ÉLECTIONS DES ÉVÊQUES PAR LE CHAPITRE
Dans les premiers siècles, l'évèque était nommé par le clergé et le peuple réunis. Cette élection avait lieu le plus souvent par acclamation. Le clergé désignait celui de ses membres qui lui paraissait le plus digne de cet honneur, et le peuple, par ses cris de joie, venait joindre ses vœux à ceux de ses prêtres, quelquefois même il les prévenait. C'est ainsi que les élections' se pratiquaient du temps de saint Ambroise. Ce docteur, parlant d'un évêque de Tessalonique, dit : € Désigné ou plutôt supplié par les peuples de la Macédoine, il fut élu par les prêtres : » A. Macedonicia ohsecratus populiSf electus a sacerdotibus (1). Habituellement on sollicitait la confirmation du prince, de Vévêque du dehors, comme on l'appelait alors ; c'est ce que nous remarquons dans l'élection de notre saint Arigle. Ami de saint Eulade, notre premier évêque et son émule en sainteté, il fut appelé à lui succéder par les suiïrages du clergé, par la voix unanime des populations et par le consentement du roi Contran (2).
Cependant, ce n'était pas assez de ces suffrages réunis, il fallait encore l'acquiescement des évêques comprovinciaux, qui présen-
(1) Epist. 59.
(2) Légende de saint Arigle.
taient l'élu au métropolitain pour qu*il le confirmât par l'onction des pontifes.
Il pouvait arriver que les voix se trouvassent partagées entre plusieurs candidats; dans ces circonstances, le métropolitain décidait en faveur de celui qui lui paraissait le plus digne; c'est ainsi que le pape Léon l'avait décidé : Metropolitani judicio ia aUeri prœ^ feraiur(i).
Cependant il arrivait quelquefois que les seigneurs venaient^ par leur influence et même par des moyens violenta, entraver la liberté des élections ; d'un autre côté^ malgré les efforts multipliés des souverains pontifes et des conciles contre la simonie, cette maladie morale était devenue épidémique à une certaine époque. Le suffrage universel, même avec les plus sages précautions, n'est pas à Tabri des plus funestes abus. On comprenait donc la nécessité d'établir, dans le mode d'élection, des modifications sérieuses ; mais ces changements devaient s'opérer insensiblement: l'Église repousse les moyens trop brusques.
À la mort d'Alexandre III, en 1181, les cardinaux lui donnèrent pour successeur Lucius III, sans s'être mis en peine de convoquer le reste du clergé. Cet exemple fut suivi dans un grand nombre de diocèses, entre autres dans celui de Nevers.
Gauthier, que le nécrologe nivernais qualifie de Piœ recordationiSy était mort le 11 janvier 1201; aussitôt le chapitre se réunit pour ne pas laisser le siège vacant ; il élut Guillaume de Seignelay, doyen de l'église d'Âuxerre; mais, Guillaume ayant refusé, il fallut procéder à une nouvelle élection. Toutes les voix se portèrent sur Guillaume de Saint-Lazare. « C'était, dit Parmentier, un personnage aussi reiX)mmandable par sa piété que par l'estime que son savoir et ses talents lui avaient acquise auprès du roi Philippe-Auguste, dont il avait soutenu les intérêts en 1198, avec autant de vigueur que de dextérité devant le pape Innocent III, contre Jourdan du Hommet, évèque de Lisieux, ambassadeur de Richard I»'', roi d'Angleterre (2). » Le chapitre seul, sans le concours des autres ecclésiastiques et du peuple, fit cette nomination.
Cette réforme fut adoptée en principe par l'Eglise, car en 1215 le
(1) Eplst. 24.
(2) Histoire manuscrite des èvéques de Nevers.
quatrième concile de Latran proposa trois modes particuliers pour les élections : le scrutin, le compromis et l'inspiration. Ces deux derniers modes lui paraissaient encore défectueux ; il recommandait le scrutin qui devait être fait par le chapitre, h coUatione adhihita eligatuTy in quem omnes vel major et sanior pars capituli coU" aensit (1).
Le concile condamna les élections faites par intrigues et flétrit surtout celles dans lesquelles le pouvoir civil s'immisçait, per 56cularia poteatatis abusum. De plus, il décerna des peines contre les métropolitains qui oseraient confirmer des élections faites en dehors des règles canoniques.
Enfin Grégoire IX, quelques années plus tard, mit fin à toutes réclamations par cette prohibition : Edicto perpétua prohibemus ne per laicos cum canonids pontificis electio prœsumatur. Le chapitre de Nevers ne pouvait pas avoir oublié ce qui était arrivé en 1143, le siège demeurant vacant pendant trois ans, par suite des obstacles que le comte Guillaume II apporta à l'élection du nouvel évèque à la mort de Fromond. C'est à cette occasion que saint Bernard écrivait au pape Eugène III, relativement à l'église d'Auxerre, et lui disait * « Souvenez-vous de ce qui s*est passé à Nevers, et voyez si on ne met pas enjeu les mêmes intrigues, pourquoi ne pas dire la même fourberie; on assure aussi que l'auteur est le même. » Mementote quomodo actum sit NiverniSy et videte si non simili arte^ imo fraude non dissimili eodemque auctorey ut aiunt. Le saint abbé revint à plusieurs reprises sur ces intrigues (ti).
