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LE PILOU-PILOU

Notre installation définitive était achevée depuis quelque temps, quand un jour Galiaté vint nous trouver avec l'interprète pour inviter " moucheu „ et " madame „ et le commandant et tout le monde à une grande fête, à un pilou-pilou dans sa tribu.

Nous voyions maintenant des sauvages tous les jours; même les femmes, d'abord si réservées, venaient de temps en temps nous voir en cachette ; pendant les soirées sous la véranda on avait parlé beaucoup des sauvages et de leurs mœurs : l'invitation de Galiaté fut donc acceptée avec enthousiasme et il fut décidé que tous nous nous rendrions le lendemain dimanche, en visite chez nos voisinscouleur chocolat.

Généralement il n'y a pilou-pilou que pour l'avènement d'un nouveau chef, pour la décision d'une affaire importante, une guerre par exemple, et pour la récolte des ignames. C'était une preuve de grande amitié et d'extrême considération qu'un pilou-pilou allait se faire en notre honneur.

La tribu n'habitait qu'à quelques kilomètres de Koné : à mi-chemin nous rencontrâmes une bande de Canaques, qui venaient nous prendre pour nous conduire, en chantant, vers une large pelouse de chien-dent, le lieu de la réunion.

Toute la tribu, le chef en tête, nous y attendait; les hommes du moins; les femmes se tenaient cachées dans la brousse tout autour. Nos hôtes avaient mis leurs plus beaux atours : plusieurs avaient ceint des loques de couleur voyante et orné leurs cheveux de fleurs et de plumes : tous avaient noirci leurs poitrines et leurs barbes.

Galiaté vint nous serrer la main à l'européenne et nous souhaiter la bienvenue; il se disait très heureux de notre visite,

parce que nous allions voir quelle puissante tribu se trouvait sous ses ordres.

Il faisait une chaleur terrible et nous avions tous bien soif. En Europe on se serait empressé de faire servir des rafraîchissements. Galiaté fit un signe et aussitôt quelques jeunes Canaques grimpèrent dans les cocotiers qui nous entouraient; non, ils ne grimpaient point, mais, avec une habileté de singes, ils couraient plutôt le long de ces troncs hauts de 15 à 20 mètres en se tenant avec les mains : c'était curieux à voir.

Les noix firent grand plaisir : on les cassa avec des cailloux pour boire le si rafraîchissant lait de coco; ceux qui avaient faim trouvèrent dans le noyau central du fruit de quoi appaiser celle-ci.

Pendant que nous nous désaltérons, les Canaques sont allés prendre de longues feuilles et des branches touffues et se placent en rang. Sur un signe du chef la danse et le chant commencent.

Le chant est monotone, tantôt doux, tantôt plus fort, mais invariablement le même, se comptant d'une inspiration très forte entre les dents et d'une double expiration, quelque chose comme Ouich.... tou-tou.

La danse est originale; elle comprend les mouvements et les contorsions les plus drôles, le tout cependant avec un certain rythme, marqué par le chant et par le bruit que derrière les broussailles, les femmes produisent sur leur tambour. Je dis tambour : or, l'objet en question est plutôt une espèce de sac, une sorte d'éventail creux, formé d'une écorce d'arbre repliée sur elle-même comme une feuille de papier et enflée à la manière des sacs en papier que les enfants s'amusent à gonfler pour les faire éclater. Le coup produit sur cette espèce de tambour résonne au loin comme " pilou-pilou ,, ; on dit que c'est ce bruit qui a donné le nom à la fête.

La danse n'est bientôt plus générale comme au début : tantôt un guerrier quitte les rangs et armé de sa sagaie, de sa lance, il saute et danse et gesticule devant sa troupe, qui y répond par un ouich.... tou-tou général, comme un chœur reprend en tutti le refrain d'une chanson; tantôt les rangs s'ouvrent, les groupes se séparent et semblent vouloir marcher les uns contre les autres; tantôt encore chaque groupe forme cercle autour du chef.

Probablement tout cela a une signification, qui nous échappe, malheureusement.

A un moment donné la danse et le chant paraissent ralentir et se fatiguer : c'est la préparation pour la finale. Tout à coup le mouvement reprend, s'accentue, et le tout se termine par un grand saut et un étourdissant ouich.... tou-tou.

Après la danse, le discours. C'est Galiaté qui le prononcera. Yis-à-vis de ses hommes il paraît autrement fier et puissant que chez nous, où souvent il se fait petit et s'efface : on voit tout de suite que ses hommes le craignent et l'estiment.

