NOTRE INSTALLATION
Nous avons donc, dès le lendemain de notre arrivée, reçu la visite du chef de la tribu indigène voisine de Koné.
Il va de soi que ce n'est pas nous, qui avons débattu les conditions du travail, mais bien notre aimable commandant qui prend à cœur de régler personnellement jusqu'aux moindres détails de notre installation.
Galiaté, le chef de ces Canaques, est un vrai type de sa race. Il a la taille ordinaire d'un Européen; son teint est d'un noir pâle, presque couleur chocolat; il a des yeux bruns et de superbes dents d'une blancheur éclatante. Il est solide et bien fait et porte la tête, garnie d'une chevelure assez abondante, avec une grande fierté. Selon la mode de la tribu, il a la barbe noircie et ornée d'une loque rouge; la poitrine aussi est noircie; autour des reins pend une autre loque rouge; au bras gauche est attaché, au moyen d'une tresse rouge, un coquillage blanc fort joli : c'est le tabou, l'insigne de son autorité. Il nous appelle moucheu et madame, et nous lui disons tayot.
Nous convenons ensemble qu'il fera faire par ses hommes le gros ouvrage de notre habitation pour une somme déterminée, assez minime, du reste.
C'est la forêt voisine qui fournira le bois; d'abord les poteauxpilotis, que l'on enfoncera profondément en terre en prévision des cyclones; puis le bois pour la charpente que l'on attachera solidement aux poteaux. Ces bois porteront des goélettes, espèces de bâtons de traverse, accouplés deux à deux et qui maintiennent les murs. Nous ferons les murs en torchis : de la paille tressée, enduite de terre glaise; cela est dur et résistant. A l'intérieur on tapissera avec de l'écorce de niaoulis.
Le niaoulis est un arbre extrêmement remarquable ; il domine dans tous les paysages de la Nouvelle-Calédonie et donne à l'île son cachet le plus caractéristique : j'en dirai tout de suite un mot. Son tronc est rarement bien droit; généralement il est courbé irrégulièrement ou tordu comme une spire. Son écorce est épaisse de trois doigts et se compose d'une grande quantité de feuilles minces superposées, le tout formant une couche absolument imperméable à cause d'une substance résineuse qui l'imprègne. On enlève cette écorce avec la plus grande facilité par longues et larges plaques et on s'en sert pour couvrir les maisons, pour tapisser les murs, pour former des tentes provisoires. Par suite de la présence de cette substance résineuse, les branches brûlent lentement et d'une lumière fort éclairante : les indigènes s'en font des flambeaux. Ils fabriquent avec les feuilles, qui sont d'un vert foncé, une tisane qu'ils disent souveraine contre les rhumatismes. Les fleurs sont petites et blanches et répandent une odeur nauséabonde, qui fait fuir les oiseaux; seules les roussettes — espèce de grandes chauves-souris, — viennent visiter l'arbre à l'époque de la maturité des baies, dont elles sont fort friandes. Le bois du niaoulis est excellent pour les travaux de menuiserie; il est employé beaucoup pour les pilotis et les charpentes, parce qu'il se conserve très longtemps dans les terres humides et même dans l'eau.
Pour le toit de notre maison on clouera des lattes, comme on le fait en Europe pour les tuiles, et on recouvrira d'écorces de niaoulis et de paille.
La maison n'a pas besoin de fenêtres ; il y aura de nombreuses portes, qui la nuit se fermeront au moyen de doubles volets.
Il n'y aura pas de plancher : les Canaques égaliseront le sol ; puis ils le couvriront d'un mélange de cendres, de petits cailloux, de sable de rivière et de chaux, et formeront ainsi une espèce de macadam.
La construction de pareille maison demande de nombreuses semaines; aussi pendant le travail, le plan primitif a-t-il subi plusieurs modifications.
Voici le plan de l'habitation, telle qu'elle a été définitivement construite :
Face donnant sur le jardin.
Domestique
Véranda
Prori-
sions
ta
Chambre des garçons
Salle à manger
Chambre de Louisa
go
Bureau
Chambre des parents
Véranda
Face donnant sur la rue.
La maison est longue de dix-huit et large de six mètres. Au milieu se trouve une vaste salle d'habitation : celle-ci communique avec la véranda devant l'habitation et avec celle de derrière. A droite se trouvent ma chambre et celle de ma fille ; à gauche la chambre des garçons et le bureau. Deux des angles de la véranda forment de petites chambres servant l'une pour les provisions, l'autre pour le domestique.