Cependant les intentions du concile de Latran et de Grégoire IX avaient fini par prévaloir, et les chanoines de Nevers entrèrent et persévérèrent dans cette voie jusqu'au concordat passé entre Léon X et François I«^ Toutefois, avant de procéder aux élections, ils n'oubliaient pas de prendre les précautions que leur inspirait une prudence peut-être trop excessive. Hélas ! la pauvre humanité s'est toujours montrée la même : le droit avant tout. Ne soyons pas injuste et disons que ces bons chanoines n'oubliaient pas de faire mention du devoir. Mais ils avaient soin de commencer par le droit.
(1) Can. 24, Î5, 26.
(2) Bpisl. 246, 275 et 276.
Dans le diocèse de nevbrs. 55
Nous laisserions incomplet ce qui concerne les élections des évoques si nous n'exposions pas les précautions dont nous venons de parler. Avant son intronisation, un nouvel évéque était soumise uii certain nombre de formalités; chaque corps exigeait de lui un serment. Son entrée solennelle devait se faire par la porte de la Barre. Là, à l'entrée du bourg de Saint-Etienne, le prieur du couvent appelait l'évèque au serment. On ignore en quoi il consistait, est-il dit dans Jes règlements du chapitre, depuis longtemps on en avait perdu la formule, mais il était facile à Tévêque de répondre: «Nous jurons de maintenir les coutumes admises par nos prédécesseurs (1). »
Âpres cette première formalité, le prélat se rendait avec sa suite au monastère de Saint-Martin, où il était hébergé. Le cérémonial en usage dans cette circonstance présente des détails assez curieux pour que nous les relations ici; ils se rattachent d'ailleurs à l'histoire du chapitre; on les trouve consignés dans les anciens registres ; nQus nous contentrons de traduire-
Le lendemain de son arrivée, à l'heure de tierce, le nouvel évéque sort de sa chambré de Saint-Martin et se rend au réfectoire du monastère. Là il se revêt de la cappa par-dessus son surplis, étant accompagné de l'archidiacre de Sens. Quand il est prêt, la procession de Saint-Cyr s'avance vers Saint-Martin avec la croix, l'encensoir, les flambeaux, le bénitier et lé texte d'argent, textu argenteo. C'était évidemment le livre de l'Evangile revêtu d'une couverture d'argent. Viennent ensuite les chanoines et les ofGciers du chœur en surplis ou en chapes ordinaires, selon le temps. Lesdits chanoines, après avoir salué respectueusement le prélat, retournent à la cathédrale, mais sans la croix, l'encensoir , les flambeaux , l'eau bénite et le texte. Arrivés à la cathédrale, ils se revêtent de chapes de soie et attendent l'arrivée de Tévéque, ayant soin de tenir les portes fermées.
Cependant, l'archidiacre de Sens, qui est resté avec l'évèque à Saint-Martin, le fait asseoir sur la chaire pontificale en lui adressant ces paroles : « Que celui qui tire l'indigent de la poussière et retire le pauvre de la boue pour l'élever, vous accorde de vous asseoir avec les princes et d'occuper un trône de gloire : :b Qui suscitât de pul^ vere, etc. Il dépose ensuite le texte d'argent sur la poitrine du
(1) Manuscrit extrait du Livre n&ir.
prélat et part pour rejoindre le chapitre à la cathédrale et y attendre Tévèque.
Alors les quatre barons de Tévèché, les seigneurs de Druy, de Poiseux, de Givry et de Gours-les-Barres, soulèvent la chaire épisco. pale et portent l'évêque jusqu'à une grande pierre proche Frene^ riam (1 ). Là se trouve une chaîne de fer que l'on tend pour interdire le passage jusqu'après la prestation du serment que ledit évèque doit faire aux représentants de la cité.
Levant la main au-dessus du livre des évangiles sans le toucher, le prélat dit :
<c Nous jurons et nous promettons à la ville et aux bourgeois de Nevers de les aimer et de conserver les us, libertés et coutumes anciennes et approuvées, conformément à ce qu'ont fait nos prédécesseurs. 1»
Alors les chaînes tombent et l'évêque peut passer pour se
rendre à Saint-Cyr. Mais avant de se remettre en marche il doit
faire appeler le bailli ou son lieutenant et les autres ofGciers, à Teffet
d'obtenir les clés des prisons du comte pour ouvrir les portes aus
prisonniers. Ce droit de joyeuse entrée était réservé à l'évêque, et les
officiers devaient lui certifier avec serment que, depuis qu'on avait eu
la connaissance certaine de son arrivée, aucun détenu n'avait été
élargi.
Les barons reprennent ensuite la chaire pour porter le prélat
jusqu'à la porte du nord, par laquelle il doit faire son entrée dans la cathédrale. Là on a eu soin de dresser une tribune garnie de riches tentures. Cette tribune est réservée au doyen ou, à son défaut, au chanoine le plus digne ; cinq ou six autres chanoines des plus notables doivent aussi occuper cette tribune. A Tarrivée de l'évêque, le doyen lui dit en langue vulgaire : c Révérend Père, vous êtes tenu à votre première entrée dans Téglise de Nevers de prêter serment aux vénérables personnes le doyen et chapitre, car c'est ainsi qu'ont toujours fait vos prédécesseurs les évêques de Nevers. Avec votre consentement, je vais vous lire la formule du serment. — Lisez, répond l'évêque. — Alors un chanoine, prenant le livre des évangiles, le dépose ouvert sur un pupitre et le soutient devant le
(1) Ce lieu était proche la place actuelle de la Cilé.
prélat qui, la main droite sar la poitrine, répète à chaque article : c N0Q8 le jurons. »