SAINT-SAUL6E, G0MMA6NY
Nous avons vu nos premiers pontifes grouper autour d'eux les membres du clergé de la cité avec lesquels ils partageaient les douceurs de la vie commune^ tandis que d'autres clercs, avides de jouir des mAmes avantages, se réunissaient et fondaient des monastères ou des collégiales régulières pour mener une vie plus parfaite. Plus tard, d'autres, mus par le désir de vivre en communauté ou seulement de donner plus de solennité au culte public, avaient obtenu de leur évéque la faculté d'établir des collégiales séculières, sans s'imposer, en dehors de l'office, aucun obligation spéciale.
Cependant, outre ces collégiales régulières ou séculières, on vit se former des monastères dont les membres étaient soumis à une règle plus sévère; là se réfugiaient ceux qui voulaient pratiquer dans toute leur étendue les conseils évangéliques. Les évèques s^empressaient de favoriser la fondation de ces sortes d'établissements, et souvent ils en étajeqt eu^^-ipéipes les fondateurs.
D*un autre côté ces prélats comprenaient qu'il ne s'agissait pas seulement de procurer les avantages de la vie commune aux clercs et aux pieux laïques, qui désiraient vivre loin du monde et se livrer aux exercices de la vie contemplative; il fallait bien s'occuper aussi des vierges du Seigneur et leur préparer des asiles pour les soustraire aux dangers d'une société que la religion n'avait pas encore complètement imbue de ses divines influences. Nous ne devons pas être étonnés de voir nos premiers évêques donner des soins tout spéciaux à cette portion chérie de leur troupeau, et élever de pieux parthénons au pied des murs de Nevers. Saint Arigle en fonde un sous le vocable de saint Vincent ; quelques années plus tard, saint Colomban, appelé sans doute par le successeur de saint Arigle, peuple de jeunes vierges le monastère de Saint-Etienne qui venait d'être construit ; et vers 624 l'évèque Rauracus a recours à Théodulfe Babolène, abbé de Saint-Maur-des-Fossés, pour le prier de venir établir au pied des murs de son évèché l'abbaye de Notre- Dame.
Nous aborderons en premier lieu l'histoire des monastères d'hommes, en suivant l'ordre chronologique de leur établissement dans le diocèse^ ayant soin de grouper autour des maisons principales les essaims qu'elles ont formés ; les monastères de femmes viendront à leur tour, d'après la même méthode. .
On comprend que nous commencions par les enfants de saint Benoît. Le grand patriarche des moines d'Occident, après avoir longtemps prié et médité, avait écrit cet admirable code de la vie religieuse qui fait encore l'étonnement de tous les hommes sérieux. La plupart des monastères fondés eu Occident eurent cette règle pour guide; il était impossible de trouver mieux. Il y avait bien les sages règlements dressés par saint Augustin, par saint Basile, par saint Eusèbe de Verceil, servant de statuts aux clercs épiscopaux et aux chapitres des collégiales, statuts qui furent plus tard recueillis et coordonnés par saint Ghrodegand ; mais la grande règle de saint Benoit semblait être le complément de toutes les autres, et était suivie dans les nombreux monaslères disséminés sur le sol de la France.
Cependant ces monastères, soumis à la même règle, étaient indépendants lesuns des autres, sauf la filiation qui devait rattacher les monastères plus récents àceux qui les avaient formés. Cette indépendance avait bien ses inconvénients sous le rapport de la discipline : notre pauvre nature, lors même qu'elle est perfectionnée par une vie de médita-
tion et de sacrifices, tend toujours au relâchement, si on ne met pas en œuvre une surveillance et une direction énergiques. Ce relâchement se manifesta surtout à la fin du neuvième siècle. Les guerres entre seigneurs voisins, les invasions des Sarrasins et des Normands, la spoliation des vainqueurs, et surtout rétablissement d'abbés laïques n'avaient pas peu contribué à affaiblir la discipline primitive. Les Pères du Concile de Trosly avaient élevé la voix avec force; ils n'avaient pas craint d'indiquer la plaie des monastères, en désignant les empiétements laïques comme la cause du relâchement et des désordres qui s'étaient introduits dans l'état religieux, c Dans les monastères consacrés à Dieu, disent les Pères, au milieu des moines, des chanoines et même des religieuses, on voyait des abbés laïques venir s'installer avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, leurs gens de guerre et leurs meutes (i). :» Aussi voulaient-ils qu'à l'avenir les abbés fussent choisis parmi les moines ayant rintelligence de la discipline régulière.
Le Nivernais par sa position avait peut:ètre, sous ce rapport, plus souffert que bien d'autres provinces, et avait besoin d'une réforme sérieuse. Alors Dieu prépara Cluny, qui devait être dans cette circonstance comme le mandataire de sa providence. Mais, disons-le, notre contrée peut être fîèrevn pensant qu'un de ses seigneurs fut chargé de préparer cette œuvre de régénération.
L'année même pendant laquelle le Concile de Trosly faisait entendre les remacquables paroles que nous venons de citer plus haut, Guillaume^le-Pieux, duc d'Aquitaine et comte de Nevers, fondait Cluny. Ce prince abandonne tout ce qu'il possède dans cette localité et aux environs aux saints apôtres Pierre et Paul; il veut que cette maison devienne le vénérable sanctuaire de La prière ; il a soin de stipuler que les religieux seront sous la direction de l'abbé Bemon, et qu'après sa mort ils auront la faculté et le droit de lui élire librement un successeur de leur ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de saint Benoît, sans que lui-même ou tout autre puisse mettre des obstacles à l'élection. Il veut encore qu'ils ^e mettent sous la dépendance du Pontife romain qui sera leur unique protecteur. Plus tard, en 932, le pape Jean XI prend Cluny sous sa
(1) Mabillon, Ann, Ben., t. III, p. 330.
222 LES CONGRÉGATIONS RBLIGIEDSES
protection et reproduit dans la bulle qu'il donne à cet effet les paroles du comte Guillaume.
Un point important était d'autoriser Gluny à réunir et à s'adjoindre tous les monastères qui consentiraient à embrasser la réforme ; c'est ce que fait le Souverain Pontife. Dès ce moment une nouvelle oiganisation s'établit autour de ce foyer de science et de vertus ; bientôt on vit rayonner une multitude de monastères qui y avaient puisé une vie nouvelle. Dans le but de vaincre certaines répugnances et de ne pas priver de leur action propre des établissements qui tenaient à conserver leurs titres et quelques privilèges, on consentît à laisser le titre d'abbaye à plusieurs maisons qui en jouissaient précédemment et à leur maintenir une sorte de juridiction sur d'autres maisons ; on agit de même à l'égard des prieurés les plus importants. Cependant il s'en trouva qui ne se soumirent pas immédiatement à la réforme et qui ne l'acceptèrent plus tard qu'avec quelques modifications ; telles furent les abbayes de Saint-Martin d'Autun, de Saint-Germain d'Auxerre, de Gorbigny, etc., qui avaient dans le diocèse de Nevers^ sous leur dépendance, bon nombre de prieurés importants, autour desquels se groupaient d'autres prieurés secondaires. Avant donc de faire l'histoire des établissements fondés directement par Gluny, tels que le monastère de^a Gharité-sur-Loire et autres, il nous a paru essentiel d'exposer l'origine et le développement des knaisons religieuses du diocèse qui suivaient la règle de saint Benoit avant la fondation de Gluny. Les prieurés de Saint- Pierre-le-Moûtier, de Gommagny et de Saint-Saulge , dépendances de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, doivent occuper ici le premier rang.
