L'ANCIEN CHAPITRE
Jetons encore un coup d'œil rapide sur le chapitre de Nevers avant cette épouvantable tourmente qui devait renverser nos anciennes institutions et entraîner dans le flot révolutionnaire tant d'établissements qui avaient fait la gloire et le bonheur de la France.
Qu'il se soit glissé dans les corps les plus respectables quelques abus dans une si longue suite de siècles, il ne faut pas en être étonné; le contraire serait un prodige. Aussi TEglise, avec la sagesse qui la caractérise, avait-elle établi ses conciles provinciaux et généraux dont le but était de conserver intact le précieux dépôt de la foi, de réprimer les abus et d'établir de sages règlements relatifs à la discipline et / aux mœurs; il sufûrait d'étudier les décrets du saint concile de Trente pour se convaincre qu'elle est vraiment dirigée par le Saint- Esprit.
Nous ne reviendrons pas sur ces contestations qui s'élevaient quelquefois entre les doyens et chapitre d'un côté, et les évoques de l'autre, sur certains droits et privilèges qu'on croyait fondés et qui se sont reproduits après le concile de Trente aussi bien qu'avant les décrets de cette illustre assemblée. Nous voyons en 1526 les chanoines réclamer contre le droit, ou, si l'on veut, l'usage dont jouissait l'évèque de Nevers de communiquer de l'évêché avec sa cathédrale au moyen d'une porte attenant à l'ofQcialité ; de là procès jugé en faveur de Jacques d'Albret, qui avait porté l'affaire devant le bailliage royal de Saint-
Pierre-le-Moû1ier. D'un autre côté, les anciens débats relatifs à la juridiction du doyen sur le chapitre et son personnel se renouvelaient de temps à autre. C'est ainsi qu'en 1587 il y eut contestation sur ce point entre le doyen Jean Roffignac et l'évêque Arnaud Sorbin ; ce ne fut qu'en 1662 que l'affaire fut réglée définitivement, sous le décanat de Jean Bogne, lorsqu^Eustache de Chéry occupait le siège de Nevers.
Déjà depuis longtemps, sous l'épiscopat de Jean d'Albret, une sentence des requêtes du Palais, à Paris, avait déclaré que Tévèque n'avait aucune juridiction sur le chapitre, qui ne devait reconnaître d*autre supérieur' que Tarchevéque de Sens. Il faut bien le dire, il était triste de voir traiter de semblables affaires par des tribunaux laïcs.
Le saint concile de Trente ne pouvait oublier dans ses règlements ce qui avait rapport aux revenus des chanoines, car ces revenus étaient en partie ceux de l'église; ils devaient en effet entrer en participation des réparations de la cathédrale et des maisons canoniales; il était donc important de leur assurer une honnête aisance en rapport avec leurs charges et leur dignité. Pour atteindre ce but, le saint concile dans sa 24'' session {De ReformcUiOney cap. 25) autorise les évêqu^à s'entendre avec les chanoines pour joindre à leurs prébendes certains bénéfices moins considérables, et même à supprimer au besoin quelques prébendes pour accroître les revenus des autres, en sauvegardant toutefois les droits de la justice. C'est ainsi qu'ont été supprimés dans la cathédrale une partie des soixante-trois chapelles qui y avaient été fondées, le prieuré de Saint-Nicolas, la collégiale de Frasnay, etc.
Nous avons dit que les ressources du chapitre de Nevers étaient considérables , mais nous avons ajouté que les dépenses l'étaient en proportion des ressources. On sait que dans le principe les revenus des biens ecclésiastiques étaient divisés en quatre parts: la première appartenait à l'évêque, la seconde à son clergé, la troisième était distribuée aux pauvres, et la quatrième était destinée à la febrique* pour les besoins du culte et les réparations du temple saint; mais souvent, dans les grandes églises, cette dernière part était insuffisante, et ces monuments seraient tombés sans les libéralités des fidèles. L'évêque et le clergé étaient donc obligés de prendre sur leurs propres ressources pour compléter les sommes nécessaires. Il serait difficile d'établir dans quelles proportions ils- devaient,
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le cas échéant, concourir aux dépenses de ce genre. Souvent, à la mort des évéques, le chapitre avait recours à leur succession, à l'effet d'obtenir un secours qu'ils croyaient légitimement dû, et souvent encore dans leur testament les prélats prévenaient les désirs do chapitre.
