‹ Les congregations religieuses dans le diocèse de NeversChapitre 2 sur 95 · COUP D'OEIL SUR L'ORIGINE DES COMMUNAUTÉS · texte numérisé non relu

COUP D'OEIL SUR L'ORIGINE DES COMMUNAUTÉS

Tout était figure dans la loi ancienne; les sacrifices d'Abel et • de Helchisédech, sous la loi de nature, n'étaient que l'ombre du grand sacrifice de la loi de grâce^ et le sacerdoce d'Âaron ne faisait qu'an* noncer de loin le sacerdoce de la nouvelle alliance. Si donc la phalange sacerdotale a été figuré») dès les premiers âges du monde, il en a été de même des auxiliaires de cette indestructible armée.

Si on nous interroge pour connaître l'origine des associations religieuses, nous répondrons avec Bellarmin : « Avant le déluge, sous la loi de nature, il y avait déjà quelque ébauche de la vie monastique; sous la loi de Moïse, cette vie est devenue plus forte, mais elle n'est arrivée à sa perfection qu'au temps des apôtres. t>

Les Juifs, en effet, avaient les Nazaréens, les Esséniens, les Recabites, les Assidéens, etc., tous liés par des vœux communs et dont plusieurs vivaient en communauté. Non contents de se soumettre

scrupuleusement aux observances légales, ils teixdaient à une perfection plus complète, comme si déjà les conseils évangéliques leur eussent été manifestés et qu*ils en eussent fait le sujet de leurs méditations.

Nous voyons le collège des prophètes, grex prophetarum^ formant comme un bataillon sacré, cuneus prophetarunif se rendre à la rencontre de Saûl (1). Les enfants des prophètes formaient un collège sous la direction d'Elisée, et tout le monde sait qu'Elie avait fait du rocher du Carmel un vaste monastère où il réunissait ses disciples.

C'était la vie monastique à Télat d'essai. Aussi saint Paul, s'adressant aux Hébreux et déroulant devant eux le tableau des œuvres que la foi peut inspirer, leur rappelait ces hommes extraordinaires dont le monde n'était pas digne, vivant couverts de peaux de chèvre et de brebis, se soumettant à toutes les épreuves, et exposés aux persécutions de ceux qui ne comprenaient pas ce genre de vie. Ils erraient dans les déserts et sur les montagnes; les antres et les cavernes leur servaient de refuge : Quibus dignus non trat mundus : in solitudinihus erranteSy in montihus et speluncis et in cavemis terrœ (2) .

Le paganisme avait aussi ses congrégations; les interprètes des caractères sacrés se réunissaient en Egypte sous le nom de Hiérogrammates; Thèbes avait ses Pallades, jeunes filles consacrées à Jupiter. Certains prêtres de Mars occupaient à Rome le Palatin, et le montHybla, en Sicile, servait d'asile aux Hybléens, voués à l'interprétation des songes; c'était leur Carmel. A Athènes, les Archontes formaient une congrégation chargée de veiller au culte public.

Inutile de rappeler les Dactyles, les Corybantes, les Augures, les Arvales, les Aruspices, les Flamines et les Flaminiques, les Vestales, les Lupercales, divisés en trois collèges, connus sous les noms de Fabiens, de Quintiliens et de Juliens. Les Gaules avaient leurs collèges de Druides, etc. Il faut en conclure que les congrégations sont de l'essence de toute religion. Aussi, Mahomet lui-même, qui repousse la vie monastique , reconnaît qu'elle avait été instituée par les apôtres (Koran, chap. lvii, verset 23); il fut obligé d'admettre des collèges religieux, tels que les Kourra, lecteurs du Koran , et les Hamalatoul , les porteurs du Koran.

(1) Rois, III, 10.

(2) Hebr., XI, 38.

Revenons aux véritables congrégations, qui seules doivent nous intéresser. Les deux s'étaient abaissés et le Saint des saints était descendu sur la terre pour remplir une double mission : retracer dans le cœur de Tbomme la loi divine que les passions avaient en partie effacée, et porter à une perfection jusqu'alors inconnue les âmes plus fortement trempées. Aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même, tel est le grand précepte qu'il intime à tous; mais, en dehors de ce précepte, il y a des conseils que tous ne sont pas capables de comprendre et encore moins de mettre en pratique : Non omnes capiuni verhum istud (1).

L'immolation des sens par la chasteté, ayant la mortification pour soutien; Timmolation des affections aux biens passagers de ce monde par la pauvreté; l'immolation de la volonté par une obéissance absolue: telle est la triple victime que Jésus -Christ devait préparer à Dieu son père, et pour faciliter aux autres la consommation du sacrifice, il a voulu être cette victime.

