LE CLERGÉ ÉPISCOPAL
C'est le titre que nous devons donner aux membres du clergé qui environnaient Tévèque ; et, pour bien comprendre l'organisation des chapitres, il est nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur ce clergé, d'abord peu nombreux sous l'ère des martyrs, puis se complétant insensiblement et formant, quand la paix fut rendue à TÉglise, un sénat vénérable autour de son chef, auquel il prêtait le concours de ses lumières et de son dévouement.
Nous avons vu que le premier fondateur des congrégations religieuses sous la loi de grâce était Jésus-Christ lui-même. En quittant la terre, il laissa des successeurs de son œuvre^ chargés de continuer sa mission, et il confîa en particulier à Pierre le droit de paître les brebis et les agneaux. Voilà donc Pierre siégeant au milieu du collège apostolique comme le chef, imprimant à ce premier chapitre la direction qu'il devait suivre. Ses membres se soumettent aux prescriptions du divin Maître et se proposent, par leurs exemples, de servir de modèles aux autres. Telles sont en effet les fonctions des chanoines ; ils sont essentiellement les hommes de la règle, et en même temps ils doivent former les autres à cette règle kavov. Leur nom canonicus leur rappelle sans cesse cette sublime mission.
Dès le berceau du christianisme, nous voyons les membres de la hiérarchie sainte se grouper autour des apôtres et les sept diacres
concourir aux fonctions de leur ministère sacré. Sans doute les persécutions ne permirent pas à l'Eglise de se développer avec la liberté qui lui était nécessaire ; toutefois les pontifes sont déjà environnés de leur clergé, appelé à suivre le mouvement qui lui est imprimé. C'est ainsi que saint Fabien charge les sous-diacres de l'Eglise romaine de recueillir les actes des martyrs, pour ne pas laisser dans le vague les précieuses chroniques qui devaient être les plus beaux titres de gloire de l'épouse de Jésus-Christ.
C'était au sein de ces clercs que les pontifes romains choisissaient ceux qui leur paraissaient les plus aptes à propager ta bonne nouvelle, les déléguant ensuite jusque dans les contrées lointaines pour annoncer l'Evangile aux peuples assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Ils leur conféraient Tonction épiscopale, puis ils leur donnaient le baiser de paix , leur adjoignant ordinairement quelques clercs pour les accompagner.
C'est ainsi que saint Savinien partit de Rome avec saint Potentien et saint Âttin ; ce fut , d'après plusieurs auteurs, dès le premier siècle de l'ère chrétienne.
Arrivé à Sens, il voit son clergé s'accroître ; son chapitre se forme des nouveaux convertis, parmi lesquels il choisit à son tour ceux qui doivent porter dans les contrées voisines la lumière évangélique. Bientôt Eoaldus et Sérotinus, qu'il avait ordonnés diacres, viennent prêcher jusqu'à Auxerre et à Nevers (1).
Plus tard, ceux des habitants d'Auxerre qui avaient embrassé la foi de Jésus-Christ firent parvenir jusqu'à Rome leurs vœux ardents pour avoir au milieu d'eux un évèque et des prêtres. Saint Sixte II, qui occupait alors le siège pontifical, ne put se refuser à leurs sollicitations pressantes ; il jeta un regard autour de lui; ce regard se porta sur le compagnon et l'ami du diacre saint Laurent : c'était Pèlerin ou Pérégrin ; il lui imposa les mains, orna sa tête du bandeau des pontifes et lui désigna 'Auxerre comme le but de sa mission apostolique. Pèlerin part accompagné de son chapitre, d^à nombreux pour l'époque ; il était composé de Marse, prêtre; Corcodome, diacre; Jovinien et Alexandre, sous-diacres, et un autre Jovinien, lecteur. C'était en Tan 258 ou 259. Tous fécondèrent de leur sang, cette contrée qu'ils avaient arrosée de leurs sueurs ; mais ils se consolaient en
(t) Jacques Tavbau, Histoire des archevêques de Sens,
LBS CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
mourant, pensant qu'un autre évèque et un autre chapitre ne feraient pas défaut.
Quelques années après Tarrivée de saint Pèlerin à Âuxerre, saint Révénen, qui avait porté chez les Eduens la bonne nouvelle^ se sentit inspiré de venir dans la Nivernie pour y remplir le même ministère. Il laissa sans doute une partie de son clei^é à Âutun ; mais évéque, il voulut avoir avec lui son chapitre. Il vint avec Paul, prôlre, et dix autres compagnons, cueillir la palme du martyre sous les murs de Nevers. Leur glorieuse mort eut Heu en 274.
