CHAPITRE VIIL
RENAUD, ABBÉ DE SAINT- MARTIN, ET BERNARD, DOYEN DU CHAPITRE, ACCUSÉS D'HÉRÉSIE.
Pendant Tépiscopat de Gauthier, le clergé de Nevers fut affligé par un double scandale. Une secte d'hérétiques connue sous le nom de Poplicains, et renouvelant toutes les anciennes erreurs et les crimes des Manichéens, s'étaient déjà répandue dans les diocèses voisins ; ils propageaient dans Tombre leurs détestables pratiques.
Le Nivernais n'en fut pas garanti ; leur chef était un nommé Tétric qui depuis longtemps se tenait caché dans une grotte souterraine à Corbigny ; il en sortait secrètement pour répandre l'erreur dans les contrées environnantes et au loin. Nous avons lu quelque part que, ne pouvant le saisir, on amassa des fagots devant sa caverne et qu'on y mit le feu. Il mourut asphixié ou brûlé.
La ville de La Charité était une de celles dans lesquelles Tétric avait trouvé le plus d'adhérents ; c'était principalement dans la classe aisée qu'ils se rencontraient. Le mal était arrivé à un point tel, que les évèques de la province crurent devoir se réunir à l'effet de prendre des moyens pour arrêter le mal.
L'archevêque de Sens, les évèques d'Auxerre, de Nevers et de Maux s'étant rendus à La Charité, assemblèrent le clergé et le peuple de cette ville pour informer contre les coupables, auxquels ils firent remettre une citation, mais sans résultat , car ils refusèrent de comparaître. Ils furent excommuniés et livrés au bras séculier.
50 LES CONGIiÉGATlONS RELIGIEUSES
Dans rinformation qui eut lieu à cette occasion, Renaud, abbé de Saint-Martin de Nevers, fut accusé par le prieur et par ses religieux non-seulement du crime d'hérésie, mais encore de se livrer aux autres crimes des adhérents de cette déplorable secte ; il en fut ainsi de Bernard, doyen du chapitre, sur lequel pesaient les mêmes chefs d'accusation.
L'abbé Renaud Qn appela au pape ; mais les évéqu^s crurent devoir passer outre, et reçurent les dépositions des chanoines réguliers de Saint-Martin, puis ils renvoyèrent le jugement de ces deux affaires au Concile qui devait se tenir à Sens, à la lin de Tannée courante ou au commencement de la suivante.
Le doyen Bernard se présenta au Concile, attaqua la déposition des témoins, allégua les raisons qu'il croyait pouvoir militer en sa faveur, et demanda à êtrejugé. Les prélats ne pensèrent pas être en mesure de se prononcer, Bernard n'avait pas été parfaitement convaincu, et d*un autre côté son innocence n'était pas constatée; ils renvoyèrent l'affaire à Rome.. Le Pape, après avoir entendu l'accusé en consistoire, l'adressa à l'archevêque de Sens, voulant qu'en sa présence et en présence des évêques de Nevers et de Paris, il se purgeât sur les lieux, après quoi il serait rétabli dans son bénéfice , afin qu'il ne fût pas contraint de mendier. Cependant, ajoute le Pape, pour le punir de son commerce trop assidu avec les hérétiques, il devrait demeurer suspens et serait tenu de prêcher la foi catholique dans la ville de La Charité et dans les lieux circonvoisins ; mais que s'il ne pouvait parvenir à se justifier, il serait frappé des censures ecclésiastiques, déposé pour toujours du doyenné et renfermé étroitement dans un monastère pour y faire pénitence. Cette décision du Pape est du 7 mai 1199. Il parait probable que Bernard réussit à établir son innocence, car, l'année suivante, une charte d'Hugues, seigneur de Lurcy, par laquelle il ratifie la donation d'une famille de serfs faite au chapitre de Nevers, fut dressée en sa présence. Cette pièce est signée par G., évêque ; Bernard, doyen; Guillaume, archidiacre; Bernard, grand-chantre; Eudes, sacristain, etc.
L'abbé de Saint-Martin s'était aussi rendu au Concile de Sens, et, malgré son appel réitéré au Pape, il y avait été déposé définitivement. Il ne se rendit pas à Rome ; mais comme Innocent III, à qui les évêques avaient envoyé toutes les pièces de la procédure dirigée contre lui, ne trouvait pas l'afifaire suffisamment instruite, il en remit la décision à son légat Pierre de Capoue et à Eudes de Sully,
évèque de Paris, leur ordonnant, dans le cas où les charges portées dans les informations seraient confirmées, de dégrader Tabbé de la prêtrise et de l'enfermer dans un monastère. La commission est du 19 juin 1200. Sponde dit qu*il fut renfermé dans la prison de Saint-% Martin, ce qui concorde avec les chroniques de cette abbaye.
Cependant, malgré les efforts des évéques, le mal faisait des progrès effrayants ; Hugues des Noyers , évéque d*Âuxerre, que son zèle, peut-être un peu outré, avait fait surnommer le marteau des hérétiques, voyait avec peine les sectaires augmenter leur nombre dans la ville de La Charité ; mais le pape Innocent III, désirant qu'on employât la voie de la persuasion pour ramener ces pauvres égarés , adjoignit à Tévèque d'Auxerre saint Guillaume, archevêque de Bourges, et Guillaume de Saint-Lazare, évéque de Nevers, pour mener celte affaire à bonne fin, espérant qu'ils mitigeraient , par leur mansuétude, l'ardeur de Hugues des Noyers; à cet effet, les trois prélats se réunirent en 1202 à La Charité.
Nos chroniques, à partir de cette époque, ne font plus aucunement mention des poplicains dans notre Nivernais.