On ne saurait se figurer la position comique que l'orateur choisit pour nous adresser la parole. Vers le milieu de la pelouse se dresse un poteau haut d'environ deux mètres et demi; par un léger saut le chef se suspend de la main gauche au haut du poteau et s'en tient écarté, en appuyant du pied gauche. On ne comprend pas comment il peut conserver cette position plus de deux minutes, et dire que son discours dure un gros quart d'heure !

li'interprête qui précisément est à côté de moi, me traduit au fur et à mesure.

" Galiaté parle de la première arrivée des blancs, que l'on croyait d'abord des ennemis. Toute la tribu s'était inquiétée et les plus grands guerriers voulaient demander des secours aux tribus voisines pour chasser les nouveaux arrivés. Mais les hommes blancs n'étaient pas des ennemis : c'étaient des amis,- qui venaient de bien loin et qui étaient très puissants. Il est bon de vivre en paix avec tout le monde; mais il est dangereux d'être les ennemis de puissants voisins. La tribu de Délinia, qui habitait de l'autre côté de la montagne, l'a bien expérimenté ; elle avait attaqué les navires des blancs qui avaient échoué sur les récifs ; elle avait massacré tous les hommes de l'équipage et les avait mangés. Mais les frères de ces hommes sont venus avec de grands navires et des foudres (armes à feu) et ils ont brûlé les villages de Délinia; ils ont détruit les cases et ravagé les champs et exterminé toute la tribu ; c'est pour cela qu'il n'y a plus de tribu de Délinia de l'autre côté de la montagne.

" Mais la tribu de Galiaté a reçu les blancs comme des amis et les blancs ont été très bons. Ils savent beaucoup de choses que les Canaques ignorent et ne peuvent pas apprendre. Ils font du bon

pain et eu donnent aux Canaques ; ils font aussi du sucre qui est meilleur que celui qui croît dans la terre et que les Canaques aiment beaucoup. Galiaté veut être l'ami des blancs et tous dans la tribu veulent être les amis des blancs; ils respectent beaucoup le grand capitaine qui habite à Nouméa et les blancs qui sont capitaines dans les villages; ils aiment aussi mouclieu et madame parce que moucheu et madame les aiment également. Et tout ce que moucheu et madame demanderont à Galiaté, il le leur donnera ; il leur donnera des ignames, et des bananes, et des noix et tout.

" Il a donné ce pilou-pilou pour montrer à toute la tribu et à toutes les tribus voisines qu'il est l'ami des blancs et que les blancs sont ses amis et que tous les guerriers de la tribu parlent par sa bouche. „

Toute la tribu se leva, nous regarda et dit oui : c'est à dire qu'en signe d'affirmation tout le monde leva la tête, poussa le menton et prononça lmn7 fortement aspiré.

Généralement le speech du chef est suivi d'une distribution d'ignames ou du partage de la récolte, puis la danse et le chant recommencent pendant que l'on prépare le festin. Le repas est copieux; on ne boit pas de boissons enivrantes, mais on avale des quantités incroyables de mets de toutes les espèces; quelquefois la fête dure deux jours et deux nuits et constamment les danses, les discours et les repas se succèdent. Il paraît qu'à la fin ces excès produisent un état d'ivresse fort étrange, et dans ces moments d'extrême surexcitation, les Canaques perdent tout sentiment et deviennent cruels et dangereux.

Mais aujourd'hui on se contente d'offrir quelques ignames et quelques fort bonnes citrouilles; en même temps Galiaté me fait prévenir que les femmes m'attendent dans leur case; car il faut savoir que les hommes et les femmes logent séparément : le Canaque est d'ailleurs d'une grande moralité.

Je me rends donc dans l'agglomération de cases qui forme le véritable village indigène. Ces cases sont coniques, couvertes de paille et ne présentent qu'une seule porte d'entrée fort basse. Celle du chef se fait remarquer tout de suite : elle est plus haute et plus large que les autres; sur des poteaux devant l'entrée se trouvent de beaux coquillages et une dizaine de crânes, sans doute ceux des

ennemis tués dans la dernière guerre ; tout en haut brille le tabou, avec une loque rouge.

La case des femmes est grande et ronde; elle se distingue des autres par son toit plat. La 'porte est très basse; il faut se baisser pour entrer et derrière vous retombe la natte de franges de paille, qui sert de porte.

Au milieu se trouve un grand poteau qui soutient le toit, et tout autour sont placés de gros cailloux et des souches d'arbres, qui servent de sièges. Devant les sièges je remarque des cendres : pendant la nuit on fait toujours du feu soit pour éclairer, soit pour chasser les moustiques.

Les murs sont tapissés de peaux de niaoulis comme notre maison. Toute la case est entourée d'une épaisse haie de bourao qui semble devoir la cacher ou la dissimuler.

