COLLÉGIALE DE SAINT-MARTIN DE NEVERS
L'ancien diocèse de Nevers ne comptait que deux collégiales de chanoines réguliers : l'une sous le vocable de saint Martin, Tautre sous celui de saint Gildard. Nous n'avons pas à revenir sur cette dernière; il en a été question à l'occasion de Saint-Laurent-des-Aubats ou Saint-Laurent-l'Âbbaye.
Quant à la collégiale de Saint-Martin de Nevers, dont nous avons déjà dit quelques mots ailleurs, nous devons entrer cfans de nouveaux détails relativement à cet établissement dont l'origine est bien antérieure à la constitution définitive du chapitre de Saint-Gyr.
D'après les auteurs de la GalUa (ihristiana{i)y ce monastère existait avant le huitième siècle et aurait été détruit par 'les Vandales, puis réédiûé, puisqu^au rapport de Guy-Coquille saint Jérôme, évéque de Nevers, était réduit à un tel état de pauvreté qu'il était obligé de se rendre avec ses clercs au monastère de Salitt-Martin pour y prendre ses repas. Cependant le clergé pouvait encore faire le service divin à la cathédrale. Ce fut dans ce monastère que le sairrfëvéque avait choisi sa sépulture. Il est facile dé comprendre que déjà une certaine confraternité s'était établie entre les religieux de Saint-Martin et les clercs épiscopaux.
(1) Tome XII, p. 676.
Nous ne devons pas nous étonner de voir Tévèque Hériman, vers 849, à l'époque de la constitution définitive du chapitre de la cathédrale, s'occuper avec le môme intérêt de Saint-Martin et y fonder seize chanoines, sous la direction d'un chef qui prenait le titre .d'abbé. Ce prélat avait aussi, comme saint Jérôme, émis le vœu d*être inhumé dans ce monastère. Ce désir n'a pas été réalisé, on ignore pourquoi. Ses dépouilles mortelles furent déposées dans l'église abbatiale de Notre-Dame.
Nous n'avons pas à traiter ici une question qui avait été agitée d'abord par les Sainte-Marthe, puis par les auteurs de la dernière édition de la Gallia christiana. Les premiers prétendaient que, pendant quatre cents ans et plus, le chef des chanoines de Saint-Martin portait seulement le titre de prieur, donnant en preuve les deux bulles des papes Honorius II et Innocent II, et ajoutant qu'il ne prit le titre d'abbé que plus tard. Mais on remarquera que le titre d'abbaye était donné, dans le principe, à de simples cella occupées par trois ou quatre moines ou chanoines. Dans le diplôme de Charles-le-Gros, en 887, en faveur de l'église de Saint-Cyr, nous trouvons l'abbaye de Saint-Martin hors des murs de Nevers, les abbayes de Saint-Trohé, de Saint-Sauveur, de Saint-Arigle, de Saint-Gildard et de Saint* Loup, de Saint-Franchi, de Saint-Vincent-de-Magny, de Saint-Genès et Notre-Dame, de Saint-Parize, de Saint-Péreuse en Morvand, etc. Le titre d'abbaye n'était donc pas appliqué seulement à des monastères considérables. On a nommé indistinctement Saint-Martin monastère, collégiale, prieuré, abbaye. Inutile de s'étendre davantage sur ce point.
En fondant définitivement la collégiale de Saint-Martin, Hériman et ses successeurs avaient dû assurer aux chanoines des ressources suffisantes, non-seulement dans la banlieue de Nevers, mais encore ailleurs, exemple que d'autres auront certainement suivi. Nous ne sommes pas étonné de voir, en 885, l'abbé de Saint Martin fonder à Cusset, près de Vichy, sur un terrain appartenant à son monastère, un couvent de femmes, couvent qui devait soumission et obéissance à l'évêque de Nevers, quoique établi en dehors de son diocèse (1).
