‹ Les congregations religieuses dans le diocèse de NeversChapitre 44 sur 95 · PARTHÉNON, COLLÉGIALE, PRIEURÉ · texte numérisé non relu

PARTHÉNON, COLLÉGIALE, PRIEURÉ

Trois phases bien distinctes partagent l'histoire de ce monastère : 1® la fondation primitive du parthénon ou établissement de religieuses ; 2o la décadence du parthénon et son remplacement par une collégiale de chanoines réguliers ; 3^ la décadence de ce second établissement et la donation de ces immeubles à Cluny.

Saint Colomban vint plusieurs fois à Nevers : une fois dans les premières années du septième siècle et quelques années plus tard, vers 610, quand Thierry le força à s'éloigner de ses Etats. On le conduisit, sous escorte, des solitudes des Vosges jusqu'à Nevers, où il fut déposé dans un bateau qui le transporta à Nantes. Ce ne fut pas dans cette circonstance qu'il put s'occuper de la fondation du monastère de Saint-Etienne, mais bien dans le premier voyage qu'il fit dans nos contrées.

Après avoir disposé les constructions nécessaires, il y établit des religieuses vouées à la vie contemplative et leur donna sa règle. Insensiblement le parthénon se dépeupla, ses revenus s'étaient affaiblis et ces saintes filles se trouvaient réduites à un état de pauvreté tel qu^elles ne pouvaient entretenir un seul prêtre pour le service divin. Le monastère ne tarda pas à être complètement désert.

Nos chroniques locales ne nous indiquent pas la cause de ces désastres^ mais il est facile de comprendre qu*un monastère de filles, isolé et en dehors des murs de la cité, devait être exposé aux ravages occasionnés par les guerres qui dévastèrent si souvent notre Nivernais pendant le cours du moyen âge. Quoi qu'il en soit, au commencement du onzième siècle, cet immeuble, car alors on ne pouvait plus lui donner un autre nom, était tombé entre les mains laïques. Telle est en abrégé la première phase de ce monastère.

La seconde phase n'eut pas la même durée ; en cinq années on la vit commencer et finir. D^accord avec Geoffroy de Champallement, son oncle, évèque d'Auxerre, Hugues-le- Grand , évoque de Nevers, voyait avec peine les biens de Téglise possédés par des membres de leur famille. Les deux prélats conçurent le projet de mettre fin à ces injustices en faisant retourner ces biens à leur destination primitive. Hugues fut assez heureux pour voir ses démarches couronnées de succès ; il parvint à déterminer ses frères et ses neveux à faire cette restitution. Il fut convenu qu'on établirait dans l'ancien monastère une collégiale desservie par des chanoines de Saint-Sylvestre. La charte dressée à cet effet est datée du 3 des nones de mars (5 mars) 1063. Le concile de Chalon, dans lequel cette charte fut confirmée, est du 16 des calendes de septembre 1064 (17 août) (1), et l'évêqae d'Auxerre bénit solennellement Gauthier, nouvel abbé. Nous reproduisons ici cette pièce importante, qui résume toute l'histoire du monastère de Saint-Etienne jusqu'à cette époque:

<i[ Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Père, Fils et Saint- Esprit ,

9 Désirant faire passer à la postérité le souvenir du passé, nous rappelons dans cette charte comment cet oratoire, consacré en l'honneur de la Nativité du Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la bienheureuse vierge Marie, sa mère, du bienheureux Etienne, premier martyr, du bienheureux Jean, évangéliste, disciple bienaimé du Sauveur, et des saints Innocents, ayant été ravagé et rasé par la criminelle impiété de quelques hommes pervers, a perdu son

(1) L*année commençait alors au 25 mars. La charte est donc de Tannée 1063, tandis que le concile de Ghalon, qui se tient au mois de septembre suivant, est daté de 1064.

ancienne splendeur. Ces hommes avaient oublié les paroles de David: c Qu'ils deviennent semblables à une roue sans cesse a^tée et à la » paille que le vent emporte, ceux qui ont dit : Rendons-nous maîtres > du sanctuaire de Dieu. »

» Ayant peu d'attrait pour les choses spirituelles et s'attachant à ce qui flatte la chair, ils ont livré aux laïques ce qui appartenait à l'Eglise, et ont remplacé le sacrifice parle sacrilège... Donnons cours à nos larmes plutôt que de nous répandre en reproches, et ne disons que quelques mots de leur déplorable impiété.

> Un homme d'une rare sainteté, le bienheureux abbé Golomban, sans cesse occupé à mettre à profit les dons qu'il avait reçus, méditait sur les moyens les plus propres à multiplier, pour étendre la foi, le talent dont il devait un jour rendre compte au Juge sévère; ne voulant pas que le Seigneur le condamnât pour une lâcheté coupable, après avoir travaillé à établir en lui le temple spirituel de la grâce^ il parcourut un grand nombre de contrées, élevant partout des temples au Seigneur. Ce fut lui qui fonda, sous les murs de Nevers, s'il faut en croire nos chroniques locales, l'oratoire dont il s'agit; il y consacra un autel magnifique, en marbre, en l'honneur du mystère et des saints dont nous avons parlé. Il décora avec somptuosité les murailles de l'église et en exhaussa l'éclat par des pyramides de marbre. Une partie a été détruite par le temps; le reste a péri par le feu. L'or, l'argent, les pierres précieuses, les ornements divers qu'il y avait réunis, ainsi que les étoffes abondantes et variées que ce temple renfermait, devinrent la proie deAiains rapaces, qui emportèrent toutes ces richesses en enfer. Maintenant on est réduit à désirer du bois et des pierres.

1» Le bienheureux Colomban réunit dans ce lieu des vierges consacrées au Seigneur, qui se soumirent à sa règle et se livrèrent à la vie contemplative; mais, par la suite des temps, leur nombre diminua et leur monastère fut réduit à un état de pauvreté tel, que ce lieu, qui jouissait auparavant de bénéfices multipliés et qui pouvait fournir à la subsistance d'un grand nombre de serviteurs de Dieu, était dans l'impossibilité de procurer à un seul le strict nécessaire. Et cependant l'Ecriture dit formellement que celui qui sert à l'autel doit participer aux biens de l'autel; mais il est impossible d'avoir part à des biens qui n'existent pas; car cet autel, par suijle de nos péchés, est privé tout à la fois et des honneurs du culte et des avantages temporels; en sorte qu'il n'y a personne à son service ; celui qui voudrait s'y

consacrer n'aurait certes pas de quoi vivre, à moins qu'il ne se procurât ailleurs des moyens de subsistance.