Edouard Vallot, par son testament en date du 1^' septembre 1705, légua à son chapitre 2,000 livres destinées à fonder son obit ; il y lyouta 5,000 livres pour les reprises que les chanoines croiraient avoir à faire sur sa succession.
Plus tard, en 1720, les héritiers d'Edouard Bargedé remirent au chapitre 3,500 livres pour un ornement que ce prélat avait promis à la cathédrale, plus 4,000 livres pour être employées aux réparations qui auraient pu lui incomber.
En 1528, l'année même en laquelle fut terminée la tour de Saint- Cyr, le chapitre se chargea de faire fondre les cloches qui devaient y être placées, et en même temps il fit reprendre en sous-œuvre les deux piliers qui se trouvent au midi, en avant du chœur ; ces piliers ne laissent aucun doute sur Tépoque de leur confection, indiquée par Parmentier. Cette dépense a dû être considérable.
Il ne faut pas s'étonner si, douze ans plus tard, le chapitre manifeste son mécontentement sur de nouvelles dépenses qui devaient être à la charge de l'évêché, et qui ne s'effectuaient pas.
Le siège de Nevers était vacant depuis la mort de Jacques d*Albret. François l^^ jeta les yeux, pour l'occuper, sur le jeune Charles de Bourbon, frère de Marguerite de Bourbon, qui avait épousé François de Glèves, premier duc de Nevers. Charles n'avait que seize ans ; aussi plusieurs auteurs prétendent, avec raison, qu'il n'était que l'administrateur du diocèse, et que même il ne s'occupait pas de cette administration, confiée à un vicaire général. Ce vicaire général, dès 1540, avait en effet donné des provisions pour la cure de Guérigny.
On comprend que cet état de choses était bien anormal. Le siège de Nevers était pourvu, mais Tâge du titulaire pouvait le faire considérer comme vacant ; le chapitre crut devoir agir en conséquence. Cependant, en 1541, Charles de Bourbon lutte avec les gens du roi relativement aux droits de régale dont Nevers était exempt et qu'on voulait lui imposer; mais cette lutte était sans doute le fait du vicaire général agissant au nom du jeune prélat. Quoi qu'il en soit, le chapitre, sans avoir égard à sa naissance et sans se préoccuper du mécontentement
que pourrait faire paraître le duc de Nevers, fit saisir les revenus de l'évèchë^ pour feire fiice aux réparations de la cathédrale et des maisons épiscopales.
Le chapitre devait se procurer de nouvelles ressources par la vente d'un certain nombre de maisons qu'il possédait. C'était en 1009; le duc de Nevers avait conçu le projet d'établir une magnifique place devant le château Ducal; mais, pour l'effectuer, il fallait acquérir les nombreuses maisons dont le chapitre était propriétaire et qui occupaient cet emplacement. L'acquisition eut lieu le 28 novembre de cette année. Le prix de ces acquisitions a probablement formé le capital des rentes que le chapitre retirait de l'Etat.
Nous ne dirons rien des nouvelles fonctions qui ont été établies danslechapitre;ellesn'ont rien de particulier. On voit paraitre le syndic, le scholastique, le théologal et le grand pénitencier.
