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DANS LE RUN

POUR entreprendre l'élève du bétail, il faut un run et un paddoc; nous avons emprunté ces deux mots à l'Australie.

Le run constitue l'ensemble de toutes les terres qui appartiennent à l'exploitation; l'étendue de celle-ci varie selon l'importance de l'entreprise, selon les fonds dont on dispose, selon la nature des terres et même selon leur situation. Notre run est borné d'un côté par la rivière, d'un autre côté par la montagne ; du troisième côté nous touchons à des éleveurs voisins; à la limite commune de ces différents runs se trouvent de petits bois que nous considérons tous comme mitoyens, comme propriété commune. A l'une des extrémités du run est situé le paddoc; celui-ci comprend trois ou quatre hectares complètement clôturés au moyen de palissades : un système ingénieux de palissades, formant des allées et des carrés, facilite l'entrée des bêtes dans le paddoc et permet de séparer des groupes, les bêtes que l'on veut vendre ou abattre.

Quand on commence une exploitation, la grande difficulté consiste à habituer les bêtes à leur nouvel herbage. Pour un troupeau de deux ou trois cents têtes, cela exige déjà l'emploi d'une dizaine de bouviers et d'au moins trois stockmen. C'est par ce nom de stockman, au pluriel stockmen — encore un terme emprunté à l'Australie, — que l'on désigne ceux qui ont la surveillance de l'exploitation.

Le bétail est, en effet, attiré au commencement par son herbage habituel; il en a une réelle nostalgie et, sans une surveillance de tous les instants, il se mettra certainement en route vers ce séjour précédent, sans s'inquiéter des obstacles qu'il peut rencontrer en route. Pendant les premiers temps on oblige tout le bétail à passer

la nuit au paddoc; le matin on le conduit au run et on l'y distribue aussi régulièrement que possible, de manière que tout le run soit occupé. Eapidement il se forme des groupes; dix, vingt, trente génisses et vaches se groupent autour d'un taureau et paissent ensemble; les bouviers se partagent de même pour surveiller séparément chaque groupe. On veille surtout à ce que les bêtes ne tiennent pas la tête da,ns la direction de leur premier herbage; c'est toujours d'un mauvais augure : à l'improviste une des bêtes se met à galoper, et instinctivement toutes les autres se mettent à la suivre. Et alors hardi ! les bouviers et les stockmen ! Il s'agit de les devancer au galop, de leur barrer la route et de leur faire rebrousser chemin à coups de fouet. Après quelques jours, si rien d'insolite ne s'est présenté, la surveillance peut se relâcher un peu et il suffit d'avoir spécialement l'œil sur quelques chefs de bande; car, parmi ces animaux, il y en a qui paraissent des meneurs et que les autres suivent docilement; aussitôt que ceux-là se sont habitués au nouvel herbage, il n'y a plus de danger que le troupeau s'en aille.

Généralement après un mois, le souvenir de l'ancien run s'est effacé complètement : le troupeau est fixé. Même les différents groupes restent pour ainsi dire cantonnés dans les endroits, auxquels on les a habitués. Il faudrait maintenant de grands efforts pour leur faire quitter leur herbage; ils dépasseront bien de temps à autre les limites du run; mais des événements particuliers pourraient seuls amener la dispersion ou la fuite des groupes, par exemple, un combat entre taureaux, une guerre des indigènes, un incendie de la brousse ou la malveillance.

•Une fois le troupeau habitué à son run, la surveillance permanente peut cesser : les animaux paissent pendant le jour dans la brousse, et le soir ils rentrent généralement sous bois. Pour toute surveillance, les stockmen font cependant tous les jours le tour du run pour voir chaque groupe, et constater que tout est en règle : un groupe s'est-il éloigné de son herbage habituel, des animaux ont-ils disparu, y a-t-il des bêtes malades ou blessées, le stockman y met de suite bon ordre, si la chose est possible; il ramène le groupe, recherche les animaux disparus, conduit au paddoc la bête malade; si le temps ou l'occasion manquent pour agir immédiatement, il fait le soir son

En chasse.

rapport au chef-stockman, et celui-ci donne les ordres nécessaires pour que dès le lendemain tout soit remis en ordre.

