LES COLONS
ET maintenant reprenons notre récit.
La nouvelle faveur du Gouvernement, la prolongation de l'octroi gratuit des vivres, nous arriva bien à propos. Notre maïs était venu à souhait, tout le monde l'admirait. Mon mari avait calculé que la récolte de notre champ nous permettrait d'utiliser une somme assez considérable pour donner de l'extension à notre exploitation : il se proposait de déclarer cinq nouveaux hectares; cela veut dire que, par une déclaration aux bureaux du Gouvernement, il prenait cinq nouveaux hectares qu'il paierait à raison d'uu franc l'hectare pendant vingt-cinq ans.
Hélas ! nous bâtissions des châteaux en Espagne !
Par un beau jour bien chaud, alors qu'on y songeait le moins, une nuée de criquets, de ces terribles criquets, monta à l'horizon au-dessus de la montagne. Rapidement la nuée s'élargit, comme si un formidable orage allait éclater au-dessus de nos têtes. Sans doute les criquets s'étaient levés sur l'autre versant de la montagne, où ils s'étaient développés en toute liberté. Aussitôt qu'ils furent signalés, tous nous courions aux plantations comme s'il avait été en notre pouvoir d'arrêter le nuage menaçant. Nous ne pouvions que former des souhaits et prier ! Le nuage allait-il crever au-dessus de nos têtes ou allait-il se soutenir assez longtemps pour qu'au moins nos champs fussent préservés? Hélas! prières, souhaits, malédictions, rien n'y fit! Le nuage a crevé au-dessus de Koné et nous avons dû assister, les larmes aux yeux, à la destruction complète de ce maïs qui nous promettait une si riche récolte.
Pendant les premiers jours qui suivirent le désastre, nous étions comme démoralisés : pour ma part j'étais complètement
découragée, et je me demandais ce que nous serions devenus sans la nouvelle libéralité du Gouvernement. Mon mari fut plus fort que moi, et devant son courage, sa détermination de recommencer sans perdre du temps, j'eus honte de ma faiblesse.
Nous allions donc faire un nouvel essai. Sur le conseil de notre ami, le commandant du poste, mon mari se décida à essayer la culture du caféier, au moins sur une partie de notre concession.
Cette culture est fort intéressante ; mais elle exige de grands soins et n'est de rapport qu'après trois ou quatre années.
On commence par semer une pépinière, où la jeune plante se développe pendant toute une année. A l'entrée de la deuxième saison, on arrache les plantes avec les plus grandes précautions, et on les transporte dans un terrain préalablement préparé, où on les fixe à une distance de deux mètres, de tronc en tronc. A partir de ce moment il suffit de veiller à l'arrosage régulier de la plantation; au bout de trois ans il y a une première cueillette, généralement de peu de valeur, mais dès la quatrième année la récolte est bonne et elle s'améliore encore d'année en année; parfois même, on obtient deux récoltes par an. Si l'on amende régulièrement la plantation, elle peut durer très longtemps; si au contraire, on ne fournit aucun engrais, le sol doit finir par s'épuiser tellement qu'il ne reste qu'à recommencer une nouvelle plantation.
En déplantant les jeunes tiges, nous avons semé dans les intervalles du maïs, pour que la jeune plante n'ait pas trop à souffrir de l'ardeur du soleil.
En même temps que le caféier, nous avons essayé le tabac. Pour cette dernière culture, nous avons procédé comme en Europe et la récolte a été brillante.
Pourtant les jours, les semaines, les mois se passent ! Nous nous ressentons de ce bienfaisant climat; mon mari qui était maigre et maladif à notre arrivée, est redevenu gros et fort; mes enfants se développent admirablement, et moi aussi je me porte à merveille. Que l'éducation de nos enfants ne s'est pas faite avec toute la régularité désirable, c'est incontestable; mais s'ils n'ont pas fait de grandes études, si tout leur bagage scolaire se borne à une connaissance suffisante du français et du calcul élémentaire avec
quelques notions de géographie et d'histoire, au moins ils sont sages, travailleurs et courageux; ils ont vu de face nombre de dangers, et l'expérience leur a appris à les braver et à les vaincre.
Koné a pris de l'extension : rapidement nous avons été suivis d'autres colons; mais pendant longtemps néanmoins je suis restée l'unique femme blanche de la résidence. D'abord nous sont venus une couple d'Anglais d'Australie, puis un Arabe qui s'est appliqué à la culture du maïs, puis des jeunes gens, chargés de préparer tout pour l'élève du bétail sur le versant de la montagne, puis des éleveurs mêmes.
