DE SAINT-GERMAIN D'AUXERRE
Parmi les nombreux immeubles que possédait le grand saint Germain, on comptait un vaste emplacement sur une colline qui dominait l'Yonne auprès des murs d'Auxerre; ce fut le lieu que le saint évêque choisit pour élever une splendide basilique en l'honneur de saint Maurice et de ses compagnons martyrs. Il y déposa une portion considérable de leurs reliques qu'il avait obtenue de l'église d'Agaune. Il choisit parmi ses disciples celui qui lui paraissait le plus digne, il l'éleva au sacerdoce et lui confia la garde de ce précieux dépôt. Saturnin, c'était son nom, mérita plus tard le titre de saint, et, en attendant, il sut par ses vertus grouper autour de lui un certain nombre de clercs et de moines, désireux de vivre sous sa direction à l'ombre de la basilique de Saint-Maurice. Telle fut l'origine de l'abbaye de Saint-Germain.
L'église abbatiale ne demeura guère plus de vingt-huit ans sous le vocable du chef de la légion Thébaine; quand, vers 450, le corps de saint Germain fut transporté de Ravenne à Auxerre, il fut déposé dans cette basilique, et les populations, remplies de vénération et de confiance pour leur évèque regretté, ne disaient plus: Nous allons à Saint-Maurice, mais : Nous allons à Saint-Germain.
Plus tard sainte Glotilde fit construire sur le tombeau du saint évèque une église plus riche encore que la première, et voulut sans
doute la doter en augmentant les possessions du monastère, qui devint bientôt le plus célèbre en France de cetle époque.
Plusieurs évèques d'Auxerre furent tirés de cette abbaye, entre autres saint Aunaire. Didier, son successeur, proche parent de la reine Brunehaut, ne se contenta pas de venir en aide aux religieux par ses libéralités , il sut, dit-on^ intéresser en leur faveur la reine Ingonde, épouse de Gtotaire II, et ce serait par suile de ses sollicitations que cette princesse leur fit don de terres qu'elle possédait à Varzy et à Saissy. Plus tard Tévèque Aymar leur donna Annay, Abundiacus ; c'était vers Tannée 748.
On se rend compte facilement des possessions de l'abbaye de Sainte Germain dans la contrée relevant de l'ancien diocèse d*Auxerre, mais il n'en est pas de même pour les immeubles qui en dépendaient sur difiPérents points du diocèse de Nevers, bien éloignés de la cité auxerroise. Ses écoles célèbres ont peut-être contribué à ces donations lointaines. De grands seigneurs et les princes eux-mêmes venaient s'asseoir sur les bancs du monastère de Saint-Germain ; on fait monter jusqu'à 5,000 le nombre des élèves qui assistaient aux leçons. Plus tard, pouvant disposer de leur fortune et voulant payer une dette de reconnaissance, ils abandonnaient à leurs anciens maîtres une partie de leurs héritages, et leur concédaient des privilèges spéciaux. Déjà Pépin et Gharlemagne avaient accordé à la célèbre abbaye le droit d'avoir quatre bateaux sur la Loire, pour les besoins des religieux (1).
Landry, qui devint comte de Nevers et d'Auxerre en 992, par son mariage avec Mahaut, fille d'Othon-Guillaume, fut sans doute un de ces élèves reconnaissants. Quoi qifil en soit, il donna le monastère de Saint-Sauveur de Nevers à Tabbaye de Saint-Germain; mais comme il avait négligé de faire dresser un acte authentique de cette donation, Renaud, son fils, refusa à la mort de son père de la reconnaître (2). Il n'en fut pas de même du prieuré de Saint-Pierre de Decize que Landry avait donné à l'abbé Achard ; Renaud ne fit aucune opposition à cette libéralité. Robert, autre fils de Landry, donna l'église de Ghâtillon à Saint-Germain d'Auxerre; et, quelques années plus tard, Hugues-le-6rand, évéque de Nevers, lui aban-
(1) Gallia chrisiiana, tome XII, p. 370.
(2) Idem, p. 366.
donna Téglise de Vandenesse. Un de ses successeurs, Hervé, qui occupa le siège de Nevers dès 1099, y ajouta les églises de Saint-Martin de Thaix et de Saint-Pierre d'Alluy.