Voilà pour l'organisation des runs nouveaux au moyen de troupeaux complets, c'est-à-dire quand on achète par troupeaux. Si les bêtes sont achetées une à une, à droite et à gauche, les difficultés sont encore plus grandes; les animaux ne se connaissent pas, souvent il y a des batailles, et il faut un temps plus ou moins long avant que les groupes se soient formés autour des taureaux.

Pour commencer nous n'avons pas pris un trop grand run : il faut payer pendant 25 ans 1 franc par hectare pour la concession, et d'ailleurs la construction du paddoc et des bâtiments et l'achat d'une cinquantaine de nouvelles bêtes ont absorbé en grande partie le produit de la vente de nos plantations. Heureusement notre run est très favorablement situé : du côté de la montagne il n'est pas délimité ; comme les nouveaux runs s'établiront toujours parallèlement au nôtre, nous n'aurons, d'ici à longtemps, pas de voisins du côté de la montagne et de fait nous disposons, à titre gracieux, de tout le versant. Nous avons assez de terrain pour faire courir au moins 800 têtes.

Voici comment mon mari et mes fils se sont entendus : " Mes enfants „, a dit le père, " vous avez maintenant seize et dix-sept ans et déjà vous avez prouvé, pendant votre service chez M. Muller, que vous savez travailler et que vous voulez travailler. Il est fort probable que vous resterez à demeure fixe dans la Nouvelle-Calédonie, à moins qu'un coup de fortune inespéré ne vous permette de retourner dans la patrie. A partir d'aujourd'hui, nous voulons travailler à votre installation. Si nous réussissons, comme je l'espère bien, nous arriverons à vous créer, d'ici à quelques années, une position telle, que vous pourrez songer à vous faire une famille à votre tour. En attendant, vous travaillerez de concert, et moi je serai là pour vous guider et vous aider. Je mets dans notre association tous les fonds dont je dispose, et j'y ajouterai tout ce que nous pourrons épargner, si le commerce de votre mère continue à prospérer. C'est moi qui me charge de la comptabilité, des achats et des ventes; toi, Jules, tu seras chef-stockman et Félix sera ton aide; nous chercherons encore un bon stockman et nous engagerons le nombre voulu de bouviers et d'ouvriers. Je ne dois

pas insister sur l'absolue nécessité d'un travail régulier et consciencieux : je vous ai vus au travail et j'ai pleine confiance. Seulement, j'espère que Jules n'oubliera pas que le second stockman est son frère : si je désire qu'il prenne à lui seul la direction du run, au lieu de vous la confier à tous les deux, c'est que je juge indispensable que cette direction soit dans une seule main „.

— " Oh! quant à ça „, interrompit Félix, " ne crains rien, père; nous avons travaillé ensemble chez M. Muller; Jules y était mon chef, mais il n'a jamais cessé d'être mon frère „.

" Quant aux bénéfices et à la propriété même „, continua le père, " voici comment nous nous entendrons : Je figurerai dans les actes comme seul propriétaire, mais lors d'une liquidation éventuelle, je vous reconnais à chacun un quart de la propriété totale; je me réserve la moitié, non seulement parce que mon import est le plus grand, mais encore parce qu'il ne serait pas juste qu'après un certain nombre d'années vous vous trouviez à la tête d'un petit capital, alors que votre sœur Louisa, qui pourtant travaille courageusement, resterait les mains vides „.

— " Père „, répondit Jules, " tout ce que tu décideras, sera bien décidé. Avec plaisir nous aurions apporté nos bêtes dans ton run pour te servir de stockmen. Tu as assez fait pour nous, pour que nous te remettions ces quelques bêtes sans les moindres conditions. Mais je ne te cache pas que cette proposition de nous accorder une part de propriété et de bénéfices, nous rend très heureux „.