» C'est pourquoi, moi Hugues, par la grâce de Dieu, évèque de Nevers, le cœur brisé par la douleur et l'âme émue de compassion, j'ai souvent répandu devant Dieu mes gémissements et mes larmes i la vue de ce lieu ; souvent je l'ai prié avec ferveur de vouloir bien, lui mon Seigneur et mon Dieu, rendre à cette sainte église qui m'est conGée son ancienne splendeur ; car c'est un devoir de ma charge de maintenir les droits de l'Eglise, de ne point laisser périr ce qui a été légitimement établi , et de rétablir ce qui a été dissipé et détruit.

> Telle était ma prière de tous les instants , et je renouvelais ces vœiix, quand vint à moi un clerc nommé Hugues, mon neveu, doyen de notre cathédrale, qui tenait de mes frères la moitié de cette abbaye (maintenant ce n'est plus une abbaye, ce n'est plus même une église), et mes frères la tenaient en bénéfice du comte Guillaume.

» Mon neveu me dit que, malgré la corruption du siècle , il avait trouvé des clercs d'une vie sainte , qui feraient volontiers tous leurs efforts pour faire couler dans cette basilique le fleuve inférieur, qui est la crainte de l'enfer, et le fleuve supérieur, qui est l'amour de Dieu (1).

» Ce que je venais d'entendre remplissait mes vœux. J'allai trouver le comte Guillaume, seigneur aussi illustre par sa royale origine que par sa magnificence, qui tenait les autels dé ce lieu par concession épiscopale , mes frères le vicomte Hugues et Léon , et selon l'usage des évèques, j'ai joint les prières aux avertissements, les exhortant à prêter la main à l'œuvre pieuse que je méditais, et i racheter leurs péchés en travaillant au rétablissement de cette église.

"b Goûtant ces sages avis , ils se rendirent avec empressement à mes désirs, et aidés de la grâce de Dieu, tous, d'un consentement unanime , nous avons décidé que nous établirions à perpétuité dans cette église un chapitre de chanoines. ^

1» Nous avons accordé, pour l'amour de Dieu, à ces frères soumis à la règle de saint Sylvestre, pape, cette pauvre église, franche de toute servitude ; car nous regardons comme une chose indigne que

(1) On a cru devoir, dans la traduction, conserver les expressions et les pensées de Toriginal.

celle que nous considérons comme l'épouse de Dieu et notre mère nous soit soumise comme une esclave.

» Quant à nous, confirmés par l'autorité de celui qui^ armé d'un fouet, a chassé du Temple les vendeurs et les acheteurs, nous défendonSy sous peine d'excommunication , de vendre ou d'acheter les prébendes ou les dignités de cette église ; qu'il ne se trouve pas de Simon le Magicien qui ouvre la bourse de la cupidité, ni de traître Judas pour faire de nouveau un criminel trafic de la personne du Seigneur ; mais que , bannissant le funeste amour de l'argent , on choisisse pour diriger les autres celui d'entre les frères dont la vie sera la plus régulière et la plus sainte ; que celui qui veut être le premier parmi vous soit le serviteur et le ministre des autres.

9 Les frères, après avoir invoqué le secours de Dieu, doivent nonamer, d'après les saints canons, un homme qui soit véritablement leur chef par ses paroles, par ses œuvres et par la pureté de ses intentions. Au nom de Dieu, nous défendons, avec toute Tautorité de notre ministère, d'admettre dans cette congrégation aucune personne, à moins qu'elle n'ait été présentée par la communauté tout entière comme capable d'en remplir les devoirs ; nous voulons que tout frère admis à en faire partie, riche ou pauvre, fasse l'abandon de ce qui lui appartient , comme s'il était sur le point de mourir, se gardant bien d'eD conserver quelque portion, comme Ananie et Saphire, qui périrent, non pas pour avoir enlevé ce qui ne leur appartenait pas, mais pour s'être attachés à leur bien propre.

Y C'est pourquoi, moi Guillaiyne, me rappelant les paroles de Salomon : « Les richesses de l'homme, c'est la rédemption de son > âme ; :d pour le salut de mon âme, pour celle de mes parents et fidèles, je rends et concède au Dieu tout-puissant, à la bienheureuse Marie, à saint Etienne et aux autres saints vénérés en ce lieu, ainsi qu'aux chanoines qui le desservent ou le desserviront dans la suite, à la sollicitation des seigneurs Hugues, évéque de Nevers, et Geoffroy, évêque d'Âuxerre, de ma mère, de mon épouse, de mes fils Renault, Guillaume et Robert, de mes filles, du vicomte Hugues et de ses frères Léon et Renault, qui tenaient de moi ce bénéfice, tous mes droits de gîte, soit pour les hommes, soit pour les chevaux, les droits de justice sur tous les habitants de ce lieu, et toutes les coutumes dont je jouissais dans cette abbaye. Quant aux terres acquises et celles qu'on pourrait acquérir, ainsi que celles qui ont été aliénées et que les chanoines pourraient se faire restituer, je les rends et

donne; j'approuve ces actes et veux que mes fidèles les approuvent. Et afin que cette charte demeure stable, ferme et inébranlable, nous Tavons corroborée de nos mains et de nos noms.

» Fait à Nevers, le trois desnones de mars, indiction XV^, Tan de rincarnation de N.-S. 1063, la troisième année du règne du roi Philippe et la seconde année du pontificat du pape Alexandre, b

{Suivent les signatures,)

Comme nous Tavons dit^ les chanoines de Saint-Sylvestre n'occupèrent que cinq ans le monastère de Saint-Etienne, devenu collégiale.

En 1068 les anciens chanoines avaient quitté ce monde; il ne restait plus qu'un nommé Girault, prieur de la collégiale; mais les autres clercs, remplaçant des chanoines, avaient entrepris de le supplanter; tous voulaient être prieurs. Mauguin, alors évoque de Nevers, pensa qu'il fallait mettre fin au scandale : d'accord avec Girault et même avec les clercs ambitieux qui avaient lutté contre le prieur, car il avait su les amènera de meilleurs sentiments, de l'avis et avec le consentement du comte Guillaume et de ses fils, ainsi que du doyen Hugues, du vicomte Hugues et de ses frères, il abandonna ce monastère à l'abbaye de Cluny. Nous donnons ici la charte qui conOrme cet abandon, tout en rappelant de nouveau l'histoire de cet établissement:

« Le Seigneur, notre rédempteur, après avoir vaincu le prince de la mort, était remonté au ciel, d*où il était descendu; les apôtres avaient livré leurs glorieux combats, l'armée innombrable des martyrs avait soutenu ses luttes admirables et en avait reçu la récompense avec la grâce et la miséricorde de Dieu; alors on vit paraître dans différentes contrées des hommes remarquables par leur sainteté et fidèles à profiter des dons de Dieu. Après avoir méprisé le monde et foulé aux pieds les œuvres du démon, portant courageusement lear croix, ils se soumirent aux enseignements du Sauveur et acceptèrent un joug qui leur paraissait si doux.

