations réellement égyptiennes, elle garde une réserve absolue.

Le travail d'obstruction des pays musulmans auquel les Senoussiya se sont bornés jusqu'ici, avec un remarquable esprit de méthode , a depuis longtemps porté ses fruits. A peine explorées dans quelques directions , les régions qui constituent le domaine particulier de l'ordre sont bientôt devenues inabordables. Les dangers auxquels Gerhard Rholfs et ses compagnons ont été exposés à Koufara, en 1879, ^^ prouvent de reste.

Au delà des dépendances directes de Djerboub, la zone fermée aux explorateurs européens, s'élargit graduellement, dans le Sahara d'une part, dans le Soudan de l'autre. Il est facile de s'en rendre compte en se reportant aux tentatives faites depuis quelques années pour pénétrer dans ces régions inhospitalières. Presque toutes ont abouti à de sanglants massacres, celui de la mission Flatters, par exemple.

Beaucoup de ces attentats, il est vrai, n'engagent pas directement la responsabilité des chefs de la confrérie I. Il semble, au contraire, que Sid el Mahdi et son

1 . On leur a souvent attribué, entre autres, les meurtres de Joubert et Doumeau-Duperré en 1873, des missionnaires d'El Goléah en 1875. ■Nous avons eu l'occasion dç recueillir sur ces deux événements des

frère, guidés aussi bien dans les régions où s'étend leur autorité qu'en Egypte, en Tunisie et en Algérie, par des principes invariables de prudence, cherchent à éviter toute occasion semblable de conflit avec les nations chrétiennes. C'est en effet à un ordre formel de la zaouiya de Djerboub, que les membres de l'expédition de Gerhard Rholfs, dépouillés, emprisonnés, menacés de mort par les Khouan de la « Zaouiya el Oustâdh » de Koufara, durent la liberré et peut-être la vie.

L'action des Senoussiya, peut même, au premier abord, sembler pacifique. Ainsi, dans le Sahara occidental, ils ne visent en apparence, qu'à établir leur ascendant moral sur les peuplades qui ne le reconnaissent pas encore. Ils

renseignements qui permettent de croire qu'en réalité Joubert etDourneau- Duperré ont été massacrés par des Imanghassaten dont ils avaient refusé les services et par des Châamba, que venait de razzer Said ben Driss, notre Aglia de Ouargla. Ils ont donc été surtout victimes d'une double vengeance. C'est de même à un complot ourdi par un Zoui d'In Salah, pour venger son frère, tué à ses côtés dans une expédition contre nos tribus, qu'il faut rattacher la mort des missionnaires d"El Goléah. (V. Les Medaganat. Revue Africaine.)

Les circonstances de l'assassinat des missionnaires de Ghadamès, en 1881, sont restées mystérieuses. Quant à Palat, abandonné par les Oulad Sidi Cheikhq, qui avaient affecté de le couvrir de leur ascendant , pour se faire attribuer uue iniluence qu'ils n'ont pas, il a surtout été victime de l'aventureuse audace qui l'avait entraîné seul, dans un pays où il n'existe aucune sécurité, pour ses habitants mêmes.

Enfin, quelles qu'aient été les causes déterminantes du massacre de la mission Flatters, il n'en est pas moins certain qu'il a eu pour premier instigateur, uu Châambi, Seghîr ben ech Cheikh^ serviteur religieux des Oulad Sidi Cheikh. Il n'y a donc pas lieu de considérer les Senoussiya comme directement responsables de ces attentats.

donnent la plus large hospitalité aux voyageurs dans toutes les zaouiya de l'ordre , s'efforcent de réconcilier les tribus hostiles i, envoient des secours à celles qu'atteint une calamité quelconque.

Mais cette propagande, si discrète qu'elle soit, suffit pour réparldre le souffle indéfinissable du réveil de l'Islam.

C'est à ce point de vue surtout, qu'il y a lieu de considérer la confrérie comme compromise, par les mouvements qui signalent, sur les confins de son empire, la renaissance de la foi musulmane. D'ailleurs, si ses chefs n'y prennent aucune part personnelle, ils savent du moins en profiter après coup.

On peut donc adrnettre qu'ils ont réalisé fort loin l'obstruction du « Dar el Islam » dans les contrées sahariennes, et au Soudan.