— " Certes „, confirma Félix; " et cette clause relativement à Louisa est fort juste, même si ton import était inférieur au nôtre ,..

— " A la bonne heure „, conclut le père, " je vois que vous êtes animés des meilleures intentions. Et maintenant au travail avec joie et courage : le succès final nous attend „.

Cette vie de stockman, que mes deux fils ont menée pendant des années et que souvent mon mari a partagée, est une vie des plus mouvementées.

Le matin, de bonne heure déjà, le stockman est à cheval et part pour le run, tantôt seul, tantôt accompagné d'un ou de plusieurs bouviers. Dans la prévision de dangers possibles, il est armé d'un

revolver de fort calibre; en outre, il a toujours un grand fouet, ressemblant assez bien au fouet à manche court de nos bouviers flamands. Ce fouet est pour lui une arme : le revolver peut se perdre, les cartouches peuvent se mouiller au passage d'une rivière, le coup peut rater. Le fouet, lui, quitte rarement la main, le stockman le fait claquer au-dessus de sa tête et quand il en laboure les flancs ou l'arrière-train d'une bête, celle-ci ne se fait pas prier et s'enfuit rapidement.

Aussitôt qu'il arrive dans le run à l'herbage habituel d'un groupe, il fait claquer son fouet que cela résonne au loin comme une pétarade, et les animaux, habitués à ce signal, arrivent en courant pour se mettre en rang et se prêter à la revue, de manière que d'un coup d'œil le stockman puisse tout examiner.

" Hep, hep, hep ! „ Voilà le troupeau reparti et de son côté le stockman galope vers un autre endroit pour recommencer l'appel d'un nouveau groupe. Il y a des jours où tout marche à souhait, des jours où il n'a qu'à faire une promenade à travers le run; mais ces jours sont tellement rares qu'on pourrait bien les compter. Jamais, en nous quittant le matin, le stockman ne peut répondre de sa journée, ni même soupçonner les dangers qui l'attendent dans le run. Il faut si peu pour qu'un malheur arrive, pour qu'un cheval s'emporte, pour qu'une vache se fâche, pour qu'un taureau se présente en ennemi!

Nous avions dans notre troupeau un taureau, appelé Blanc-nez, qui était particulièrement difficile. A plusieurs reprises on l'avait trouvé assez loin de son herbage, entraînant tout son groupe, et chaque fois il avait fallu se donner pas mal de peine pour le ramener. Aussitôt qu'on le contrariait, il se mettait en fureur et un bouvier, qui, certain jour, avait été chargé de le ramener à son herbage, avait été attaqué et n'avait du son salut qu'à la vitesse de son cheval. Un soir Félix vint rapporter qu'il avait trouvé Blanc-nez sur le point d'engager une bataille avec un autre taureau, et ajouta qu'il était absolument nécessaire de prendre des mesures. Un moment il fut question de l'abattre pour prévenir tous malheurs, mais comme c'était une bête de grand prix, on décida qu'on le ferait rentrer au paddoc et qu'après quelques jours on essayerait de le fixer dans un autre endroit du run.

Le lendemain Jules se rendit donc avec deux bouviers, tous à cheval, dans le run pour isoler Blanc-nez et le conduire au paddoc. Contre toute attente, l'animal parut très docile; il s'isola facilement et prit la route que lui indiquèrent les hommes. Jules descendit môme de cheval, parce qu'à pied on chasse plus facilement, jetant la bride de son cheval à l'un des bouviers. A ce moment une vache beugle, le taureau lève la tête et veut retourner; un bouvier lui donne un coup de fouet. Aussitôt l'animal se dirige vers son agresseur, qui lui donne un second coup de fouet, mais en même temps son cheval s'emporte. Jules tâche d'intervenir et de calmer le taureau; peine inutile, Blanc-nez se met en fureur et se lance contre les deux chevaux qui restent, et que le bouvier se hâte de faire filer. Alors il se retourne contre Jules, qui reste seul. Le jeune homme évite une première attaque et même une seconde, en se lançant de côté, toujours en jouant du fouet. Mais à ce jeu il joue sa vie ! Heureusement à un pas de là, il remarque un niaoulis et a le bonheur de trouver un abri dans les branches, avant que le taureau vienne pour la troisième fois se lancer sur lui. La bête donne furieusement de la tête contre le tronc de l'arbre qui n'en peut, mais qui ne se ressent pas du choc.