» On compte parmi ces hommes le vénérable Colomban, issu d'une illustre famille d'Ecosse, qui, par amour pour Dieu, passa dans les Gaules et y fonda un grand nombre de monastères du temps de Thierry, roi des Français; mais ce prince le força à quitter ses États

et à 86 réfugier en Italie, où une multitude d'habitants lui furent redevables de leur salut.

> Un des monastères qu'il fonda fut celui de Saint-Etienne, élevé au pied des murs de Nevers, en l'honneur delà bienheureuse Marie, toujours vierge, et de saint Etienne, premier martyr; établissement dont la régularité et la magnificence nous sont attestées par des preuves irréfragables.

> Depuis longtemps ce n'était qu'un monceau de ruines qu'on ne pensait plus à relever, et nous, pécheurs et indignes, Mauguin, évoque de Nevers, Guillaume, comte de la ville, et Hugues, doyen de la cathédrale, de concert avec le vicomte Hugues, Léon, son frère, et Gausbert, chevalier, et avec le consentement de Girault, prieur de ce monastère (les autres chanoines étant morts), et l'assentiment des autres clercs qui déjà avaient entrepris de supplanter Girault dans sa charge, nous donnons et concédons à perpétuité cette église et toutes ses dépendances à Dieu Notre-Seigneur et aux saints apôtres Pierre et Paul, pour qu'elle appartienne à Cluny, dont le seigneur Hugues est maintenant abbé ; nous renonçons à toutes les mauvaises coutumes dont nous jouissions ; nous voulons qu'elle soit libre et franche de tous droits, de sorte que, à partir de ce jour et à l'avenir, aucun mortel n'y puisse rien prétendre, tous droits étant réservés seulement à Dieu, aux apôtres Pierre et Paul, à Cluny et aux abbés et moines qui s'y seront consacrés au service divin.

) Si jamais, ce que nous n'osons croire, quelqu'un venait à agir

contrairement aux engagements consignés dans cette charte, qu'il

éprouve^ s'il ne vient à résipiscence, tous les effets de la colère de

Dieu, et que ses saints apôtres Pierre et Paul, auquel il a donné le

pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre, lui ferment la

porte de la vie ; mais que celui qui sera fidèle à les maintenir reçoive

des mêmes apôtres l'absolution de ses péchés. Et afin que cette

charte demeure stable et inaltérable, nous l'avons signée de nos

propres mains et nous avons appelé des témoins pour la signer avec

nous. :»

{Suivent les signatures.)

€ Cette charte fut faite l'an 1068 de l'incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. j>

Dès ce moment, la position du prieuré de Saint-Etienne devint fixe et florissante ; Cluny exerçait déjà cette puissante influence qui

s'étendait sur toute la France et même dans les Etats voisins ; et les seigneurs regardaient comme un devoir d'ajouter aux dépendances déjà si nombreuses de cette célèbre abbaye.

Hugues, que nous avons vu paraître comme doyen de l'église de Nevers dans la charte de 1063, et qui alors fît Tabandon de ses prétentions sur Tabbaye de Saint-Etienne, se retrouvait encore dans la donation faite à Cluny par Mauguin. Mauguin mourut en 1074, et le doyen Hugues lui succéda. Le jour de son intronisation, il fit lire son testament au milieu même de la cérémonie ; il déclarait qu'à sa mort la moitié de ses biens meubles appartiendrait aux chanoines de la cathédrale, et que l'autre moitié serait partagée par égale partie entre Thôtel-Dieu, pour subvenir aux besoins des voyageurs et des veuves, et les moines du monastère de Saint-Etienne, dans lequel il choisissait sa sépulture (la charte est de 1074). Il avait une telle estime pour les religieux de Saint-Etienne, qu'il voulut avant de mourir faire partie de leur communauté et se revêtir de leur habit (1091); il imitait en cela Robert de Nevers, évêque d'Auxerre, qui y avait pris l'habit religieux en 1084, et avait demandé à y être enterré.

Guillaume, comte de Nevers, se chargea de relever l'église, les lieux réguliers, les infirmeries et une chapelle pour les malades. Il y dépensa cinquante mille sous, et, par suite de cette dépense, il ne put, au rapport de Guy-Coquille, prendre part à la première croisade.

c Quand les princes et seigneurs français firent cette gentille entreprise, dit notre historien, le comte se trouva avoir les trois tours servant de clochers, complètes et achevées, et sa bourse vide, et avec son grand aage il fut empesché d'être de la partie. »

L'église était tout à fait terminée en 1097, et le 13 décembre de cette même année, elle fut consacrée par saint Yves, évêque de Chartres, en présence de Guy, évêque de Nevers, de Gauthier, évêque de Châlon, et de Humbault, évêque d'Auxerre.

Le comte Guillaume, voulant compléter son œuvre, fit don à l'église de deux croix, l'une en or et l'autre en argent, d'un livre des évangiles enrichi d'or, d'un reliquaire et de deux chandeliers d'argent, d'un calice en or, de trois chapes et d'une chasuble de prix.

Ce fut pendant la cérémonie de la consécration que fut dressée la charte de fondation, contenant l'abandon du comte Guillaume et rappelant les différents actes de sa munificence ; elle fut ensuite lue devant l'autel, en présence de tout le peuple.

CHAPITR.E V.

CMARTE DE FONDATION fiV PRIEUR t DE SAINT-ÉTIENNE.