Une bulle du pape Eugène III, datée de 1152, met sous la protection du Saint-Siège le monastère de Saint-Germain d'Auxerre et ses privilèges, et confirme les biens qui en dépendaient. Cette bulle nous fait connaître les prieurés et les églises du diocèse actuel de Nevers relevant de Saint-Germain. Ce sont le monastèrede Saissy et les églises de Saint-Christophle de Saissy et de Saint-Malo ; le monastère de Saint- Verain et l'église qui y est jointe ; les églises de Saint-Amand-en- Puisaye et d'Annay ; le monastère de Saint-Pierre de Decize, avec les églises de Sainte-Marie, de Saint-Martin, de Saint-Maurice et de Saint-Léger; certains droits sur Téglise de Toury ; le monastèrede Mazilles, avec les églises de Vertpré, de Montaron, de Vandenesse et de Saint-Jacques ; le monastère de Cbâtillon, avec les églises du lieu, Sainte-Cécile , Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Marie ; les églises d'Alluy, de Frasnay-les-Châtillon, de Chougny, de Sainte-Marie de La Chapelle-aux-Chats. Cette bulle porte que les religieux de Saint-Germain ont droit de nomination et de présentation pour toutes ces églises (1).
Nous ne dirons rien ici du monastère de Saint-Sauveur de Nevers qui n'a appartenu que peu de temps à Saint-Germain d*Auxerre ; il trouvera place ailleurs. Quant aux monastères de Saissy-les-Bois et de Saint- Yerain, il en a été question précédemment. Nous n'avons donc à parler que des monastères de Decize, de Cbâtillon, de Mazilles et du prieuré de La Chapelle-aux-Chats. Il nous est resté peu de documents relativement à Tbistoire de ces petits monastères; motif de plus pour les recueillir avec un soin scrupuleux.
Saint-Pierre de Decize. — Si, après la mort de Landry, comte de Nevers, Renaud avait refusé de reconnaître la donation de Saint- Sauveur, de Nevers, faite par son père au monastère de Saint- Germain d'Auxerre, il se montra plus facile relativement à Téglise de Saint-Pierre de Decize et à ses dépendances ; il ne souleva aucune difficulté sur ce point, et même il confirma les libéralités de son
(0 Galliachrisiiana, t. XII, imirummia, p. 182 et 183.
père. L*abbé Eudes, sous l'administration duquel ces faits avaient eu lieu, avait-il déployé pendant sa longue administration toute la vigilance et l'énergie nécessaires ? On a des motifs d^en douter ; on sait qu'il n'était pas rare à cette époque, malgré toutes les précautions que pouvaient prendre les donateurs pour assurer l'effet de leurs libéralités, de voir les donataires dépouillés; c'est ce qui arriva relativement au monastère de Decize.
Geoffroy II, neveu d'Hervé P', baron de Donzy, était en possession de ce prieuré à la mort d'Eudes, qui eut lieu en 1052 ; on ignore dans quelles circonstances cette spoliation avait été effectuée. Les chroniqueurs ne font pas connaître pourquoi le monastère de Saint- Germain d'Auxerre demeura pendant douze ans sans qu'on ait procédé à l'élection de Tabbé ; ce qui ne devait pas être favorable à la réparation de ces injustices. Cependant la Providence ne fît pas défaut ; Bozon, prieur de Saint-Germain, était un homme aussi habile qu'énergique; il ne se contenta pas de remplir ses obligations de prieur et de régir l'intérieur de la maison, il se mit aux lieu et place de l'abbé et en remplit les fonctions. Il s'adressa au baron de Donzy et le détermina à réparer l'injustice dont il s'était rendu coupable ; Geoflfiroy lui remit le prieuré de Saint-Pierre de Decize.
De ce prieuré dépendaient les églises de Saint-Léger-des- Vignes, de Saint-Maurice-les-Decize, de Toury en partie, de Sainte-Marie et de Saint-Martin, qui se trouvaient dans les environs. Le prieuré de Decize n'a pas joué un grand rôle dans notre histoire religieuse.
En 1621, le monastère était en ruine; toutefois il avait encore un titulaire, c'était dom de La Croix. Les Minimes désiraient s'établir à Decize et avaient déjà fait leurs arrangements avec les échevins, mais il leur manquait une maison ; ils conçurent le projet de traiter avec l'abbé de Saint-Germain d'Auxerre et de faire l'acquisition du prieuré de Saint-Pierre. Les religieux de Saint-Germain trouvèrent avantageux pour eux de se défaire d'une maison qu'ils n'étaient peut-être pas en état de faire réparer. Il fut convenu que les Minimes payeraient au titulaire du prieuré une rente annuelle de 600 livres tournois, à titre d'indemnité, et éw l'abbaye d'Auxerre une autre rente annuelle de 300 livres tournois. Il fallait pour rendre ces engagements légitimes le consentement des ordinaires, Tautorisation de l'Etat, et par-dessus tout la sanction du Souverain Pontife. Urbain VIII donna à cet effet une bulle en date du mois de janvier 1626.