Les cuisines sont complètement séparées du corps de logis : elles sont établies derrière la chambre du domestique.
Mais ne convient-il pas que je dise d'abord un mot de Koné même ?
Malgré son titre pompeux de chef-lieu d'arrondissement, Koné n'était, à ce moment de mon récit, qu'un hameau, et encore un fort petit hameau. Le gouverneur l'avait très bien appelé un poste avancé. Pour toute population il possédait le poste militaire commandé par un officier faisant les fonctions de chef d'arrondissement, et une vingtaine de fonctionnaires, un géomètre, un médecin militaire, un garde-champêtre, un service topographique, etc. Il n'y
avait encore qu'un seul colon, un Arabe, qui était arrivé avec les premiers officiers et qui avait immédiatement essayé de défricher des terres en vue d'y planter du tabac. C'était un étrange personnage : il se tenait toujours à l'écart et évitait autant que possible toute accointance avec ses voisins. Quelqu'un me dit un jour que la ferveur religieuse de cet Arabe lui paraissait suspecte et que ce fameux adepte de Mahomet aurait bien pu être un mahométan de contrebande, qui se tenait si coi parce qu'il avait certaines choses à faire oublier. Dans tous les cas ce n'est pas autour de cet Arabe qu'allait se concentrer la colonie naissante !
Mais, ainsi que nous l'avait promis le Gouverneur, il devait y .avoir prochainement de nouveaux arrivages; on allait essayer de peupler rapidement : nous avions ouvert la marche.
Le poste militaire était un simple bâtiment carré, élevé sur le monticule et entouré d'un mur : c'était comme une petite forteresse, commandant toute la vallée. Notre maison s'élevait vis-à-vis du poste, au bas du monticule, et lui faisait face.
Pendant tout le temps de la construction de notre maison, Galiaté vint nous voir presque journellement. J'appris quelques mots de son idiome, il savait quelques mots de français et ainsi nous parvenions à nous comprendre. Il était très complaisant et s'empressa de prévenir nos moindres désirs. De notre côté nous le traitions avec une certaine amitié et il s'en trouva extrêmement flatté ! Un jour je l'invitai à s'asseoir avec nous à table et à partager notre modeste repas. Après quelque hésitation il accepta; il se trouva gêné tout le temps du repas parce qu'il voulait manœuvrer avec la cuiller et la fourchette comme il nous le voyait faire et que cela ne lui réussissait pas; mais il était visible qu'il était très heureux de cette marque d'amitié.
Je n'avais aucune arrière-pensée en traitant Galiaté de cette manière; je n'eus pas à m'en repentir plus tard. Pendant une période de révolte, où la vie des colons était réellement en danger, Galiaté m'apporta secrètement un morceau de bois grossièrement sculpté, représentant un fétiche. Il me prévint que peut-être il y aurait des troubles graves et me recommanda de montrer ce fétiche, si jamais les Canaques s'attaquaient à moi, aux miens ou à notre
maison. Heureusement je n'ai pas été dans la nécessité de devoir me servir de mon fétiche, la révolte s'étant calmée assez rapidement. Mais la bonne intention du chef était manifeste et j'en ai conclu que nous avions tout à gagner à traiter les Canaques avec douceur et amitié.
La période de construction de notre habitation a été fort laborieuse pour mon mari. Non seulement il avait à surveiller les ouvriers et à les aider, mais encore il devait travailler à défricher la terre concédée pour commencer la culture : en outre, le soir venu, il devait s'occuper de l'instruction de nos enfants.
Nous n'avions pas à nous inquiéter de la subsistance : le gouvernement nous l'accordait gratis pendant trois mois, sous forme de pain, viande, haricots secs et riz. Tous cela nous arriva régulièrement par les bateaux côtiers, qui approvisionnaient le poste militaire et les fonctionnaires.
On ne fournissait ni vin, ni aucune boisson ; mais nous fabriquions nous-mêmes une boisson très rafraîchissante en faisant fermenter des bananes avec du sucre : cela donne un cidre de bananes que l'on boit volontiers.