Saint-Pieare-le-Houtier. — Pour bien nous rendre oompte de ce prieuré et de la ville qui lui doit son origine^ il ùlvlï remonter jusqu'aux dernières années du sixième siècle.
« Brnnehaut avait pour saint Martin une grande vénération ; elle l'invoquait dans les reVers qui tourmentèrent son existence. Parvenue au gouvernement de la Bourgogne «t de l'Austrasie, elle lui consacra le magnifique monastère d'Autun qui porta son nom (1). >
(1) Bdlliot, Essai historique sur Vabbaye de Saint-Martin d*Autun, 1. 1*, chap. II.
Ce fot vers Tan 600 que fut achevé l'établissement entrepris par Brunehaut. La reine pria Syagrius, évèquedela cité éduenne, de vouloir bien faire la consécration de la nouvelle église ; le prélat se rendit avec empressement à ce pieux désir.
Ce n'était pas assez d'avoir fondé cette célèbre abbaye, il fallait lui procurer les moyens de subsistance et assurer son avenir. La fondatrice compléta son œuvre en abandonnant aux religieux des terres considérables qui lui appartenaient personnellement, surtout dans notre Nivernais. Outre Commagny et ses dépendances, dans la région où plus tard fut construite la ville de Moulins-Engilbert ; outre la Vieille- Vigne, Vetula vinea (1), localité qui renfermait l'église de Saint-Martin où fut déposé, deux siècles après, le corps de saint Salve ou saint Saulge, évéque d'Alby, Brunehaut était propriétaire de vastes domaines, dans le delta formé par la Loire et l'Allier avant leur jonction au-dessous de Nevers. Cette contrée, connue alors sous le nom de Pagus Gentilicuay traduit par G. Coquille par bourg de Crentily et qUe nous nommerons bourg des Gentils, dénomination qui rappelle parfaitement les Boïens qui l'avaient occupée, paraissait propre à la destination projetée (2).
La fertilité du pays, les sites agréables qu'il présentait, les deux fleuves qui l'arrosaient déterminèrent la reine à le choisir de préférence à toute autre contrée pour y Qxer sa demeure. Sans doute, comme nous l'avons dit ailleurs, elle se plaisait à résider à Autun. Là était ce que nous pouvons appeler sa maison de ville; mais dans le Nivernais, au centre du bourg des Gentils, elle avait fixé sa maison de campagne ; elle y avait fait construire une splendide villa et y habitait souvent (3).
En citant M. Bulliot, nous nous permettrons ici une légère rectification; ce n'est pas à Saint-Pierre-le-Moûtier même, mais dans, ses environs, qu'était située la villa de Brunehaut; une ancienne et constante tradition du pays désigne le château de Buy, entre Saint-Pierrele-Moûtier et Saint-Parize-le-Châtel, comme le lieu de cette rési-
(1) BrjLLioT, Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, i, II, pièces jusliflcatives, n* 8.
(2) Le mot Gentilis ne signifie pas seulement païen ; souvent il est employé dans le sens d'étranger. Les Boïens étaient pûUr les Rohiains et les Eânens des étrangers.
(3) Bulliot, Essai hister, sur l'abbaye de Saint-Martin d'Àuiun, t. !•% oh. ii.
dence. Une chaussée , faisant embranchement avec la grande voie romaine d'Âutun à Bourges et à Bordeaux, est encore connue dans la contrée sous le nom de chemin Brunichouz, via Brunechildis. Celle chaussée part de Buy dans la direction de Nevers.
Personne ne s'étonnera en apprenant que ce fut aux environs de sa villa nivernaise que Brunehaut choisit les riches terres dont elle dota sa chère abbaye de Saint-Martin.
Dans le même temps cette reine avait fait construire à Âutun un monastère de filles^ Tabbaye de Saint-Andoche; elle dut la doter de plusieurs domaines situés aussi dans le bourg des Gentils. Ce n'est point ici une supposition gratuite. Dans un ancien pouillé du diocèse de Nevers, déposé à l'évêché et dressé à la fin du quinzième siècle, nous remarquons que Dornes, la cure et le prieuré de Saint-Parizeen-Viry et La Celle étaient à la collation de Tabbesse de Saint- Ândoche.
On comprend, par ce que nous avons dit plus haut, la fondation du monastère de Saint-Pierre : Sancti Pétri monûsterium. A quoi auraient servi à Tabbaye éduenne les nombreuses terres du bourg des Gentils si elles fussent demeurées incultes? La maison-mère dut donc déléguer quelques-uns de ses moines pour en diriger l'exploitation et s'occuper en même temps des besoins religieux des travailleurs. Le lieu où fut construit le ^lonastère avait été choisi à cet e£Fet, comme un point central , et aussi à cause du vaste étang qui devait fournir au couvent la nourriture nécessaire ; mais une autre raisen venait se joindre à celles que nous venons d'indiquer : la reine sans doute avait à cœur de posséder, auprès de sa villa, un monastère lui rappelant l'abbaye d'Autun et qui en fût une dépendance. Il est une observation qui a bien son importance : toutes les anciennes chartes relatives à cet établissement le désignent par le simple nom de monastère, monaaterium^ prior monasterii. C'était le moutier par excellence, le moutier de la contrée, celui dont dépendaient tous les autres.
Mais il y avait nécessairement, pour la culture de ces terres, plusieurs centres ou, si on veut, des ateliers d'exploitation disséminés sur différents points; de là nécessité de construire des oratoires pour les religieux directeurs des travaux, et aussi pour les manœuvres et leurs familles. Bientôt on vit s'élever de distance en distapce des cellœ ou prieurés simples, composés de trois ou quatre religieux. C'est ainsi que Saint-Pierre-le- Moutier, que nous sommes autorisés
à considérer comme la première filiation de Saint-Martin d'Autan, fonda et fertilisa les paroisses de la contrée entre Loire et Allier, et même de la zone occupant la rive gauche de cette dernière rivière, comme plus tard La Charité, fille ainée de Gluny, défricha nos Âmognes et les couvrit d'importantes paroisses.
