DU CHAPITRE DE NEVERS
Nous arrivons à une époque où la physionomie du chapitre de Nevers va devenir plus accentuée. Sans doute le clergé épiscopal devait être animé du plus vif désir de se soumettre aux sages prescriptions dont nous avons parlé ; mais notre antique église avait été dépouillée de ses biens, et il fallait attendre une occasion favorable ; cette occasion se présenta sous saint Jérôme.
Tout le monde connaît Tépisode du songe de Charlemagne et l'habileté avec laquelle le saint évéque de Nevers profita de la circonstance pour obtenir la restitution des biens dont sa cathédrale avait été dépouillée. Ce pieux prélat, occupé de la reconstruction de cette église, fut-il en position de rétablir alors son chapitre? Nos chroniques locales restent muettes sur ce point. Cependant il est présumable qu'il ne négligea rien pour atteindre ce but, car on assure qu'il répara l'abbaye de Saint-Martin, à la restauration de laquelle Ragenfrède, un de ses prédécesseurs, avait déjà travaillé. Il n'aura certainement pas oublié ses chanoines, mais il n'est pas probable que leur cloitre fût en état de les recevoir. Toutefois, il serait possible que le saint évéque eût pensé qu'il était important de rétablir la vie commune dans le monastère de Saint-Martin avant de songer à cette réforme pour son chapitre.
Avant la restitution des biens qui avaient été enlevés à son église, saint Jérôme, quoique propriétaire dans le pays, à Marzy, à Souvivigny et ailleurs, n'était sans doute pas en position de faire tout ce qu'il aurait désiré ; un de nos historiens nous assure qu'il était obligé d'aller, avec ses clercs, prendre ses repas à Tabbaye de Saint- Martin.
Jonas, successeur de saint Jérôme, continua son œuvre. Il fit de nouvelles démarches en faveur de son clergé, et obtint de Louis-le- Débonnaire un diplôme, en date du 10 mars 816, qui l'autorisait à tenir deux bateaux sur les rivières de Loire, Allier, Cher, Loudon, Sarthe, Maine, pour la provision du sel et des autres denrées nécessaires à la subsistance des clercs attachés à l'église Saint-Cyr (1).
Sous Hériman, qui occupa le siège de Nevers depuis l'année 841 jusqu'en 860, nous trouvons le corps capitulaire tout à fait constitué ; il en est fait mention dans un diplôme de Charles-le-Chauve, daté de Bourges, du 12 janvier 841. A la prière du prélat, le prince confirme les biens que Gharlemagne avait rendus à saint Jérôme et renouvelle les privilèges accordés par Louis-le-Dèbonnaire et par Pépin, roi d'Aquitaine (2) . Deux ans plus tard, le même prince accorde au clergé de Nevers le droit d'élire son évèque, sans avoir recours à l'autorité royale (3).
Parmentier dit que Hériman a réparé les grandes pertes que son église avait faites depuis plus d'un siècle, et quïl lui rendit son ancienne splendeur, en lui donnant une nouvelle vie. Il est à croire qu'il avait des ressourses considérables, car, d'après une charte de 849, il avait établi LX chanoines dans sa cathédrale.
S'il faut, comme le veut Parmentier, admettre une transposition de chiffre, et écrire XL au lieu de LX, le nombre serait déjà respectable, surtout si on se rappelle que la même charte porte qu'il plaça seize chanoines réguliers dans l'abbaye de Saint-Martin.
A cette époque une modification importante se fait remarquer dans la .constitution du chapitre. Nous avons vu par le passé l'évèque se soumettre à la vie commune avec son clergé. Ne devons-nous pas reconnaître ici une autre disposition par la distinction qui s'établit
([) Parmentier, Hisl» manuicrile des évêques de Nevers.
(2) Ideiiiy d'après l'ancien cartulaire du chapitre.
(3) Idem.
entre les biens de l'évèché et ceux du chapitre? .Hériman abandonne aux chanoines certaines localités, telles que Parigny-les-Vaux, Germigny, Sauvigny, etc* ; un peu plus tard^Cours-les-Barres, Guérigny,eic.y disviennent propriétés du chapitre.
La charte de 887, souscrite par Charles-le*Gros pendant le siège de Paris, à la prière de Tévèque Eumène, établit ces distinctions d'une manière plus précise encore. Le prince confirme tous les biens déjà restitués à l'église de Nevers et à Févéque postulant, Nivernens^ eceleaiœ ^t veneràbili ponUfici Emmeno; il en fait la nomenclature, sans oublier le cloître des chanoines, qui est indiqué dans les propriétés de l'église et de l'évéque. Cette pièce nous donne une idée de l'étendue de ces biens ; car, outre les localités situées dans le Nivernais, il est fait mention d'immeubles considérables en Provence, dans le Maçonnais, dans le Chalonnais, dans l'Âutunois, dans l'Auxerrois, dans le Berry et dans l'Auvergne.
