PRÊTRES CARDINAUX ET PRÊTRES FORAINS
Ici se présente un nouveau sujet d'éludé : nous voulons parler des membres du clergé épiscopal délégués par Tévèque pour aller remplir au loin les fonctions du saint ministère; quels étaient leurs rapports avec le clergé de l'église cathédrale? Question bien importante et qui ne nous paraît pas avoir été jusqu'à présent sérieusement examinée.
L'évoque ne devait pas se borner à exercer son ministère sacré dans sa ville épiscopale ; il avait sur la surface de son diocèse d'autres brebis qui réclamaient ses soins et faisaient partie de sa paroisse^ parochitty comme on appelait alors le territoire confié à sa sollicitude pastorale; il lui était impossible, malgré son zèle, de se trouver partout ; il était donc dans la nécessité de détacher ceux de ses prêtres qui lui paraissaient dignes de sa confiance, et de les charger de la direction de ces paroissiens éloignés. De là la dénomination distinctive du clergé attaché à l'évéque et celle du clergé rural. Ceux qui composaient le chapUre étaient connus sous le nom de cardinaux : tel était le titre donné aux prêtres et aux diacres formant le sénat épiscopal ; les autres étaient désignés sous le nom de prêtres forains. Ajoutons que plusieurs de ceux que l'évéque envoyait au loin conservaient leur titre primitif; ils recevaient une institution canonique et avaient sur le clergé de leur voisinage une certaine
juridiction (1). Cependant, parfois les évoques leur imposaient l'obligation de venir, à des époques fixes, célébrer roffîce dans Téglise cathédrale ; c'était de leur part un témoignage de déférence ou, si on veut, un acte canonique de foi et hommage, et en même temps un moyen de se retremper dans Tesprit de leur vocation et de ranimer leur première ferveur. En effet, lorsque ces prêtres vivaient en communauté, ils demeuraient naturellement fidèles aux saintes règles de la discipline ecclésiastique ; mais éloignés de leurs frères, n'ayant plus le secours de leurs bons exemples, jouissant d'une liberté plus étendue, ils étaient exposés à la routine et au relâchement. Ce retour périodique dans le sein de l'égUse-mère leur rappelait les plus beaux jours de leur sacerdoce et les forçait à rentrer en eux-mêmes pour sonder leur conscience. Les assemblées synodales et les retraites ecclésiastiques sont une réminiscenée et la continuation de ces antiques prescriptions.
Qui n'admirerait ici les sages précautions de TEglise pour la conservation des membres qui font partie de son corps mystique? Elle connaît la loi providentielle qui entretient dans le corps humain la force et la vigueur, et elle ne balance pas à prendre cette loi pour règle de sa conduite. Le sang après avoir été élaboré par le cœur se répand ensuite jusqu'aux extrémités, portant partout la chaleur et la vie ; mais dans cette opération il perd de son activité, et cette chaleur s'affaiblirait si, par un merveilleux mécanisme, il ne revenait s'épurer et puiser un nouveau degré de force dans l'organe où il avait été primitivement formé, l^el est le principe des prescriptions de saint Annaire et du règlement auquel devait se soumettre le clergé dispersé sur les différents points de son vaste diocèse. Ces statuts datent de 506. Le pieux pontife voulut que tous les ans, chaque jour du mois de janvier^ une ou deux paroisses de son diocèse vinssent en station à l'église cathédrale pour y célébrer l'office. Dans ce règlement, qui contient le nom de trente-sept paroisses, nous trouvons celles qui nous intéressent particulièrement, comme appartenant à notre pays ; nous devons les indiquer ici :
Le 9 janvier, Varzy et ses dépendances ; Le 10 — Colmery et ses dépendances ;
(t) Thomassin, Discipl, de VEglise^ !'• part., liv. II, chap. 115.
DANS LK DIOCKSK UK NKVKRS. I!i
Le 11 janvier^ Champlemy et ses dépendances ;
Le 12 — Bargis (Châteauneuf) et ses dépendances ;
Le 13 — Donzy et ses dépendances ;
Le 14 — Sully et ses dépendances ;
Le 15 — Mesves et ses dépendances ;
Le 16 — Cosne et Tracy ;
Le 17 — Alligny et ses dépendances ;
Le 18 — Neuvy et ses dépendances;
Le 22 — Natiniacus (Saint-Amand) et autres ;
Le 24 — Bitry et Ârquian ;
Le 25 . — Bouhy et ses dépendances ;
Le 26 — Entrains et ses dépendances.
Il est évident qu'on ne porte ici que les paroisses principales, et que par le mot de dépendances il faut reconnaître des annexes.