Sainte*Cégile de Chatillon-en-Bâzois. — Ce fut sous l'administration d'Eudes, abbé de Saint-Germain d'Auxerre , que Robert; fils du comte Landry et frère de Renaud, donna à cette abbaye l'église de Sainte-Cécile de Châtillon et les terrains qui l'avoisinaient. Sur ces terrains, Eudes fit construire deux oratoires, l'un en l'honneur de la sainte Vierge et l'autre sous le vocable de saint Jean-Baptiste, sans négliger les constructions nécessaires aux besoins et aux travaux des religieux. Cum offidnia monacharum U8ui aptis. Ces dispositions prouvent que ce monastère avait d^à une certaine importance. Nous sommes même porté à croire que des religieux de Sainte-Cécile ont été appelés à occuper des positions élevées à Saint-Germain d'Auxerre. Tel fut), en 1188, Raoul qui fut désigné par les vœux de tous pour succéder à Humbaud comme abbé de Saint-Germain. L'historien auxerrois ne dit pas qu'il ait été tiré du prieuré de Châtillon, mais on peut raisonnablement le supposer ; il est dit qu'il était originaire du diocèse de Nevers, de la contrée connue sous, le nom de Bazois. Il fut un des hommes les plus remarquables de son époque, et il rendit à l'abbaye d'éminents services. Il obtint du pape Clément III un acte de confirmation de tous les biens qui en dépendaient, ce qui eut lieu l'année même de sa nomination ; il fit renouveler la môme faveur par les papes Célestin III en 1194, et Innocent III en 1198. Le pape Célestin voulut même lui accorder l'usage des pontificaux. Il jouissait d'une grande influence sur ses religieux ; il les amena à consentir à accepter différentes dispositions qui. devaient concourir à la pompe du service divin. Il eut de graves difficultés avec l'évèque d'Auxerre qui voyait avec peine l'abbé de Saint-Germain user des pontificaux. Raoul, après bien des débats et des dépenses onéreuses pour le monastère, porta la cause au Souverain Pontife et se rendit lui-même à Rome pour la défendre; en revenant de Rome il tomba malade à Plaisance, où il mourut le 23 décembre 1208. Il fut enterré dans cette localité (1).
Les églises de Châtillon, de Chougny^ d'Alluy, de Frasnay-sous- Châtillon étaient à la nomination du prieur.
Le prieuré de Mazilles. — Si on quitte Isenay pour se rendre à Cercy-la-Tour, en suivant le canal du Nivernais, on rencontre
(1) Galliachrisliana, tome XII, p. 384.
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eotre ces deux localités, sur la rive gauche de TAron, le village de Mazilles. Avant les donations faites par Landry à Saint-Germain d'ÂuzerrOy il parait que déjà ce monastère était depuis un .siècle environ en possession de Mazilles et de ses dépendances ; un prieuré conventuel y avait été établi, et un seigneur du pays, du nom dlthier, avait eu soin de le doter assez largement. Cependant les agents du comte de Nevers, sous prétexte qu'il avait la garde-gardienne et le patronage de cette maison, exigeaient des religieux certains droits avec une sévérité excessive ; Landry y mit bon ordre; il ût en sorte que Geoffroy, baron de Donzy , qui prétendait avoir quelques droits sur d'autres localités du voisinage, fût plus modéré dans ses prétentions (1). En 1152, il est encore fait mention dans la buUe d'Eugène III de Mazilles et des églises qui se trouvaient sous la dépendance de ce prieuré; ces églises sont celles de Vandenesse , d'isenay , de Montaron , de Saint-Jacques (2) et de Verlpré de ViHdi'Prato. Cette localité nous est tout à fait inconnue, à moins qiie ce ne soit l'ancien nom donné à la paroisse de Thaix, qui était déjà sous la dépendance de Saint-Germain dlAuxerre, et relevait de Uazilles.
Nous lisons dans Parmentier que Hervé, évéque de Nevers, qui occupa le siège de 1099 à 1110, € avait érigé les paroisses de Saint- Martin de Tbaix et de Saint-Pierre d'Ail uy (3], et les avait données l'une et l'autre à Hugues de Montaigu, abbé de Saint-Germain, devenu ensuite évoque d'Auxerre. Le prieur de Châtillon présente à la première et celui de Saint-Germain de Mazilles à la seconde (4). i Il est bien fait mention d'Alluy dans la bulle de 1152, mais non de Thaix.
c Les curés de toutes ces paroisses (5) devaient au prieur de Mazilles, à leur prise de possession, chacun cinquante sous en argent et quatre livres de cire; ils étaient tenus encore à assister, la veille
(1) Gallia ohrUliana, tomelCII, p. 377.
(2) L*f^[lise de Saint-Jacques était située dans les bois, sur le grand chemin conduisant de Yandenesse & Saint-Honoré. On y remarque encore son emplacement, indiqué par une quantité de débris.
