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Le système pénitencier de la Nouvelle-Calédonie n'est pas bien compliqué.
Je ne sais pas au juste quels sont les méfaits, pour lesquels les tribunaux français condamnent à la déportation en Nouvelle- Calédonie. J'ai connu des déportés, des assassins, condamnés à mort et dont la peine avait été commuée; j'en ai connu qui avait été condamnés pour vol avec effraction, pour acte de banditisme; d'autres avaient été moins criminels, mais devaient leur déportation à la récidive : c'étaient peut-être les plus mauvais.
Dans la colonie, il y a quatre classes de condamnés :
A leur arrivée tous entrent dans la classe I, c'est-à-dire qu'ils font partie du contingent des condamnés emprisonnés à l'île Nou, les fers aux pieds, soit en cellule, soit en prison commune. Les plus grands criminels, ceux qui ont l'instinct absolument mauvais, dont on n'espère tout au plus qu'une amélioration feinte, restent toute leur vie à l'île Nou et ne quittent jamais la classe I.
Ceux au contraire, qui inspirent de la confiance, chez lesquels les bons instincts ne sont pas éteints et dont la conduite est bonne, passent à la classe IL
Dans ce cas ils arrivent à la Nouvelle-Calédonie et le Gouvernement les emploie pour travailler aux routes et aux autres travaux effectués en régie. On ne les délivre pas de leurs chaînes; ils restent enchaînés deux à deux; mais au travail ils peuvent relever la chaîne et l'attacher à la ceinture. Ils sont constamment accompagnés de surveillants qui les conduisent avec une extrême rigueur, et qui ont pour consigne de jouer du revolver au moindre indice de révolte, de complot ou d'indiscipline grave.
Le passage à la classe II est comme une période d'épreuve : on remarque bien vite ceux qui sont définitivement perdus : ils ne sont pas laborieux et ne savent pas travailler; à tout instant réapparaissent les mauvais penchants; si à l'île Nou ils ont réussi à inspirer quelque confiance grâce à leur hypocrisie, ici ils se trahissent le plus souvent par leurs propos, par leur paresse, par leur répugnance à se plier à la discipline draconienne de la classe. Ceux-là ne restent pas longtemps à la classe II; après quelques mois, parfois après quelques semaines, ils rentrent à l'île Nou pour ne plus la quitter. Les autres, ceux qui par leur docilité et leur politesse, par leur
activité et leurs bonnes manières, inspirent de la confiance quant à la possibilité de leur relèvement moral, passent, mais toujours après une longue épreuve, à la classe III.
Les condamnés de cette classe constituent la population des centres détachés, établis par le Gouvernement dans les différents districts. Dans les centres, ils sont déjà infiniment mieux traités que dans la classe II ; ils sont bien nourris, ne portent plus de chaînes «t vivent réellement de la vie des camps; je ne saurais trouver de meilleur terme de comparaison pour ces centres. Ils travaillent dans les champs, toujours sous la surveillance des gardiens bien entendu, •et défrichent et sèment et récoltent comme les colons. Parfois même, en temps de grande presse, ils aident les colons et les éleveurs.
Le passage à la dernière classe, à la classe IV, amène cependant encore une amélioration considérable. Mais il faut avoir donné des gages bien sérieux de relèvement moral, avant d'être désigné pour jouir des faveurs accordés à la classe IV. En effet, dans ce -cas, le détenu quitte le centre, et s'établit chez le colon ou l'éleveur pour servir d'ouvrier, de bouvier, de domestique. Il a pour ainsi dire reconquis toute sa liberté et ne subit d'autre surveillance directe, que celle de son patron, qui est responsable.