Cependant dans le cours des dixième et onzième siècles, l'abbaye de Saint-Martin eut beaucoup à souffrir des guerres qui ravageaient
(i) Gallia thrisHanaj tome XII, insl, eccL Mvern*^ pages 308 et 309.
le pays, et quand Fromond monta sur le siège épiscopal de Nevers, en 1120, il conçut le projet de rétablir cet antique monastère et d'y faire revivre la discipline primitive que le malheur des temps y avait affaiblie. Chanoine de Saint^Martin avant son élévation à Téplscopat, et probablement abbé du monastère^ il avait pu en comprendre les besoins. Il rencontra parmi les chanoines de sa cathédrale un homme capable de le seconder dans cette entreprise. C'était le grandchantre Bernard^ qui sans doute possédait des ressources personnelles. Us se mirent à l'œuvre, et bientôt Tabbaye et les bâtiments claustraux sortirent de leurs ruines. Une magnifique église s'éleva au pied des murs de la cité. Peut-être, à l'aide des splendides cha-
' piteaux provenant de cette église et déposés à la porte du Croux, et de nos souvenirs d'enfance, alors que la rue d'Orléans n'avait pas encore fait disparaître les derniers restes de la région absidale, nous serait-il possible de reconstituer les plans de l'abbatiale et même de lui rendre au besoin ses proportions primitives. C'était une vaste église romane à trois nefs avec transept dans lequel s'ouvraient les absidioles flanquant l'abside centrale. La dimension des chapiteaux déposés au musée de la porte du Croux pourrait nous aider à déterminer la hauteur des colonnes et le développement des arcades et des voûtes. Tout nous parait concorder parfaitement avec l'époque de l'épiscopat de Fromond.
Fut-il facile au prélat de faire restituer à l'abbaye ses anciennes propriétés? Put-il, de concert avec le grand-chantre, en ajouter lui-même de nouvelles et intéressera son œuvre de riches seigneurs? Les chartes de l'époque autorisent à le penser. Ce fut lui, à n'en point douter, qui obtint, en 1129, du pape Honorius II, la bulle qui met sous la protection du Saint-Siège le monastère de Saint-Martin et indique les principales possessions qui en dépendaient. Nous y
^ trouvons les deux églises de Lucenay-les-Aix, Saint-Romain et Saint- Genès, et leurs dépendances, la chapelle de Beffe, les églises de Bussy-la-Pesle, de Moraches, de La Collancelle,deBazolles, d'Epiry, de Saint-Ouen, de Montreuillon ; une autre bulle, donnée en 1130, par Innocent II, fait mention des mêmes localités et y ajoute les églises de Saint-Martin de Guipy et ses dépendances, de Germenay, d'Aunay, d'Achun, de Saint-Hilaire, de Challement et de Saint- Didier-sur-Yonne .
Ce n'eût pas été assez de restaurer le temple matériel et les bfttiments adjacents, il fallait penser aux temples spirituels et
rétablir les saintes règles de la discipline que les malheurs du lemps avaient contribué à affaiblir. Hélas ! le maie suada famés du poète latin est vrai, même dans les établissements jadis les plus réguliers.
Parmentier, écrivant sur cette matière, dit : c C'est à peu près en 1143, sous Tabbé Etienne, que les chanoines de Saint-Martin, qui suivaient auparavant la règle d'Âmalaire, de saint Chrodegand et de saint Eusèbe de Verceil, embrassèrent la vie commune et l'expropriation. De ce moment, ils furent appelés chanoines religieux ou réguliers. ^ Notre célèbre chroniqueur aurait dû dire reprirent la vie commune des chanoines réguliers.