J'ai été fort bien reçue par ces dames, qui m'ont offert descitrouilles et du lait de coco : elles m'appelaient " madame „ et avaient l'air de m'admirer avec une curiosité fort gênante.

La popinée, c'est ainsi que l'on appelle la femme chez les Canaques, est un peu plus petite que l'homme : c'est là la règle, mais j'ai aussi vu des popinées grandes et robustes. Elle n'a pas d'autre habillement qu'une assez longue frange faite de l'écorce d'un arbre et dans laquelle elle noue quelques loques ou rubans rouges; cela s'appelle une tapa; les loques se nomment manous. Autour du cou elle porte un collier de coquillages et elle s'orne la tête et les oreilles de fleurs. Sur la poitrine nue brille le tatouage particulier de la tribu.

Quand elle est jeune la popinée est assez jolie, elle a du moinsles traits réguliers, un peu durs. Mais aussitôt qu'elle se marie, c'est-à-dire vers les dix ou douze ans, elle enlaidit très rapidement. Avec l'âge cela s'accentue et je puis vous dire qu'il n'y a rien d'aussi laid qu'une vieille popinée.

La popinée se soigne bien le corps et se baigne tous les jours; mais elle n'est pas propre dans son intérieur : la case était sale; aussi bien je dois dire à sa décharge, qu'elle n'y entre guère que pour y passer la nuit. Elle aime passionnément à se parer; aussi suit-elle facilement et docilement le blanc qui lui promet de beaux habits. J'en ai connues qui servaient très fidèlement les

Leni\xcw

La case du chef.

blancs; leur plus grand plaisir était de pouvoir se rendre toutes habillées dans la tribu, pour se faire admirer et distribuer de petits cadeaux aux amies.

Les Canaques ne comptent pas leur âge; je pense qu'une popinée n'atteint jamais 45 ans et qu'à 25 ans elle paraît déjà bien vieille; on dit que les hommes vivent quelques années de plus que les femmes.

Après ma visite dans la case des popinées, le signal du départ fut donné et toute la tribu masculine, les gamins en avant, nous reconduisit jusqu'à l'extrémité du village.

Le commandant lit dire à Galiaté qu'il était très satisfait et que le lendemain il allait lui envoyer un superbe cadeau en témoignage de sa satisfaction. Ce cadeau consistait en deux mètres d'andrinople ; nous y avons ajouté un couteau de chasse ; j'ai appris que Galiaté avait été extrêmement heureux de ces cadeaux.

C'est un peuple fort intéressant que celui des Canaques. Dans les géographies on dit qu'ils sont laids, pillards, cruels et faux; on les traite de cannibales, d'anthropophages; on semble douter que jamais la civilisation puisse pénétrer dans leurs cases; d'aucuns même proposent l'extermination de la race, au besoin par les moyens violents.

Il y a beaucoup d'exagération dans ces appréciations aussi absolues.

Que les Canaques soient d'instinct cannibales, c'est indéniable ; malheureusement les faits sont là pour l'attester. C'est non loin de notre village qu'a eu lieu l'attaque des deux navires échoués, dont les équipages ont été mangés par les indigènes. Il est probable que dans l'intérieur de l'île les scènes de cannibalisme se répètent encore et que les grands pilou-pilou sont régulièrement l'occasion de massacre des prisonniers, dont les cadavres sont ensuite mangés.

Pourtant pendant les quinze années que j'ai vécu pour ainsi dire dans l'intimité de la tribu de Koné, je n'ai eu connaissance d'aucun acte de cannibalisme. J'ai remarqué que les Canaques évitent d'en parler, sans doute à cause du dégoût que nous manifestons; un jour cependant l'un d'eux m'avoua que les Canaques

mangent leurs ennemis parce que c'est " beaucoup lélé „, c'est à dire, très bon !

La population indigène de l'île compte environ 60,000 individu^ répartis en un grand nombre de tribus. Chaque tribu est à situation fixe; il arrive que des tribus se déplacent momentanément pour aller assister à des fêtes ou à des guerres ; mais généralement elles reviennent à leurs premières résidences.

Les chefs de tribu jouissent d'un pouvoir illimité; mais plusieurs de ces chefs reconnaissent l'autorité d'un chef supérieur. Cette hiérarchie est plutôt le résultat d'une guerre antérieure que l'effet d'une idée de patrie commune. La tribu de Galiaté semblait dépendre d'une autre tribu, située à l'intérieur, et devait épouser les querelles de cette tribu avec des voisins de la côte est.

On m'a raconté que le chef consulte dans les circonstances, graves deux autres autorités : le chef de la parole et le chef des sorciers; mais je ne me suis jamais aperçue de l'existence de ces deux personnages; jamais je ne les ai entendu nommer par les Canaques de Koné.