Enfin ceux qui en arrivent à la classe IV, n'en restent généralement pas là; ce sont certainement les meilleurs sujets et le plus souvent ils continuent à se bien conduire et obtiennent finalement la libération conditionnelle. On leur laisse le choix entre la continuation de leur vie de domestique ou l'essai d'une exploitation agricole. Plusieurs restent chez les patrons, parce qu'ils ont perdu toute illusion ou qu'ils se sentent trop âgés. Dans les derniers temps de mon séjour dans la brousse, nous avions à notre service un libéré, — par abréviation pour condamné libéré conditionnellement — qui appartenait à une des bonnes familles du Limousin ; il avait commencé ses études d'une façon brillante, mais la mort de son père qui lui laissait une belle fortune, avait amené un changement complet dans son existence. On dit souvent que l'argent veut tin bon maître; il n'avait pas eu, lui, assez de caractère pour être un bon maître de son argent. Il n'avait pas su résister à ses passions «t avait commencé une vie des plus dissolues. La boisson, le jeu, les plaisirs l'avaient conduit à la misère et au crime. Actuellement
il regrettait sincèrement ses fautes ; je l'ai vu pleurer à chaudes larmes, pendant qu'il nous racontait des épisodes de sa vie de débauche. Mais il était complètement découragé et pour rien au monde il n'aurait consenti à rentrer en France; " il se laissait vivre „ comme il disait et ne demandait qu'à travailler, peut-être bien parce que ce travail régulier faisait taire la voix des remords. Nous avons fait sur son compte les rapports les plus élogieux, car nous étions absolument certains que cet homme était redevenu honnête et bon ; souvent, pendant que je tenais à la fois mon " store „ à Koné et ma succursale à Poëmbout, je l'avais chargé de me remplacer dans un des deux magasins, et jamais je n'avais pu constater la moindre irrégularité. Le Gouvernement l'a libéré complètement et lui a offert une concession des plus avantageuses : il a refusé. Il a été fort affecté de notre départ; mais nous l'avons recommandé à un colon de nos amis, et plus tard nous avons appris avec plaisir, que nous n'avions aucun motif pour regretter notre recommandation.
D'autres libérés — ce sont généralement les meilleurs, ceux qu'un moment d'oubli a conduits au crime, — refusent aussi l'offre d'une concession, parce que cela exige certains engagements qu'ils ne tiennent pas à prendre, toujours dans l'intention de rentrer en France ou de quitter la colonie, dès qu'ils en obtiennent l'autorisation.
Cependant la grande majorité accepte avec enthousiasme l'offre du Gouvernement. Dans ce cas, ils sont expédiés à l'une des fermes modèles, où on leur enseigne les principes de la culture, telle que l'exigent le sol et le climat de la Nouvelle-Calédonie. A la fin de leur apprentissage, on leur remet une partie de leur masse à titre de subside pour acheter les outils, et on leur désigne la concession qui leur est réservée. L'étendue de cette concession dépend de leur activité et du soin qu'ils mettent à la construction de leur maison.
Après trois ans, parfois après deux ans, on permet aux célibataires et aux veufs de prendre femme. Ils ne cherchent évidemment pas leur épouse parmi les filles de colons et le Gouvernement leur défend la cohabitation avec les popinées; mais ils sont autorisés à prendre une femme parmi les déportées.
Celles-ci se trouvent à Bourrail où, de même que les hommes, elles ont à parcourir plusieurs classes avant d'arriver à la libération conditionnelle. L'homme, admis à faire son choix, est donc mis en présence de toutes celles qui, par leur bonne conduite, sont arrivées à la classe la plus favorisée. Quelquefois il se laisse guider par son propre instinct et choisit celle qui lui plaît le plus par son extérieur, celle qui, à cette espèce de défilé, fait le plus d'impression sur lui. Parfois il prend conseil de la direction et ne fait son choix que parmi Un nombre plus restreint de candidates, désignées par le directeur. Il arrive aussi qu'un premier choix n'est pas agréé et qu'il faut faire un second essai ; rarement le sollicitant doit revenir bredouille; le mariage est pour les déportées le seul espoir de libération !
