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JOURS SOMBRES

Ce n'est pas à Poëmbout seul qu'un nouveau centre avait été créé; le Gouvernement, encouragé par quelques essais heureux, avait une grande confiance dans l'effet moralisateur de ces centres, les avait multipliés à travers toute la colonie et se montrait particulièrement large pour les libérations conditionnelles.

En quelques années, un nombre relativement grand de forçats reconquirent leur liberté provisoire, et comme notre contrée était précisément en train de se peupler, c'est dans nos environs que le plus grand nombre trouvèrent leur concession.

J'ai toujours remarqué que quand on pardonne à quelqu'un, on se sent plus ou moins attiré vers son obligé, on s'intéresse à lui, on se croit tenu à le protéger et à l'aider encore, et rien ne fait plus mal au cœur que de devoir constater que l'on a été trompé dans ses espérances, que le pardon n'a pas eu de suites heureuses, que l'on a dépensé sa générosité en pure perte.

Les gouvernements sont-ils parfois impressionnables comme les individus ? Dans tous les cas, j'ai vu que notre Gouvernement paraissait prendre un soin extrême de ses libérés provisoires, comme s'il avait craint que sa clémence n'eût porté à faux et que cette clémence ne lui fût imputée à crime.

Généralement les terres concédées aux libérés étaient choisies dans les meilleures situations; l'octroi des vivres se faisait largement; des subsides étaient distribués sous des prétextes de toute nature : décidément on gâtait les libérés, au point de leur accorder parfois des faveurs que l'on refusait aux colons.

Loin de moi de blâmer ces mesures ! La politique et l'administration ont, paraît- il, des secrets qu'une simple femme ne saurait comprendre. Mon mari approuvait fort le Gouvernement dans les premiers temps et beaucoup de colons étaient de son avis : ils prenaient plusieurs déportés de la classe IV à leur service et n'hésitaient pas à faire des affaires avec les libérés.

Pourquoi ne pas l'avouer? Au commencement nous avions tous un faible pour eux; on nous les dépeignait comme des hommes ordinaires qu'un incident malheureux avait fait sombrer dans la lutte de la vie, qui avaient maintenant payé leur dette à la société, et qui demandaient à recommencer la vie pour prouver qu'ils méritaient notre confiance. Puisque la faute avait été effacée par des années de misère et de privations, puisqu'il y avait eu châtiment, ne fallait-il pas pardonner ? et n'était-ce pas un devoir pour tous d'aider au relèvement de ceux qui voulaient se réhabiliter ! Enfin on devait bien comprendre que ces libérés n'étaient pas les grands criminels, que ceux-ci restaient à Nou, que le" Gouvernement n'enverrait pas parmi les colons des hommes dont il ne serait pas tout-à-fait sûr !

Il était assez difficile d'obtenir des renseignements exacts sur les libérés, mais tout le monde savait que l'on voyait de bon œil que les colons leurs vinssent en aide par l'ouverture d'un crédit ou par le prêt de capitaux.

Je mentirais cependant si je disais que jamais on m'a officiellement ou officieusement invitée à fournir à crédit les marchandises que les libérés venaient m'acheter, ou à me porter caution pour celles que, par mon intermédiaire, ils obtenaient des négociants de Nouméa. Mais on a beau dire, tout m'engageait à comprendre que tel était bien le désir de ceux qui, en haut lieu, s'intéressaient si vivement aux libérés.

Ma confiance irréfléchie m'a conduite à un doigt de ma perte, et pourtant je ne puis accuser personne, parce que je devrais m'en prendre au sentiment public en général.

Les premiers libérés que l'on nous envoyait, étaient réellement des hommes animés de bonnes intentions. Je les ai vu travailler avec ardeur, et emporter par leur conduite et leur modestie l'approbation générale. Ils cultivaient leur concession avec le plus

grand soin, et, aussitôt la récolte faite, ils s'empressaient d'acquittei leur dette, ce qui leur faisait trouver facilement un nouveau crédit pour étendre leur concession.