Notre famille étant considérée comme très nombreuse, le Gouvernement nous concéda cinq hectares au lieu de quatre, chiffre ordinaire. Cette terre était située derrière notre maison et paraissait très fertile. Elle était couverte de gommiers et d'autres arbustes que l'on abattit pour y mettre le feu. Comme nous n'avions ni charrue, ni bœufs, on alla en emprunter dans une résidence voisine, et on laboura notre champ à raison de 60 fr. l'hectare. C'était relativement cher, mais les bras faisaient défaut. A ce temps on demandait 100 fr. pour défricher un hectare! Aujourd'hui les libérés se chargent de ce travail à beaucoup meilleur compte.
Aussitôt que les premiers arpents furent préparés, nous les entourâmes de branches de bourao, — un arbre dont les branches prennent racine avec une étonnante rapidité — pour en faire notre potager; car nous avions apporté d'Europe des semences de presque tous les légumes.
Nos amis apprirent ce détail avec le plus grand plaisir. Songez donc! on aurait des légumes comme les grands seigneurs de Nouméa, peut-être même des choses qu'ils n'avaient pas, eux ! des
carottes, du céleri, du poireau, des radis, et bien d'autres choses encore !
On savait que mon mari n'était pas précisément un jardinier accompli, et, par mesure d'intérêt public, il fut solennellement décrété que l'on se passerait de ses lumières et de ses talents pour l'aménagement de la partie du potager qui était destinée à recevoir les précieuses semences. Ce fut le géomètre qui assuma toute la responsabilité : il était fils de cultivateur et en cette qualité il paraissait mériter la confiance générale.
Ce fut toute une affaire, surtout pendant les premiers jours : du matin au soir le jardin recevait des visiteurs et évidemment chacun avait son mot à dire, son conseil à donner; mais le géomètre-jardinier, en homme expert, laissa dire et fit comme il avait toujours vu faire chez lui. Et quand le soir, assis sous notre véranda, devenu le lieu habituel de la réunion, ces messieurs discutaient ses procédés, il leur répondait simplement : " Attendez donc ! nous en reparlerons d'ici à quelques semaines. „ Il ne fallut pas attendre bien longtemps : dans cette terre vierge, sous ce climat chaud, quelques jours suffisent pour faire germer les semences, et bien plus tôt qu'on ne l'avait cru, nous avions des laitues, et des radis, et du pourpier, et du cerfeuil. Le jour que j'offris les premiers radis à la petite société, réunie sous notre véranda, c'était une vraie fête; on sortit une bonne bouteille et le commandant proposa de boire à la santé de mon mari qui avait eu la lumineuse idée d'apporter les semences, et à celle de l'excellent jardinier qui avait pris soin de la culture.
Pendant ce temps on avait continué à défricher et à labourer : on avait semé du maïs et planté des haricots, parce que ces deux cultures sont d'un rapport assez rapide. C'était mon mari qui, avec ses fils, s'occupait de ces semailles; ils travaillaient le matin de bonne heure et l'après-midi; au milieu du jour ils devaient se reposer pendant au moins cinq heures ; la chaleur était par trop grande pour le travail en plein air.
De mon côté je m'occupai de peupler la basse-cour, et me procurai d'un autre village dix-huit poules à cinq francs pièce. C'était cher, mais les commencements sont durs ! Au moins je n'ai pas été volée : mes poules pondaient régulièrement et je pouvais me flatter d'avoir bien placé mon argent.
Quelques jours après que nous avions emménagé dans notre nouvelle habitation, nous reçûmes tout à fait à l'improviste une visite des plus agréables. Le Loyalty avait jeté l'ancre devant la rivière de Koné et le capitaine, fidèle à sa promesse, venait nous dire bonjour. Il était très heureux de nous voir si bien installés et apprit avec plaisir que nous vivions en si bonne intelligence avec Galiaté et sa tribu. Il voulut voir notre maison, notre potager, notre basse-cour etjios cultures. Il resta plusieurs heures avec nous et nous assura qu'il ne manquerait pas de raconter à M. le Gouverneur combien nous nous efforcions de mériter sa haute protection.
Huit jours après cette visite, une dépêche du Gouverneur annonça que, par mesure exceptionnelle, les vivres nous seraient continués pendant encore trois mois.
Faut-il dire que c'était au rapport élogieux du capitaine du Loyalty que nous devions cette nouvelle faveur !