Aussitôt qu'un accord intervient, on laisse les deux futurs ensemble, après les avoir engagés à se raconter leurs vies avec une franchise entière, de manière qu'il ne reste aucun malentendu dans le nouveau ménage. Généralement cela se fait sans embarras : chacun à son tour avoue à l'autre les faits qui l'ont amené en Nouvelle-Calédonie, et explique comment il se propose de recommencer la vie. De cet aveu franc et loyal doit résulter la confiance réciproque, indispensable à la bonne entente.
Pendant tout le temps qui précède la libération conditionnelle, les condamnés doivent se faire raser la barbe et la moustache, se faire couper les cheveux au ras de la tête et porter le costume prescrit : vareuse et pantalon de toile grise, chapeau de paille sans rubans. C'est surtout à cette coupe des cheveux que nous les reconnaissons, s'ils parviennent à s'évader et à trouver d'autres habits.
Les évasions sont très fréquentes, non pas à l'île Nou, mais parmi les détenus des classes II et III. Les évasions de la Nouvelle- Calédonie même sont rares : il est arrivé cependant que des condamnés de marque, secondés par des personnes dévouées, aient réussi à s'échapper et à gagner l'Australie; des forçats ordinaires sont parvenus à tromper la vigilance des surveillants, à s'enfuir dans la brousse, puis à s'emparer d'un canot ou d'une embarcation quelconque et à gagner le large, où heureusement ils ont rencontré un navire étranger, qui a consenti à les prendre à bord; un jour
même cinq évadés se sont risqués sur un simple chaland qu'ils avaient trouvé à l'embouchure de notre rivière; plus tard nous avons appris qu'au prix de périls sans nombre, ils ont réussi à aborder en Australie. Pour ce qui est de s'échapper pour rejoindre à la nage les navires qui passent, il n'y faut pas songer; les requins sont nombreux et font bonne garde.
Le plus souvent les évadés sont des condamnés qui craignent de devoir rentrer à l'île Nou, ou chez lesquels l'amélioration n'est que feinte; si, en effet, ils étaient réellement bons, ils n'auraient qu'à patienter pour arriver à la classe IV et à la libération conditionnelle. .Après s'être évadés, ils rôdent dans la brousse jusqu'à ce que leurs cheveux soient revenus, puis ils vont s'établir ailleurs en se faisant passer pour libérés, ce qui réussit assez souvent, parce que le contrôle n'est pas encore fort rigoureux.
Pour les colons, tout évadé est un ennemi. En Europe, dans des cas analogues, on se sentirait parfois porté à la pitié, à la commisération; ici, il n'y a pas de place pour ces sentiments. Nous savons que ces évadés sont des forçats, des forçats foncièrement mauvais, qu'ils n'ont d'autre ressource que le vol et la rapine, qu'ils ne reculeraient pas devant un mauvais coup; nous nous trouvons toujours vis-à-vis d'eux dans le cas de légitime défense, et nous ne songeons pas à la pitié.
Un jour que je revenais à cheval de Poëmbout, je rencontrai à l'entrée du bois deux hommes de mauvaise mine. Instinctivement j'étendis la main pour prendre mon revolver dans ma selle : ils remarquèrent le mouvement et s'enfuirent. C'étaient en effet des évadés qui, la même nuit, se sont introduits dans une station pour voler et qui, se voyant découverts, n'ont pas hésité à tuer le pauvre Canaque, qui avait donné l'éveil.
Je vais vous raconter deux histoires d'évasions que je connais de près, parce que mes propres enfants y ont joué un certain rôle. Dans la première, c'est Félix qui est le héros, le héros comique, car il s'est tout simplement fait rouler à tel point, qu'il est encore tout gêné quand on parle de l'aventure en sa présence. Jules a été plus malin et a mérité les félicitations du Gouverneur.
