CHAPITRE IX
ABBAYE DE SAINT LÉONARD
SON ORGANISATION AUX DOUZIÈME, TREIZIÈME ET QUATORZIÈME SIÈCLES. — BIENVEILLANCE DES SOUVERAINS PONTIFES ET DES COMTES DE NEVERS.
Le monastère avait été placé primitivement sous le vocable de saint Pierre. Cependant il arriva, par suite du concours des peuples qui venaient vénérer les reliques de saint Vétéran et de saint Léonard, qu'on finit par oublier le premier patron, ou du moins par lui préférer les patrons secondaires; il semble même que les Souverains Pontifes aient sanctionné ces dispositions ; toutefois, leur établissement se fit insensiblement. Déjà en 1063, s'il faut s'en rapporter au manuscrit, il est question de l'abbé de Saint-Léonard de Corbigny (1).
En 1147, Hugues de Champallement, dit Le Roux ou Rousseau, Hugo Rufus de Campo Alamano, partant pour Jérusalem avec Louis-le- Jeune, fit donation au monastère de Saint-Pierre de Corbigny et aux saints confesseurs Vétéran et Léonard d'un domaine qu'il possédait à Montreuillon, à l'effet d'obtenir qu'on priât pour le repos de son âme.
(I) Il y a peut être erreur de date } nous serions porté à croire qu'il faudrait }ire 1163.
En 1164; quand Pierre, chapelain de Brème, donna Sardy et ses dépendances à )*abbaye de Saint-Pierre de Corbigny, il stipula que les religieux lui desserviraient sa vie durante une rente annuelle de quatre livres, monnaie de Nevers et d'Auxerre, le jour de la sainte Madeleine, et un porc de cinq sols le jour de la fête de saint Léonard* Il fut encore convenu que deux neveux du donateur jouiraient d'une prébende monacale tant qu'ils demeureraient à Corbigny.
A partir du treizième siècle, nous voyons qu'il n'est plus question de saint Pierre, dont on se contentait sans doute de célébrer solennellement la Tète avec l'Eglise universelle. Tous les actes du monastère font seulement mention de saint Léonard. Une bulle du pape Innocent III de 1200 porte : Dilectis fdiis ahhati monasterii Sancti Leonardi Corhiniacensis ejusque fratribus. Les abbés ne sont plus connus que sous le titre d*abbés de Saint-Léonard. En 1283, Philippe Marchaux ne se contente pas de la fête ordinaire de saint Léonard; il fonde une nouvelle fèiele lendemain des saints Innocents, avec office du rit double, sans oublier les fonds nécessaires, exigeant la même pompe et la même solennité que pour la fête du 6 novembre.
Quand le monastère de Corbigny fut à Tabri des contestations dont nous avons parlé plus haut et qu'il put vivre sans trouble de sa vie propre, c'est-à-dire à partir des premières années du douzième siècle, il vit des fondations s'établir et ses revenus s'accroître. En 1152, Henry, évèque d'Autun, donne Ruages et ses dépendances pour son anniversaire; telle fui l'origine de ce petit prieuré.
Le prieuré de Sardy fut fondé douze ans plus tard ; nous en avons parlé, ainsi que des immeubles sis à Champallement. En 1180, Rainaud de Bar fonde son anniversaire et donne h cet effet à l'abbé Séguin et à ses religieux un bois considérable. En 1192, Robert, Gis du précédent, donne une vigne aux mômes intentions, stipulant que le jour où on chanterait la messe demandée on donnerait aux frères un bon repas.
En même temps, les comtes de Nevers s'empressaient de témoigner leur bienveillance aux religieux. En 1171, Gui, comte de Nevers, prend l'engagement de ne recevoir aucun serf de leur monastère qui viendrait à se réfugier sur ses terres.
Deux ans plus tard, en 1173, prenant en considération l'accroissement des habitations qui s'étaient établies autour du monastère de manière à former une ville, le même seigneur permit a l'abbé et aux habitants, qu'il prend en sa garde, de se clore de murailles, mais en
même temps il leur fait prêter serment qu'à première réquisition ils remettroDi ladite ville à lui ou à ses successeurs.