Il est à remarquer que, jusqu'à cette époque, l'abbaye de Saint- Martin était hors la ville, n'étant séparée des murs et des fossés que par la largeur du chemin. Guillaume IV, comte de Nevers, donna le chemin aux religieux, et ce don leur fut confirmé en 1173 par le comte Guy, qui fit défense à toutes personnes d'y passer sans la permission de l'abbé. Enfin, ce monastère fut renfermé dans Tintérieur de Nevers par la nouvelle clôture que Pierre de Courtenai fit faire en 1194. (1)
C'est à tort que la Gallia christiana rapporte, d'après les Sainte- Marthe, que les religieux de Saint-Martin suivaient la vie séculière avant le douzième siècle ; qu'à cette époque ils ont adopté la vie régulière et ont été dotés par Hervé, baron de Donzy, et Mahaut de Courtenay, son épouse. Nous avons vu que déjà depuis longtemps cette abbaye était occupée par des chanoines réguliers. On ne devait pas non plus oublier ' que le mariage entre Hervé et Mahaut fut célébré en 1199. Cependant il faut reconnaître que ces seigneurs ont été les protecteurs des moines de Saint-Martin ; en 1257, Mahaut leur donna cent sous de rente pour son anniversaire, qui devait être célébré le mardi avant la Madeleine. Cette rente a été depuis échangée pour une place à bâtir un moulin au pont Ciseau ; c'est l'origine du moulin actuel.
Nous avons rappelé, dans l'histoire du chapitre, que les évêques de Nevers, à l'occasion de leur prise de possession, descendaient la veille à l'abbaye de Saint-Martin et y couchaient. Cet usage ou plutôt ce droit, qui rappelait les fondateurs du monastère, était quelquefois
(1) Pabmbntier, Archives de Nevers, tome I", page 328.
sujet à contestation. En 1338, Pierre Bertrand de Colombiers, faisant sa première entrée, fut reçu à la porte de l'abbaye, selon la coutume, par les chanoines^ qui se présentèrent avec la croix, les cierges et Teau bénite ; mais au lieu d'être accompagné de trois ou quatre per sonnes, le prélat avait un cortège de vingt cbevaux qui furent mis dans les écuries du couvent; les personnes de sa suite furent logées et nourries aux dépens des religieux. On crut devoir garder le silence; . mais le lendemain l'abbé et quelques-uns de ses chanoines vinrent trouver l'évèque et se plaignirent respectueusement de l'excessive dépense que leur avait occasionnée son arrivée, témoignant leurs inquiétudes pour l'avenir, vu que ses successeurs pourraient invoquer cet exemple. De part et d'autre on s'en rapporta à l'ofBcial de l'évèque, qui fît une enquête sérieuse sur les usages admis et constata la légitimité de la réclamation.
En conséquence, par un acte du 10 décembre 1338, l'évèque déclara qu^il n avait pas eu la pensée de porter préjudice au monastère et que s'il avait agi autrement que ses prédécesseurs, c'est parce qu'il avait été mal informé.
Cette célèbre abbaye était considérée comme la sauvegarde de la cité. C'était là qu'était le poids de la ville, sous la surveillance de Tabbé, avant qu'Etienne de Foins, en 1388, n'eût cédé ce droit à Philippe de France, duc de Bourgogne et comte de Nevers. Là, dans l'église même, étaient déposés le trésor et le chartrier de la ville. C'était dans la salle capitulaire que se tenaient les assemblées des habitants, qui y avaient fondé une chapelle dans laquelle se disait, tous les mardis , la messe ; il en est fait mention dans des actes de 1399. Avant cette époque, dès 1393, le guet de la ville se faisait au clocher de Saint-Martin, qui contenait la cloche de la commune, se faisant entendre'^le matin à l'ouverture des portes, le soir quand on les fermait, et encore à minuit.
On ne sera pas étonné d'apprendre que les abbés de Saint-Martin faisaient souvent partie des conseillers de la ville, et qu'en 1419, après rincendie du réfectoire du monastère, les échevins, reconnaissauts des services qui leur étaient rendus, remirent aux religieux 100 livres pour les aider à réparer ce désastre. On ignore si ce fut à la suite d'un nouveau sinistre ou par toute autre cause que, à la fin du même siècle, l'abbé Pierre de Lauvaux fut obligé de faire recons* truire la voûte de l'église et le cloître en entier. Ce Pierre de Lauvaux était le prédécesseur de Philippe de Clèves qui fut en même
temps abbé commendataire de Saint-Martin de Nevers, de Saint- Waudregisèle et évêque de Nevers et d'Amiens^ puis évoque d'Autun.