C'était à l'époque de la rentrée des bêtes dans les paddocs. Félix était depuis plusieurs jours avec une dizaine de bouviers dans
la brousse à la recherche d'un groupe qui s'était fort éloigné : il l'avait maintenant retrouvé et, après bien des difficultés, il l'avait conduit jusqu'à un petit bosquet à la limite du run. Les bêtes allaient passer la nuit dans ce bosquet; il s'agissait de les reprendre le lendemain avant le lever du soleil. A côté de ce bosquet se trouvait une station momentanément inoccupée : on résolut d'y passer la nuit. Exténués de fatigue comme ils étaient, ils s'endormirent promptement de ce sommeil de plomb, qui suit les journées de rude labeur. " Celui qui s'éveillera le premier, éveillera les autres,,, avait dit Félix avant de s'endormir. Soudain, vers le milieu de la nuit, il fut éveillé par un bruit dans la pièce; dans la demiobscurité il vit un homme qui semblait chercher; il supposa que celui-ci voulait voir sur la montre quelle heure il était, et lui dit : " Ma montre pend à la fenêtre „ ; puis il s'abandonna de nouveau au sommeil.
Au réveil, quel ne fut pas l'étonnement de tous ! Personne ne retrouva son pantalon ! La montre de mon fils et tous les pantalons avaient disparu. " Nous avons eu une visite d'évadés, c'est sûr „, dit un des bouviers.
" Gare à eux s'ils me tombent entre les mains „, répondit Félix.
" Parfaitement, monsieur „, reprit le bouvier; " mais avouons au moins que pour une bonne farce en voici une superbe; nous voyez-vous en chemise à la recherche du bétail ?
" Il n'y a qu'une ressource „, dit Félix; " nous ne sommes qu'à une demi-lieue de la station de Paul Claeys; à cheval et au galop ! „
Ce devait être un joli spectacle, unique dans son genre, ces douze hommes en pans de chemise, volant au grand galop à travers la brousse! On comprend aisément qu'à la station de Claeys les étranges cavaliers furent reçus par un rire homérique. Mais on s'expliqua, et heureusement on trouva à la station de Claeys de quoi fournir à chacun un indispensable.
Après quelques instants, tous étaient de nouveau à cheval pour rattraper le temps perdu et ne pas manquer la sortie du troupeau du bosquet. Pourtant en galopant le long de la station où ils avaient passé la nuit, un jeune bouvier Canaque s'approche de Félix et lui dit : " Monsieur Félix, évadé sur banian derrière
station „. Un moment Félix hésita : allait- il pincer l'évadé et risquer de manquer le bétail ! Il essaya de faire d'une pierre deux coups, envoya les bouviers au bosquet, désigna un lieu de rendezvous et prit le Canaque avec lui pour aller arrêter l'évadé.
En effet, sur un arbre assez élevé un évadé se tenait caché; il était parfaitement à l'abri des yeux européens, mais pas à l'abri du regard exercé des Canaques. Félix sortit son revolver, que le voleur n avait sans doute pas trouvé, et fit descendre l'homme. Celui se mit aussitôt à genoux, pleura et pria et fit tant qu'il réussit à se faire écouter. " Nous sommes deux „, disait-il; " on nous a menacés du renvoi à Nou, pour une simple peccadille et nous nous sommes enfuis; depuis plusieurs jours nous devons nous tenir dans la brousse, parce que nous n'avons pas de pantalons; c'est poussé par le besoin que nous avons dû commettre le vol de cette nuit, «
" Diable! vous n'aviez pas besoin de ma montre pour vous habiller! „ dit Félix; " et que faire de tous ces pantalons? „
L'évadé répondit que c'était son camarade qui avait fait le vol, et qu'il allait aider Félix à reprendre sa montre et ses effets.