Quand, en 731, le monastère d'Autun fut dévasté par les Sarrasins, les religieux se dispersèrent sur différents points, cherchant un asile; il est probable qu'ils se réfugièrent en partie à Saint-Pierre-le« Moûtier. Ce ne fut que vers 870 qu'on put travailler à la reconstruction de l'abbaye de Saint-Martin. Que se passa-t-il jusqu'à cette époque relativement aux dépendances sises dans le Nivernais ? On l'ignore; mais il est probable que pendant les guerres entre les enfants de Louis-le-Débonnaire, ces biens ecclésiastiques devinrent le partage des leudes attachés à la fortune des vainqueurs.
Quoi qu'il en soit, nous voyons Charles-le-Ghauve s'attribuer des droits sur le monastère de Saint-Pierre; peut-être voulait-il, par une protection intéressée, s'indemniser ainsi des dépenses faites par lui dans la nouvelle construction de Saint-Martin d'Autuu.
D'après Tauteur anonyme de la Vie de saint Genoul, Ménard, second abbé d'Estrée, s'était rendu auprès de Charles-le-Ghauve pour traiter des intérêts de sa communauté. Il se trouva dans le palais du prince en même temps qu'une députation de moines de Saint-Pierre-le- Moûtier, qui venaient réclamer en faveur de leur monastère le concours et la protection royale. Ici l'historien exalte la beauté du site du moûtier nivemais, grata aatis positione situm inter dtws amnes Ligeritn et Elaverem.
Le but de leur démarche était d'obtenir un prieur. Le prince les entretint de différentes choses, sans doute pour réfléchir sur ce qu'il avait à faire dans la circonstance, puis il appela l'abbé Ménard et lui dit que son intention était qu'il se chargeât de la direction de ce monastère. Malgré la distance qui le séparait de ses religieux, l'abbé accepta la proposition du roi, celui-ci voulut confirmer cet abandon par un acte authentique muni de son sceau. Cette charte portait que, à perpétuité,' la propriété et la direction du monastère de Saint-Pierrele-Moôtier appartiendraient à Ménard et à ses successeurs, chargés du gouvernement d'Estrée.
Cependant on complétait les constructions d'Estrée et la présence de l'abbé était nécessaire; il ne put donc pas partir immédiatement pour le Nivemais. Non loin de sa communauté était une ceUa dans
laquelle reposaient les corps de saint Genoul et de saint Génitas, martyrisés sous l'empereur Dèce. Ménard réunit ses religieux et leur proposa de transférer dans leur monastère les corps de ces saints pour qu'ils y fussent d'une manière plus cou venable; tous approuvèrent ce projet, qui fut mis à exécution. C'était en France un Mitique usage de ne point procéder à la translation d'un corps saint sans avoir obtenu l'assentiment du roi. La démarche fut fiiite, et Gharles-le-Chauve ayant donné son consentement, les deux corps furent reçus dans le monastère d'Estrée avec les solennités usitées dans ces circonstances; mais on fut bientôt obligé de procéder à une nouvelle translation par la crainte des Normands. Les religieux partirent donc avec leur pieux fardeau ; ils traversèrent le Berry emportant ce qu'ils avaient de plus précieux et arrivèrent à Saint-Pierre-le-Moûtier. Ils eurent à se féliciter de cette détermination, car les Normands, survenant à Estrée, trouvèrent les bâtiments vides, et ne pouvant contenir leur fureur, ils mirent le feu au monastère. Par une protection toute spéciale, l'incendie fut sans effet; quelque temps après, les barbares, mis en déroute, cessèrent leurs brigandages.
Il parait que les moines d'Estrée n'avaient accepté qu'à titre provisoire et seulement comme refuge le monastère de Saint- Pierre-le-Moûtier. Quand il n'y eut plus rien à craindre, ils se remirent en route, et on ne voit pas qu'ils aient jamais réclamé aucun droit de propriété sur le lieu qui leur avait servi d'asile ; ils partirent donc pour Nevers avec le corps de saint Genoul (1) qu'ils déposèrent dans l'église des Bénédictines, au pied des murs de la cité. Ecoutons l'auteur de la Vie de saint Genoul :
c Quand ils virent qu'ils n'avaient plus rien à redouter de l'ennemi, ils conçurent le pieux projet de reporter à Ëstrée les ossements sacrés de leur saint patron ; après avoir laissé à Saint-Pierre quelque portion des reliques, en témoignage de reconnaissance pour l'hospitalité qui leur avait été fraternellement accordée, et avoir appelé les bénédictions du ciel sur leurs hôtes, ils partirent chargés de leur précieux fardeau. Arrivés à Nevers, ils furent reçus avec respect par les habitante de cette ville et par les fidèles avec lesquels ils
(1) Il n'est aucunement question dans cette translation du corps de saint Génitusj Fauteur n'en parle plus.
avaient eu occasion de faire connaissance. Le corps de saint Genoul fut déposé dans l'église des Bénédictines, qui accueillirent avec empressement les pieux voyageurs ; les clercs épiscopaux s*y rendirent de leur côté ; de concert avec les religieuses, ils demandèrent avec instance quelques portions de ces saintes reliques. On consentit à leur donner une des côtes que les clercs et les religieuses partagèrent en parties égales ; mais, ô prodige! après cette division le sang coula des deux parties. Les religieux se remirent bientôt en marche... (1) >
L'abbaye de Saint-Martin d'Autun avait été ruinée une seconde fois dans les guerres civiles suscitées par des compétiteurs ambitieux qui se disputaient le pays : nous voulons parler de Louis, Carloman, Boson, Bernard de Gothie et autres. Ce ne fut qu'en 885 que Gharlesle-Gros entreprit de la faire sortir de ses ruines. Aussitôt nous voyons les rapports de Tabbaye de Saint-Martin d'Autun avec le Nivernais se rétablir; il y est d'abord question de in pago Nevemensi de Cambortum et de ses dépendances, domaine que nous croyons être Ghambon , dans la paroisse de Livry (2). Un peu plus tard, en 908, Gfaarles-le-Simple continua l'œuvre de réparation de son prédécesseur. A la prière de Richard-le-Justicier, qui lui demande de faire restituer à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun certaines propriétés qu'elle possédait dans le Nivernais et dont elle avait été dépouillée, il confirme la restitution de Vetula Vinea avec la celle de Saint- Denis et la chapelle de Saini-UsiYim ^ in qua corpus sancti Salvii requiescU, et les six manses qui en dépendaient (3).
Avançons encore de quelques années, nous verrons, en 924, le roi Raoul, pour l'amour de Dieu et de saint Martin , oh amorem Dei et sancti Martinij travailler à faire restituer d'autres terres dont l'abbaye éduenne avait été dépouillée pendant les guerres ^ soit dans le Nivernais, soit ailleurs. Gelles du Nivernais sont désignées sous le nom de Camborlum , dont nous venons de parler, de
(i) Ploriacemis velw Mbliothecay vita sancii Genutfi, lib. II, cap. 12, 13, 14, 15, 16, 18, 19, 20.
(2) Essai historique sur Vabbaye de Saint-Uarlin d*Autun , terne II , appendices n* 6.