DÉPENDANCES DU IfONASTÉRE. — BES LUTTES.

c Au nom de la sainte et indivisible Trinité \ Père, Fils et Saint- Esprit, moi, Guillaume, par la grâce de Dieu, c omte de Nevers, désirant que le souvenir de cet acte passe à la postéi 'ité la plus reculée et ne s'efface jamais, fais savoir à tous présents et à venir, par ces lettres, qu'après avoir réédiûé à mes frais, doté d'amples \ x^ssessions et fourni des ornements nécessaires au service divin, ce monastère, dont le bienheureux Colomban fui le premier fondateur et qu'il avait élevé, au-dessous des murs de Nevers, en Thonneur de la Nativité de Jésus- Christ, notre Sauveur ; de hi bienheureuse Marie, to iqours vierge ; du glorieux Etienne, premier martyr ; du disciple bien-, ^«^é du Sauveur saint Jean Tévangéliste et des saints Innocents, je Tai donné à perpétuité au seigneur Hugues, abbé de Cluny, et par lui à T* ^lise de Cluny, qui le possédera à l'avenir franc de toutes exactions et servitudes, en ordonnera et en disposera avec toutes ses dépendance» ^*

» Car moi, Guillaume, touché de la grâce divine, e t rentrant en moi-même, j'ai commencé à considérer la vanité des chose. % qui passent, et à réfléchir sérieusement sur la corruption de ce siècle l^i s'écoule avec rapidité. Le fruit de ces considérations a été de me convaincre de la vérité de ces paroles du sage : < Tous les biens du monde ne » sont que vanité et la vérité ne réside pas en eux. >

Y Car les événements se succèdent avec tant de vicissitude et de variété, qu^il n'y a presque plus rien de stable ; ce que nous voyons peut être comparé à la feuille que le vent agite et emporte. De là j'ai compris combien était vraie cette parole appliquée à la vie de Thomme: « Toute cbair est semblable à Therbe des prairies, et sa gloire est » éphémère comme la fleur des champs ; » paroles confirmées par David quand il dit : c L'homme est comme le brin d'herbe, et ses jours » s'effeuillent comme la fleur des champs. > Job à son tour nous rappelle la même vérité : < L'homme naît et meurt comme une fleur ; » ses jours fuient comme une ombre qui passe. :»

i> Que reste-t-il donc à lliomme de tous ces travaux auxquels il se livre sur la terre ? Tout ce qui est du temps disparaît , et < cepens dant rhomme qui passe comme une ombre s'occupe à thésauriser » sans savoir pour qui il ramasse ces trésors ; car à sa mort il n'em- 9 portera pas ses richesses avec lui, et sa gloire ne le suivra pas dans :d le tombeau, D selon cette parole : c Je suis sorti nu du sein de ma ]» mère et je rentrerai nu dans la terre. »

:» Ebranlé par ces vérités saintes, instruit et formé par les discours et les exemples de pers>nnages doctes et vertueux, j'ai commencé à songer sérieusement a> salut de mon âme; j'ai entrepris de racheter mes péchés par mes arimônes et mes bonnes œuvres ; de m'assurer dans le ciel un trésor impérissable, selon la parole du Sauveur : a Amassez des trésors pour le ciel, ]» et encore : t Faites- vous des » amis des richesies de l'iniquité, afin que quand vous viendrez ^ à manquer ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels, s Car l'Àpôtre nous dit: i Tout ce que Thomme aura semé pendant la vie présente, il le recueil era dans la vie future ; » et puisque celui qui sème dans la chair (etque de fois, entraîné par la concupiscence, aveuglé par les passions n'ai-je pas semé dans la chair), celui qui sème dans la chair ne recueillera que des fruits de corruption, j*ai pris la résolution desemeràravenir dans l'esprit, afin qu'avec l'aide de la divine miséricorde, tmant en main la faucille des bonnes œuvres, je puisse mériter de recueillir un jour dans les champs de l'éternité le bonheur qui ne doit pss finir.

9 J'ai doQ^ résolu, cédant aux sollicitations du seigneur Hugues, jadis doyen .^t ensuite évêque de Nevers, de réédiûer le monastère dédié à la bienheureuse Marie et au glorieux Etienne, premier martyr, lequelavait été renversé depuis longtemps de fond en comble, et d'y étaHir de saints religieux, qui seront les médiateurs placés

entre moi et Dieu, et qui feront, par leurs prières adressées au souverain Juge, oublier mes péchés passés.

» Pour mettre à exécution le pieux projet que j'avais conçu, j'ai commencé par entourer le terrain réservé au monastère de murailles larges et élevées, puis j'ai construit ce beau monastère avec ses trois tours, n'épargnant rien pour le rendre remarquable par ses majestueuses proportions et son plan gracieux, comme tous peuvent en juger. J*ai aussi fait élever les cloîtres, les différentes salles nécessaires aux frères qui y sont réunis pour servir Dieu, ainsi que la chapelle destinée aux infirmes. Je n'ai pas oublié les ornements du service divin, et j'ai donné deux croix, l'une en or et l'autre en argent, le texte des Évangiles enrichi d'or et d'argent, un encensoir en argent, une châsse d'argent, deux candélabres d'argent, un calice en or, trois chapes et une chasuble.

» Pour la subsistance des serviteurs de Dieu, qui doivent résider dans ce monastère et qui seront mes avocats dans la céleste cour, je donne et concède à Dieu, à la bienheureuse Marie, toujours vierge ; au glorieux Etienne, premier martyr ; aux autres saints vénérés en ce lieu, et aux frères de Gluny, dont j'ai déjà parlé, ainsi qu'à leurs successeurs, tout le bourg tel qu'il se comporte maintenant et tel qu'il sera dans la suite, s'il vient à s'accroître, portant déjà le nom de bourg de Saint-Etienne, avec le terrain qu'il renferme, les hommes qui l'habitent et ceux qui l'habiteront à l'avenir, abandonnant toutes les coutumes auxquelles j'ai droit et ne réservant absolument rien.

9 De même que je désire qu'il ne reste rien de mes péchés au jour du jugement quand je paraîtrai devant le souverain Juge, de même dans le don que je fais je ne réserve rien, je ne retiens rien, mais je donne et concède à Dieu, à la bienheureuse Marie, toujours vierge, et au bienheureux Etienne, premier martyr, ainsi qu'aux moines de ce lieu, tout ce qu'il renferme, tout ce que j'y possède, tout ce que j'y posséderais si je n'avais pas fait cet abandon.

9 Si cependant, pour se soustraire à mon autorité, quelques-uns de mes hommes venaient à se réfugier sur le territoire du monastère pour y habiter, le prieur, tout en exerçant sur eux les droits de coutume et de justice, ainsi que sur les autres habitants du bourg, se rappellera qu'ils doivent, comme mes hommes, demeurer à mon service. Quant à ceux qui viendraient d'une terre ou d'une province étrangère pour y habiter, ils ne seront point soumis à mes droits de

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coutume ni à ma justice ou à celle de .mes gens ; ils demeureront sous la dépendance des moines dont ils relèveront.