" C'est mon camarade „, dit-il, " qui tient le tout ^ caché dans la brousse; mais je vous le ferai trouver; montez dans ce banian, de manière que vous dominiez la brousse; je crierai le signal dont nous sommes convenus et vous le verrez se lever pour me répondre. „
Était-ce un truc? Ou le misérable disait-il vrai? Celui-ci devait être un rude hypocrite, car il en imposa à Félix qui monta dans le banian, non sans toutefois remettre d'abord son revolver au Canaque, en lui disant : " S'il bouge, fais feu ! „
Mais à peine Félix avait monté l'arbre de quatre à cinq mètres quand il entendit crier le Canaque : l'évadé l'avait surpris par un saut inattendu, l'avait renversé et s'était lancé dans le fourré. Tout cela s'était passé si lestement que quand Félix revint au pied de l'arbre, l'évadé avait disparu et le Canaque regardait tout bêtement l'endroit par lequel il s'était enfui.
Ce que nous avons ri, quand nous avons appris cette aventure ! Tout d'abord Félix refusa de nous en raconter les détails; mais
le Canaque apprit le tout aux bouviers et ainsi Félix fut forcé de s'exécuter, toujours en jurant que plus jamais un évadé ne trouverait grâce devant lui. „
L'aventure qui arriva à Jules fut moins comique et eut plus de résultat.
Un soir, à la dernière heure, on avait enfermé un groupe de bestiaux dans un paddoc provisoire, mais, comme on n'était pas sûr que la clôture était partout en bon état, Jules se mit le lendemain en route avec son petit Canaque pour aller la vérifier. Il prit avec lui une hachette-marteau et des clous ; par une imprudence extrême, il oublia son revolver.
Il devait passer à quelque distance d'une plantation, où des ouvriers étaient au travail. Soudain son attention fut éveillée, les ouvriers ne travaillaient pas, ils causaient tous ensemble et Jules crut reconnaître parmi eux un costume gris d'évadé. Le Canaque le vit aussi : " Des évadés, monsieur „, dit-il, " trois! „
Il était visible que les ouvriers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs libérés, étaient de connivence avec les évadés; ce n'était donc pas en allant droit sur eux qu'on les atteindrait : ils trouveraient aussitôt un refuge dans le petit bois, situé à quelque distance du champ.
C'est pourquoi Jules se lança avec son jeune serviteur dans la direction du bois pour couper la retraite aux évadés, et de là il se dirigea sur les ouvriers; mais déjà sa présence avait été remarquée, tous les ouvriers étaient au travail; ils n'avaient pas même vu d'évadés !
— " Ils auront gagné le bois en grimpant dans la brousse „, dit Jules, et avec son jeune Canaque il rentre au bois. Il le bat dans toutes les directions; comme c'était un bosquet de grands arbres, il pouvait facilement s'assurer si oui ou non, il y avait là des évadés : non, il n'y en avait pas.
" J'ai été trop vite en besogne,,, dit Jules; " ils n'ont pas quitté la brousse, ils s'y tiennent cachés et les ouvriers vont leur faire des signaux. Comment faire pour les découvrir? „
Il fallait recourir à la ruse. Sur l'avis du Canaque, ils attachent leurs chevaux dans le bois, se couvrent la tête d'une touffe d'herbe et
avancent en grimpant à travers la brousse. La ruse ne pouvait manquer de réussir; les ouvriers croyant encore Jules et son Canaque sous bois, donnent un signal : aussitôt les trois évadés se lèvent dans la brousse et se mettent à escalader la colline voisine.
Un moment après, Jules et son Canaque sont en selle et les poursuivent au galop.
" Aerie, aerie! „ le cri de la chouette, signal de danger, retentit dans la plaine, lancé par les ouvriers; les évadés, au risque de se casser le cou, se laissent rouler en bas de la crête et disparaissent de nouveau dans la brousse.