(3) Idemy n» 8.
Salvium^ évidemment Saint-Saulge^ et de Busnacunij que nous croyons être Buy, près Saint-Pierre-le-Moûtier (4).
En 1161 ,, nous trouvons un état plus détaillé des paroisses placées sous la dépendance de Saint-Martin d'Autun dans le voisinage de Saint-Pierre-le-Moûtier ; nous puisons ces détails dans une charte de Bernard de Saint-Saulge, évèque de»Never8. Cette nomenclature fait mention de Ghâteau-sur-Allier, Saint-Augustin, Momay, Précy (2), Bragny (?), Livry, Langeron, Azy-le-Vif, Toury-sur-Jour, Saint-Imbert et d'autres paroisses situées sur diflérents points du Nivernais (3). En 1164, dans une bulle d'Alexandre III, datée de Sens^ et conGrmant toutes les anciennes donations faites à Saint- Martin, on retrouve les mêmes localités, augmentées, dans le prieuré de Saint-Pierre, des églises de Saint-Babile, de Gougny, de Tresnay et de Saint-Martin-de-la-Mer, paroisse située sur la rive gauche de TAUier (4) ; plus tard, on remarque encore^ comme dépendances du monastère, Saint- Martin-des-Champs, la chapelle et l'hospice de Yillefranche, près Villeneuve, et les. deux vicairies du Veurdre. Le pouillé du diocèse de Nevers fait aussi mention de la cure d'Assart comme étant à la nomination du priepr de Saint-Pierre-le-Moûtier.
Nous voyons par le môme pouillé que le vieux monastère avait encore des droits sur La Marche, proche La Charité ; son prieur nommait à la cure alternativement avec le prieur de Ghampvoux, dépendance de Souvigny.
L'année suivante, 1165, Guillaume, abbé de Saint-Martin d'Autun, se rendit auprès de Louis VII, pour s'entendre avec lui relativement à l'administration de la justice. En effet, l'abbé de Saint-Martin était seigneur temporel de Saint-Pierre-le-Moûtier, et, comme le monastère avait vu une ville se former autour de ses murailles, le roi prétendait aussi avoir ses droits. Or, une contestation s'était élevée entre la justice royale et celle de l'abbaye , relativement à la ville.
< Du temps de Brunehilde , les droits de Saint-Martin s'étendaient à tout le territoire de Saint-Pierre; mais la ville ayant pris progressif
(1) Essai historique sur Vabbaye de Saint-Martin d*Autun, tome II, Appendices n* 10.
(2) Un hameau de ce nom se trouve dans la paroisse de Livry.
(3) Essai historique sur rabbàye de Saint-Martin d'Autun, tome II, appendices n* 17.
(4) Idm, n- 18.
yement de rextension, la justice séculière s'était établie à côté de celle de l'abbaye, et toutes deux étaient en différend sur leurs limites respectives. Guillaume ne Se sentant pas assez fort pour se défendre contre un puissant ennemi, jugea plus sage de transiger ; i| préféra conserver la moitié plutôt que de s'exposer à perdre le tout. Il eut recours, suivant un usage fréquent à cette époque, à Tavouerie du roi, et lui céda la moitié des droits de Saint-Martin sur le bourg et le château^ se réservant seulement le cloître en toute franchise. Aux termes de ce traité , le roi ne devait jamais se départir de la sauvegarde dont il était chargé. Il ne pouvait , par cession ou par échange, faire passer le bourg de Saint-Pierre sous une autre juridiction que la sienne. Cette terre resta effectivement dans le domaine royal jusqu'à Charles YIII , grâce au soin pris par les moines de Saint- Martin de faire confirmer cette transaction à chaque nouveau règne (1) ».
Il nous semble cependant qu'il aurait fallu faire observer que le roi, dans cette circonstance, se fit la part du lion : il avait été question de partager la justice; le prince, qui avait accepté la proposition, voulut, quand il s'agit d^exécuter les conventions, se mettre en possession de toute la ville, ne laissant au prieur que le droit de justice dans son prieuré et dans quelques villages (2).
Nous ne nous écarterons pas de notre plan en rappelant ici que Saint-Pierre-le-Moûtier devint, par suite de ces arrangements, un des quatre bailliages royaux établis en 1222 (3), avec ressort sur l'Auvergne, le Bourbonnais, le Nivernais et le Berry, pour les cas royaux et privilégiés; les appels des justices de l'évèché et du chapitre de Nevers y étaient portés, parce que Tévéque et le chapitre ne reconnaissaient d'autre suzerain que le roi. Le prieur du monastère avait le titre de premier conseiller au bailliage; c'était justice. Cependant comme le Berry était du domaine royal en 1274 et en 1319, le badlliage de Saint-Pierre fut transféré à Bourges, et il n'y eut plus qu'un lieutenant pour la prévôté de Saint-Pierre. Par la suite, le bailliage fut reconstitué, mais avec un ressort moins étendu. Au mois de janvier 1551, lorsque Henri II fit la première création des
(t) Essai historique sur Vabbaye de Saint-Martin d'Àutun, tome I*% p. 2t4.
(2) GuY-Ck>QuiLLB, t. !••, p. 507.
(3) Les trois autres bailliages étaient ceux de M&con , Sens et celui de Vennandois.
présidiaux, il en établit un au bailliage de Saint-Pierre. Le prieur continua à jouir du titre de premier conseiller ; il ajoutait même à ce titre celui de seigneur prieur de cette ville, principal habitant (1).
Revenons à l'histoire particulière du prieuré.
Il nous a été impossible de découvrir le nombre des religieux qui occupaient chacune des maisons du Nivernais, placées sous la dépendance de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, mais il nous paraît certain que toutes celles qui portent le titre de prieuré étaient véritablement des maisons conventuelles, et par conséquent ayant un personnel suflQsant pour célébrer solennellement les saints offices. Tels étaient les couvents de Saint-Pierre-le-Moùtier, dé Saint-Saulge, de Gommagny et même de Saint-Augustin et , de Saint-Imbert. Faisons ici remarquer que, par la suite des temps, on avait compris la difficulté qui existait pour le monastère de Saint-Pierre de régir les immeubles qui lui appartenaient siir la rive gauche de l'Allier, immeubles d'une certaine importance ; les crues de cette rivière et même les inondations devenaient de temps à autre un obstacle à cette administration. Nous ne sommes plus étonnés de voir s'établir sur cette zone un nouveau prieuré dont le siège fut à Saint- Augustin, et qui devait avoir sous sa dépendance Momay, Château-sur- Allier, etc.; le prieuré de Saint-Imbert doit sans doute son origine à la garde des reliques de ce saint et à son culte.
Un acte important de 1336 nous donne une idée de l'organisation générale de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun et de ses dépendances. Il ne s'agissait pas pour les prieurés d'une simple filiation sans obligation; ils étaient tenus aux règles et aux devoirs qui les liaient intimement à la maison-mère, à laquelle ils devaient l'obédience ; ils formaient les branches d'un même arbre, rattachées au même tronc et vivant de la même vie, comme si l'abbaye eût été chef d'ordre.