J'étais plus que tout autre en situation pour leur ouvrir crédit : ils venaient se pourvoir chez moi de tout ce dont ils avaient besoin; ce que je n'avais pas en magasin, je le faisais venir de Nouméa. Comme c'était une vente à long crédit, je pouvais très honnêtement compter de plus gros pour cents que pour mes autres clients, et j'avançai toujours des fonds sans aucune crainte, la récolte étant ma garantie.

Je suis persuadée que le système de la libération conditionnelle aurait conduit à un résultat des plus satisfaisants, si l'on avait continué à se montrer sévère dans le choix, si l'on avait pu exercer une surveillance plus continue, surtout si l'on avait pu fournir aux libérés des femmes autres que des déportées.

Il est indiscutable que si, dans une circonstance malheureuse, un homme peut être poussé vers le crime, ce moment peut n'être qu'une crise dans la vie. Mais les femmes criminelles sont presque toujours profondément perverties ou désiquilibrées et, dans les deux cas, il ne reste que bien peu de chances pour une conversion réelle et durable. Au sortir du pénitencier, elles peuvent paraître honnêtes et bonnes ; pour peu que le milieu s'y prête, les anciennes passions se réveillent et, l'absence d'éducation première aidant, elles succombent rapidement. Celles-là seules ont résisté, qui ont trouvé un mari énergique et fort, qui fut lui-même fermement décidé à redevenir un honnête homme : et l'on comprend aisément qu'il fallait un heureux hasard pour réunir tant de chances.

Et puis il y avait l'absinthe ! En Europe l'alcool fait de nombreuses victimes; en Nouvelle-Calédonie c'est l'absinthe qui est la boisson, disons le poison à la mode. Beaucoup de condamnés étaient, avant leur crime, des buveurs d'alcool ; beaucoup accusaient l'alcool d'être la cause de leurs malheurs et de leur crime; si pendant leur réclusion ils s'étaient amendés, la privation d'alcool avait puissamment contribué à obtenir cet heureux résultat; mais aussitôt qu'ils retrouvaient la liberté, la tentation se dressait devant eux, forte et séduisante : quelques-uns résistaient; mais beaucoup, beaucoup succombaient — et la chute suivait rapidement.

On commence par ne plus travailler avec le même goût, la même ardeur : la qualité et la quantité de la récolte s'en ressentent; les engagements ne sont pas tenus : on s'endette. Après quelque temps, ne trouvant plus de crédit, on recourt aux expédients; les récoltes sont vendues avant la moisson ou même engagées en pleine croissance; enfin on tombe dans les mains des usuriers; les dettes s'accumulent rapidement et la concession se vend au bénéfice des créanciers, si déjà, par un nouvel acte de tromperie, elle n'est vendue sous main à des spéculateurs ou des usuriers.

Pendant les premières années, je livrai à crédit à plusieurs libérés pour plus de dix mille francs de marchandises, qui me furent payées à l'époque de la récolte. Le nombre des concessionnaires augmentant toujours, mes avances montèrent rapidement et, à un certain moment, je fus engagée pour une somme considérable, pour une partie de laquelle j'étais à découvert vis-à-vis de mes fournisseurs à Nouméa.

J'aurais voulu m'arrêter à ce moment que je ne l'aurais pu ! Je voyais bien que déjà un relâchement se produisait chez plusieurs de mes débiteurs; je prévoyais même leur ruine, et pourtant je ne pouvais leur retirer tout crédit, sous peine de les faire crouler immédiatement et de perdre toute ma créance.

Plusieurs fois je m'ouvris à mon mari de mes craintes, de mes inquiétudes ; il me conseilla la prudence, mais je compris que pour lui aussi la situation paraissait grosse de conséquences.