Les auteurs de la Gallia christiana sont ici en contradiction avec eux-mêmes. Dans la série des évèques de Nevers, ils indiquent Philippe de Glèves, qui mourut en 1505^ comme abbé commendataire de Saint-Martin de Nevers (1) ; dans la série des abbés de Saint- Martin, ils disent formellement que le premier abbé commendataire fjjt Jean de Neufmoulins, vers 1542 (2). D'après notre habile chroniqueur Parmentier, cette dernière assertion serait fausse, car Jacques d'Albret, évêque de Nevers, fut nommé au mois de juin 1531 par le pape Clément VII pour fulminer la bulle de commende de l'abbaye Saint-Martin en faveur de Noël Bourgoin, nommé par le roi François P', la nomination de François Guiton , faite en chapitre par les chanoines, ayant été déclarée nulle comme contraire au concordat (3).
On comprend ces contradictions à une époque tourmentée comme Tétaient les dernières années du quinzième siècle et les commencements du seizième. Les monastères n'étaient pas à l'abri de certaines idées d'indépendance qui déjà agitaient la société ; aussi ne doit-on pas être étonné de voir les évêques user de leur autorité pour réfor") mer les ordres religieux.
La première réforme à laquelle furent soumis les chanoines de Saint-Martin eut lieu, comme nous l'avons dit, en 1143 ; ils embrassèrent alors la règle de saint Augustin. En 1520, ils s'agrégèrent à la congrégation de Saint- Victor, et enfln , en 1530 , à celle de Sainte- Geneviève, dont ils firent partie jusqu'au moment où la Révolution les dispersa (4). Jacques d'Albret, vers le même temps, voulut entreprendre la réforme du monastère ; et l'année suivante, 1531 , il mit son projeta exécution, confiant cette commission à l'abbé de Saint- Victor de Paris. Le nombre des chanoines primitifs avait été bien restreint; au lieu de seize, au moment où éclata la Révolution, ils étaient réduits à cinq: un prieur-curé, deux chanoines-vicaires, le procureur et le bibliothécaire.
(1) Tome XII, p. 655.
(2) Loco citato, V' ^81.
(3) HisL manuscrite des évêques de Nevers. r4} Archives de Nevers, tome P', p. 333.
Personne ne sera étonné de remarquer un bibliothécaire au nombre des quelques membres conservés dans Tabbaye. a La bibliothèque de Saint-Martin , dit Parmentier, est sans contredit la plus riche et la plus nombreuse de toutes les bibliothèques de Nevers^ si on en excepte celle de Mgr TEvèque actuel (Mgr Tinseau); elle a été considérablemeat augmentée par le legs que Mgr Tévèque Charles Fontaines a fait aux chanoines réguliers de la partie de la sienne , avec clause qu'elle serait entretenue et publique pour les jeunes ecclésiastiques de la ville (1)^ ».
Le premier séminaire fondé à Nevers par Tévèque Eustache de Chéry fut établi dans l'abbaye de Saint-Martin ; plus tard, Edouard Vallot le confia aux Oratoriens, puis Edouard Bargedé le soumit aux Jésuites. Charles Fontaines des Montées, tout en laissant aux Jésuites leur école de théologie dans . le séminaire de Saint-Sauveur, voulut qu'il y eût un autre séminaire à Saint-Martin, et que les élèves eussent la faculté de choisir.
La Révolution renversa tout ; les vases sacrés du monastère et l'argenterie furent envoyés à la Convention ; les grilles des chapelles furent transportées à la cathédrale pour être placées autour du .sanctuaire et aux chapelles rayonnantes ; la bibliothèque forma en partie celle de la ville ; les cloîtres reçurent une autre destination ; l'église fut détruite, et la rue d'Orléans, s'ouvrant dans le sanctuaire, conûrma la prophétie du pieux Benoît Joseph Labre. Passant à Nevers, cet illustre mendiant, prosterné devant l'autel du monastère, s'écria, dans un moment de prophétique extase : c Hélas ! que vois-je? Une rue traversera ce sanctuaire béni ; il sera foulé par les pieds des passants. »
(1) Archives de la ville de Nevers, tomo !•', p. 334.