» Du reste, que tous les hommes qui habitent ce bourg soient à jamais libres et exempts de toutes exactions, justice et coutumes qui m'appartiendraient à moi ou à mes gens, qu*ils ne reconnaissent pour maîtres que le prieur et les frères de Saint-Etienne, et qu'ils n'aient à répondre qu'à eux de leurs actes, ceux môme qui seraient faits en dehors du bourg. Que jamais mes héritiers ou mes gens n'osent violer cette liberté et cette immunité que j'ai donnée et concédée ; que jamais ils n'inquiètent les habitants de ce bourg.

9 Je veux que les religieu x soient libres de recevoir les marchands et les voyageurs qui voudraient habiter auprès d'eux, qu'ils aient à leur gré ou au gré du prieur des boutiques et des bancs de boucherie pour vendre et acheter. Quand j'établirai les bans, soit pour le blé, soit pour le vin, que les habitants du bourg n'en tiennent aucun compte, mais qu'ils vendent et achètent dans toutes les terres du monastère, selon le bon plaisir du prieur. Si par hasard mes hommes étaient forcés de partir pour quelque expédition ou obligés de se soumettre à des ordres que je leur aurais donnés, que les habitants de ce bourg demeurent en paix.

]» Je ne demande qu'une seule chose : que leurs maîtres, les moines, adressent pour moi à Dieu de f*erventes prières.

> Si des bouchers venaient d'un autre endroit pour vendre de la viande sur le territoire du monsistère, moi et le seigneur Hugues, évéque de Nevers, nous concédons, pour Tamour de Dieu, nos droits de coutume aux moines malades. Si une discussion s'élève entre deux hommes du monastère, ce sera au prieur à la régler. Si quelqu'un du bourg entre en conflit avec un de mes heknmes ou avec un homme de mes hommes, et que VaBàire soit appelée devant moi ou devant mon préposé, le prieur ou son représentant intervenant recevra les cautions, et exercera la justice sur son homme, et mon préposé conservera ses droits sur le mien; mais si, dans ce cas, le prieur ou son représentant étaient absents, mon préposé recevra la caution et exercera la justice à la place du prieur, droits qu'il remettra au prieur ou à son représentant aussitôt qu'ils paraîtront, comme il en eût été investi s'il eût été présent. Le prieur agira de la môme manière envers moi et mes gens dans les mômes circonstances.

9 Si un coupable, poussé par la crainte des châtiments, se réfugie sur les terres du bourg, que personne, dès qu'il y aura mis le

piedy n'ose Ty poursuivre et l'arrêter et violer le territoire du monastère ; je veux qu'il y soit en sûreté et liberté comme dans une église , et ce dans toute l'étendue des propriétés des religieux.

Y Que tous les habitants du bourg aient la faculté d'user de tous avantages et aisances dans les eaux, prés, forêts, dans les marchés et les foires, sur les chemins et dans les sentiers, comme mes hommes, et qu'on ne puisse leur faire aucune opposition dans la ville et hors de la ville.

9 De plus, moi, Guillaume, et moi, Hugues, évèque de Nevers, nous donnons aux religieux de Cluny habitant ce monastère droit d'entrée et d'usage dans nos forêts, pour y prendre le bois nécessaire à leur chauffage et leurs bâtiments, ainsi que pour y faire paître leurs porcs. Moi, Guillaume, je donne encore auxdits religieux la terre, le clos de vigne, le cens et tout ce que je possédais au-delà du Croux et vers Saint-Benin. Je veux que les étrangers qui habitent ces lieux ou qui viendraient pour les habiter soient libres de toutes les coutumes auxquelles je pourrais prétendre. Je donne aux religieux les vignes de Clément l'hérétique, l'héritage et les vignes de Bussy, qui appartenaient à ma mère, ainsi que Théritage de Renaud de Yallan , les droits que j'avais sur le Vernay , la terre des Forges, avec ses hommes et ses coutumes. Je donne en outre le fief de Moussy, près Montenoison, et ce qui m'appartient au près du château de Monceaux, mes droits sur Marcilly, les chapelles de Monceaux et leurs dépendances, et de plus la dîme de mes saumons.

» Hugues de Montigny leur concède, par égard pour moi qui l'ai délivré des mains d'Archambault de Bourbon, l'église et la cour de Luxi et tout ce qu'il pourrait acquérir des terres de cette église. Engilbert Mirepès, sa femme Elisabeth et son fils Benaud concèdent et rendent le moulin de Moussy avec le cours d'eau et la terre qui en dépend. J'ai abandonné en outre mes droits sur Melleran et le petit domaine près Champvert, qui a été donné par le prêtre Boniface. Auprès du vieux Croux, dans le domaine de Chevigny, proche Àlvisy, je rachète et rends la moitié de la dîme du blé, ainsi que les autres droits. Raoul des Essarts, par égard pour moi, a donné, à la mort d'Eude Tition, une vigne et un demi-droit auprès de

Champvert. Je donne sur la rivière voisine trois nasses qui ont appartenu à Hugues de Lurcy; je concède l'église de Saint-Pierre dans les faubourgs de Nevers, la terre et le cens qu'Olivier possédait dans

ce bourg, et que, par égard pour moi, il a donnés, avec le consentement de ses jeunes enfants, Gaubert, Francon et autres; quant à moi, je cède les droits de coutume que je possédais en ce lieu. De plus, j'approuve, donne, concède et confirme tout ce que fera celui qui considérerait mon aumône comme une fondation sur laquelle il désire bâtir; je veux qu'il puisse, à son gré, ajouter à mes dons, au moyen des bénéfices et des fiefs qu'il tiendra de moi , et que les moines acceptent, sans être inquiétés par mes héritiers.

» Tout ce qui vient d'être indiqué dans cette charte, je le donne, concède et confirme à Dieu, à la bienheureuse Marie toujours vierge, au glorieux saint Etienne, premier martyr, aux autres saints vénérés en cette église; au seigneur Hugues, très-saint abbé de Cluny; au seigneur Pierre, prieur, et aux autres religieux de Cluny qui servent Diea dans ce monastère, avec l'approbation et le consentement de mon neveu Guillaume, de Renault^ mon préposé, et de mes autres barons et fidèles. >

« Cette donation solennelle a eu lieu à la cérémonie de la consécration de cette église, aux ides de décembre, en présence des vénérables évêques ici réunis : Yves, de Chartres ; Guy, de Nevers ; Gauthier, de Chàlon; Humbault, d'Auxerre. La charte fut lue devant l'autel de la glorieuse Marie, toujours vierge, et du glorieux Etienne, premier martyr, et confirmée par ces mêmes évêques, par Guillaume, mon neveu, et par plusieurs autres personnes, clercs et laïques. >