Les comtes de Nevers avaient droit de gite trois fois Tannée dans les villages de Germenay, d'Héry et d'Ardent, c'est-à-dire que les habitants étaient tenus à leur donner Thospitalité à eux et à leur suite, ce qui était une charge fort onéreuse. Mahaut, comtesse de Nevers, par une charte de 1248, déclare à Tabbé Simon et aux religieux qu^elle renonce à cette redevance, moyennant trois muids d'avoine, payables dans Toctave de la Toussaint au château de Monceaux par les habitants des trois villages, et à leur défaut par le monastère, sous peine d'une amende de 60 livres.
Cette princesse (1) fonde en 1257 un anniversaire pour elle et ses prédécesseurs dans Téglise de Saint-Léonard de Corbigny ; elle s'engage à verser, à ceteiïet,à perpétuité, la somme annuelle de cent sols, monnaie courante, à prendre sur son château de Monceauxle-Comte, le jour de saint Rémi. Dans cet acte, elle prie Tévèque d'Autun de prononcer une sentence d'excommunication contre son héritier s'il viole cet engagement et de jeter l'interdit sur ses terres jusqu'à ce qu'il ait satisfait à ladite libéralité.
Nous voyons encore dans le cours du treizième siècle des arrangements, actes et fondations établis par Dreux de Mello, Raoul de Montreuillon, Hugues d'Anlezy; ce dernier transigeant au sujet du couvent et du prieuré de Saint-Georges d'Anlezy.
Le monastère de Corbigny, qui avait ressenti toute la bienveillance des Souverains Pontifes, n'avait pas oublié de présenter à leur sanction la possession des immeubles acquis à son profit, soit à titre onéreux, soit à titre gratuit, et de faire confirmer par leur autorité suprême leurs droits et privilèges. Des bulles d'Adrien IV en 1158, d'Innocent III en 1200, d'Innocent IV en 1251, prouvent la sollicitude que les Souverains Pontifes éprouvaient pour l'abbaye de Corbigny ; ils ne balançaient pas à faire gronder les foudres de l'Eglise contre les seigneurs qui tentaient de violer les droits du monastère de Saint- Léonard. En 1230, un comte de Nevers, qui n'est pas autre-
(1) M. Baudiau attribue celte fondation à Mahaiit de Bourbon, tandis que nous l'attribuons à Mahaut de Courtcnay, son aïeule, qui vivait encore; en 1257, année de sa mort, elle lit un grand nombre de fondalions pieuses^ Mahaut de Bourbon était en puissance de mari, et dans un acte semblable il eût été fait mention de Eudes de Bourgogne, son époux.
ment désigné, avait fait saisir plusieurs habitants des villages dépendants de Corbigny et s'était emparé de leurs biens, sous prétexte que l'abbé avait refusé au comte le droit de gite qu'il prétendait avoir dans ces villages; Grégoire IX, auquel le fait fut porté, écrivit à Guy de Forest, car c'était lui qui possédait alors le comté, pour l'engager à réparer le tort qu'il avait fait aux religieux; en même temps, le pontiRe chargea l'évoque d'Àutun d'examiner et de juger ce différend, ajoutant qu'il devrait au besoin employer les censures de TEglise pour faire exécuter le jugement qui serait porté.