" Dans la rivière, monsieur „, dit le Canaque. En effet la rivière coule précisément au bas de la colline; il est donc probable qu'ils la suivront pour entrer de cette manière sous bois et disparaître de l'autre côté. C'est au moins l'avis de Jules : il envoie son Canaque de nouveau à l'entrée du bois et, de son côté, galope à la rivière pour la suivre jusqu'au bois.
Pas d'évadés ! Où peuvent- ils être ?
A ce moment seulement Jules s'aperçoit qu'il n'est pas armé;^ le travail pour lequel il était sorti, était des plus simples et ne demandait qu'une absence d'une couple d'heures.
" Nous perdons ici ridiculement notre temps „, dit-il; " ils sont de connivence avec les ouvriers et, à deux, nous ne les attraperons jamais. Allons plutôt à la station de l'autre côté de la colline, pour demander des armes et du. renfort. „
C'était le parti le plus sage.
Mais voilà qu'à mi-chemin de la crête, dans une excavation, ils découvrent les trois évadés !
" Eendez-vous „, leur crie Jules, " ou je vous brûle la cervelle „ ; — le malheureux oubliait qu'il n'était pas armé !
" Encore un pas et je vous éventre votre cheval et vous après „, répond un des évadés, armé d'un bâton pointu.
Le Canaque, sans réfléchir, veut sauter dessus; mais un autre évadé s'interpose,
" Non „, dit-il, " cessez; je meurs de faim et de fatigue; nous nous rendons. „
" Non, non „, reprend le premier; " je ne me rends pas, pour
retourner d'où nous venons et sans doute pour aller à Nou ; mourir pour mourir, je préfère risquer tout „.
Mais l'autre le calme et on entre en pourparlers avec Jules. Celui qui parut le plus raisonnable, peut-être parce qu'il était le plus à bout, voulut poser comme condition de la reddition, qu'on ne les reconduirait pas au centre d'A.; il se plaignait que les surveillants d'A. étaient des brutes, qui frappaient les détenus sans rime ni raison; que la nourriture était détestable; que l'on était toujours sous la menace du renvoi à Nou; qu'il n'y avait aucune justice dans le centre; que tout y était abandonné à l'arbitraire d'un chef-surveillant, qui était lui-même un buveur d'absinthe.
" Je ne peux pas accepter de conditions ,,, dit Jules»; " rendezvous à merci; vous me connaissez : je verrai ce que j'ai à faire. „
Cette parole les décida; ils mirent bas les armes : une hachette, un grand bâton pointu et un couteau de chasse, et tous les trois se mirent en marche devant Jules et son Canaque.
Quand ils s'aperçurent que Jules leur fit prendre le chemin du centre d'A., l'un d'eux voulut regimber :
" Non „, dit-il, " pas à A., je ne veux pas. „
" Restez „, répondit l'autre; " monsieur a promis, il tiendra sa promesse.
Et ils continuèrent tranquillement la route.
A l'arrivée au centre, les surveillants accueillirent les évadés avec brutalité. Mais, par un mot, Jules leur fit comprendre, qu'il ne l'entendait pas ainsi et qu'il y avait à surseoir à tout châtiment, jusqu'à ce qu'il aurait parlé au commandant du centre.
Il expliqua à celui-ci tout ce qui s'était passé et lui fit part des plaintes et des accusations qu'il avait entendues. Il ajouta qu'il ferait de tout cela un rapport en règle à qui de droit.
Les plaintes étaient-elles fondées, les surveillants étaient-ils réellement coupables, le chef avait-il négligé lui-même son devoir en cédant son autorité au chef-surveillant ?
Je n'en sais rien; mais à la suite d'une enquête, tous les
surveillants furent déplacés ou révoqués et le commandant lui-même fut rappelé à Nouméa, probablement en disgrâce.
Plus tard, Jules m'a raconté qu'il avait retrouvé dans la brousse celui des évadés qui s'était rendu le premier; à ce moment il était à la classe IV, engagé comme bouvier chez un éleveur, et en passe de devenir libéré provisoire.