A cette époque il y eut une petite révolte parmi les indigènes. Le mouvement partait de la côte-est, mais plusieurs tribus de l'intérieur y prirent part et même la tribu de Galiaté fut vivement travaillée. Un moment on crut que la chose allait être très sérieuse et que le soulèvement s'étendrait sur tout le nord et sur la côteouest. C'est à cette occasion que Galiaté me prouva son attachement, en m'apportant clandestinement son fameux fétiche. Heureusement tout se calma plus facilement qu'on ne l'avait espéré, non pas cependant sans que les indigènes eussent commis de très grands dégâts par l'incendie de plusieurs plantations, la destruction de paddocs et l'enlèvement ou la dispersion de nombre de bestiaux.

Pour nous les pertes furent considérables : mon mari perdit

plus d'un dixième de son troupeau et plusieurs concessionnaires qui me devaient de l'argent, furent complètement ruinés. Cour plusieurs, je passai la créance par profits et pertes, et je refusai d'ouvrir un nouveau crédit ; pour d'autres qui fournissaient certaines garanties d'honnêteté, je fus obligée de faire les avances nécessaires pour recommencer le travail, si je voulais conserver quelque espoir de rentrer dans mes créances.

En même temps l'importance de ma maison diminua tout d'un coup dans de sensibles proportions. On venait précisément de découvrir dans la montagne un nouveau gisement de nickel, dont on organisait aussitôt l'exploitation; les environs de la mine se peuplèrent rapidement, et il s'y établit un " store „ qui me fit une concurrence formidable. En moins d'un mois, je perdis le quart de ma clientèle.

J'essuyai aussi de nombreuses pertes par le mauvais vouloir et la mauvaise foi de plusieurs de mes créanciers. Quand enfin je me décidai à agir, à poursuivre, je me trouvai, à plus d'une reprise, avoir affaire à des filous qui avaient eu soin de faire passer la propriété de la concession à des tiers.

La justice se montra sévère pour eux, mais la punition des coupables ne me fit pas rentrer dans mes fonds. Je dois à la bienveillance du commandant que mes pertes ne furent plus grandes encore. J'avais constaté que deux de mes créanciers avaient vendu leurs récoltes au-dessous des prix à un de mes concurrents, ceci pour ne pas devoir acquitter leurs dettes et avoir de l'argent en main. Je m'en plaignis au commandant. Celui-ci fit appeler plusieurs libérés qui me devaient et les menaça de sa colère, s'ils ne livraient pas leur récolte en paiement de leur dette. Comme il était fort redouté et qu'il se donnait la peine de surveiller personnellement l'exécution de son ordre, plusieurs pertes sérieuses me furent ainsi épargnées.

Cependant cette succession de malheurs non seulement engloutit tous mes bénéfices des premiers temps, mais me constitua en déficit pour une somme très considérable.

Je frissonne encore quand je songe à ces jours sombres; chaque fois que la poste aux lettres m'apportait des correspondances, j'ouvrais en tremblant mon courrier dans la crainte d'y trouver de nouveaux

reproches de mes correspondants de Nouméa, et à chaque messager,qui entrait, je me demandais quel nouveau malheur il venait m'annoncer, à qui de mes débiteurs ce serait maintenant le tour de disparaître ou de se déclarer incapable de tenir ses engagements.

Mon mari qui régulièrement avait suivi le développement de mes affaires, savait que j'avais été entraînée par les circonstances, et que je ne pouvais aucunement être rendue responsable de la situation. Aussi ne m'en fit-il aucun reproche; quand il me trouvait en pleurs — et souvent je pleurais pendant ces jours ! — il essayait de me consoler et de m'encourager.

Il nous restait une ressource suprême, le troupeau! Inévitablement nous devions en arriver à cette extrémité : vendre le troupeau ou marcher vers la faillite. Et plus nous tarderions, plus nous reculerions la décision définitive, plus la situation nous étreindrait. J'avais beau expliquer à mes créanciers par quel ensemble de circonstances j'en étais arrivée au point de ne plus savoir faire face à mes engagements ; ils me répondirent qu'ils me croyaient de bonne foi, mais qu'ils n'étaient pas disposés à subir les conséquences de mon imprévoyance, de mon excès de confiance!