Il veut naître d'une vierge, il demeure vierge lui-même, et il choisit pour ami, pour dépositaire de ses secrets, le disciple vierge. En même temps il livre son corps innocent à tous les exercices de la pénitence; son premier lit est une crèche qu'il arrose de ses larmes ; son lit de mort sera une croix inondée de son sang. Il exalte la pauvreté en mangeant son pain à la sueur de son front et en prenant ses disciples parmi les pauvres; il veut même se mettre dans la nécessité d'opérer un miracle pour payer le tribut à César. Enfin, il a été le modèle le plus parfait d'obéissance; sa devise était, dès son entrée dans le monde: Ecce venio.,, ut facerem voluntatem tuam (2). Il fut si fidèle à cette promesse qu'il pouvait dire que sa nourriture était d'accomplir la volonté de Dieu : Meus cihus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me (3). Au moment même de son agonie, malgré l'horreur que lui inspirait l'amertume du calice qu'il avait à boire, il sait se résigner: Non mea voluntas sed tua fiât (4) Tout le monde connaît le dernier acte de Jésus-Christ, c'est un acte d'obéissance. Il n'a voulu remettre son âme entre les mains de son père qu'a-

(t) Malt., t9, U.

(2) Psal. 39.

(3) Joan., 4, 34.

(4) Luc, 22, 42.

près avoir accompli tout ce qui avait été annoncé : Consumma^ tum est.

Il avait donc bien le droit de dire : Inspice et fac secundum exemplar (i).

Tel fut le véritable fondateur de la première communauté religieuse qui devait être le prototype de toutes les autres. Nous voyons les disciples se réunir autour du divin Maître pour écouter sa doctrine et se soumettre à ses saintes prescriptions. A sa voix ils abandonnent tout, jusqu'à leurs barques et leurs filets; ils peuvent dire à Jésus-Christ avec confiance : Reliquimus omnia (2) : « Nous avons tout laissé. » Nous ne pouvons douter que dès*lors ils menaient la vie commune, puisqu'ils avaient choisi un économe chargé des dépenses, le misérable Judas.

Les premiers chrétiens, pour la plupart, suivirent la même voie. Il est à remarquer que les nouveaux convertis ne formaient qu'un cœur et qu'une âme par Tobéissance et la charité; que s'ils vendaient leurs possessions pour en déposer le prix aux pieds des apôtres, ils étaient cependant libres dans cette détermination. Ananie avait menti au Saint-Esprit non-seulement pour s'être écarté de la vérité, mais encore pour n^avoir pas tenu aux engagements qu'il avait contractés: Nonne manens tibi manehat et venundatum in tua erat potestate (3)? lui dit le Prince des apôtres, c'est-à-dire: c Tu pouvais t'en tenir aux préceptes, mais tu t'es engagé parmi les parfaits ; il fallait agir en conséquence et être Gdèle à tes engagements. »

La vie religieuse, telle que nous la considérons ici, devint dès-lors la vie habituelle des chrétiens ; et il est à croire qu'en se dispersant les. apôtres eurent à cœur de l'établir dans les différentes contrées où ils prêchèrent Tévangile. Eusèbe l'assure formellement; d'après lui, saint Marc établit en Egypte la vie ascétique et eut un grand nombre d'adeptes. Le même historien raconte que les détails de leur vie avaient tellement frappé Philon, qu'il éprouva le besoin de les faire connaître. Après avoir parlé des congrégations d'hommes, Philon ajoute que des vierges avaient embrassé le même genre de vie, et qu'on en rencontrait beaucoup, parvenues déjà à un âge avancé, qui

(1) Exod., 25, 40.

(2) Malt., 19, 27.

^3) Act. ap., 5, 4.

avaient conservé une chasteté inviolable, non forcément, comme il s'en trouvait parmi les païens, mais en suivant le mouvement de leur propre volonté : Quœ castitatem, non necessitate ut nonnullœ apud gentiles sacerdotea^ sed libéra potiua voluntate, servaverunt (1). .

Ne nous étonnons plus d'entendre TertuUien établir une distinction entre les vierges des hommes et les vierges de Dieu : Ambiuni virgines hominum adversus virgines Dei^ et flétrir du nom de sacrilèges ceux qui tentent de leur enlever le voile sacré qui indique que Dieu seul a des droits sur leurs cœurs : 0 sacrilegœ manus quœ dicatum Deo hahitum detrahere potuerunt (2).

C'était aux vierges consacrées au Seigneur que saint Cyprien adressait ces paroles : c Vous êtes déjà comme nous serons tous un jour : en persévérant dans la chasteté, en conservant la virginité, vous vous élevez au niveau des anges : » Cum castœ perseveratia et virgines, angelis Dei œquales estis. Évidemment la vie commune existait parmi elles : c Que les anciennes, ajoutait-il, forment les autres à la vertu par leurs exemples, qu'elles les excitent par leurs bons conseils, qu'elles les rendent dignes de la gloire éternelle par leurs saints entretiens (3).

Lors donc que ceux qu'on salue comme les pères de la vie monastique ont paru, ils n'ont rien innové ; le Sauveur avait posé lui-même la base de cet imposant édifice. Les vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, sont entrés dans toutes les constitutions ; les fondateurs d'ordres n'ont fait que présenter les moyens d'accomplir plus facilement les conseils évangéliques, en tenant compte du but spécial qu'ils se proposaient, et d'avancer dans une plus grande perfection en rapport avec leur mission, le genre de travail auquel ils devaient se livrer, et aussi certains usages du pays qu'ils auraient à habiter et du climat sous lequel ils vivraient.

