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LES DÉPORTÉS

UN hasard des plus heureux m'a fourni tout à l'improviste une nouvelle occasion d'étendre mon commerce de provisions.. Aujourd'hui, me replaçant en idée au moment où la chose se passait, j'écris " un hasard des plus heureux ! „ et de fait, à ce moment nous bénissions ce hasard; combien peu nous soupçonnions toutes les. misères, toutes les désillusions qu'allait engendrer ce qui nous paraissait un grand bonheur !

C'était à rentrée de la belle saison et le bruit s'était répandu que le Gouvernement allait établir aux environs de Koné un centre pénitencier. On appréciait la mesure assez diversement : d'aucunsprétendaient que la dissémination des condamnés dans la colonie devait amener les résultats les plus heureux, tant au point de vue de l'amélioration morale des condamnés, qu'à celui de la prospérité des centres de colons; que les colons et les éleveurs trouveraient plus tard dans les condamnés libérés provisoirement ou définitivement des ouvriers et des bouviers capables et à bon compte; que le Gouvernement ferait pour ces centres un choix des plus sévères parmi les détenus; que d'ailleurs dans d'autres parties de l'île les centres avaient fait leurs preuves et que l'essai avait réussi pleinement. D'autres, au contraire, craignaient de nombreuses désertions, qui peupleraient la brousse de bandits réduits à vivre de vol et de rapine; ils prétendaient que l'établissement des centres devait produire un relâchement de la rigueur et de la surveillance, et que tout cela n'était pas sans danger pour la sécurité générale; ils ajoutaient enfin, que les centres établis étaient de création trop récente pour pouvoir arguer déjà des résultats obtenus.

Mon mari était du parti des optimistes : il disait que parmi les déportés il devait y en avoir beaucoup, qui, placés dans de nouvelles conditions de vie, s'amenderaient et recommenceraient avec courage une nouvelle existence, cette fois honnête et laborieuse.

Mais tout se bornait à des conjectures : personne n'avait des nouvelles certaines.

Un soir, assez tard dans la nuit, alors que mon mari était en voyage, je fus réveillée par des voyageurs qui me prièrent de leur donner à manger et de leur préparer des lits; je refusai d'abord, mais ils insistèrent tant, se disant exténués de fatigue et morts de faim, que je finis par me rendre à leur prière. C'étaient des fonctionnaires de Nouméa, qui allaient à Poëmbout, à deux lieues de Koné, pour préparer l'installation d'un centre de déportés.

" C'est donc vrai? „ demandai-je, " nous aurons des forçats dans le voisinage ? „

— " J'entends par votre exclamation, madame ,,, dit le chef de l'équipe, " que vous êtes fort mal renseignée sur la nature de ces centres ; partout ailleurs on en est très satisfait, et on se plaindrait si on les supprimait. Tenez, voulez-vous un bon conseil, madame ? Les détenus, les employés et les soldats du futur poste auront besoin de mille et une choses que l'on pourra leur vendre. Établissez dans ce centre une succursale de votre " store „, demandez le monopole pour les fournitures du centre, et vous ferez une bonne affaire „.

Toute la nuit j'ai réfléchi à cette proposition, et le lendemain j'ai demandé par dépêche la concession du monopole. J'ai dû prendre cette décision sans pouvoir consulter mon mari; mais je me suis rappelée qu'il était partisan de l'établissement des centres, et j'en ai conclu qu'il approuverait ma manière d'agir.

Dans tous les cas, j'ai eu une heureuse inspiration de faire ma demande par dépêche; le lendemain il y avait déjà au moins dix amateurs : les uns écrivaient à Nouméa; d'autres s'y rendaient personnellement; encore d'autres essayaient de mettre en mouvement les influences dont ils disposaient : tous sont arrivés trop tard. C'est moi qui ai obtenu la concession, et mon mari a fort approuvé mon initiative.

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