Le chef est presque toujours suivi de son bourreau, porteur d'une bâche. Pour fabriquer cette hache on fait une incision dans la branche d'un arbre en pleine vigueur; dans la fente on introduit une large écaille finement aiguisée; l'arbre continue à croître, la fente se ferme tout autour de l'écaillé, de manière à insérer celle-ci bien fortement : plus tard on coupe la branche aux endroits voulus pour obtenir un bon manche.

La tribu ne connaît pas de prêtres et n'a qu'une idée très vague de religion. Je me suis demandé souvent ce que signifiait ce fétiche de Galiaté et s'il fallait y voir la preuve que son peuple reconnaissait pourtant l'existence d'êtres supérieurs. Jamais je n'ai vu de cérémonies religieuses; on ne peut pas considérer comme prêtres les sorciers qui pratiquent l'art de guérir et qui prétendent posséder le pouvoir de faire pleuvoir. Il y a cependant parmi les Canaques une grande crainte d'un esprit malfaisant et cet esprit doit avoir un certain rapport avec le lézard, qui également leur inspire une grande frayeur. Un jour nous nous sentions réellement incommodés par les visites trop fréquentes des Canaques, fort avant dans la soirée. Jules imagina de vider une grande citrouille, d'y faire des

trous pour figurer deux yeux et d'y allumer une petite lumière; il alla placer cette citrouille dans un arbre près de notre maison sur la route de la tribu. Les Canaques l'aperçurent, la prirent pour un énorme lézard, comme il y en a beaucoup dans l'île, et dès ce moment les visites nocturnes cessèrent complètement.

Les Canaques n'ont pas l'idée de la propriété; personnellement ils ne possèdent rien; tout ce qu'un membre de la tribu acquiert, appartient à toute la tribu et se partage entre tous. Il nous est arrivé d'habiller un Canaque complètement à l'européenne et de le renvoyer ainsi accoutré dans la tribu. Je ne sais pas comment il y fut reçu; mais quelques jours après il n'avait plus que le gilet; ses autres effets ornaient sans doute des frères et des amis.

Parfois des objets nous furent volés par des Canaques, mais deux jours après on nous les rapportait. Le dédain de la propriété va si loin qu'ils ne possèdent ni bestiaux, ni chevaux; ils sont pourtant excellents cavaliers et aiment beaucoup de monter à cheval. Dans la tribu de Koné le vol, le meurtre et l'adultère sont considérés comme de grands crimes et punis de mort.

J'ai déjà dit un mot des costumes. A l'intérieur du pays les hommes sont absolument nus : dans le voisinage des postes ils se mettent des étoffes autour des reins; ceux qui veulent se rendre en ville ou circuler dans le voisinage de la ville, doivent revêtir au moins un pantalon. C'est un règlement de police qui prescrit le port du pantalon dans un certain rayon autour de Nouméa et de plusieurs grands centres de colonisation et les Canaques se soumettent très docilement à cette prescription.

Ils sont très drôles dans le costume européen et ne comprennent pas que tous nos effets d'habillement forment un ensemble : pour eux le gilet et la casquette paraissent avoir la même utilité que le pantalon et la chemise. On m'a raconté qu'un chef du voisinage mettait dans les grandes circonstances — sans doute comme toilette de cérémonie — une chemise jadis blanche et un chapeau-claque !

Dans les tribus qui nous environnent les chefs possèdent une espèce de manteau de cérémonie fait avec l'écorce d'un arbre du genre du niaoulis. Ils trempent cette écorce dans l'eau, et la frappent jusqu'à ce qu'elle s'est amincie de façon à ne plus former

Un Canaque.

qu'une peau. Le manteau que j'ai réussi à m'approprier a 1,25 mètre sur 75 centimètres; sur trois côtés il porte des carrés noirs divisés par des lignes rouges en triangles irréguliers; quelques-uns de ces carrés sont rouges, d'autres noirs, d'aucuns ont au milieu des circonférences noires ou rouges. Un des bords se termine par des découpures dentelées formant de larges franges. Dans les montagnes, où parfois le froid est assez vif, le chef et les principaux membres de la tribu ont des manteaux de paille : ce sont des espèces de nattes parfaitement tressées; à l'extérieur les bouts de paille dépassent et se recouvrent comme dans les toits le chaume.

Le respect de la femme est inconnu chez les Canaques. Quand elle est jeune, on l'aime beaucoup; mais une fois mariée, comme elle enlaidit rapidement, elle n'est plus du tout considérée. Dans les moments graves un père consultera son fils, même si celui-ci est encore bien jeune; mais il ne songera jamais à demander l'avis de sa femme. Plus tard, quand celle-ci aura de grands fils et connaîtra les vertus des plantes et des herbes, elle reprendra quelque influence.