Cette bienveillance ne dégénérait pas en faiblesse ; Rome savait au besoin parler avec autorité, quand elle s'apercevait que la discipline religieuse laissait à désirer ; c'est ce qui eut lieu en 1 154. A la suite des luttes dont nous avons parlé et de l'érection du monastère en abbaye, le relâchement s'était introduit dans la communauté ; Adrien IV s'empressa d'adresser aux religieux une lettre sévère par laquelle il déclarait qu'il était à sa connaissance c que la vigueur de Tordre monastique n'existe pas dans leur monastère, qu'on n'y remarque pas le zèle et la diligence exigés par la règle de saint Benoit. Il leur ordonne d'obéir à leur abbé Hugues, de travailler de concert avec lui à la réforme de leur communauté, avec menace que si quelqu'un d'entre eux venait à faire de l'opposition et se montrait désobéissant aux ordonnances que l'abbé aurait portées d'après sa conscience, a il ratifierait et ferait observer toutes les peines afflictives que ledit abbé aurait décernées (1). »
Une autre bulle du même Pape, datée de la cinquième année de son pontificat, c'est-à-dire de 1159, année de sa mort, permet à l'abbé de Corbigny et aux religieux de refuser les pensions aux prêtres chargés de desservir leurs églises, et même de les déposer, s'ils venaient à dissiper les revenus de ces églises ou s'ils refusaient de remettre au monastère les redevances obligées. La même bulle défend aux évêques de placer dans ces localités aucuns prêtres sans le con* seutement de l'abbé et de son chapitre.
Innocent IV est bien an des pontifes qui aient témoigné le plus de bienveillance aux religieux de Corbigny. Par une bulle datée de Lyon, en Tannée 1249, il permet à l'abbé et aux religieux de ce monastère de célébrer les saints offices en temps d'interdit, mais à
(1) Manuscrit, chapitre XII.
condition que ce serait à voix basse, les portes fermées et sans sonner les cloches, pourvu toutefois qu'ils n'aient pas contribué eux-mêmes à motiver cet interdit et qu'ils n'y aient pas été spécialement soumis* Ils reçurent encore, dans une autre circonstance, des témoignages de l'intérêt que leur portait ce pontife. Ils s'étaient adressés à lui pour lui exposer que leur ordre était assez sévère pour qu'on n'ajoutât pas de nouveaux statuts ; ils rappelaient les ordonnances qui en augmentaient la rigueur. Ils se plaignaient de ce que son prédécesseur, Grégoire IX, pressé par leur métropolitain et par les légats du Saint- Siège, leur avait imposé un fardeau intolérable Ecoutant favorablement leurs doléances, le Pape écrivit au mois de janvier 1254 à l'abbé de Saint-Germain d'Auxerre, autorisant ledit abbé à dispenser les religieux de Corbigny de l'observance des préceptes et statuts qui ne sont pas de la substance de la sainte règle, à moins qu'ils ne soient au nombre de ceux dont elle n'accorde aucune dispense.
Nous avons étudié les rapports qui existaient entre les religieux de Corbigny et le Saint-Siège, et aussi avec les comtes de Nevors ; ces derniers prétendaient dès 1173 à la garde gardienne du monastère, et en 1228 Louis, comte de Nevers, avait exercé ce droit d'une manière un peu sévère à l'égard de Jean de Loin, seigneur de Crux. Jean avait frappé un frère, Renaut de Varennes, religieux de ce couvent ; il fut condamné à donner à l'abbaye deux chandeliers d'argent du poids de quatre marcs et d'entretenir à perpétuité deux cierges allumés.
En 1496 le comte Jean d'Albret se déclara le protecteur de tous les hommes placés sous la dépendance des moines de Corbigny (1). Nous devons, pour compléter notre étude, parler de leurs rapports avec les habitants. Nous l'avons dit, les maisons groupées autour du monastère devinrent assez nombreuses pour former une petite ville ; mais les habitants qui avaient construit en partie sur les terres de Tabbaye avaient des devoirs à remplir envers l'abbé, leur seigneur temporel, et celui-ci avait de son côté des droits à faire valoir. Dès Tannée 1228, il fut convenu, de concert avec Gauthier, abbé du monastère, et les religieux qu'on affranchirait les habitants de Corbigny, moyennant certaines redevances. Avant tout, Tabbé renonça au droit de mainmorte, à condition qu'ils verseraient Ja somme de
(1) Manuscrit déjà cité. -« Àd calcem.
500 livres, monnaie de Provins, une fois pour toutes, et que chacun desdils habitants payerait annuellement au seigneur abbé 10 livres, rappelant que leurs voisins de Vézelay payaient 15 livres à Tabbé de leur monastère. Le pape Grégoire IX, en 1230, confirma ce traité.
