CHAPITRE VII
MONASTÈRE DE COR Bï ON Y.
SIMPLE CELLA, PUIS MONASTÈRE SOUS LA DIRECTION D'UN DOYEN. — TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT LÉONARD ET DE SAINT VÉTÉRAN. •
D'après Gagnare^ dans son Histoire de Véylise (VAutun (1), Tabbayc de Flavigny avait élé primitivement fondée par Clovis ; ruinée dans les guerres, elle fut rétablie par Yidrade ou Guidrade sous le vocable de saint Prix, évoque de Clermonl, martyr, puis, en 877, sous celui de saint Pierre. Ce monastère est actuellement occupé par les Frères- Prêcheu rs .
Yidrade, que d'autres nomment aussi Waré, et qu'ils mettent au nombre des saints (2), peut être considéré comme le véritable fondateur de Corbigny. Corbon, son père, possédait sur les bords de TÂnguison, petite rivière qui va grossir les eaux de l'Yonne, une riche propriété connue sous le nom de villa Corbonis. Ce seigneur, aussi illustre par sa charité et par sa piété que par sa fortune, était demeuré longtemps sans avoir d'enfants; mais Dieu, se laissant toucher par ses
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(2) Saint Egile lui-même le qualitie de Abbas sancine memoriœ,
prières, lui accorda un fils qui devait être l'héritier de ses biens et surtout de son amour pour la religion. Ce fut Vidrade. Arrivé à Tâge mûr et maître des propriétés que son père lui avait laissées, il en consacra la plus grande partie au soulagement des pauvres et à des fondations pieuses.
 celte époque il plut à Dieu d'étendre la gloire et le culte de saint Prix, dont les reliques étaient déposées dans une modeste chapelle de Flavigny, et de multiplier les miracles autour de son tombeau. Vidrade conçut le projet de faire construire un monastère en Thonneur de ce saint martyr, et de le doter largement : il agit en conséquence. Les moines qu'il choisit devaient suivre la règle de saint Benoit.
Parmi les immeubles que Vidrade avait laissés au nouveau monastère se trouvait la villa Corhonis^ Corbigny et toutes ses dépendances.
Cependant le saint fondateur, après s'être dépouillé de tous ses biens, éprouva le besoin de se consacrer aussi lui-même à Dieu ; il fit de si grands progrès dans la vertu qu'à la mort de Magnoaldus, tous les religieux le choisirent pour lui succéder dans l'administration de l'abbaye.
Jusque-là la terre de Corbigny était confiée à des colons avec lesquels les religieux de Flavigny avaient traité comme on fait avec des fermiers ; mais il était difGcile d'exercer la surveillance nécessaire, vu réloignement ; les moines n'auraient pu s'en occuper qu'aux dépens de la discipline et de la régularité. Il fallut donc penser à mettre fin à certains abus qui s'étaient introduits dans cette partie de l'administration; c'est ce que fit l'abbé Manassès, successeur de Vidrade.
Il est probable que déjà à cette époque Corbigny était considéré comme une cella^ ayant sa chapelle pour les besoins spirituels des colons. Manassès adressa à Charlemagne une supplique à FelTet d'être autorisé à fonder dans ce lieu un monastère à la gloire de Dieu, au nom et à la mémoire du glorieux saint Pierre et des douze apôtres. Douze religieux, sous la direction d'un chef, ayant le titre de doyen, devaient perpétuer cette intention formelle de Manassès. Il est à remarquer que cette pensée de rappeler le collège apostolique, ayant à sa tête le divin Maître, a présidé à l'établissement d'un grand nombre de collégiales et de monastères. Le nombre douze , non compris le chef de l'établissement, est souvent reproduit dans ces sortes de fondations. La démarche faite par Manassès auprès de l'empereur fut
appuyée par Théodule , évéque d'Orléans et abbé de Saint-Benoitsur-Loire, homme d'un grand mérite et puissant à la cour.