€ En conséquence, moi Yves, évêque de Chartres, consécrateur indigne de cette basilique, de concert avec mes collègues les seigneurs évêques ci-dessus nommés, d'après la prière, l'ordre et la volonté formelle du seigneur comte Guillaume, fondateur de ce monastère, et de tous ceux qui ont contribué à cette œuvre, nous excommunions et repoussons de la sainte Eglise quiconque viendrait à contester, ravir ou diminuer ces dons, à moins qu'il ne se repente de sa faute et la répare. Si quelqu'un ose violer le territoire de ce monastère ou s'emparer par force des biens qui lui ont été accordés et qui lui seraient accordés par la suite, des terres acquises ou qu'il pourrait acquérir, qu'il encoure l'anathème porté dans le livre de la loi : c Maudit soit celui qui transporte la borne de l'héritage de ses > aïeux. » Que celui qui par négligence viendrait à enfreindre ces engagements soit maudit comme Dathan et Abiron; qu'il partage le sort de Julien l'Apostat, de Dacien et de Simon le Magicien ; que cette malédiction pèse sur lui pendant son repas, pendant ses voyages,

pendant son sommeil, qu'elle raccompagne partout. Quant à celui qui aura rendu service à cette église ou qui sera venu en aide selofi son pouvoir à ceux qui lui .rendent service, qu'il ait part aux bénédictions réservées à ses bienfaiteurs, qu'il reçoive sa récompense en cette vie et en l'autre. Ainsi soit-il.

> Fait l'an de l'Incarnation 1097, indiction Y«, l'an 30 du règne de Philippe, roi des Français 9

Par suite de l'abandon fait par le comte Guillaume, le prieur et les religieux de Saint-Etienne devinrent seigneurs du lieu et de toutes les dépendances du monastère, avec haute, moyenne et basse justice. Bientôt les lieux réguliers cessèrent de se trouver isolés , et, les maisons se groupant autour, formèrent le bourg de Saint-Etienne, qui devint presque aussi considérale que la ville elle-même. Saint- Etienne eut sous son patronage les paroisses de Saint-Pierre de Nevers, de Saint-Eloi , Saint-Benin, près Ifevers, Chevenon, Monceaux, Bona, Uxeloup, SaintJean de Lichy. Â la fin du douzième siècle, le bourg de SaintrEtienne, déjà uni à la ville, finit par être renfermé dans ses murs, lorsque Pierre de Courtenay entoura Nevers de nouveaux remparts en 1194.

Malgré la solennité avec laquelle avait été publiée la charte du comte Guillaume, malgré les auathèmes prononcés par les évèques contre ceux qui oseraient en violer les dispositions, fussent-ils de la fiunille du comte, car celui-ci avait entendu engager ses descendants, les privilèges assurés aux moines de Saint-Etienne ne furent pas toujours religieusement respectés; une charte de 1171, donnée par Guy, comte de Nevers, nous apprend que Guillaume IV, son frère, mort en Palestine, et qui avait possédé le comté avant lui, avait 'mposé des charges nouvelles aux habitants du bourg sans tenir compte des réclamations des religieux. Il exigeait que, dans trois circonstances particulières, les habitants du bourg de Saint-Etienne lui payeraient trois mille sols de monnaie de Nevers : 1^ pour acquitter sa rançon s'il était captif; 2® s'il mariait sa fille ; 3^ s'il venait à entreprendre le voyage de Jérusalem. Guy, par cette charte, promet de conserver tous les privilèges du prieuré et de ses dépendances ; mais il exige comme son frère qu'on lui paye les trois mille sols dans les trois circonstances relatées plus haut. Il a soin de faire observer que ce sera pour lui et pour ses ayants-cause un motif de plus de défendre les droits du monastère.

Un de ses successeurs, Pierre de Courtenay, n*euf pas pour les i%ligieux tous les égards qu'ils avaient droit d'espérer, comme il nous rapprend lui-même ; ce fut sans doute sur leurs réclamations qu'il consentit à réparer ses injustices; à cette intention, ildéclara qu'il renonçait à exiger les trois mille sols que ses prédécesseurs se faisaient payer dans le cas où ils auraient été captifs, et qu'il ne les exigerait à l'avenir que lorsqu'il viendrait à marier sa fille ou à partir pour Jérusalem. Les religieux, pensant que ce n'était pas assez des excommunications de l'Eglise pour assurer leurs droits, eurent recours au roi de France, et obtinrent de lui une charte qui confirmait le nouvel engagement pris par Pierre de Courtenay. Elle est datée de 1186, la septième année du règne de Philippe*Auguste. Le roi s'établit, lai et ses successeurs, comme caution des engagements de son parent Pierre de Courtenay.

Quoique ce monastère et ses dépendances fissent partie de la ville depuis 1194, les religieux ne voulurent pas pour cela renoncer à leurs droits de justice et à leurs anciens privilèges, lesquels, du reste, avaient été confirmés par le comte Pierre. Ces privilèges furent la source de fréquentes contestations avec les seigneurs de Nevers jusqu'à ce que, en 1585, une transaction réunit pour toujours le bouiig de Saint-Etienne à la ville, et la justice des religieux au bailliage. On voit que les concessions faites à perpétuité par Guillaume, étaient loin d'être stables et inébranlables.

Cependant, quand les seigneurs comtes de Nevers faisaient dans leur ville leur première entrée, les prieur et religieux de Saint-< Etienne avaient soin de leur faire prêter serment de conserver les franchises et privilèges du monastère. Le 5 juin 1464, Jean de Bourgogne, faisant son entrée, rencontra c les religieux en aubes et

• chapes avec la croix et eau bénoiste à la porte de la Barre, lieu » accoutumé d'ancienneté, où sont tenus messeigneurs les comtes » de Nevers faire le serment esdits religieux en leur joyeux avéne-

• ment. Vint à ladite porte très-haut, excellent et puissant prince et

> redoublé seigneur monseigneur Jehan , nouvellement comte de t Nevers, auquel il fut dit ce qui suit : Monseigneur, vous promettez » et jurez es sainctes Evangiles de Dieu cy inscriptes que bien et » loyalement vous garderez et maintiendrez les droits et coutumes

> de l'église de Saint-Etienne. Item et avecques ce, vous promettes » et jurez les libertés et franchises du bourg du dict Sai^t-JStienne 9 ainsi que elles sont et ont été octroyées et données j^r feu df