Un de mes fils est entré chez un éleveur comme stockman; c'est grâce à son activité et à sou zèle qu'il s'est produit plus tard tout un changement dans notre condition, et que mon mari a entrepris à son tour l'élève du bétail.
Mais n'anticipons pas sur les événements.
Un jour, c'était je crois à l'occasion de la fête de mon mari, j'avais invité une dizaine de ses amis, à venir goûter notre potage. Ce n'était pas un festin que j'organisai, mais je me mis en quatre pour faire les choses comme il faut, et vraiment mon petit dîner constituait quelque chose d'absolument extra pour mes invités. A table il n'y eut que des éloges pour ma cuisine, et à un certain moment, le commandant se leva, disant qu'il avait à faire une proposition.
" Mes amis „, dit-il, " nous sommes tout bonnement des niais. Nous nous plaignons tous que nous mangeons à Koné si misérablement, et je ne suis pas le dernier à me plaindre. Je suis d'avis que ceux qui travaillent bien ont au moins droit à une bonne table, et il est de fait que nous n'avons pas des sinécures ici. Ce que Nouméa nous envoie est bon et très bon, mais c'est toujours la même chose et puis nous gâtons les meilleures choses à les mal préparer. Or, nous avons ici la perle des cuisinières! (bravo! bravo!) Si donc nous demandions à cette perle des cuisinières, à cette reine des cordons bleus, de se charger de tout ce qui regarde le soin de nos pauvres estomacs? (C'est ça, emballé !) En d'autres termes, demandons à madame qu'elle organise une sorte de table d'hôte où nous autres, pauvres célibataires, livrés sans merci à toutes les bévues culinaires de nos grooms, nous viendrons dîner ensemble et passer une heure des plus agréables ? „
La chose méritait réflexion : il y eut des pourparlers entre mon mari et ces messieurs ; on construisit une plus grande cuisine à côté de la maison; ma salle à manger s'agrandit au détriment des chambres à coucher; j'engageai un second domestique tonkinois; le commandant obtint du Gouverneur toutes les autorisations nécessaires et voilà comme quoi j'ouvris un restaurant en pleine brousse.
Pendant les premiers jours ces messieurs se présentaient chez moi au moment du dîner et repartaient au sortir de la table; bientôt, à l'occasion du 14 juillet, le commandant ayant exprimé le désir de vider une bouteille extra, on resta causer et boire fort avant dans l'après-midi; le dimanche suivant la compagnie fut nombreuse; et ainsi, peu à peu, on' finit par considérer ma salle à manger comme une salle de café, où l'on était certain de se trouver à son aise et de rencontrer bonne compagnie.
Le commandant avait eu une lumineuse idée, comme il avait coutume de dire : le nombre des fonctionnaires augmenta; l'élève du bétail qui prenait une grande extension, amena déjà beaucoup de voyageurs; bientôt notre table fut connue de toute la contrée; on s'arrangea dans les voyages et excursions de manière à pouvoir dîner chez nous, bientôt aussi pour pouvoir coucher chez nous : nous avions commencé par une simple table d'hôte et nous en étions promptement à l'hôtel.
Le fait est que je ne m'épargnai aucune peine pour plaire à mes clients; comme il fallait avant tout du vin et des provisions régulières, je vendis à Nouméa mes belles robes à l'européenne, dont je n'avais que faire dans la brousse, et je m'ouvris un crédit dans une maison de gros, qui s'engageait à me faire parvenir régulièrement tout ce que demandait le service de mon hôtel-restaurant.
De cette manière j'avais assez souvent des surprises pour mes habitués, dont j'étais devenue l'idole. J'avais surtout réussj à gagner leurs suffrages en leur préparant des pannekoeken. Ces gâteaux flamands leur étaient complètement inconnus; dès le premier essai ils s'en montrèrent réellement friands; chaque fois que je préparais des pannekoeken, c'était une vraie fête.
J'ai gagné beaucoup d'argent dans mon hôtel, surtout après que j'eus ouvert un " store „ à côté de l'hôtel. En effet, le besoin d'un u store „ commençait à se faire sentir vivement. Une délégation assez
nombreuse était arrivée pour travailler à la délimitation, le géomètre ne pouvant plus suffire à toutes les demandes; on parlait de commencer l'exploitation d'une mine sur le versant de la montagne à deux lieues de chez nous; de toutes parts les éleveurs firent construire des palissades et des paddocs; les relations avec les indigènes prenaient de l'extension; bref, c'était le commencement d'une nouvelle vie pour le village, une vie de relations plus étendues, une vie de commerce.