A l'époque dont nous parlons, le monastère d'Autun se trouvait dans une position financière peu rassurante. Quelle en était la cause? Nous l'ignorons ; . mais nous savons que Tabbé Jean de . Mangny en était aux expédients pour faire face aux besoins les plus urgents de sa maison, dont les dettes allaient toujours en au'gmentant. Pour sortir de ce déplorable état, il réunit tous les religieux en assemblée gêné-
(i) Registres de la ville, du 28 décembre 1663.
raie ; les prieurs de toutes les maisons reçurent leurs lettres de convocation pour se trouver à Auti^. Geoffroy de Saint-Pierre-Ie- Hoûtier, Guy d'Anzy, Guillaume de Commagny^ Guy de Saint-Saulge, Etienne du Feste , Jean de Crie , Guillaume de Bragny , Pierre de Thil, se rendirent à Tappel ; on n'y voit point les prieurs de Saint- Augustin et de Saint-Imbert, quoique leurs maisons soient mentionnées dans Tacte.
L'abbé ne balance pas à faire connaître à ses frères le mal dans toute sa gravité , promettant avant tout de réduire à l'avenir ses dépenses personnelles ; puis il les engage à nommer une commission composée de quatre prieurs des principales maisons parmi ceux qui se trouvaient alors présents à la réunion. Les prieurs de Saint-Pierrele-tf oûtier et de Commagny figurent en première ligne et font partie de la commission^ avec les prieurs d'Anzy et du Feste , au diocèse d'Autûn. Leur mission devait durer six ans, pendant lesquels aucune dépense ne pouvait s'effectuer sans leur concours. Ils avaient pleins pouvoirs pour tout ce qui concernait l'administration financière, nonseulement dans Tabbaye, mais dans toutes les maisons de sa dépendance.
Les concessions , aliénations , et en général toutes les opérations matérielles, antérieurement réservées à Tabbé, rentraient dans les attributions des commissaires ; et il fut convenu que tous les ans il y aurait un chapitre général, tenu le dimanche dans l'octave de l'Assomption de la très-sainte Vierge , et que tous y assisteraient , sous peine d'une amende de vingt-cinq sols tournois, sauf lé cas de raisons légitiines. On y ferait connaître l'état exact de la maison-mère , certifié avec serment , et Tabbé lui-même , après avoir prêté serment, devrait exposer aux prieurs et administrateurs ce qui le concernait personnellement ; de leur côté, les prieurs et administrateurs , après avoir rempli les mêmes formalités , étaient dans l'obligation de faire connaître tout ce qui concernait leur charge.
Pendant les six années d'administration des quatre prieurs ou de leurs mandataires, toute donation, toute somme éventuelle versée
pour la maison-mère, qu'elle vint de laïques ou des moines, ne devait pas être laissée à la disposition de Tabbé ou de ses successeurs, mais bien à celle des prieurs administrateurs ; il en était de même de ce qui provenait des prieurés extérieurs.
Il paraît aussi, d'après cette charte, qu'à la mort d'un religieux profès il était d'usage que l'abbé et les prieurs s'appropriassent les
biens meubles laissés par lui (les immeubles faisant sans doute retour à la communauté) ; il fut arrêté qu'il n'en serait plus ainsi à l'avenir et qu'on ne pourrait {perpétuer cet usage qu'après avoir prélevé ce qui était nécessaire pour acquitter toutes les dettes que le décédé aurait pu laisser. Il fut même décidé que chacun, avant de mourir, pourrait nommer un ou deux moines chargés de faire dresser l'inventaire du mobilier, d'acquitter les dettes du défunt et de rendre compte du reste aux prieurs administrateurs.
Ces dispositions étaient applicables aux prieurs forains. Cependant, tout en se conformant à ces règles, il est dit que les prieurs pourront disposer à leur gré, sur leurs biens mobiliers, d'une somme dont on fixe le montant, et qui peut aider à évaluer l'importance de chaque maison. Le prieur de Saint-Pielrre-le-Moûtier pouvait disposer de soixante livres tournois; celui de Bragny (1}, de quarante livres; ceux de Saint-Saulge et de Commagny, de trente livres chacun ; ceux de Saint-Augustin et de Saint-Imbert, de dix livres chacun.
Quant au nombre des religieux de chaque maison, les statuts de 1336 renouvellent les règlements établis antérieurement, faisant connaître seulement que, dans la maison-mère, le personnel s'élevait à trente, et recommandant aux prieurés qui en dépendaient de se régler sur ce point d'après les convenances et les coutumes. Les pouvoirs des quatre prieurs élus devaient durer jusqu'à la fête de saint Jean-Baptiste 1342, avec la clause que dans le cas où les dettes de Tabbaye ne seraient pas éteintes à cette époque, ils pourraient continuer à administrer pendant deux autres années (2). Nous ignorons si les pouvoirs ont été prorogés après les six ans d'exercice.
On sait combien le Nivernais eut à souffrir à cette époque : les Anglais ravageaient les environs de Nevers, et, pendant la guerre de cent ans, les factions des Armagnacs et des Bourguignons sillonnèrent en tous sens notre province et les provinces voisines. Faut-il s'étonner, au milieu de ces guerres continuelles, du relâchement qui se manifestait dans un certain nombre de monastères? Celui de
(1) Il nous a été impossible de découvrir la localité occupée par ce prieuré; il en est fait mention dans les lettres de Bernard de Saint-Saulge comme appartenant au diocèse de Nevers.
(2) Essai historiqxie sur l'abbaye de Saint-Martin d^Aulun, tome II, charte n' lU.
Saint-Pierre-le-Moûtier avait dû, plus encore que bien d'autres, se ressentir de funestes influences. Les rapports qui se sont nécessairement établis à la suite des arrangements de 1165, entre les religieux et les gens du roi et aussi avec les ofGciers de la justice, avaient déjà probablement contribué à affaiblir dans le monastère la ferveur et la discipline monacale, quels que fussent les principes chrétiens de ceux qui composaient le bailliage royal. A la suite des troubles dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique qui agitèrent les dernières années du quinzième siècle et le siècle suivant, on avait senti partout la nécessité de raviver dans les monastères de Saint-Benoît les règles de ce saint fondateur.
Hélas ! le prieuré de Saint-Pierre-le-Moûtier, disons-le^ avait besoin d'une réforme sérieuse, mais les esprits y étaient peu disposés; déjà un grand scandale était parti du monastère : Jean de La Planche avait violé ouvertement ses vœux et abjuré sa religion; chez lui, comme chez Luther, la dissolution des mœurs avait éteint la foi, et, en 1568, il avait contracté mariage avec une femme de la localité.