C'est la femme qui fait tout le gros ouvrage; elle se lève avant les hommes, va prendre le bois à la forêt et prépare le repas. Quand la tribu se déplace, par exemple pour,se rendre à un piloupilou chez les voisins, c'est elle qui porte tout ce que l'on juge bon de prendre avec soi; c'est elle aussi qui travaille la terre, cultive les ignames, récolte les fruits et veille à la conservation des provisions.

La polygamie est autorisée : chaque homme prend autant de femmes, qu'il lui plaît.

Quand un jeune Canaque désire se marier, il fait son choix et s'en ouvre au père de celle qu'il a choisie; celui-ci ne peut donner qu'un consentement conditionnel; il doit consulter les chefs, les vieux de la tribu, qui ont toujours un droit de préemption et qui en usent souvent; d'où il résulte que les jeunes Canaques doivent généralement se contenter d'abord d'une veuve. Si cependant les vieux consentent, le père débat avec le prétendant la longueur de la monnaie calédonienne, que celui-ci aura à fournir. La monnaie calédonienne est un bracelet ou un collier, plus ou moins large, composé de plusieurs rangées de coquillages arrondis et rendus

brillants par le frottement entre deux cailloux. Il faut une patience extrême pour fabriquer cette " monnaie „. La fille de son côté est prévenue qu'elle est demandée en mariage et prépare sa dot : elle façonne en terre glaise un pot à une anse et le fait cuire sur des cailloux avec du sel.

Le jour du mariage tout le village se trouve rassemblé, lesfemmes dans la case, les hommes sur la pelouse de chien-dent. D'abord a lieu une cérémonie dans la case entre les femmes seules; puis la future paraît devant les hommes, en leur tournant le dos et en se tenant courbée : c'est là la pose obligatoire de la popinée quand en public elle paraît devant les hommes. Pour la circonstance elle porte sur le dos du bois sec, des ignames et son pot en terre glaise. A côté d'elle se place le futur, muni de ses armes.

Le chef dit : " Tayot, voilà ta femme; popinée, voilà ton maître „.

Toujours en se tenant courbée, la popinée passe devant les hommes et se place sur le côté : elle dépose son bois, fait du feu en frottant deux morceaux de bois coupés dans la longueur et met son pot avec les ignames sur le petit bûcher ainsi improvisé. En un moment les ignames sont à point. Elle appelle son futur d'un signe de la tête et lui sert à manger. Le jeune homme mange et donne une part à la popinée : la cérémonie est terminée; le mariage est conclu.

Chose curieuse, dans plusieurs tribus les naissances masculines dépassent de beaucoup les naissances féminines, dont le nombre est souvent fort minime. Les jeunes gens de ces tribus doivent alors chercher leurs épouses parmi les tribus plus favorisées en fait de beau sexe. Cela donne lieu à des rapports fréquents et amicaux; parfois aussi il y a refus, la demande dépassant l'offre, et alors ce refus est considéré comme une insulte et est une cause de guerre.

En général d'ailleurs les familles sont peu nombreuses.

La nourriture du Canaque est excessivement variée et se compose d'ignames, de taros, de noix de cocos, de bananes, d'une foule de fruits des arbres de la plaine et de la forêt et de tout ce que la chasse et la pêche fournissent.

La culture des ignames est des plus simples : ce sont de longues pommes de terre pesant quelquefois jusque six et sept kilos.

La popinée rend d'abord la terre bien meuble à l'aide d'un caillou triangulaire, puis elle coupe un bout d'igname, l'enfonce avec la pointe en terre et élève la terre tout autour, comme nous rehaussons nos pommés de terre. On peut abandonner alors la plante jusqu'à la récolte.

Le taro est une pomme de terre plus petite, et se cultive sur de grandes étendues. On choisit de préférence un terrain incliné, à travers lequel coule une rivière ou bien où l'on peut facilement amener un cours d'eau. Toute la. surface est découpée en gradins superposés; la partie plane des gradins est creusée et inclinée de manière que l'eau se divise et aille arroser toutes les rigoles, dans lesquelles on plante le taro.

La récolte des ignames et des taros se partage toujours avec les tribus voisines et amies, à l'occasion du pilou-pilou annuel. On conserve les provisions dans des têtes en lianes tressées, placées sur des poteaux. La case des femmes est entourée de poteaux semblables; on en place souvent dans les rivières.