D'ailleurs que pouvais-je leur promettre ? Le destin fut impitoyable : aucune issue ne se présenta !

Un jour mon mari m'appela dans son bureau : il était très pâle : " Lucie „, dit-il, " j'ai pris la décision extrême qui seule peut nous sauver; tu la connais aussi bien que moi, mais tu n'as jamais voulu m'en parler, parce que tu savais combien cela me ferait de la peine : nous vendrons une partie du troupeau ! „

Je voulus me montrer forte; mais l'émotion était trop violente : j'éclatai en sanglots.

" J'ai fait appeler Jules et Félix „, continua- 1- il ; " nous allons régler nos comptes; ils entreront à l'instant. „

Quand les garçons furent là, il y eut un moment de silence extrêmement pénible, si pénible que je ne saurais le dire. Puis mon mari commença :

" Mes enfants, je vous ai fait venir pour vous communiquer une triste nouvelle. Vous n'êtes pas sans savoir que notre maison de commerce a fait de grandes pertes. La déconfiture, la fuite,

la mauvaise foi de plusieurs de nos débiteurs nous ont fait perdre des sommes considérables, et l'établissement aux mines d'une maison concurrente, qui achète ses marchandises de première main, nous rend la lutte impossible; malgré tout le dévouement de votre mère, nous succombons. Il ne nous reste qu'à liquider et c'est pour rendre cette liquidation possible, qu'il nous faut d'abord rompre notre association. „

" Rompre notre association? „ fit Jules sur le ton du plus grand étonnement.

" J'ai établi la situation du troupeau „, continua mon mari, sans faire attention à cette interruption „, d'après les données de notre dernier recensement. J'avais cru qu'en prenant la part qui me revient d'après nos conventions, nous aurions pu, en vendant notre maison, satisfaire nos créanciers et conserver assez d'argent liquide, pour nous faire ouvrir un crédit à Sydney, afin d'acheter nos marchandises de première main et de recommencer la lutte avec un nouveau courage. Mais je crains fort.... „

" Père, pour l'amour de Dieu, plus un mot „, interrompit Jules. " Vous vendrez vos maisons si vous le jugez bon. Mais de partage, de liquidation il ne peut être question dans aucun cas. Tout le troupeau vous appartient. Vous paierez vos créanciers et vous prendrez tout ce qu'il vous faut pour votre crédit à Sydney, dussions-nous redevenir stockman chez un étranger, n'est-ce pas, Félix ! „

Mon mari était en proie à une émotion des plus vives; sa lèvre tremblait, une larme brillait dans ses yeux; il allait éclater.

Félix s'élança vers lui et, en l'embrassant :

" Père, ne réponds pas ,,, dit-il, " Jules a si bien parlé. „

Et tous, nous nous mîmes à pleurer.

Quinze jours après, mon mari acquittait nos dettes à Nouméa et se rendit à Sydney pour s'aboucher avec de nouveaux fournisseurs.

Dans nos livres il fut ouvert un compte pour nos fils, et mon mari inscrit à leur actif une somme assez ronde.

Le troupeau diminua beaucoup, beaucoup, hélas ! Mais le courage de nos stockmen restait le même.

" C'était un moment terrible „, me dit Jules quelque temps après; {u maintenant qu'il est passé, n'en parlons plus. Ce qui nous chiffonne le plus, Félix et moi, c'est que nous avions demandé deux ans pour vous envoyer vivre de vos rentes à Nouméa et que tout est à recommencer sur nouveaux frais. Mais nous n'en tiendrons pas moins notre promesse ; tu verras, mère ! „

Braves garçons ! Nobles cœurs ! Une mère ne peut-elle pas, être fière de tels fils ?

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