Outre les prières qui avaient lieu pendant tout le mois de janvier, le prélat avait exigé que les calendes de chaque mois (le 1*'') fussent célébrées, dans Téglise cathédrale, alternativement par les différents monastères du diocèse. Nous trouvons aux calendes de mai le monastère de Wulfin (Saint-Laurent-l'Abbaye) ;
Aux calendes de novembre, le monastère de Saissy-les-Bois ;
Aux calendes de décembre, le monastère de Mannay.
Il est aussi fait mention, dans le môme règlement, du monastère de Varennes, près de La Charité.
Cent ans plus tard, saint Tétrice, qui occupa le siège d*Auxerre de 691 à 701, alla plus loin encore ; à ses yeux , les courts instants que les prêtres du dehors avaient à passer dans la ville épiscopale ne sufOsaient pas pour atteindre le but qu'on se proposait, il entreprit de compléter Tœuvre commencée en 596 ; il fit à cet effet un nouveau règlement, voulant que l'office fût célébré pendant toute l'année. Au lieu d'un jour, chaque paroisse ou monastère avait une semaine entière. Plusieurs des localités mentionnées dans les statuts de saint Aunaire ne se retrouvent plus dans ceux de saint Tétrice, mais on y rencontre des paroisses nouvelles que nous indiquerons par des caractères italiques.
Le monastère de Longretz (Saint-Laurent^l'Abbaye) devait officier la première semaine de mars.
Le monastère de Saissy , la deuxième semaine du même mois.
La troisième semaine de mai était réservée aux paroisses de Cor^ voUV Orgueilleux et à'Oisy,
La première semaine de juin, à Bargis (Châteauneuf) et à Nannay.
La deuxième, à Mesves ; — la troisième, à Cosne.
La quatrième, aux paroisses réunies de Tracy et de Sully.
La première semaine de juillet était célébrée par Neuvy.
La deuxième semaine d'août, par AUigny.
La troisième, par Bouhy.
La première semaine de septembre, par Entrains.
La première semaine de novembre, par Donzy.
On retrouve encore pour la quatrième semaine de décembre les monastères de Saissy et de Longretz réunis ; ils avaient déjà ofDcié au mois de mars.
Ces statuts, en dehors de l'intérêt qui s'y rattache pour l'histoire de la contrée, viennent confirmer une observation judicieuse deThomassin relativement aux chapitres des églises cathédrales. ^ Originairement, dit le savant oratorien, toutes les églises particulières ne sont que des écoulements et comme des démembrements de l'ancien clergé de Véglise cathédrale, qui autrefois desservait lui seul toutes les églises, allant célébrer la station tantôt dans l'une et tantôt dans l'autre, ou y envoyant tantôt les uns et tantôt les autres de son corps (1). 5
Quant aux membres des monastères qui se rendaient à la cathédrale comme les curés, ils semblent rappeler ce que dit Anastase le Bibliothécaire, que les monastères fondés dans le voisinage des principales basiliques doivent s'y rendre tous les jours et toutes les nuits pour y célébrer l'office divin.
En dehors des prêtres que l'évéque détachait de son clergé pour les envoyer dans les paroisses qu'il fondait, ou qui étaient déjà fondées, il y en avait d'autres dont les aptitudes étaient pour l'administration des choses temporelles ; te prélat , heureux de les utiliser, leur confiait la direction des biens de son église. Il fallait bien s'occuper aussi de la vie matérielle de la communauté, et par conséquent des ressources et des revenus sans lesquels elle n'aurait pu subsister. André du Chesne nous a conservé une lettre de Rauracus qu'on attribue à Tannée 632 ; elle était adressée à saint Didier, évéque de
(l) Discipline de VEglise, 1" partie, livre III, chap. viii.
Cahors ; dans cette lettre, Févéque de Nevers recommande un prêtre da nom du Mummolus et un certain Garimond, qu*il envoyait dans le Quercy pour dresser un état des biens que l'église de Nevers y possédait (1).
Pour résumer ce que nous avons exposé sur l'organisation générale du clergé, et surtout du clergé épiscopal, nous rappelons que, conformément à l'esprit de l'Église, il vivait habituellement en communauté, mais avec des statuts différents.
1* Les uns suivaient rigoureusement la vie monacale avec toutes ses austérités.
2® Les autres admettaient la vie monacale, adoucie par les règles de la vie canoniale.
3*^ D'autres se contentaient de la vie canoniale.
De là les monastères proprement dits, les chanoines réguliers, les chanoines séculiers. Ces derniers formaient ordinairement le clei^é de l'église cathédrale.