> bonne mémoire monseigneur le comte Guillaume, et expresse- Y ment confirmées par les roys de France et par plusieurs saints » Pères de Rome : Semblablement les garder et observer sous peine » d'excommunication et malédiction perpétuelle. Lequel mondit 1 seigneur le comte répondit : Ainsi je le promets et jure comme 9 mes prédécesseurs ont fait, et mieux si je puis. »

Les religieux de Saint-Etienne agissaient avec les évèques de Nevers de la même manière qu'avec les comtes, et exigeaient d'eux le serment de conserver leurs privilèges. Saint Bernard reprochait avec énergie aux moines de Cluny de vouloir se soustraire à la juridiction épiscopale, et de forcer par leurs instances le Souverain Pontife à leur octroyer des bulles d'exemption. Ces bulles à la main, les moines de la dépendance de Cluny refusaient aux évèques l'entrée de leur monastère. En 1221, Gervais de Châteauneuf, nouvellement arrivé dans son diocèse, se présenta pour visiter le prieuré de Saint- Etienne, mais les portes lui furent impitoyablement fermées. Gervais excommunia le prieur et la communauté, mais ceux-ci en appelèrent à Rome. Le Pape, à la sollicitation de l'abbé de Cluny, nomma des commissaires, qui levèrent l'interdit en son nom.

En 1232, Raoul de Beau vais voulut aussi faire la visite des monastères de Saint-Sauveur et de Saint-Etienne; mais il éprouva les mêmes obstacles que Gervais de Châteauneuf.

Ces démêlés fâcheux se renouvelèrent sous Arnaud Sorbin, en 1578; et cependant le prieur et ses religieux s'étaient rendus processionnellement à la porte de la Barre, à son arrivée, pour lui faire jurer de maintenir leurs privilèges. Le nouvel évoque ignorait sans doute que ces privilèges devaient restreintre sa juridiction.

A l'arrivée de son successeur, Eustache du Lys, Henry Girard, prieur de Saint-Etienne, se rendit aussi avec sa communauté à la porte de la Barre ; après avoir complimenté le prélat, il lui fit jurer sur les Evangiles qu'il ne porterait aucune atteinte aux privilèges du monastère et aux franchises du bourg, et surtout qu'il n'entrerait jamais dans le monastère sans le consentement du prieur.

Le prieuré de Saint-Etienne avait eu à subir bien des épreuves. En 1420, les cloîtres, dortoirs, chapitre et autres lieux réguliers avaient été incendiés. Le compte de Pierre Maignien, de 1422, porte qu'il fut donné par la ville aux prieur et couvent de Saint-Etienne 18 livres 10 sols « en pitié et aumône, en considération et regard de ce • que nouvellement, de cas d'accident et fortune et non mie par leur

» faict ne coulpe, leur monastère a été détruit et ars par le feu vena ]> de la ville; tellement que lesdits religieux n*ont lieu où ils se puis- 9 sent coucher, fors en l'église. Ladite somme de 18 livres 10 sols » faisant partie de 100 liv. à eux accordées pour la reconstruction de jf leur monastère et non autrement. »

Le 22 juin 1432, Thôpital de Saint-Eloi fut abandonné aux religieux pour les aider à réparer les dommages que l'incendie de 1420 leur avait causés.

En 1516, la peste ravageait Nevers; pour se soustraire à la contagion les principaux habitants se réfugiaient dans les campagnes, et l'intérieur de la ville était exposé à la coupable industrie de certaines gens qui savent profiter des malheurs publics. Les religieux de Saint- Etienne, craignant sans doute pour les objets précieux qu^ils possédaient, crurent qu'il était plus prudent de les donner en dépôt à une personne qui avait quitté la ville et qui s'était retirée au prieuré de Faye. Ce dépositaire déclara par acte authentique que les moines lui avaient remis ^ en dépôt une custode d'argent doré, en laquelle il y avait » une couronne et trois anges qui portaient la boîte , deux > calices tout dorés, une paire de chopinettes d'argent, un reliquaire » à porter le corps de Notre-Seigneur le jour de la Fête-Dieu. » Il promit de rendre tous ces objets quand on les lui réclamerait. Cependant, il vint à mourir avant que les religieux eussent retiré ce dépôt, et il fallut plaider avec ses héritiers pour rentrer en possession, ce qui eut lieu en 1548.

Le monastère de Saint-Étienne devait encore passer par d'autres épreuves. Cluny, comme la plupart des ordres religieux, voyait ses obédiences tomber entre les mains de commendataires , qui souvent ne pensaient qu'à jouir des fruits des bénéfices, et quelquefois même dissipaient à leur gré les biens de la communauté.

La commende était la possession d'un bénéfice régulier que le Pape confiait à un ecclésiastique séculier, à l'effet de disposer des fruits de ce bénéfice.

Dans le principe , la commende n'était qu'un simple dépôt ; lorsqu'une église devenait vacante, l'évèque, pendant la vacance, en confiait l'administration à un ecclésiastique voisin ; il en était de même d'autres bénéfices. Gomme on le voit, la commende avait pour objet l'utilité de l'église et non du commendataire ; mais souvent les meilleures institutions dégénèrent en abus. Bientôt les commendataires se regardèrent comme bénéficiers réels, et conservèrent leurs

commendes un temps illimité. Quelques-uns , par suite de services rendus à l'Eglise , obtinrent du Souverain Pontife la jouissance des fruits leur vie durante.

Grégoire X, qui avait compris tous les abus de semblables dispositions , avait défendu d'accorder des commendes pour plus de six mois. Nonobstant la constitution de ce Pape y ces abus continuèrent et on accorda des commendes à vie.

Le commendataire ne devait s'occuper en rien de l'intérieur du monastère ; la communauté était soumise à un prieur claustral. L'abbé ou le prieur commendataire administrait le temporel , percevait les revenus; il était en quelque sorte l'économe de la communauté ; mais comme l'excédant du revenu lui appartenait , souvent il augmentait ce revenu aux dépens des pauvres moines , auxquels il n'accordait que le strict nécessaire. S'il habitait le monastère, il avait soin d'organiser de la manière la plus confortable le logis abbatial ou prieural, laissant souvent en ruine les bâtiments claustraux ; si, au contraire, il demeurait au loin, il ne s'occupait d'aucune réparation, ou en faisait d'insuCBsantes. Quant à la discipline intérieure , elle avait quelquefois à souffrir d'un semblable état de choses.