C'est à la suite de cette longue liste qu'il est question des biens du chapitre, biens qui lui auraient été concédés par les rois ou par les évèques. De causa quoque fratrum canonicorum S. Cyrid quidquid a regibua et àb episcopis ejusdemeccleaiœ,,. Ici sont mentionnées les paroisses -dont nous avons parlé plus haut : Parigny^ Sauvigny. Cours, Germigny, Guérigny, et quelques autres immeubles.
Un fait que Parmentier attribue à l'an 870 ne nous laisse aucun doute sur la constitution du chapitre: il s'agit du passage à Nevers des religieux d'Estrées, qui avaient transporté à Saint-Pierre le*Moûtier le corps de saint Genou, pour le soustraire à la profanation des Normands, et qui retournaient dans leur ancien monastère avec ce précieux dépôt. Ils s'arrêtèrent à Nevers et déposèrent les saintes reliques dans le monastère de Notre-Dame. Les religieuses et les chanoines de Saint-Cyr demandèrent une des côtes du saint, ce qui leur fut octroyé. L'auteur anonyme de la vie de saint Genou dit que, l'ayant partagée, le sang coula des deux portions coupées (1).
Si jusqu'ici nous trouvons le chapitre constitué, il nous est impossible de rencontrer aucun acte nous faisant connaître ses dignitaires. Il est certain qu'ils existaient dès sa constitution définitive sous Hériman, mais il n'en est fait aucunement mention. Les chartes de l'église de Nevers, appartenant au neuvième siècle, sont signées par un cer-
(1) Liv. Il, chap. 20.
tain nombre de témoins faisant indubitablement partie du chapitre, mais sans indication des fonctions qui leur incombaient ; il est donc important de recueillir les moindres renseignements qu*on peut rencontrer. Dans la charte qui conGrme les donations faites à l'église de Magny, près Nevers^ on remarque parmi les signataires, après l'évéqueÂbbon,Auno, archidiacre, n'indiquant pas de quelle église; mais comme il se trouve entre Tévôque de Nevers et celui d'Orléans , on peut penser qu'il appartenait à notre diocèse. Francon , successeur d'Eumène, érigea plusieurs paroisses rurales et les dota de ses propres fonds. On peut citer, entre autres^ l'église de Saint Symphorien de Meauce; toutefoisil imposa au curé la charge de payer chaque année, au 1*' mars, dix sols de cens au recteur des bénéûces de l'église. Ce recteur, d'après Parmentier, n'était autre que le prévôt. Cette charge existait donc alors : c'était en 894. La pièce est remarquable et précieuse pour le chapitre, parce qu'elle est souscrite par le doyen ffildegrin, par l'archidiacre Hélie et par Léotdegrius, prévét. Ce sont là les premiers dignitaires bien connus de Téglise de Nevers.
Une autre charte de 903 établit la distinction dont nous avons déjà parlé qui existait dans le clergé, et fait mention des prêtres cardinaux et des prêtres forains. On voit que le même évéque fonda aussi la paroisse de Ghalluy, qu'il la dota de ses propres biens, et qu'il en fit ensuite don à son chapitre.
A la mort de Francon, Âtton fut désigné pour occuper le siège de Nevers. L'église, construite par saint Jérôme, tombait en ruines ; il en entreprit la restauration ; mais il avait d'autres ruines à réparer : celles que rignorance avait amoncelées au sein même de son clergé. Il ne balança pas à entreprendre cette œuvre. Il savait que Humbault ou Hucbald , moine de Saint-Amand , au diocèse de Tournay, homme renommé par sa science en philosophie et en théologie et aussi par son habileté dans le chant , avait rendu de grands services au clergé de Reims en y rétablissant les études sérieuses; il voulut procurer cet avantage à son église. Il le détermina à venir se fixer à Nevers pour remplir les mêmes fonctions auprès de son clergé et former ses jeunes clercs. Voilà donc une nouvelle dignité dans le chapitre : celle de maître^ magister^ ou écolâtre.