(3) Ces églises existaient déjà comme chapelles quasi-paroissiales.
(4) Histoire manitscrile des évêqties de Nevers,
(5) Nous avons extrait une grande partie des détails suivants de l'ouvrage de M. l'abbé Baudiau sur le Motrvaud.
LBS GONGRËGATIONB RELIGIEUSES
de la fête de saint Germain, patron da priearé, aux premières vêpres, et le lendemain à tous les offices, dans l'église du monastère... Mais, après les premières vêpres, le prieur devait donner à souper à tous les curés des églises placées sous son patronage.
» Le prieur était seigneur haut et bas justicier du bourg de MaziUea et de ses dépendances ; il pouvait instituer juge, greffier et prévôt, jugeant toutes causes civiles et criminelles, ;uagu'à la peine de mort inclusivement et exécution dHceUe. Nous voyons par le terrier de 1609 qu'il possédait quatre cents arpents de bois de haute futaie et divers droits d'usage ; qu'il était décimateur sur tons ses sujets et justiciables, et, en outre, des paroisses d'Isenay, de Montaron, de Vandenesse pour la moitié , et de Saint-Michel-en- Longue-Salle pour un tiers ; que la rivière et le moulin situé en face du monastère étaient banaux, et, en conséquence, les manane de Mazilles ne pouvaient pêcher dans cette rivière sans encourir une amende de soixante-cinq sous, ni conduire leur fournée ailleurs, à peine de la confiscation de la farine... >
Le plus ancien prieur connu est Odon, qui vivait en 1230. On n'a pas oublié qu'à cette époque les nouveaux manichéens, connus sous le nom de poplicains, avaient des ramifications dans toutes les classes de la société. Odon fut accusé d'être affilié à cette secte et d'être fauteur d'hérétiques ; il fut condamné en 1238 et dépouillé de sa dignité, c Hugues l^' lui succéda. Gomme l'abbaye de Saint-Germain était grevée de dettes, les maisons de sa filiation furent appelées, en 1256, à lui venir en aide. Le prieur de Mazilles fut alors taxé à 200 livres, somme considérable pour le temps et qui montre que ses revenus ne l'étaient pas moins...
» Un horrible incendie, allumé par l'imprudence d'un serviteur, détruisit, le 18 avril 1462, tous les bAtiments du monastère et en fit un monceau de ruines. La violence des flammes fut telle qu'on ne put rien sauver : In tantum quod nihil penitus remaneit. C'était le jour de Pâques, à huit heures du matin. L'abbé de Saint-Grermain, qui se trouvait heureusement à Mazilles ce jour-là, fut témoin du désastre ; il se chargea de réparer le prieuré, dont il fit reconstruire & neuf les bâtiments : In meliore statu quam prius fuerant. Les moines de Mazilles étaient alors au nombre de huit.
» Claude P' de Thiard, que nous trouvons à la tête de l'établissement en 1500, fut le dernier prieur régulier. La commende s'em«> para alors de la maison et la conduisit rapidement à sa ruine.
Dans le diocèse de nevbrb. 249
Qaude II de Charmes réduisit, en 1508, les religieux à deux seulement, savoir : un prêtre pour faire Toffice et un sacristain pour l'assister. »
Nous verrons que les abbés et prieurs commendataires ont été, dans tous les temps, à peu d'exceptions près, la cause de la décadence des monastères, sous le rapport moral aussi bien que sous le rapport matériel.
Antoine-Augustin Verron , curé de Sauvigny, en Bourbonnais, était prieur commendataire de Mazilles en 1726 ; il vivait encore en 1788 ; il fut sans doute le dernier prieur.
Le monastère de Mazilles eut au moment de la Révolution le sort des autres établissements religieux ; il fut supprimé et ses biens furent vendus.
Notre-Dame de La Ghapelle-aux-Chats. — Nous consignons ici pour mémoire ce petit prieuré qui était du diocèse de Nevers avant la Révolution, mais dont le territoire est compris actuellement dans le diocèse de Moulins. Il en est fait mention dans la bulle d^Eugène III (1153) Sanctœ Mariœ de capella de Catis. Les anciens pouillés du tliocèse lui donnent le même nom : Ecelesia de Catis ; — CapeUa Catorum. Le prieur nommait à la cure du lieu, qui faisait partie de Tarchiprétré de Decize.
D'après les autorités que nous venons de citer, on comprend qu'il faut renoncer à l'interprétation de V Ancien Bourbonnais et d'autres auteurs modernes ; ne pouvant se rendre compte de l'origine du nom de La Ghapelle-aux-Ghats, ils en ont fait La Chapelle-aux-Chasses, prétendant que c'était un relaU de chasse des sires de Bourbon (1}.
(1) Ancien Bourbonnais^ tome II, p. 248.