D. Rapine, prieur, religieux de l'ancienne observance, plein de zèle pour la sanctification de ses frères, pensait sérieusement à introduire dans son monastère la nouvelle réforme de Cluny ; Dieu semblait avoir prédestiné, pour l'aider dans cette œuvre, un jeune homme d'une sainteté éprouvée, Robert Mauvielle, natif de La Charité-sur-Loire.
Il se présenta comme novice à D. Rapine, qui l'accueillit avec empressement, d'après l'éloge qui lui en avait été fait; il le mit sous la direction spéciale du Père sous-prieur, homme qui partageait le zèle de D. Rapine et son amour de la régularité. Le pieux novice fit de rapides progrès dans la vertu; mais, ce qui arrive quelquefois, son exemple, au lieu de toucher le cœur des anciens religieux, ne fit que les irriter. Ils lui suscitèrent mille persécutions, espérant l'entraîner dans leur vie de relâchement et de désordre. Robert ne se laissa pas décourager ; il continua sa vie de régularité et de ferveur ; admis à la profession religieuse le 18 mars 1613, il fut pourvu deux mois plus tard de TofGce de chambrier qui était devenu vacant.
Les persécutions durèrent longtemps encore. Voyant les difficultés qu'il éprouvait pour établir à Saint-Pierre-le-Moûtier la réforme de Cluny , malgré le concours que lui prêtaient le prieur et le sous-prieur, D. Mauvielle fit des démarches pour être reçu dans le monastère de La Gharité-sur-Loire, où il fut admis le 25 aoàt 1618.
' D. Rapine^ qui comprenait la perte que faisait son monastère, s'empressa d'écrire à M. de Lorraine, abbé de Cluny, se plaignant de ce que, sans son consentement, on avait admis D. Mativielle à La Charité; en même temps, il faisait comprendre à ses religieux qu'ils étaient la cause de cette perte. Ceux-ci, repentants de leur conduite à son égard, écrivirent à l'ancien chambrier pour l'engager à revenir au milieu d*eux, promettant de réparer le passé. D. Passelëgue, prieur claustral de La Charité, réussit, par ses démarches, à conserver D. Mauvielle, qu'il nomma maître des novices.
Nous ne croyons pas que les efforts de D. Rapine pour l'établissement de la réforme aient été plus tard couronnés de succès. Nous n'avons d'ailleurs plus rien rencontré de saillant dans nos chroniques locales relativement au prieuré.
Quand on étudie sérieusement l'église prieurale de Saint-Pierrele- Moûtier, on. est étonné des soudures multipliées qui relient les diverses parties de ce monument les unes aux autres. De quelque côté qu'on porte ses regards, on rencontre dans le plan et la disposition des détails assez difficiles à expliquer. L'abside quadrangulaire ne concorde en aucune manière avec les autres régions ; faut-il l'attribuer à Hildegrin, abbé de Saint- Martin d'Âutun, qui vivait en l'an 1000 (l) et qui s'occupa à relever de leurs ruines grand nombre de prieurés de sa dépendance, entre autres Saint-Pierre-le-Moûtier et Saint- Saulge, ou bien faut-il faire remonter cette construction jusqu'au gouvernement de Ménard, qui aurait disposé la crypte placée sous l'abside pour recevoir le corps de saint Genoul ? C'est un point à étudier. Il est difficile de préciser le nombre des travées de la grande nef; elle est garnie de piliers flanqués de colonnes cantonnées en croix, en nombre inégal. On se demande si jamais il a été possible de construire des voûtes avec une semblable irrégularité (2) et d'établir des arcs-doubleaux. Le bas-côté méridional, qui doit se rattacher en partie aux constructions d'Hildegrin, a ses arcs en fer à cheval et plus multipliés; le côté opposé accuse une époque moins reculée; les arcades sont plus larges et dessinent la forme ogivale; elles paraissent cependant postérieures à la reconnaissance de Bernard de Saint-Saulge, à
(1) Essai sur Vabbaye de Sainl-Marlin d*Àutuni p. 176.
(2) Tout récemment on a exécuté les voûtes sans se préoccuper de ces irrégularités.
la bulle d'Alexandre III et au cQmpromis passé entre Tabbé de Saint-Martin et le roi de France. Cette dernière partie a conservé une porte latérale au nord, qui correspondait avec les anciens cloitres qu'on peut attribuer à la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième. Le tympan légèrement ogival est encadré dans une double archivolte présentant la riche ornementation de l'époque de transition. Au centre, Jésus-Christ bénissant est assis sur un trône dans un arc quintulobé ; la tète du Sauveur, ornée du nimbe crucifère, occupe le lobe central; les autres sont réservés aux quatre évangélistes qui semblent s'inspirer en contemplant le divin Maître. Entre chaque lobe, à l'extrados, sont disposés les animaux symboliques. Des anges sont accolés à l'arcade d'encadrement; deux au sommet soutiennent une couronne au-dessus de la tète du Christ, deux au-dessous balancent l'encensoir, et deux à la naissance de de l'arc portent des flambeaux. Ils dominent les édicules qui de chaque côté couronnaient les colonnes. Nous ne dirons rien des chapelles construites au quinzième et au seizième siècle ; on s'en rend parfaitement compte. Le portail principal, surmonté de trois fenêtres à lancette, indique le treizième siècle.
Quant aux bâtiments du monastère, ils étaient à peu près dans leur entier il y a quelques années ; les cloitres garnis de pierres et d'inscriptions funéraires entouraient la cour qui séparait l'église du prieuré; maintenant une place publique remplace la cour et les cloitres; quant aux bâtiments claustraux, ils sont occupés par le presbytère, la mairie et l'école.
Disons en finissant que pendant la Terreur la ville de Saint- PiERR£-LE-MouTiER changea son nom et devint Brutus-le-Ha- GNANiilE. L'ancien sceau du prieuré rappelant l'histoire de la ville par son moutier, sa double clé et ses fleurs de lys, devait aussi être remplacé par une Minerve armée d'une lance. Les révolutions ne se contentent pas de bouleverser les empires, l'histoire ellemême ne trouve pas grâce devant les prétendus restaurateurs des sociétés.
Saint- Augustin. . — L'histoire de ce petit prieuré se confond avec celle de Saint-Pierre-le-Moûtier dont il dépendait primitivement, comme nous l'avons dit. Quand il devint indépendant, il eut quelques droits sur Mornay, Saint-Martin-des-Champs , Château-sur-AlIier et autres localités du voisinage. Cependant d'après notre pouillé de la fin
du quinzième siècle, le prieuré de SainUPierre aurait reconquis sur ces localités son ancienne juridiction.