Les tribus de la côte mangent beaucoup de poisson : la mer est très poissonneuse entre les récifs, et la pêche au moyen des engins d'Europe serait réellement miraculeuse. Le Canaque pêche avec une liane longue et flexible, armée d'une arête aiguë; il frappe de cette arête le poisson qui vient émerger à la surface de l'eau. Il est extrêmement adroit dans cette manœuvre, à laquelle nous nous essayerions en vain. Il prend aussi du poisson à l'aide de grossiers filets faits en lianes et en fibres de niaoulis.

Les tribus de l'intérieur se procurent du poisson par une espèce de troc.

Une bande de popinées, chargées de fruits et d'ignames, se rend à la côte sous la conduite d'un Canaque; une autre bande, également conduite par un seul Canaque, quitte la côte, chargée de poisson. A la rencontre les deux bandes étalent leurs marchandises chacune d'un côté de la route; les deux hommes débattent les conditions : quand l'accord est fait, ils se frottent réciproquement le nez, se placent dos à dos, frappent dans la main et jettent un cri : c'est le signal pour l'échange des marchandises.

Le Canaque mange aussi du bœuf et du pain, qu'il obtient du colon et dont il est fort friand. Il adore le sucre et mange

beaucoup de sucre de canne; au début il trouvait très étrange que nous eussions du sucre blanc; il croyait que c'étaient de petites pierres carrées.

Détail typique : le Canaque n'aime pas l'alcool. Quand il en boit, c'est par bravade; il ne saurait s'empêcher de faire chaque fois de vilaines grimaces et s'empresse toujours d'avaler plusieurs* gorgées d'eau pure pour calmer le feu qui le brûle intérieurement.

La civilisation des Canaques ne va pas jusqu'à l'écriture : les tribus connaissent cependant leur histoire et quelques-unes la figurent au moyen de dessins grossiers sur des bambous ou des feuilles, comme le faisaient les anciens Égyptiens. Je n'ai jamais vu de ces bambous; mais un voisin a pu s'en procurer un, qu'il a fait parvenir au Gouverneur; je crois que l'objet est conservé dans unmusée à Paris.

Comme tous les peuples-enfants, les Canaques comptent sur les doigts : pour dix ils lèvent les dix doigts et frappent sur lesgenoux; pour vingt ils se frappent de nouveau sur les genoux et lèvent les doigts pour la seconde fois. Ils commencent à se familiariser avec nos monnaies et comprennent la valeur de nos sous; je doute fort qu'ils saisissent bien le rapport de nos monnaies decuivre à nos monnaies d'argent; quand il s'agit de les payer, ils demandent toujours des sous.

Le Canaque a peur des armes à feu, qu'il appelle des foudres; il a fallu du temps avant de parvenir à lui faire déchargerun fusil. Aujourd'hui chaque chef considère la possession d'un fusil à deux coups comme la suprême richesse. Dans les premiers temps ils se servaient fort maladroitement de leurs armes et souvent, au milieu d'un combat, ils abandonnaient ces armes étrangères pour leur préférer les armes nationales, la sagaie, le casse-tête, la fronde.

La sagaie est longue de 2 à 3 mètres; c'est une liane très mince, rendue dure comme de l'acier par le passage au feu et armée souvent d'arêtes de poisson fort pointues. Le Canaque s'en sert avec une adresse extrême : il la lève à la hauteur de la tête et la lance avec grande force : rarement elle manque le but.

Le casse tête est une arme terrible : il se compose d'une tête travaillée en bec d'oiseau et d'un manche mesurant de quatre-vingts centimètres à un mètre : un coup de cette arme, faite en bois de

fer, doit infailliblement fendre le crâne, enfoncer la poitrine, fracasser l'épaule. Aussi le gouvernement a-t-il défendu, par un arrêté spécial, 'de porter cette arme dans les tribus voisines des villages de colons.

L'usage de la fronde est très général : quand la pierre aiguë va frapper l'ennemi à la tête ou à la poitrine, elle cause généralement mort d'homme; elle sert beaucoup pour la chasse aux oiseaux.

On dit que les combats des tribus entre elles sont excessivement cruels : tout guerrier qui tombe, sera mangé par les ennemis triomphateurs : chacun se défend donc jusqu'à la dernière goutte de son sang. Le Canaque n'ayant pas de bouclier, on serait tenté de croire qu'à chaque rencontre les sagaies, les casse-têtes et les frondes doivent faire de nombreuses victimes. Il n'en est rien, le nombre des morts et des blessés est toujours très restreint. C'est que le Canaque est d'une agilité incroyable; pendant le combat il épie, avec une sagacité incompréhensible, la sagaie et la pierre qui le visent, et les évite, tantôt en se lançant de côté, tantôt par un saut en hauteur, tantôt en se baissant; il ressemble à un acrobate, ne conservant jamais pendant une seconde sa position et cherchant, pendant tous ces mouvements, un moment imperceptible de tranquillité pour lancer à son tour la sagaie, pour décharger la fronde ou pour fondre sur l'ennemi.