Il serait plus difficile d'affirmer, si le Senoussisme, qui n'est lui-même qu'une résultante de l'évolution islamique , au xiiie siècle de l'Hégire , a contribué ou non ,

I. A la suite d'une rupture survenue entre les Imanghassaten des Touareg Azdjer et les Oukd Ba Haramou d'In Salah, en 1882, la région comprise entre cette ville, Ghadaraès et Ghât, était devenue le théâtre de luttes continuelles. La paix ne fut rétablie que par l'intervention directe du grand maître des Senoussiya en 1884. A sa demande, les notabilités marquantes des Touareg Ahaggar et Azdjer, ainsi que celles d'In Salah, conclurent vers la fin de cette année un pacte, en vertu duquel elles s'engageaient à maintenir, envers et contre tous, la paix dans le territoire musulman compris entre le Tidikelt et le Fezzan, Ghadamés et les confins de l'Aïr.

à la propagation nouvelle du Mahométisme, dans l'Afrique centrale.

En quelques années seulement, tout le plateau supérieur du continent noir s'est trouvé envahi jusqu'au cœur de l'Etat libre du Congo. Les stations avancées de l'Association africaine ont dû être abandonnées, jusqu'au poste de Stanley Falls, qui vient de tomber il y a quelques mois à peine. Dans le bassin des grand lacs, les missionnaires protestants et catholiques perdent de même le terrain qu'ils avaient si péniblement conquis. Ouvert un moment devant eux, le royaume de Mtésa leur est maintenant fermé, ainsi que toutes les régions situées au nord et à l'ouest.

La vallée du Niger, où le croissant n'avait encore paru que dans le coude de Tirabouctou , il y a moins d'un demi-siècle, celle de la Benoué, où il était inconnu, subiront bientôt toutes entières sa loi exclusive, si rien n'arrête sa marche triomphale.

Déjà, les empires musulmans de Samory et d'Ahmadou , s'étendent jusqu'à la zone montagneuse qui limite le bassin côtier du premier fleuve. Boporo, Misadu, Kankau et quelques autres centres de ces régions, sont devenus les foyers d'une propagande assez active, pour qu'il ne se trouve plus de villes du littoral, entre le Sénégal et le golfe de Bénin , où ne s'élèvent quelques mosquées.

Au nord de l'équateur, l'Abyssinie seule échappe encore à ce prodigieux mouvement d'expansion.

Aucun renseignement précis ne permet d'attribuer aux Senoussiya un rôle actif dans ces conquêtes du Koran. Mais tout porte à croire qu'ils s'efforcent d'étendre au-delà du Ouadaï leurs domaines sahariens.

Ils agiraient ainsi dans l'Afrique centrale, non plus seulement comme défenseurs du « Dar el Islam », mais aussi comme missionnaires, pour la conversion de contrées restées « Dar el Harb ». Le grand silence qui se fait sur ces pays peut en être une preuve.

Quoi qu'il en soit, la première étape de la « voie » senoussienne est aujourd'hui accomplie dans le vaste empire de Tordre, des frontières de l'Egypte au pays des Touareg , des côtes de la Cyrénaïque au lac Tchad , et sans doute plus loin encore.

Au Hedjaz, l'œuvre entreprise par Cheikh Senoussi n'a pas eu pour objet l'obstruction du pays, qui, malgré quelques audacieuses explorations, est toujours resté fermé aux Européens. Il s'agissait surtout pour l'ordre, pendant la période préparatoire de son développement, d'y asseoir solidement son influence, de créer dans les villes saintes le principal foyer de propagande de ses doctrines.

On a vu comment, chassé deux fois par les Eulema,

le chef des Senoussiya réussit cependant à triompher de leur hostilité et comment, après quelques années de luttes, la confrérie devint toute puissante dans le pays i.

Une partie des anciens Idrissiya et quelques Tholba des villes, avaient constitué sa première clientèle. Plus tard, les pèlerins d'Afrique, presque tous les musulmans convaincus des classes instruites de la population urbaine, grossirent ce premier noyau. Mais ce furent surtout les Bédouins, les Orban, suivant la dénomination locale, qui formèrent la grande masse des adeptes du Senoussisme.

Toutes les tribus du Hedjaz, Béni Harb, Béni Lam, Béni Harith, Béni Thaqif, etc., avaient bientôt reconnu Cheikh Senoussi pour chef spirituel et maître suprême. Leur concours lui assura la force matérielle nécessaire pour lutter victorieusement contre les intrigues des Eulema et résister aux autorités turques, jusqu'au jour où les circonstances politiques et la réputation croissante de la confrérie consacrèrent son indépendance.

Ce ne fut, d'ailleurs, pas seulement dans cette province que les Bédouins devinrent ainsi ses plus sûrs auxiliaires. Tous ceux de l'Arabie occidentale qui n'avaient pas embrassé les doctrines Ouahabites, suivirent cette exemple. Du Sinaï au Yémen, entre la Syrie

Page 1