Cependant, Tannée même de celle conGrmation par le Saint- Siège, il s*éleva quelques difficultés relativement au droit de mainmorte; Tabbé de Corbigny réclamait encore certains droits qui n*avaient pas été réglés, lesquels résultaient, disait-il, de son nouvel et joyeux avènement. On eut recours pour régler ce différend à une sentence arbitrale. Les arbitres étaient Tabbé de Bellevaux, le doyen de Vézelay, le doyen et le prévôt de Corbigny. 11 fut convenu que les habitants remettraient à Tabbé de Corbigny une somme de 900 livres pour le présent seulement (1).
Les autres actes, intéressant le monastère dans le cours du treizième siècle, concernent des fondations établies et des redevances. Cependant) en Tannée 1297 nous trouvons un compromis passé entre Tabbé et Tarchidiacre d'Âvallon, Jean de Bourbon. Ce dernier prétendait, en sa qualité d'oflicial de cet archidiaconé, être en droit d'avoir un tribunal à Corbigny pour y juger les causes appelées devant lui; Tabbé refusait d'admettre cette prétention. L'affaire fut mise en arbitrage entre les mains de Hugues, évéque d'Autun. L'auteur ne fait pas connaître la décision.
Les archives du monastère, pendant le cours du quatorzième siècle, se bornent à mentionner des actes de fondations, d'échanges, d'acquisitions, de ventes, de transactions, faits sous les administrations des abbés Regnaud, Philippe et François-Alexandre Duisi. Ce dernier fut près de cinquante ans à la tôte de la direction de son monastère.
Le fait le plus important qui eut lieu dans le cours de ce siècle est la décision prise en faveur de l'abbaye, au mois de décembre 1331, par Louis de Flandre, comjle de Nevers et de Rethel. Les religieux représentèrent à ce prince que son prévôt de Monceaux avait fait dresser un gibet en un lieu dit les Crois, sis dans la justice du monastère, et que la multitude de ses sergents étaient à chaire aux habitants. Faisant droit à la requête, le comte de Nevers ordonna :
l^Que le gibet en question serait abattu et que, s'il se trouvait sur la terre du monastère, le prévôt aurait soin de se munir d'une attes-
[\) Manuscrit, chapitre VIII.
tation constatant Tenlëvement dudit gibet^ mais que, s'il se trouvait en dehors des propriétés des religieux, il serait de même enlevé, en ajoutant dans le procès-verbal que c'était par grâce spéciale.
^ Que le nombre des sergents serait réduit.
3o Que les religieux et leurs sujets seraient tenus quittes de toutes forfaitures, amendes et intérêts qu'ils auraient pu encourir ; qu'il en serait de même pour les gens d\x comte.
Un autre fait important esta signaler^ parce qu'il établitla position des religieux de Corbigny au quatorzième siècle, et constate qu'ils pouvaient jouir d'un pécule particulier. Dans un chapitre général tenu en 1350, la veille de la Pentecôte, François- Alexandre Duisi porte une ordonnance en vertu de laquelle, après le décès de chaque religieux de la communauté^ les prieurs, cellériers et infirmiers vendront ses biens meubles pour acquitter les dettes du défunt, avant que l'abbé puisse retirer la moindre chose de sa succession (1).
Le quinzième siècle, si fécond en événements dans le reste de la France, devait laisser aussi à Corbigny des souvenirs ineffaçables. Déjà les habitants de la ville avaient compris la nécessité d'augmenter leurs ressources et de créer de nouveaux impôts pour faire face aux frais auxquels ils pouvaient être exposés. Ils demandèrent en 1407 à Hugues de Maison-Comte l'autorisation d'exécuter leur projet en établissant la petite pinte sur le vin et la maille sur le pain, Hugues y consentit ; mais comme il se trouvait dans la nécessité de faire réparer son église abbatiale, il exigea que les habitants lui remissent 15 livres à cet effet.
(1) Manuscrit, chapitre IX, passim.