A ce moment arrive le bouvier, qui a maîtrisé son cheval et qui, attirant le taureau derrière lui, donne à Jules l'occasion de se sauver.

Le plus souvent je n'apprenais que longtemps après les dangers que mes enfants et mon mari avaient courus. Quelquefois les bouviers me les racontaient à l'insu de leurs maîtres. C'est ainsi que j'appris que Jules avait échappé à un taureau en furie en se couchant le long d'un tronc d'arbre abattu, et qu'il aurait certainement été tué, si le taureau, en se lançant contre le tronc d'arbre, ne s'était abattu avec une patte cassée.

Il n'était d'ailleurs pas toujours possible de me cacher les accidents. Ainsi, quand je m'aperçus que Lydie, le cheval favori de Félix, ne rentrait plus, on eut beau m'assurer que l'on avait laissé l'animal au paddoc ou à la prairie; je n'en crus rien et je soupçonnai un accident.

En effet, la pauvre bête avait été éventrée et dans sa mort même, elle avait sauvé son maître. Le taureau avait si profondément

enfoncé ses cornes dans le flanc de la pauvre Lydie, qu'il n'avait pas su les retirer à temps; le cheval s'était abattu entraînant le taureau et Félix avait eu ainsi l'occasion de se lancer en croupe sur le cheval d'un bouvier, accouru à son secours.

Dieu merci! nous n'avons pas eu de grands malheurs à déplorer, quoique souvent, bien souvent, nos stockmen aient été en danger de mort. Dans une de ces courses, le cheval de Jules s'est emballé et a lancé son maître à terre, et le pauvre garçon a eu l'épaule démise. C'est ce que nous avons eu de plus grave : après deux semaines le blessé était de nouveau en selle, heureux d'échapper à l'immobilité forcée, à laquelle on l'avait condamné.

La période la plus ardue pour les stockmen est celle de la rentrée des bêtes. Tous les ans on ramène tous les animaux dans le paddoc pour vérifier le tout de plus près, pour constater les augmentations dues aux naissances et pour séparer les animaux que l'on veut vendre ou utiliser.

C'est aussi à ce moment que l'on marque les jeunes bêtes et les nouvelles acquisitions; pour cette opération, les bêtes sont poussées dans une allée de palissades en forme d'entonnoir, de manière qu'a l'extrémité elles doivent, pour entrer dans le carré suivant, passer une à une tout contre les palissades : le marqueur les attend là et, à l'aide d'un fer brûlant, il leur imprime sur la cuisse le numéro et les initiales de l'éleveur.

On profite aussi de la présence du troupeau dans le paddoc, pour choisir les veaux que l'on veut engraisser, les vaches dont on désire utiliser le lait, et les bœufs que l'on destine à porter le joug.

Il ne faut pas croire qu'il soit bien difficile d'habituer les vaches les plus sauvages à se laisser traire docilement.

On choisit une vache et son veau; assez facilement on les sépare et on place le veau dans un carré; aussitôt qu'elle l'entend crier, la vache se précipite dans le couloir qui conduit à ce carré. Mais quand elle arrive au bout, elle se trouve devant une ouverture où elle passe la tête sans pouvoir passer elle-même : un bois s'abat qui lui retient les cornes, et elle se trouve prisonnière. Au même moment on lui attache l'une des pattes et, comme dans cette position elle ne peut pas bouger, on peut impunément s'en approcher

et la traire. On a soin de ne pas lui enlever tout son lait et de lui rendre son veau.