Charlemagne voulut bien octroyer ce qui lui était demandé; l'acte, daté de 780, porte que le prince envoya en même temps à Manassès une châsse d'argent, contenant plusieurs reliques précieuses. II y est aussi stipulé que les religieux que Flavigny enverrait à Corbigny devraient, de temps à autre, retourner à la maison-mère pour s'y retremper dans l'esprit de leur vocation. Quant aux prêtres et aux moines engagés dans les ordres sacrés, ils étaient tenus de se rendre tous les ans à Flavigny pour y célébrer TofOce pendant une semaine ; ils ne pouvaient retourner à Corbigny qu'avec l'assentiment de l'abbé, qui avait soin de s'assurer de leur piété et de leur régularité.
On ignore ce qui fit ajourner l'accomplissement de ce projet ; ce ne fut que près d'un siècle plus tard, en 864, que saint Egile, seizième abbé de Flavigny, entreprit de le mettre à exécution.
Ce pieux abbé, après avoir administré le monastère de Prum, près de la ville de Trêves, fut appelé par Charles «le-Chauve j en 860, pour reconstituer l'abbaye de Flavigny. Il y avait quatre ans qu'il en était abbé quand il entreprit la fondation définitive de Corbigny. Le lendemain de Pâques, il partit avec les ouvriers nécessaires et les religieux qui devaient occuper c^t établissement, et se chargea de surveiller les travaux. 11 y avait alors dans l'abbaye de Flavigny un moine du nom de Wilfride, qui avait abandonné une riche et belle position dans le monde pour se réfugier dans le cloître ; il devait être d'un puissant secours dans cette circonstance, car il était le beau-frère de Louis-le-Bègue, qui avait épousé Âdélaîs, sa sœur. Il sut intéresser le roi à cette entreprise ; il le détermina à contribuer de ses propres fonds à la construction du monastère de Corbigny ; Flavigny fournit le reste. Aussi, ajoute le chroniqueur, pour conserver le souvenir de cette fondation royale , les rois de France lui ont toujours fait porter dans le fond de ses armoiries des fleurs de lys sans nombre.
Pour venir en aide aux religieux dans leurs voyages entre Corbigny et Flavigny, l'abbé Egile leur abandonna un domaine du nom de Heurs, afin qu'ils pussent y coucher, y prendre leur réfection et au besoin y changer d'habits. Ojx pense que le nom de ce domaine aurait été altéré par la suite des temps et serait Mhère , qui , en effet , dépendait de Corbigny. Il était aussi stipulé que Corbigny serait dans
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une perpétuelle dépendance de Fiavigny, et que le doyen payerait à cette maison-mère le 25 janvier, jour de la fête de saint Prix, et le 7 septembre, fête de sainte Reine, le repas des religieux, et que, le 4«r décembre, il leur fournirait des étoffes de laine de la valeur de cent sols. De son côté l'abbé Egile voulut que tous les gentilshommes ou autres qui, par dévotion, se feraient enterrer dans le monastère de Corbigny, pussent participer à toutes les prières, sacrifices et bonnes œuvres de Flavigny, comme s'ils eussent été inhumés dans ce dernier monastère.
Saint Egile établit à Corbigny les douze religieux dont nous avons parlé ; ce fut Wilfride lui-même, frère de la reine, qui en fut le premier doyen, titre qu'on attribua au chef de la communauté; mais en 880 il se démit de sa charge pour devenir abbé de Flavigny à la place d'Adalgaire, appelé nu siège épiscopal d'Âutun. Quant à saint Egile, il avait été nommé archevêque de Sens, où il mourut saintement, après une vie enrichie de vertus et de mérites. Sa mort eut lieu le 28 juin 870, six ans après la fondation définitive de Corbigny (1).