Dans une charte de 947, à l'exemple de l'évêque Tédalgrin, qui signait par humilité : Peccator episcopua, Eroïcus signait : Archi^ diacanics indignus ; on trouve aussi Atto archiclave et un certain nombre de chanoines, prêtres, diacres, lévites; c'est ainsi sans doute
qu'on désignait les sous-diacres ; puis venaient les simples clercs. Une autre charte de la même année avait été écrite par Gauthier, lévite : Gnaltertua lévites scripsit.
AttoR Tarchiclave, dont nous venons de parler, était neveu des évéques Alton et Tédalgrin ; nous le voyons paraître avec le titre d'archidiacre dans une charte de 950, relative à la restitution de Ghalluy, que ses oncles avaient abandonné aux chanoines : ad vietum et stipendium.
Une autre charte de 955 fait mention de Addo, archiclave; de Dodo, archidiacre, et de Luinus, doyen ; les autres membres du chapitre qui ont souscrit à cette pièce sont au nombre de dix-neuf, dont huit prêtres, cinq diacres^ trois sous-diacres et trois clercs. Cette charte et une autre de la même année ont été écrites par le diacre Gislebert, qui déclare qu'il agit au nom d'un autre diacre du nom de Teterius, in vicem Teterii, qui était probablement secrétaire ou notaire en titre.
D'après les capitulaires de Charlemagne, chaque église devait avoir ses notaires pour rédiger ses actes ; ils étaient pris ordinairement dans le corps du chapitre. Cette foncKon était confiée aux diacres et aux sous-diacres, comme le prouvaient des actes de 935, 937, 955 et autres jusqu'en 986; mais ils n'avaient pas le titre de chancelier. Ce fut sous Tévêque Roclène que, pour la première fois, dans l'église de Nevers, le notaire parut avec ce titre. Fleury dit que le chancelier et le secrétaire n'étaient qu'un ; mais Parmentier assure que, dans le cartulaire de Saint-Cyr, on trouvait des actes signés par le chancelier et par le secrétaire.
Le diacre Teterius, dont il a été question plus haut comme notaire ou secrétaire du chapitre, reparaît en 968 et en 969 avec le titre de doyen dans une donation faite par lui et par son neveu Tetgerius, ad victum et stipendium canonicorum. Il déclare que les immeubles objet de la donation lui viennent de sa famille ou ont été acquis par lui. Tetgerius, dans ces deux actes, remplit les fonctions de notaire. Dans la dernière charte nous trouvons la suscription de Guido, archiprêtre ; c'eât la première fois que ce titre paraît dans les actes de notre église. C'est le même chanoine sans doute qui signe en qualité de doyen dans un acte de 986, ainsi que Floterius, prévôt, et Geoffiroi ou Gosfride, archiclave.
£n 1015, sous Tépiscopat de Hugues-le-Grand, nous trouvons, à la suite de la signature du prélat, celles de Guy ou Guido, archidiacre
de Bertelon, abbé; d'Evrard, prévôt; de Ragembal, doyen ; de Tetbert, prêtre chancelier, qui a écrit et daté la pièce, scripsit datavitque. C'est le premier que nous avons trouvé avec le titre de chancelier.
En i025 le même prélat donne à son chapitre, ad supplementum vicius canonicorum^ Vabbaye de Saint-Trohé. Â son exemple, Guy ou Guido, archidiacre, fait d'autres donations à la même intention. Cet acte est dressé par Eudes, chancelier.
Le même Guy reparait dans une charte de 1029 avec les titres d'archidiacre et de prévôt ; il signe avec Geoffroy, archiclave, Raoul, doyen et secrétaire, et vingt chlinoines, dont douze prêtres, six diacres et six sous-diacres. Nous retrouvons Eudes avec les titres de chancelier et de grand-chantre : Odo prœcemptor cUque cancellaritis acripait. C'est la première fois que nous rencontrons dans les actes du chapitre le titre de grand-chantre.
Dans la donation faite par Hugues-le-Grand de l'abbaye de Saint- Sauveur de Nevers à saint Odile, abbé de Cluny, nous voyons figurer un certain nombre de chanoines de Saint-Cyr qui ont souscrit à cette donation-. Parmi eux nous remarquons Geoffroy, doyen ; Maulguin, archidiacre; un autre Geoffroy, trésorier; Hugues, prévôt. Eudes signe encore comme grand-chantre et chancelier. Nous arrivons à l'année 1050; époque à laquelle devait s'opérer une grande révolution dans l'administration du chapitre. Il nous parait important, avant d'aller plus loin, d'entrer dans quelques détails relativement aux fonctions et aux dignités dont nous avons trouvé les traces dans nos recherches précédentes.