Quelquefois on renvoie les vaches dans le run en retenant les veaux dans le paddoc; la vache, ennuyée par son lait, attirée par les cris de sa progéniture, arrive d'elle-même au paddoc, où on l'habitue aisément à céder une partie de son lait.

Jusqu'à présent on n'a pas encore essayé d'introduire l'industrie du fromage; nous ne prenons que le lait nécessaire à notre usage journalier et pour faire un peu de beurre. Mais il est probable que plus tard on établira des laiteries et des fromageries; cette nouvelle industrie peut constituer pour la colonie une ressource considérable.

Je ne sais pas comment on s'y prend en Europe pour habituer les bœufs à porter le joug ; ici cela va très simplement.

On choisit d'abord un bœuf âgé et qui tire la charrue depuis plusieurs années : on prend un joug double et on en charge le bœuf. Puis, comme on peut, on place le jeune commençant à côté de son camarade et, par la ruse ou par la force, on lui met le joug commun. Il se démène comme un beau diable, lance des ruades, secoue la tête, peine inutile! il dérange bien son vieux camarade, qui est forcé d'incliner de 'la tête selon la volonté du fougueux apprenti, mais on les laisse faire. Les deux bêtes restent attachées ainsi pendant des jours; finalement le jeune commençant apprend que tous ses efforts sont inutiles ; il se fatigue à faire l'entêté et finit par obéir comme son camarade. Une fois qu'il s'est plié à la volonté de son conducteur, et qu'il a tiré la charrue ou le chariot, il peut être considéré comme apprivoisé et se laisse atteler sans difficulté.

Pour le moment l'élève du bétail n'a pas d'autre but que la production de bêtes grasses et pesantes. Le marché est assez restreint. Heureusement le Gouvernement français a établi des fabriques de viande, où l'on prépare les conserves destinées à l'armée. Grâce à ce débouché, les éleveurs peuvent assez facilement se défaire de leurs bêtes : en moyenne elles valent 100 francs par tête. C'est évidemment en-dessous des prix ordinaires; mais même à ce prix l'entreprise est assez productive. Mon mari pense que ce débouché restera pendant longtemps encore l'unique ressource et que par conséquent les prix ne monteront pas. " Si un jour ,„

dit-il, " le Gouvernement, pour un motif quelconque, renonçait à sa fabrication, ce serait la ruine pour les éleveurs; même l'introduction des laiteries et des fromageries ne saurait nous sauver. Il n'y aurait d'autre remède que l'établissement d'une exploitation comme celle de Liebig à Fray-Bentos; mais d'où viendraient les capitaux? „ Je ne suis pas compétente en cette affaire; j'espère que l'éventualité que craint mon mari, ne se produira pas de sitôt. Dans tous les cas, cette extension rapide qu'a prise l'élève du bétail, a été pour la colonie et surtout pour nos environs uu immense bienfait. Elle a eu pour résultat de rendre très suivis les rapports entre les blancs et les indigènes; plus d'une tribu s'est rapprochée des centres; les Canaques se sont mis à notre disposition, les éleveurs en emploient beaucoup comme bouviers. Jules s'est attaché un jeune Canaque comme valet; l'indigène suit partout son maître et lui paraît très dévoué. Les stockmen parcourent la contrée dans toutes les directions; de distance en distance, dans les différents paddocs, s'élèvent des espèces de petites fermes, plutôt des sortes de pied-à-terre, que nous nommons stations à l'exemple de l'Australie. Tout cela fait naître des besoins et fait vivre le commerce naissant : je m'en aperçois bien à l'extension que prennent les affaires de mon " store „.