Le chapitre de Nevers s'est trouvé entraîné dans le grand mouvement antiliturgique qui, au commencement du dix-huitième siècle, avait rompu avec les anciennes traditions ; quand on s'est engagé dans une fausse voie, même de bonne foi, on en suit les détours sans en prévoir les conséquences ; c'est ce qui s'est remarqué à cette époque dans un grand nombre de diocèses ; le caprice prenait la place de la loi. Alors et plus tard de nouvelles hymnes et de nouvelles proses étaient proposées et admises sans difficulté et venaient s'adjoindre aux offices déjà modifiés. Ne nous étonnons plus de voir nos chanoines s'adresser à l'archevêque de Sens et au ministre du roi pour obtenir le droit de reprendre la soutane rouge, malgré les prohibitions des conciles, et^en particulier du concile provincial de Sens en 1528 ; on oubliait la seule autorité compétente, le Souverain Pontife. Dans d'autres circonstances, par exemple quand le siège devenait vacant, sans se préoccuper des prescriptions du concile de Trente, on voit le chapitre nommer cinq ou six vicaires capitulaires. A la mort de Mgr Tinseau, il nomma MM. Mouchet de Yilledieu, de Damas, Décantes. Alloury, de Bomiol. Le même fait se renouvela à la mort de Mgr de Seguiran. Nous trouvons MM. de Damas, Rousseau, Septier de iligny, Robillard, Robert et Daguet*
Mais une nouvelle révolution, qui devait avoir des résultats plus terribles, menaçait le royaume et l'Eglise de France ; les institutions cÎTiles et religieuses allaient être empodées par la tempête qui grondait déjà de toute part.
Les prétendus droits de l'homme allaient être substitués aux droits
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de Dieu, et le vicaire de Jésus- Christ, de par les nouveaux législateurs, ne devait plus être chargé de gouverner l'Eglise. La constitu* tien qu'elle avait reçue de son divin auteur devait faire place à la constitution citnle du clergé. Le constitutionnel Tollet, évèque du département de la Mèvre, titre qu*il prenait, avait remplacé Mgr de Suffren, parti pour Texil; il avait reçu ses pouvoirs du suffrage universel, et dans un mandement en date du 4 juillet 1791 il exaltait le nouvel ordre de choses. Aux cris de détresse que poussait l'intrus, il est facile de comprendre que les défections avaient été rares dans le dergé de Nevers. < Neuf des onze curés de Nevers, égarés par le guide même qu'on leur avait donné pour les conduire, ont levé un front rebelle contre l'autorité souveraine de la loi et du roi (1). » L'année suivante Tollet fit paraître un rituel, en tête duquel an timbre d'un nouveau genre remplaçait les armoiries épiscopales. Dans un cercle ovoïde est un livre ouvert avec cette inscription : Droite de Vhomme. Derrière ce nouvel Evangile une épée nue se dresse surmontée d'un bonnet phrygien, circonscrit par un serpent qui se mord la queue, et immédiatement au-dessus du livre sont deux mains unies. Enfin, au sommet l'image du soleil projette ses rayons sur le tout. La date porte 1792.
Empressons-nous de dire que le chapitre de Nevers avait cessé d'exister ; il n'eût d'ailleurs jamais consenti à prêter son concours à l'évéque constitutionnel; le plus grand nombre des membres qui le composaient avaient gagné les plages étrangères pour se soustraire à la persécution et à la mort; les autres, trop confiants dans la justice de leur cause , avaient été arrêtés et retenus comme prisonniers à l'ancienne abbaye de Notre-Dame; c'était au mois de novembre 1792. Cependant, il faut bien l'avouer, un d'eux s'était jeté dans le schisme et avait prêté le serment ; il offrit le secours de son ministère aux deux curés de Nevers qui s'étaient engagés dans la même voie, et, à cette occasion, il avait été frappé de suspense par Mgr de Sufiren. Cet acte énergique du prélat exaspéra les administrateurs qui composaient le directoire de la Nièvre, qui déclarèrent l'évéque prii>é de ses droits de citoyen actif. Le constitutionnel Tollet B'attacha comme vicaire l'ancien chanoine Gousset : c'était bien la place qui lui convenait. Au mois de septembre 1793, les prisonniers de l'abbaye furent
(I) Rapport du procureur général syndic au directoire du département.
transférés au grand séminaire, e(^ le 14 février 1794, ils étaient embarqués sur la Loire, faisant partie des soisante-un prêtres dirigés sur Nantes; ils partirent avec la pensée que la Loire serait probablement leur tombeau. Les chanoines de Nevers étaient au nombre de douze dans ce triste voyage : MM. Blandin, Bouard, Chaillot, Custode, Descolons, Dubois, Estève, Jolly, Lachasseigne, L*Empereur, Robillard et Rousseau. MM. Dubois, Bouard, Robillard et Rousseau moururent à Nantes de faim et de maladie. L*armée des martyrs dut les acclamer à leur entrée dans le ciel comme confesseurs de la foi.