Ce fut en 1534 que le monastère de Saint-Etienne eut pour la première fois un prieur commendataire ; c'était François Le Bourgoin, doyen de l'église de Nevers. Les auteurs de la Gallia christiana font sa biographie en quelques lignes , et on en peut facilement conclure que les religieux n'ont pas eu à se louer de son administration, c II » est d'accusé d'avoir dissipé les biens du monastère; il livra au duc 3 de Nevers les droits de haute, moyenne et basse justice. Quant au 1 bien spirituel du monastère, il s'en occupa peu. »

On ignore 'ce qui détermina, en 1646, la reconstruction du prieuré. Un nouvel accident aurait-il occasionné sa ruine, ou bien lé prieur voulait-il se procurer des appartements plus somptueux ? Nos chroniques locales se taisent à ce sujet. Elles nous apprennent cependant que Claude Maulnorry, prieur commendataire, entreprit la reconstruction du logis prieural. Sans respect pour les cendres des morts et peu ami des arts , il démolit les tombeaux de Robert de Nevers, évoque d'Auxerre, de Hugues, évèque de Nevers, et de Jean Leclerc, chancelier de France et bienfaiteur du monastère, pour en employer les matériaux à la reconstruction qu*il avait entreprise.

Quant au tombeau du fondateur, qui était placé derrière le chœur, dans la chapelle de Saint-Benoit, il fut détruit en 1760, et les osse-

ments qu'il contenait furent déposés sous une des dalles du chœur. Nous possédons le dessin d'un bas-relief qui ornait cette tombe ^ et dont le double sujet était reproduit sur une des portes du prieuré. Ce bas-relief était divisé en deux compartiments que nous allons essayer d'expliquer :

Dans le compartiment supérieur, on voit les patrons de l'église: la Vierge, portant dans ses bras son divin Enfant, et saint Etienne lapidé, tandis que la main divine tient la couronne suspendue sur sa tête.

La partie inférieure contient deux personnages : un évèque et un seigneur. L'évéque est debout et semble bénir ; c'est sans doute l'évéque consécrateur saint Ives de Chartres, et le seigneur est évidemment le comte Guillaume, qu'on reconnaît aux armes de Nevers placées devant lui. Il est à genoux et montre d'une main une église à trois tours au haut de ce compartiment, et de l'autre main un bâtiment moins somptueux au-dessous de l'église.

On se rappelle que dans la charte que nous avons rapportée plus haut, Guillaume parle de deux constructions; d'abord il Gt environner de murailles l'emplacement réservé au monastère, puis il fit construire l'église; ce sont sans doute ces deux opérations que le sculpteur a voulu indiquer par les deux monuments. Mais pourquoi le comte a-t-il la tête tournée ? Cette particularité a donné lieu à des explications bien diverses.

Une tradition populaire prétendait que c'était le comte Hervé de Donzy (1) qui, par une punition de Dieu, eut ainsi la tète tournée jusqu'à ce que l'évéque eût obtenu par ses prières qu'il fût délivré. Paul-Emile, parlant des princes que Dieu a punis d'une manière éclatante, cite l'exemple du comte de Nevers qui mourut ayant la tète tournée vers les reins, sans pouvoir la ramener dans sa situation naturelle. Ce comte, qu'il ne nomme pas, mais qui vivait en 1120, aurait été l'ennemi des privilèges accordés aux différentes églises : Immunitatis ecclesiarum hoatem. Le comte de Nevers, en 11%, était Guillaume II, qui, après avoir été le persécuteur des moines de Yézelay, résolut d'expier dans le cloître ses égarements et se fit Chartreux en 1147.

Guyot de Sainte-Hélène et après lui les auteurs de V Album du

(\) Hervé de Donzy ne devint comte de Nevers qu'en 1199.

Nivernais donnent une explication plus ingénieuse et plus vraisemblable. La main du guerrier étendue vers Téglise indique la donation qu'il a foitOi et sa tête tournée en arrière annonce que cette donation est irrévocable.

Quant à nous, nous ne reconnaissons ici ni le torticolis dont parle Paul-Emile, ni même Tirrévocable abandon de Guyot de Sainte- Hélène. Le comte tourne la tête du côté de l'évêque consécrateur qui reçoit l'acte de fondation ; c'était évidemment la pensée que voulait rendre le sculpteur.

Nous ne pouvons passer sous silence un autre tombeau qui longtemps a attiré des pèlerins en foule dans l'église de Saint-Etienne : c'était celui de saint Eulade, notre premier pontife, ou de saint iEcIadOy le sixième évêque de ce diocèse, car la ressemblance des noms les a souvent fait confondre. Ce tombeau était anciennement placé dans un collatéral ; mais en 1523, quand on construisit l'autel paroissial au milieu de l'église, le corps du saint fut déposé sous cet autel. La pierre qui le couvrait portait ces quatre vers latins que Claude Bredeau, avocat, y avait fait graver en 1602 :

QUISQUIS AB OGGASU PR0PBRA8 , QUTSQU13 AB ORTU , CORPUS IN HOC TUHULO QUOO VENBRBRIS HABB8.

PRGBSUL EULADIUS HUJUS QUONDAM PATER URBIS (1), AOVENTUM GAUDBNS SUSTINET HIC DOMINI.

En 1771 on ajouta les deux vers suivants :

IMPLORARE VE5I PERSANGTUlf, GENS PIA, NUMBN, UT TUA SANBNTUR GORPORA FESSA FEBRI.

Eulade» de Nevers le pontife et le père , Dont le corps repose en ces lieux, Du pèlerin exauce la prière , Sur son tombeau déposez tous vos vœux.

Âmi de Dieu, plein d^espérance , Il attend le jour du Seigneur.

Venez, peuple pieux, implorer sa puissance ; Du feu qui vous dévore il calmera l'ardeur.

(I) Nous laissons à Tavocat Bredeau la responsabilité de ces vers boiteux.

On recourait au tombeau de saint iEolade pour obtenir la guérison de la fièvre; il y avait même dans l'église de Saint- Etienne une confrérie établie à cette intention.

L'église de Saint-Etienne, malgré les désastres qui, à plusieurs reprises, avaient nécessité la reconstruction du monastère, était encore debout. Le plan, tout à la fois gracieux et sévère, dont le comte Guillaume se glorifiait à juste titre, n'avait subi que deux légères modifications par Tadjonction de la chapelle de la Sainte- Vierge et celle de la sacristie, dont nous parlerons bientôt, quand les niveleurs de la fin du dix-huitième siècle s'attaquèrent à cette basilique. Après avoir renversé les autels, violé les tombeaux et dispersé les reliques des saints, ils rasèrent les trois tours de l'église en vertu des principes qui proclamaient l'égalité.

L'Etat devint propriétaire des bâtiments habités autrefois par les religieux, et le ministre de la guerre y avait établi le dépôt des subsistances militaires.

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