4^ Cependant, comme on ne pouvait s'opposer à ce qu'ils aspirassent à une plus grande perfection, on leur laissait la liberté de se réfugier, si tel était leur désir, soit dans une communauté de chanoines réguliers, soit dans un monastère d'un ordre plus sévère. Souvent les évèques fondaient à cet effet des maisons dans les environs de leur cathédrale. Telle a été, selon nous^ l'origine des cha. noines réguliers de Saint-Martin à Nevers et de la collégiale de Saint-Gildard : Socii Sandi Gildardi^ obligés de recevoir parmi eux les chanoines de Saint-Cyr qui désiraient embrasser une vie plus parfaite. La confraternité qui existait entre ces deux monastères et la cathédrale ne peut s'expliquer autrement.
5® Il pouvait aussi arriver que le nombre des chanoines de la cathédrale fût limité et que les évèques fussent forcés de ne pas en admettre davantage, soit que les bâtiments ne le permissent pas, soit par défaut de ressources suffisantes. Dans ce cas, avec l'as* sentiment de l'évéque, les nouveaux aspirants pouvaient se réunir sous un chef et s'engager à la vie canoniale. Telle fut sans doute l'origine des collégiales, qui seront l'objet d'une étude toute particulière.
(Ij Collection d'André Duchesne, t. I**, page 884. — Voir aussi Lbgointe, t II, page 854.
6^ Les prêtres délégués pour l'administration des paroisses.
7*^ Enfîn^ les clercs qui n'étaient attachés à aucune des catégories que nous venons d'indiquer, vivant au gré de leurs caprices, sans chef, ni évoque, ni abbé. Ces acéphales, comme les nomme le con* cile de Mayence, faisaient la désolation de TÉglise et attiraient sur eux ses anathèmes : Neque suh episcopo, neque sub ahbate, clerici vagi sive acephali^ sine canonica vel regulari vita (1).
Inutile de dire que parfois cet harmonieux ensemble était troublé par les guerres et les révolutions qui venaient de temps à autre désoler le pays. Notre Nivernais ne fut pas à l'abri de ces désastres. Les luttes entre les maires du palais , puis l'invasion des Sarrasins, puis les guerres d'Aquitaine, etc., contribuèrent à dépouiller les églises et les monastères des ressources qui leur étaient nécessaires ; et souvent les princes, à défaut de solde, abandonnaient à leurs leudes les biens des abbayes et des cathédrales ; alors les moines et les chanoines étaient obligés de se disperser.
On sait que Pépin-le-Bref choisit Nevers pour centre de ses opérations dans ses guerres contre Waîfre, duc d'Aquitaine. Par suite de cette détermination les biens ecclésiastiques de cette province furent souvent ravagés et dilapidés. Le chapitre de Nevers, qui sans doute avait primitivement suivi la discipline canonique dont nous avons présenté un rapide aperçu , vit les possessions de l'évèché et de l'église cathédrale passer dans des mains étrangères.
A la vue du désordre que les circonstances avaient occasionné dans le clergé, les évéques et les conciles élevèrent la voix, et travaillèrent à rétablir l'ancienne discipline; ils rappelèrent avec énergie les saintes règles de la vie monacale et les dispositions qui fixaient les devoirs des chapitres. Saint Ghrodegand, évéque de Metz, se mit à la tète du mouvement et dressa d'importants statuts qui furent bientôt généralement admis. Le concile d'Aix-la-Chapelle en 789, celui de Mayence en 813, le deuxième de Reims et le troisième de Tours , tenus la même année, le sixième concile d'Arles en 815 contiennent les plus sages règlements pour arriver» à ce but. Celui de Tours rappelle les catégories que nous avons indiquées plus haut. Comme il vient confirmer ce que nous avons dit , il est bon de le citer
(t) Gan. 22.
Nous y trouvons les chanoines de l'église cathédrale, les chanoines ayant à leur tête un abbé, et enfin les moines proprement dits.
c Les chanoines qui composent le chapitre de l'évéque doivent vivre en communauté avec lui, habitant dans un cloître, n'ayant qu'un seul et même dortoir, un seul et même réfectoire, afin de se trouver toujours prêts pour la célébration de l'office divin et de pouvoir s'aider mutuellement par de bons avis et de sages leçons. Ils recevront la nourriture et les vêtements selon les ressources de Tévêque, pour ne pas être ifbrcés par suite de la détresse à se répandre à l'extérieur (1). *
« Quant aux abbés des monastères dans lesquels on suit depuis longtemps la vie canoniale, ou dans lesquels on veut la suivre, qu'ils emploient toute leur sollicitude à procurer à leurs chanoines le cloître, le dortoir ; qu'ils tiennent strictement à l'accomplissement des heures canoniales ; qu'ils leur fournissent la nourriture et les vêtements selon leurs facultés (2). "ù
Enfin le canon suivant regarde les moines proprement dits; ils étaient soumis universellement à la règle de saint Benoît : ynonas- Uria monachorumy in quibiÂS olim régula patris Benedidi cotiservabaiur, etc. (3).
(1) Can. 23.
(2) Can. 24.
(3) Gan. 25.