Je disais que le Canaque manie difficilement nos armes à feu : pourtant nous avons été tous fort surpris, en apprenant qu'une visite domiciliaire avait fait découvrir cent dix-huit fusils chez une tribu du nord de l'île.

Les révoltes, comme les guerres, comme toutes les actions qui exigent l'accord préalable de plusieurs tribus, sont précédées de l'envoi d'un véritable héraut d'armes. Le chef qui prend l'initiative du mouvement, envoie son héraut aux chefs des tribus, dont il sollicite l'alliance. Le héraut se lie autour des reins une double tresse de paille, qui lui forme par derrière une grosse tête. Arrivé dans les tribus, il expose l'objet de sa visite et demande l'alliance pour celui qui l'envoie. La tribu délibère et si elle consent, le chef attache dans la tête de paille une herbe particulière, qui est comme le gage du consentement; évidemment cette herbe diffère pour toutes les tribus. Dernièrement un prêtre

missionnaire rencontrait un de ces hérauts d'armes dans une montagne de l'intérieur; le missionnaire est fort respecté par les Canaques, quoique son zèle apostolique ne trouve guère récompense durable; intrigué par cette tête de paille chargée de différentes herbes, il interrogea fort adroitement l'indigène et parvint à lui faire dire son secret. Grâce à cette rencontre, une révolte nous fut épargnée.

La fabrication et l'entretien de ses armes, et, pour les tribus de la montagne, la confection des pirogues, voilà le seul travail du Canaque.

La pirogue se fait avec un tronc de kaori, un bel arbre, bien droit, qui atteint une hauteur prodigieuse, et dont le tronc n'a aucune branche jusqu'à la naissance de la couronne même. Il croît surtout au nord et à l'est de l'île; la construction des pirogues est donc une spécialité de certaines tribus. On coupe le tronc sur une longueur de quatre mètres et, au moyen du feu, on l'évasé au milieu sur une longueur de deux mètres; de chaque côté il reste donc un mètre non évidé. Voilà la pirogue toute primitive; il y en a de plus achevées; quelques tribus fabriquent même des pirogues doubles, ou munissent leurs pirogues de flotteurs comme les prauws javanais. Comme voiles, on emploie des nattes de jonc ou de niaoulis.

Cependant le Canaque n'est pas paresseux; pendant les derniers temps, plusieurs tribus se sont décidées à travailler pour les colons et généralement nous avons été satisfaits de leur travail. J'ai entendu pourtant des plaintes : on disait que l'indigène ne travaillait pas assidûment, qu'après un petit temps il rentrait dans la tribu. Il y a à cela un double motif; d'abord, le Canaque se fait difficilement à tous nos mets et il serait bon de lui fournir le moyen de se nourrir comme dans la tribu; ensuite, le travail du Canaque n'a pas été payé à sa valeur et je comprends que, ne gagnant que tout juste de quoi se nourrir, le Canaque préfère rentrer à la tribu, où il trouve une nourriture plus à son goût pour beaucoup moins de travail.

Sa vie de tous les jours est des plus monotones : il se lève tard, car la rosée du matin l'incommode fort et lui donne froid. Aussitôt qu'il a quitté sa case, il se rend à la rivière pour prendre

son bain; puis il s'amuse à chasser, à pêcher, à flâner à travers la brousse; de temps à autre il pousse jusqu'au village des colons, regarde ce qui s'y passe et, au besoin, donne un coup de main. Constamment il fume, non pas du tabac léger, mais un tabac extrêmement fort, qui doit constituer un poison pour sa faible poitrine; il s'abandonne à cette mauvaise habitude avec autant de passion, que nos alcoolisés s'abandonnent à leur petit verre de genièvre.

Au commencement la popinée ne se faisait voir que bien rarement; quand on la rencontrait dans la brousse, elle s'éclipsait comme par enchantement; peu à peu elle est devenue moins timide, et bientôt elle aussi s'est risquée à venir voir les colons; elle rode derrière l'habitation et attend que je la voie et que je l'appelle; elle nous apporte des iguames, des fruits, des huîtres, en échange de pain ou de viande.

A midi le Canaque prend souvent un nouveau bain, puis il fait sa sieste, et son après-midi se passe comme sa matinée.

Rarement il est malade; aussi bien je ne connais dans l'île que deux maladies caractéristiques : la lèpre et la tonga. Les Canaques ne savaient pas que la lèpre est contagieuse; aujourd'hui ils éloignent sur la montagne ceux des leurs que, de loin en loin, la terrible maladie vient à frapper. La tonga est une variété de la lèpre; elle n'est pas contagieuse et n'attaque que les doigts de pieds, qui un à un se gangrènent et finissent par tomber. On dit que cette maladie se contracte par suite de la marche pieds-nus sur certaines herbes.