Dans Tacte de fondation il est fait mention des immeubles abandonnés au monastère pour son entretien ; on y remarque un certain nombre de localités des environs, surtout dans la paroisse de Cervon. Toutefois, plusieurs de ces noms ont été changés ; il est difficile de reconnaître leur origine. Nous devons nous contenter d'indiquer les églises qui étaient à la collation de Tabbé de Corbigny, d'après les pouillés des diocèses de Nevers et d'Autun. Nous y voyons les églises de Saint-Seine et de Saint-Jean de Corbigny ; celles de Saizy, Pazy, Héry (cure et prieuré), Asnan, Mhère, Dirol, Saint-Francliy (2), Vauclaix, Anthien, Saint-Martin-du-Puy, Ruages, Frasnay-la-Chaise- Dieu, Anlezy, Sauzais, Saint-Georges d'Anlezy, le prieuré de Saint- Privé, près Decize, Brain (cure et prieuré), Chevannes-Gazeau, Abon (cure et prieuré), et le prieuré de Sainte-Camille, dans la paroisse de Pazy.
Nous sommes amené à parler ici de la translation à Corbigny des
(1) Extrait d'un manuscrit de l'ancienne abbaye de Corbigny.
(2) Il ne s'agit pas ici de Saint-Franchy-aux-Amognes, qui dépendait du chapitré de Nevers, mais d'une autre église placée sous ie môme patronage, dans l'ancien archiprôtré de Cbàtillon.
corps de saint Léonard et de saint Vétéran. Dans VHagiologie ntvernaise (1) nous avions cru devoir nous en rapporter au martyrologe d'Âuxerre. On y lit à la date du 23 février : c En ce jour on célèbre la translation de saint Vétéran ou Vétérin , dont les reliques ont été transportées par l'abbé Egile du monastère de Tournus, où elles étaient déposées, à Corbigny, en Morvand. t^ Une étude plus sérieuse nous a convaincu qu'il y avait ici une erreur occasionnée par la ressemblance des noms ; on a confondu Geilon avec Egile. Le manuscrit dit formellement que le corps de saint Léonard fut transféré à Tournus en 875 avec celui de saint Philibert et d'autres reliques précieuses, et que sept ans plus tard, en 882, une partie de ces reliques, entre autres celles de saint Léonard et de saint Vétéran, furent transportées à Gorbigny. Ce fait ne peut être attribué à l'abbé Egile, qui fut appelé au siège métropolitain de Sens en 865, un an après la fondation de Corbigny, et qui mourut en 870.
Dans le cours du neuvième siècle, les moines de Nermoutiers, craignant que le corps de saint Philibert, leur fondateur, fût profané par les Normands qui ravageaient cette contrée, prirent la résolution de fuir avec ce précieux trésor et les autres corps saints qu'ils possédaient. L'approche des barbares les forçait à mener une vie errante. Dans ces pérégrinations, sous la conduite de l'abbé Geilon, ils arrivèrent à Boisseuil (Busseuil) ; ce fut là , d'après notre chroniqueur, qu'ils auraient reçu le corps de saint Léonard qu'on était venu leur confîer, parce qu*à Vendeuvre il était trop exposé aux profanations des barbares. Ils vinrent ensuite se réfugier dans l'abbaye de Saint-Pourçain, en Auvergne, et enfin à Tournus.
L'abbé Geilon, après avoir fixé dans ce monastère sa congrégation, depuis si longtemps errante, et avoir attribué à cette maison les fiches domaines qu'il possédait, se vit forcé d'accepter le siège épis* copal de Langres.
On dit que ce prélat, voyageant pour les intérêts de son diocèse, passa par Corbigny, où il fut reçu avec les égards les plus respectueux et la plus cordiale hospitalité. Les religieux de Corbigny désiraient avec ardeur posséder quelques-unes des saintes reliques qui faisaient la richesse la plus précieuse d'autres monastères, et entre
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autres de celui de Tournus ; ils firent part de leur désir à Geilon. L'évèque de Langres ne balança pas à prier son successeur à Tournus de leur accorder ce qu'ils demandaient avec tant d'instances. Cette démarche fut favorablement accueillie. En conséquence, les moines partirent des bords de l'Anguison pour se rendre à Tournus; ils obtinrent le corps de saint Vétéran , un de ceux que Geilon avait amenés de l'Anjou, et celui de saint Léonard, qu'ils transportèrent dans leur monastère naissant , en chantant des psaumes et hymnes d'allégresse.