Un fait assez curieux se passa au quatorzième siècle dans le prieuré de Saint-Augustin. Landry de Mercy, prieur du lieu, s'était retiré à la fin de ses jours dans une maison de la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier qu'il avait louée à cet effet; il y avait caché une somme de 1,612 florins d'or renfermée dans un vase d'étain marqué de son chiffre. Avant de mourir il indiqua ce trésor à sa servante et à ceux qui l'entouraient, en leur déclarant qu'ils devaient le remettre à l'abbé de Saint-Martin d'Autun. Mais le bailli de Saint-Pierre-le- Moûtier ayant eu connaissance du fait, réclama, au nom du roi, la somme à titre d'épave et voulut s'en emparer. Les religieux en appelèrent au parlement de Paris, qui condamna le bailli à leur restituer la somme qu'il avait saisie. L'arrêt est du 4 décembre 1378. Nous ne trouvons plus rien d'important sur le prieuré de Saint- Augustin à partir de cette époque.
Saint-Imbert. — Le prieuré deSaint-Imbert, où se trouve actuellement une station de chemin de fer, entre Saint-Pierre-ie-Moûtier et Villeneuve, dépendant, comme Saint- Augustin, de Saint-Martin d'Autun, était moins important. Un saint prêtre de ce nom, Nivernais d'origine, s'était retiré dans cette solitude où il mourut. Sa vie demeura cachée dans le Seigneur, mais les miracles qui s'opérèrent autour de son tombeau conservèrent le souvenir de son nom et celui de sa sainteté. Ce fut un motif pour les religieux de Saint-Pierr&-le- Moûtier d'y établir une cella destinée à recueillir quelques moines chargés de la garde de ces précieuses reliques ; plus tard la ceUa devint un prieuré qui releva directement de l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, comme on peut s'en convaincre par le pouillé du diocèse de Nevers. La Révolution a fait disparaître le petit, monastère dont on aperçoit encore les anciens bâtiments; quant aux reliques de saint Imbert, elles furent déposées dans l'église de Chantenay, qui est peu éloignée de cet ancien prieuré.
Saint-Saulge. — Nous avons vu qu'au moment où la reine Brunehaut abandonnait à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun la plus grande partie des terres occupées par l'ancien bourg des Gentils, elle y ajoutait, au centre de la Nivernie, d'autres immeubles importants dans la région occupée plus tard par les petites villes de Saint- Saulge et de Moulins-Engilbert.
Une charte de Charles -le -Simple, datée de 908, jette un certain jour sur Thistoire de la localité qui nous occupe. Elle portait encore à cette époque le nom de Vetula - Vinea , la Tieille-Vigne. Elle n*était pas alors prieuré. C'était la celle Saint-Denys, à laquelle était "jointe la chapelle de Saint-Martin, dans laquelle était déposé le corps de saint Saulge ; In viUa vocata Vetula" Vinea , cum cella Sancti Dianysii et capella Sancti Martini.
L*abbaye de Siunt-Martin d'Autun avait été dépouillée de cette terre et de ses dépendances; elles étaient tombées entre des mains laïques. Richard-le4usticier ayant à cœur de faire réparer toutes ces injustices, s'adressa à Charles-le- Simple et obtint de lui la charte dont nous parlons, en vertu de laquelle ces immeubles et les six manses qui y étaient attachées furent restitués à la célèbre abbaye éduenne (1). La restitution fut-elle complètement effectuée? Nous avons lieu d'en douter, car seize ans plus tard, en 924, une autre charte du roi Raoul veut que certaines terres, dont le monastère de Saint-Martin d'Autun avait été dépouillé, lui fussent rendues. Il y est fait mention de celles qui étaient situées dans le Nivernais sous le nom de Salvium , Buenacum et Comhorlum, Salvium est évidemment Saint-Saulge, ce qui prouve que déjà il avait remplacé Saint-Martin dans la dévotion des peuples de la contrée (2).
Ce fut sous Charlemagne qu'eut lieu le transfert dans le Nivernais du corps de saint Salve ou saint Saulge, évéque d'Alby, pour le soustraire â la profanation des hordes barbares. Insensiblement les populations devinrent plus considérables. Par suite du concours des pèlerins qui venaient vénérer le nouveau protecteur auquel on avait élevé un tombeau, le nombre des religieux fut augmenté, la ceUa devint un monastère; et d'un autre côté les travailleurs plus nombreux employés pour les besoins du monastère, soit à l'intérieur, soit pour le défrichement des terres, nécessitèrent la construction de nouvelles habitations. Telle fut l'origine de la ville de Saint-^Saulge que les
(1) Estai sur Vabbaye de Saint-Martin d'Autun, piôces Justificatives, p. 20.
(2) Busnacum et Gombortum, que M. Bulliot traduit par Bunas et Ghambord, seraient , selon nous , Buy^ près Saint-Pierre-le^Moûtier, et Ghambon, dans la paroisse de Livry.
comtes de Nevers rendirent plus importante par la construction d'un château qui assurait sa défense.
En 1161 Bernard^ originaire de Saint-Saulge, qui occupait depuis un an le siège épiscopal de Nevers, donna à l'abbé de Saint-Martin d'Autun des lettres qui contiennent Ténumération des églises de son diocèse placées sous la dépendance de cette illustre abbaye ; il ne pouvait oublier le prieuré de Saint-Saulge dont il avait peut-être été membre. Il est fait mention des églises de Grux-la- Ville, Grux-le- Château, Saint-Maurice, Narlou, Sanizy et Cizely comme relevant du prieuré de Saint-Saulge. La charte est signée par Galo, prieur du monastère, et par Pierre de Saint-Saulge. Aux six églises que nous venons d'indiquer, il faut ajouter celle d'Aunay, portée dans la bulle de confirmation donnée par le pape Alexandre III en 1164 (1).
Les prieurs des établissements qui relevaient de Saint-Martin d'Autun jouissaient d'une sorte d'indépendance, et sur certains points ils traitaient avec Tabbé sans trop de gène. Faut-il attribuer cette manière d'agir au relâchement dans la discipline, ou bien à des usages confirmés par le temps? Nous voyons en 1230 Hugues de Messe, prieur de Saint-Saulge, fonder un double anniversaire pour le repos de son âme dans l'église abbatiale de Saint-Martin d'Autun et dans l'église prieurale de Saint-Saulge. Il avait acheté pendant son administration un moulin et deux prés dont devaient jouir ses successeurs, à condition qu'ils payeraient tous les ans une certaine somme aux monastères d'Autun et de Saint-Saulge, pour faire face aux frais de la fondation.
En 1249, une autre convention plus curieuse fut faite entre H. de Chambun, prieur de Saint-Saulge, et Guillaume, abbé de Saint-Martin d'Autun. Il fut convenu que ledit abbé fournirait pendant le Garême, les dimanche, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, un harang à chacun des frères profès, fratrum cucuUatorum, selon la coutume, les autres religieux n'ayant pas à prétendre à cette distribution. L'abbé assigne certains fonds pour cette dépense. Quant au prieur de Saint-Saulge, il s'engage à fournir annuellement trois livres de cire à l'église de Sainte-Marie d'Autun, fixant à cet effet des revenus sur la terre de Sanizy, mouvant de son prieuré.