Cependant Tœuvre de Dieu prospérait au milieu même des persécutions; TEglise se fortifiait par les coups que lui portait le paganisme, et quand la croix (riomphante brilla au sommet du Gapitole et surmonta la couronne impériale, la tribu sacerdotale se trouvait constituée et fonctionnait déjà, comme si jamais elle n'avait éprouvé d'entraves. En effet, nous voyons les évèques désigner dans le clergé qui les entourait ceux qui devaient les aider d'une manière plus spéciale dans leur administration et en partager avec eux les charges. Les diacres de la ville épiscopale se choisissent un chef qu'on reconnaît sous le titre d'archidiacre, diaconi de se quem industrium noverint et archidiaconum vocent,dii saint Jérôme (1). C'est à lui que l'évoque communique habituellement sa juridiction, c'est lui qu'il constitue son vicaire général, et c'est ce qui expliqilé pourquoi l'archidiacre est élevé au-dessus des prêtres et même des archiprêtres. Sulpice Sévère fait mention de l'archidiacre de Saint- Martin.
Les évêques confiaient aussi ces fonctions aux prêtres; saint Simplice avait été grand vicaire de saint Ambroise à Milan, avant d'être son successeur, et saint Augustin remplissait les mêmes fonc* tiens à Hippone auprès de l'évêque Valère lorsqu'il n'était que simple prêtre.
Jusqu'ici nous n'avons pas encore étudié le genre de vie du clergé épiscopal, qui formait réellement le chapitre de l'église cathédrale. On peut établir d'une manière générale que ce clergé était soumis à la vie commune. Pour s'en convaincre, il suffît de compulser les actes des différents diocèses et de se reporter aux historiens qui ont analysé ces actes.
(1) Epis, ad Ëvagrium.
Eusèbe, évèque de Verceil, voulait que le clergé de son église unit la vie monastique à la vie canoniale ; il se confondait lui-même avec ses clercs et, par son exemple, il les encourageait à embrasser cette vie monastique sans aucun adoucissement ; en sorte que sa maison était un monastère dans toute la force du terme. Saint Ambroise ne laisse aucun doute à ce sujet. In ecclesia Vercellensi duo pariter exigi videntur ah epiacopo, monasterii continentia et disciplina Ecclesiœ (1).
Quant à saint Augustin , avant d'être élevé sur le siège d'Hippone , il avait déjà réuni autour de lui de pieux laïques qu'il formait à la vie de communauté ; devenu évêque, c'était au milieu d'eux qu'il recrutait les clercs destinés à composer son clergé; ils se trouvaient ainsi déjà habitués à ce genre de vie. Cependant il y a une différence entre les règlements établis par le pieux évêque de Verceil et les constitutions de saint Augustin. D'un côté, c'était la vie monacale dans toute sa rigueur, avec ses jeûnes, ses mortifications, le renoncement complet à tous les biens de la terre ; de l'autre, c'était la vie commune, avec la désappropriation^ c'est-à-dire l'apport des propriétés de chacun à la masse commune. C'est bien ici, jusqu'à un certain point, le vœu de pauvreté ; c'est au moins quelque chose qui lui ressemble. Il nous paraît probable que quand un clerc, pour quelque motif que ce soit, s'éloignait de la communauté épiscopale, il avait le droit de retirer son apport. Il fallait bien que les prêtres envoyés par leur évêque, pour remplir les fonctions du saint ministère loin de la cathédrale, eussent les moyens de vivre. Quand saint Augustin blâme ceux qui s'écartent de la vie commune, il ne parle que des clercs qui s'en éloignent par caprice. Il est d'ailleurs à remarquer qu'il n'ose les condamner qu'à moitié : Si ah hoc propo- 9ito ceciderity et extra manens^ clericus fuerit^ dimidius et ipse cecidit (2).
Quoi qu'il en soit, on donnait le nom de monastère à la maison dans laquelle étaient réunis les clercs attachés à l'évêque; Possidius, auteur de la Yie de saint Augustin y le dît d'une manière formelle : Suh sancto et cum sancto Augustino in monasterio Deo
(1) Epist. 33.
(2) 8enn.,49, 50.
aervientea, ecdesiœ Hipponensi clerid ordinari cœperunt (1). Le même historien ajoute, après avoir parlé de la simplicité du saint docteur dans toute sa manière de vivre : « Son clergé vivait avec lui sous le même toit , à la même table , à frais communs pour la nourriture et les vêtements » : Cum ipso semper clerid, una etiam domo ac mensa sumplihusque communibus alebantur et vestiebantur (2).
Nous pourrions citer un grand nombre d*exemples de la vie commune, soit en Orient, soit en Occident. Saint Grégoire de Tours en fait quelquefois mention , et plusieurs conciles engagent à conserver ce genre de vie, entre autres le IV® concile de Tolède.
Cependant il fallait un fonds suffisant et des ressources assurées pour atteindre ce but. et tous les évèques n'étaient pas en position de nourrir tout le clergé de la cathédrale ; il n'est pas étonnant de rencontrer quelquefois le chapitre disséminé. Dans tous les cas, soit que les clercs épiscopaux fussent réunis, soit qu'ils vécussent en particulier ou par groupes, ils n'en demeuraient pas moins les conseillers de l'évèque dans toutes les affaires importantes de son administration. Le IV<^ concile de Carthage (can. 22) veut que l'évèque prenne l'avis de son clergé avant d'admettre un sujet à l'ordination : Ut episcopus sine concilia clericorum suoruin clericosnon ordinet.
(1) Cap. XL (3) Cap. XXV.