Et cependant tous les Canaques meurent relativement jeunes et tous, ou à peu près tous, meurent de la même maladie. Vers la saison des pluies, ils sont en effet exposés a contracter un froid, qui rapidement provoque une affection très sérieuse des bronches et des poumons. Le docteur-sorcier, ou la sorcière, fait au malade des incisions dans la tête, lui frictionne la poitrine avec tant de force que les os en craquent, et lui administre un breuvage. Personne, le malade pas plus que les autres, ne croit à l'efficacité du remède. Tranquillement le malade s'épuise et meurt, générale-' ment sans proférer une plainte, ni exprimer un regret.

J'ai entendu raconter par un colon qui employait des indigènes,

qu'un jour deux Canaques vinrent le trouver et lui dirent : " Un des nôtres va mourir, regarde ses côtes saillantes et ses yeux en feu; permets-lui de quitter, il voudrait mourir dans sa case „. Le colon acquiesça naturellement à cette demande ; le lendemain trois de ses camarades conduisirent le malade jusque dans sa tribu où, en effet, il mourut quelques jours plus tard.

On ne sait pas à quoi attribuer cette maladie, qui parfois revêt un caractère d'épidémie, à tel point que des tribus entières ont déjà disparu. D'aucuns disent que la nourriture du Canaque, nourriture presqu'exclusivement végétale, n'est pas assez fortifiante; d'autres, que le tabac qu'il fume déjà dans le plus jeune âge, est bien trop fort pour ses poumons et doit finir par le tuer; d'autres enfin attribuent tout le mal à la manière dont le Canaque passe la nuit. En effet, dès l'approche de la nuit, il allume dans sa case un certain bois qui doit chasser les moustiques, et dont la fumée remplit toute la case : il dort au milieu de cette fumée.

Quand un Canaque, chef de famille ou chef de tribu, meurt, le cadavre reste exposé pendant trois jours et trois nuits sous la garde des femmes, qui font retentir les alentours de leurs plaintes et de leurs lamentations. Le quatrième jour on entoure le cadavre de bandelettes, et l'on va le pendre entre les branches d'un arbre dans la brousse. Ce cadavre est surmonté du tabou et devient lui-même tabou. Il y a des tribus, où Ton enterre les morts au pied d'un grand arbre, qui devient tabou; d'autres brûlent leurs cadavres. Jadis dans plusieurs tribus on tuait ceux qui allaient mourir et leurs cadavres servaient au repas de ceux qui les pleuraient.

Le deuil des chefs se porte par leurs femmes et par les hommes qui les ont assistés dans leurs derniers moments. Ce deuil dure fort longtemps, deux ans, je crois. Les femmes laissent croître leurs cheveux et les enduisent d'une matière grasse et gluante, extraite d'une espèce de noix, pour ainsi former des boucles, qui leur pendent le long de la figure : cette coiffure les rend absolument dégoûtantes et les fait vieillir considérablement. Quant aux hommes, ils relèvent les cheveux et les tiennent droits au moyen d'une loque, dont ils s'entourent la tête. Au fur et à mesure que les cheveux croissent, la loque doit s'élargir; parfois j'ai vu des loques ayant vingt à vingt-cinq centimètres; la coiffure formait ainsi

comme un colbac de gendarme, et c'était toute une affaire pour l'heureux possesseur de cette chevelure, de la tenir convenablement en équilibre.

Dans les grandes circonstances, j'ai vu blanchir les chevelures de deuil avec de la poudre de chaux, mais je pense que cette mode n'est pas générale.

Il est dans tous les cas certain que ceux qui ont condamné les Canaques, comme étant un obstacle à la bonne colonisation de la Nouvelle-Calédonie, ont prononcé cette condamnation bien à la légère. Déjà aujourd'hui il est prouvé que le Canaque peut être cultivateur, pêcheur, ouvrier mineur, bouvier, et qu'il se plie très facilement à tout ce que son maître lui demande. Mes fils se sont attachés chacun un jeune Canaque, et ils se louent fort de la fidélité, de l'habilité et du dévouement de leurs serviteurs noirs.

Il est indéniable que le commerce des Européens peut transformer en grande partie le Canaque et lui faire oublier son instinct sauvage. Malheureusement il n'y a guère d'espoir que jamais la race s'assimile notre civilisation; — la terrible affection de poitrine, qui a déjà moissonné des tribus entières, fera peut-être disparaître jusqu'aux derniers représentants de cette race.

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