En 1298^ le prieuré de Saint-Saulge était occupé par un prieur
(1) Loco dtato, n<* 18.
appartenant à une des familles illustres du pays; c'était Guy de Roussillon, frère d'Eudes de Roussillon. Dans le testament de ce dernier, Guy est un des exécuteurs des dernières volontés de son frère, pour les legs nombreux faits aux établissements religieux des diocèses de Nevers et d'Autun. Le testateur ne fait absolument rien pour Saint-Saulge. On explique ce fait par les ressources présumées du prieur, en position d'aider largement son monastère (1).
L'église actuelle de Saint-Saulge, composée de trois nefs qui se terminent vers le chœur, n'a rien d'extraordinaire en dehors de ses vitraux presque contemporains de la construction, accusant la fin du quinzième siècle ou lô commencement du seizième. Ses larges colonnes sans chapiteaux reçoivent les nervures prismatiques des voûtes qui viennent se perdre dans leurs fûts. Jusqu'ici rien de saillant ; c'est une église d'un seul jet, à l'exception du sanctuaire et de l'abside en hémicycle, qui ne présentent aucun caractère, et dont les substructions pourraient bien remonter à Tépoque de la translation du corps du saint évèque d'Alby. Son élévation au-dessus des nefs est motivée par la crypte qui avait dû recevoir ces précieuses reliques.
Ce qui parait bien étonnant dans la construction de cette église, qui, nous le répétons, est d'un seul jet jusqu'au sanctuaire, ce sont les traces assez considérables et incontestables d'une construction romane s'élevant au-dessus des voûtes. Nous croyons pouvoir faire remonter ces fragments d'un âge éloigné jusqu'à Hildegrin, le restaurateur des prieurés de Saint-Saulge et de Saint-Pierre-le-Moûtier. Mais la difficulté n'en demeure pas moins. Pourquoi et comment a-t-on suspendu en l'air ces murs avec leurs baies romanes maintenant superposées aux constructions du seizième siècle ? Peut-être l'architecte a-t-il laissé dans les piliers du dixième ou du onzième sièle un noyau qu'il aura habillé à la manière du seizième, puis, conservant les arcades de pénétration de l'époque primitive, il les aura revêtues de moulures prismatiques.
Dans le testament de Guillaume de Crux-la-Ville, il est question d'une église de la Fontaine-Saint-Saulge ; où était cette église ?
Il est hors de doute que le prieuré de Saint-Saulge était conventuel et devait avoir une certaine importance ; cependant, à la fin du
(1) Essai sur Vàbbaye de Saini^Martin (Tilti/un, t. II, p. 331.
dix-septième siècle, il était réduit à un simple bénéfice dont était titulaire dom de Laveyne, fondateur de la congrégation des sœurs de la charité et instruction chrétienne de Nevers. Il ne reste plus rien de Tantique prieuré.
Marchant sur les traces des révolutionnaires de Saint-Pierre-Ie- Moûtier, ceux de Saint-Saul^e voulurent aussi efifacer jusqu'au nom de leur ancien patron ; leur ville prit le nom de Marat-les-Forêts.
CoMMAGNY. — En même temps que les religieux de Saint-Martin d*Autun, grâce aux libéralités de la reine Brunehaut, établissaient les prieurés de Saint-Pierre-le-Moûtier et de Saint-Saulge, défrichant d'un côté, les terres fertiles de la contrée entre la Loire et TAllier, et de l'autre, les lisières du Bazois et des Amognes , une autre colonie, s'éloignant moins de la maison-mère, venait se fixer sur un d^s derniers contre-forts des montagnes du Morvand, du côté, dont les bases sont arrosées par les eaux réunies du Gaza et du Guignon, S'est-on contenté de construire primitivement une simple cella, qui devint plus tard un prieuré conventuel ? C'est ce qui nous paraît le plus probable ; toutefois on ignore le nombre des religieux qui occupaient le monastère de Commagny. Comme le prieur était collateur des églises de Moulins-Engilbert, de James, de Sainte-Marie, près d'Achun, et de Saint-Péreuse, on doit en conclure que ces paroisses étaient redevables de leur origine à ce prieuré.
Il est question du prieuré de Commagny dans les lettres de Bernard de Saint-Saulge , en 1161, dans les bulles du pape Alexandre III, en 1164, et dans une charte relative à un échange fait entre les religieux de Saint-Martin d'Autun et ceux de Bellevaux, en 1289. Nous avons vu aussi qu'en 1336 le prieur de Commagny fut un des quatre administrateurs nommés pour régir les biens des monastères dépendant de Tabbaye ; mais, depuis cette époque, les chroniques locales ne renferment rien d'important sur cet établissement. Dans le pouillé du diocèse dressé au commencement du seizième siècle, il est fait mention de ce prieuré et de ses dépendances. Le prieur jouissait des droits de haute, moyenne et basse justice, et de tous les privilèges féodaux attachés à ces droits. «
Quand on se rend de Vandenesse à Moulins-Engilbert , à un kilomètre environ avant d'arriver à cette ville , on aperçoit à droite , sur la hauteur, l'église de Commagny, et auprès les bâtiments du prieuré. L'archéologue qui pourra en passant se détourner pour gravir
LES G0NGRË6ÂTI0N8 RELIG. DANS LE DIOGËSB DE NEVERS 241
la côte ne regrettera pas sa peine. Cet édifice a son cachet particulier. Nous croyons que les architectes de plusieurs églises des environs se sont inspirés à Commagny ; peut-être mémOy après sa construction , ont-ils porté dans ces localités leurs talents et leur expérience. Le chevet des églises de Saint-Honoré y de Montigny-sur-Ganne , de Gercy-la-Tour, etc., rappelle la région absidale de celle de Commagny ; mais celle-ci a cependant quelque chose de plus large dans le plan et de plus riche d^rà Texécution.
Une seule nef, dépourvue de toute ornementation, conduit au transept; là commencent les détails qui distinguent cette église. Une élégante coupole s'élève à Tintertransept, au-dessus de quatre piliers garnis de colonnes engagées qui reçoivent les arcades sur les quatre faces. Le chœur se compose d'une travée ornée aussi de ses colonnes, avec ses arcs de pénétration dans la travée qui, de chaque côté, précède l'absidiole. Ici tout est au plein-cintre : l'abside centrale et les absidîoles dont elle est flanquée ; le rond-point ajouré de fenêtres, aussi au plein-cintre, est garni de colonnes qui séparent les fenêtres. Quant aux absidioles et aux travées qui les précèdent, on ne rencontre ni colonnes ni colonnettes ; tout est d'une simplicité rudimentaire.
Brinat. — Nous devons faire ici mentÎMi pour mémoire du prieuré de Brinay, qui dépendait aussi de Tabbaye de Saint-Martin d'Autun (1) ; il avait peu d'importance, et n'a laissé aucun souvenir intéressant pour l'histoire et pour l'art.
(1) Pottillé du diocèse de Nevers.