J'ai donc fait construire tout près de notre maison une vaste salle, que j'ai organisée en " store „, c'est-à-dire une boutique oà Ton vend tout ce dont habituellement un village a besoin.
Vous comprenez qu'avec mon restaurant et mon " store „, je n'avais pas du temps de reste pour faire des promenades, ou pour aller faire la connaissance des femmes des nouveaux colons.
Mais n'aurais-je pas dû être honteuse de me plaindre, quand je voyais tout le mal que se donnait mon mari et le zèle de nos enfants ?
Nos deux fils étaient maintenant chez M. Muller, le grand éleveur, et ma fille me secondait dans le " store „. Quant à mon marir il était tout entier à ses plantations et à son exploitation agricole. Rarement j'eus le temps et l'occasion d'aller voir où il en était, et je dus me contenter de ce que j'en appris par lui-même et par mes clients. D'après ces derniers, tout marchait à souhait et nous pouvions compter sur une réussite complète. Mon mari ne se plaignait pas; pourtant il ne me paraissait pas tout à fait satisfait.
Un jour il m'avertit qu'il allait être absent pour plusieurs jours, et me demanda si je n'avais pas de commission pour nos fils, que maintenant nous ne voyions plus que de loin en loin. Il se proposait, dit-il, d'étudier de plus près l'élève du bétail et d'accompagner un de nos fils dans sa tournée aux troupeaux.
Quant il rentra, il me parut moins soucieux; au contraire il était gai et de bonne humeur; je vis qu'il y avait du neuf et supposai qu'il voulait me préparer une surprise; c'est pourquoi j'évitai de lui demander quel avait été le résultat de son voyage.
Vers la fin du mois il entra un matin avec Félix et Jules : " Maman „, dit-il, " il faudra réserver dorénavant la chambre des garçons; ils demeurent ici. „
Je restai bouche bée ?
— " C'est toute une affaire „, continua-t-il; " je vais entreprendre l'élève du bétail. „
— " Tu as trouvé le sac alors „. répondis-je en riant.
— " C'est sûr, puisque j'ai pris une concession pour établir un paddoc et un run. ,,
— " Un paddoc et un run ? et les bêtes ? ,,
— " C'est nous qui apportons les bêtes „, répondit Jules ^ " trente-sept têtes. „
— " Vrai de vrai „, dit mon mari en voyant mon étonnement. " Je m'associe avec nos garçons. Us ont travaillé chez M. Muller comme des nègres et ont épargné comme de pauvres diables. 'Dans leur accord avec M. Muller, il était stipulé qu'ils auraient chacun, cinq génisses par an, qui continueraient à courir avec le troupeau. Jules a deux années de service et Félix une : cela fait quinze têtes, mais déjà le petit troupeau s'est presque doublé par des naissances ;.. en outre Jules a réussi à faire rentrer des bêtes que M. Muller croyait perdues pour toujours, et pour sa récompense il a reçu encore sept génisses : bref mes deux associés fournissent trente-sept têtes. „
— " Et toi, tu fournis la concession et l'installation, que-
tu paieras avec des cailloux ! „
— " Que je paie argent comptant. „
— " Pristi ! veux-tu m'expliquer ton énigme ? „
— " C'est bien simple. Mes plantations sont très bonnes, surtout mon café: tu sais que j'agrandis toujours cette plantation et que les trois hectares que le gouvernement m'a donnés dernièrement en subside d'encouragement, y sont complètement consacrés. Mais cela dure trop, puisque la plantation ne rapporte que la quatrième année. Je suis fatigué de devoir me contenter de promesses de bonnes récoltes. Ensuite je crains que nous n'ayons de grands ennuis pour transporter nos marchandises, et j'ai décidé de me défaire de mes plantations. J'ai trouvé un acheteur, un nouveau colon, qui dispose d'assez grands capitaux et qui étendra considérablement l'exploitation. C'est le produit de cette vente que je verse dans notre association. „
Je n'avais, comme vous voyez, pas même eu voix au chapitre; pourtant j'étais très heureuse de la décision, qu'avait prise mon mari. J'avais déjà songé, à part moi, aux dangers de cette culture et aux difficultés de transport. J'étais surtout contente, parce que j'avais de nouveau les enfants avec moi. S'ils avaient à faire un travail excessivement fatigant, ce serait au moins pour leur propre compte. Ils allaient dorénavant être les premiers à bénéficier de leur zèle et de leurs fatigues.