Figurez- vous que j'ai dû me décider à apprendre à monter à cheval ! Par suite de mon commerce, il s'est établi des rapports assez fréquents entre mon " store „ et les centres environnants ; le plus souvent, quand une affaire urgente se présentait, mon mari sautait en selle et allait la régler sur place; mais à l'époque de la rentrée des bêtes dans le paddoc, il était tellement occupé que mes courses lui devenaient d'ennuyantes corvées. Un jour, une affaire assez importante exigea ma présence dans un centre à deux lieues de Koné, et mon mari était en route, conduisant du bétail à Nouméa. Que faire ?

J'ai voulu prouver que je ne m'effraie pas de peu et j'ai fait avancer une jument, que l'on m'avait signalée comme très douce et très docile. Comme nous n'avions pas de selle d'amazone, je me suis arrangée comme j'ai pu, et je me suis mise à califourchon. Pendant que Louisa riait aux larmes à me voir accoutrée de la sorte, j'ai bravement mis ma jument au trot. Cela a marché à

Palétuviers à la côte.

ravir. A mon retour j'étais extrêmement fatiguée; mais j'avais conclu une excellente affaire — et pris une bonne leçon d'équitation.

Immédiatement j'ai résolu de m'approprier la bonne jument et de me procurer une selle d'amazone. H s'est précisément présenté une bonne occasion pour m'en faire avoir une sans bourse délier.

Parmi les clients de mon " store „ se trouvait un Arabe, qui se fournissait chez moi de maïs pour aller le revendre en détail dans les stations. A une certaine époque, il cessa de renouveler ses provisions et, en même temps, j'appris que des vols de maïs se commettaient chez plusieurs colons. J'eus des soupçons, je les communiquai à l'autorité, on établit une étroite surveillance et mon Arabe fut pincé comme receleur et conduit à Nouméa en compagnie de deux voleurs, qu'il dénonça. A mon grand ennui, je fus forcée de me rendre au chef-lieu pour témoigner dans cette affaire. L'instruction et le procès prirent douze jours, pendant lesquels on m'octroya 15 fr. par jour d'indemnité. J'ai profité de mon séjour à Nouméa pour régler une masse d'affaires personnelles; je considérai mon indemnité comme de l'argent trouvé, et en rentrant à Koné, j'apportai une bonne selle d'amazone!

Jules, qui est excellent cavalier, a dressé ma brave jument pour mon usage personnel et m'a donné quelques bonnes leçons. J'ai engagé Louisa à suivre mon exemple; après quelques hésitations elle s'est décidée à essayer et — ce n'est pas une telle affaire que de monter à cheval ! — elle a réussi aussi bien que moi.

Un jour qu'à nous trois, Louisa, Jules et moi, nous faisions à cheval une des rares promenades que nous permettaient nos nombreuses occupations, Jules nous dit :

" Dis donc, mère, qui aurait cru que jamais tu aurais chevauché ainsi entre tes deux enfants ! Que dirait donc bonnemaman si elle nous voyait ainsi ! A part moi, quand je galope seul à travers la brousse, je songe parfois à notre arrivée dans l'île et à tout le chemin que nous avons parcouru. Nous pouvons nous vanter d'avoir travaillé ferme, mais je crois que maiutenant les plus grands obstacles sont surmontés, et que nous pouvons espérer pour bientôt sinon la fortune, au moins une bonne aisance. Je prévois le moment où nous pourrons vous envoyer, père et toi et Louisa, vivre de vos

rentes à Nouméa, pendant que Félix et moi nous continuerons l'exploitation du run : C'est notre rêve à nous, à Félix et à moi. „

" Tu es très gentil „, répondit Louisa. " Avec çà qu'il fait si gai à Nouméa ! Tu ne me demandes même pas, si je ne préfère pas rester ici ? „

" Bon, tu géreras le " store „, petite sœur „, répliqua Jules en riant, " jusqu'à ce qu'un épouseur quelconque vienne te prendre. „

" J'en serais très heureuse „, dis-je, " si ton rêve se réalisait; non pas tant pour moi, mais pour père, qui se fatigue terriblement à cette vie. „

" C'est vrai „, dit Jules; " c'est lui qui est l'âme de tout. Mais espérons ; encore deux ans ! „

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