On ne peut s'empêcher d'admirer l'étonnante fécondité de l'Église de Dieu; à chaque époque elle produit cette foule d'enfants qui viennent au secours de la société. En face de la vieille Rome succombant plus encore sous le poids de ses iniquités que sous celui des années, elle présente ses solitaires et ses anachorètes avec leur vie évangéli-

(1] Euseb., lib. II, cap. 16 et 17.

(2) De Virginiàus velandis.

(3) De Kabilu virginum.

que; plus tard viendront ses religieux travailleurs: les uns tireront de la poussière et de Toubli les précieux ouvrages des temps passés, les autres défricheront la terre pour mettre le pays à l'abri de la famine ; puis viendront les moines soldats, protecteurs des pèlerins et des voyageurs, les moines hospitaliers, les moines prédicateurs; gardons-nous d'oublier les moines mendiants qui, s'asseyant au foyer de la famille et mangeant le pain de l'hospitalité, oiOTriront en revanche à l'enfant et au pauvre ignorant la nourriture propre à leur intelligence et à leur cœur.

Pendant longtemps l'Église avait pu se contenter de ces ordres religieux dont le temps était partagé entre la prière, l'étude et le travail manuel ; mais devait venir un moment où l'arbre de la science du bien et du mal allait pousser des rejets multipliés; tous voulaient devenir des dieux et goûter de ce fruit à l'aspect enchanteur. Ici point de blâme, point de critique ; le monde marche. Dieu le mène ; acceptons les modifications sociales que la Providence paraît avoir elle-même préparées.

Cette soif de la science s'est fait sentir, c'est un fait ; l'Ëglise vient offrir de nouveaux secours à la société. Ce n'est plus assez des écoles élevées à l'ombre de nos vieilles cathédrales ; ce n'est plus assez de celles qui ont été fondées dans chaque monastère, sur les bancs desquelles venaient s'asseoir les futurs pontifes et ceux que Dieu destinait à devenir les conducteurs des peuples,' se confondant avec les pauvres eux-mêmes chez lesquels un éclair d'intelligence avait rayonné ; il fallait pour les habitants des villes et des campagnes, avides de nouvelles connaissances, d'autres instituteurs mis à leur portée. Le pauvre s'était jusque-là contenté de la bonne nouvelle de l'Evangile, pauperea evangelisantur (1) ; il y trouvait la nourriture que réclamaient son esprit et son cœur ; mais tout-à-coup on lui a montré les raisins de la terre de Chanaan, on a placé devant ses yeux un pain moins noir, des vêtements moins grossiers, un bien-être matériel auquel il ne pensait même pas ; c'était pour lui une autre bonne nouvelle faisant concurrence à la première.

Que la Providence de Dieu est admirable; comme une mère tendre elle sait varier la nourriture de ses enfants selon leur âge, leur force, leur goût ; pourquoi ne pas dire leurs caprices ? Aux uns le lait de

(1) Luc, 7, 22.

l'enfance , aux autres des mets toujours délicats, mais plus substantiels; à d'autres enOn, le pain de l'homme plus vigoureux et la liqueur fortitiante et parfois enivrante.

Cette société voulait goûter le fruit de l'arbre de la science, fruit dangereux qui des jardins d'Eden étendit par toute la terre le règne de la mort ; maïs Dieu, qui connaissait la faiblesse des enfants d'àdam et la malice de l'ennemi commun, tout en leur permettant de porter la main à ce fruit, a inspiré à son Eglise de placer auprès de l'arbre qui le produisait des anges de lumière et dévouement , chargés de paralyser la funeste influence de Tange de ténèbres. Les enfants d'Adam et les ûlles d'Eve devaient trouver pour guides dans leur inexpérience les congrégations vouées à l'instruction.

Ici ce sont les frères des Ecoles ^chrétiennes, de Saint- Viateur, de l'Instruction chrétienne, les Maristes et autres ; là ce sont les Ursulines, les sœurs de la Charité, de la Providence, de la Sainte- Famille^ etc. En même temps d'autres membres de ces congrégations, ou des congrégations spéciales se consacrent au soin des malades, à la direction des refuges ; au besoin elles sauront, sublimes recluses, se renfermer dans les pénitenciers et dans les maisons centrales, pour ramener à Dieu, former au travail et consoler les victimes d'une civilisation qui les a éloignées des principes moralisateurs de la religion.

L'Eglise peut être fière à la vue de cette nombreuse famille de vierges qui l'entourent comme d'une guirlande de lys : Gaudet per illaSy atqxie in illis largiter floret Ecclesiœ matris gloriosa fœcundilaa.  mesure que le nombre de ses saintes congrégations s'accroît, le bonheur de cette mère commune augmente. Quantoque plus copiosa virgmitas numéro suo addity tanto plus gaudium matris augescit(i).

(I) S. Gyp., De habiiu virginum.

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