‹ Les congregations religieuses dans le diocèse de NeversChapitre 49 sur 95 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ABBAYE DE SAINT-LÉONARD

GUERRE ENTRE LES ARMAGNACS ET LES BOURGUIGNONS. — ORGANI- SATION DU MONASTÈRE AUX QUINZIÈME ET SEIZIÈME SIÈCLES.

La France se trouvait alors divisée en deux factions: les Arma* gnacs et les Bourguignons. Le Nivernais et le Donziais eurent beaucoup à souffrir de ces divisions ; ces contrées étaient devenues comme le rendez-vous des deux partis. En 1415, Tabbé Hugues de Maison- Comte se jeta dans le parti des Armagnacs, tandis que le doyen Alexandre de Digoine et les habitants de Corbigny tenaient pour les Bourguignons. Grâce sans doute aux manœuvres clandestines de l'abbé, le bailli de Sens, partisan des Armagnacs, conçut le projet de s*emparer de Corbigny; il entra dans Tabbaye par la porte de l'abbé, du côté du moulin de VétanÇy à la tête de 300 hommes d'armes (1). Des renforts lui arrivèrent et bientôt sa troupe s'éleva au chiffre de 900 hommes, tant à pied qu'à cheval. Pendant l'espace de trois mois, c'était en 1423, ils attaquèrent la ville à plusieurs reprises, espérant la prendre d'assaut. Cependant ils ne purent s*en rendre maîtres.

(1) M. Baudiau dit 500, mais le manuscrit ne porte que 300.

Pendant le siège, les habitants eurent beaucoup à souffrir; un certain nombre furent tués, d'autres, faits prisonniers, ne purent obtenir leur liberté qu'en payant de fortes rançons; les assiégeants arrêtaient les troupeaux qu'ils rencontraient et ne les rendaient à leurs maîtres que moyennant -finances.

Fatigués de ces vexations, les assiégés, par une résolution énergique prirent l'offensive et poursuivirent la troupe du bailli de Sens jusque dans le château ou grand fort de Vahhaye. Cette soldatesque indisciplinée, voyant bien qu'il fallait renoncer à ses projets et quitter les lieux, mit le feu à l'église. L'incendie se communiqua aux cloîtres, et bientôt la plus grande partie du monastère fut réduite en cendres. Toutefois, le chef et sa troupe avaient eu soin d'enlever tout ce qui pouvait leur convenir, puis ils prirent la fuite, chargés de butin.

c Pendant que la ville était assiégée, fait observer le chroniqueur, les habitants, pleins de confiance en saint Léonard, leur patron, placèrent son image vénérée au-dessus de la porte de leur modeste cité, regardant l'abbaye, et à ses deux côtés les armes de Mgr le duc de Bourgogne et de MM. les comtes de Nevers, tous deux frères. > Il ajoute : c Je ne doute aucunement que si la ville ne fut pas saccagée, ce fut un effet de la protection de leur saint patron. "»

On s'empressa de réparer les dégâts occasionnés dans le monastère. II parait, par un compte rendu par François-Guillaume Bourgoin, prieur d*Anlezy, qu'on se mit à réparer ou plutôt à reconstruire à neuf la toiture de l'église Saint-Léonard, dans le chœur, dans la nef et dans les bas-côtés. On commença le 2 décembre 1423 et on finit le 3 juin 1425. La comtesse de Nevers y contribua largement en fournissant les bois ; oc et noble homme Perrinet Grasset, capitaine de La Charité, fournit une somme considérable d'argent (1). >

Cependant les réparations ne purent être exécutées que d'une manière bien incomplète, car le pape Eugène IV, par une bulle datée de 1435, voulant venir au secours du monastère de Corbigny, et faciliter les réparations de l'église et des lieux réguliers, ruinés tant par les guerres que par incendies et autres accidents.

(1) C'était sans doule une compensation de la part de Perrinet Grasset, seigneur de La Motte- Josserand. Sa conscience devait lui reprocher las déprédations dont il s'était rendu coupable à legard du prieuré de La Charité.

accorda à fous les fidèles qui contribueraient aux réparations trois ans d'indulgences pendant vingt ans, aux jours de la Nativité, de la Circoncision^ de l'Epiphanie et autres fêtes des mystères de Notre- Seigneur, aux fêtes de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Paul et de saint Léonard, à condition que, véritablement contrits et confessés, ils visiteraient, aux jours indiqués, l'église et y prieraient aux intentions du Souverain Pontife.

La même année, les habitants, qui comprenaient aussi le besoin de fortifier leur ville, pour la préserver à l'avenir de nouvelles attaques, s'adressèrent à l'abbé Hugues de Maison-Comte; celui-ci leur permit de reconstruire leurs murailles, mais à la condition qu'elles ne seraient pas aussi élevées que celles de l'abbaye. A cet effet il les autorisa à prélever de nouveaux impôts, le droit de courte-pinte sur le vin et de petite maille sur le pain, dans la ville et à une lieue à la ronde (1).

Notre manuscrit fait mention, dans le cours du quinzième siècle, de diverses fondations, donations, échanges et compromis intéressant le monastère.

Alexandre de Digoine avait succédé, comme abbé de Corbigny, à Hugues de Maison-Comte ; il mourut le 24 janvier 1453 ; il fallut procéder à l'élection de son successeur.

Le procès-verbal de cette élection est assez curieux pour trouver ici sa place. Etienne du Chaillot, grand-prieur, ayant réuni tous les religieux de sa communauté et les prieurs qui avaient voix dans l'élection d'un nouvel abbé, c célébra la messe du Saint-Esprit à laquelle tous les vocaux communièrent et prêtèrent serment à Dieu, aux saints apôtres Pierre et Paul et à saint Léonard, patrons de ladite église, de choisir pour abbé celui qu'ils croiraient le plus utile, tant au spirituel qu'au temporel, à leur dite église, et de refuser leurs suffrages à celui qui aurait travaillé à se les procurer par lui ou par d'autres, directement ou indirectement, par présent ou de toute autre manière. Ensuite, leur ayant proposé les trois voies par lesquelles ils pouvaient procéder à ladite élection, qui sont celles du Saint-Esprit, celle du scrutin et celle du compromis, ils crurent celle du Saint-Esprit la plus assurée et, en même temps, tous d'un même esprit, d'une même voix, donnèrent leurs suffrages et élurent

(f^ Chronique^ chapitre X.

pour leur abbé le vénérable religieux François-Guillaume des Riaux, religieux profës du monastère, recommandable par sa sainte vie et par ses bonnes mœurs, prêtre, né de légitime mariage et fort habile dans les matières spirituelles et temporelles.

» Alors sortant du chapitre, au son de toutes les cloches, ils allèrent à Téglise en chantant le Te Deum en actions de grâces, et le lendemain, 28 janvier, s'étant assemblés en chapitre, tous, par la voix du grand-prieur, prièrent ledit François-Guillaume des Riaux, élu^ d'accepter le choix qu'ils avaient fait de sa personne. Il leur répondit que, ne voulant pas résister à l'inspiration du Saint- Esprit, il donnerait volontiers son consentement. Après quoi le susdit prieur publia la susdite élection et en fit dresser un acte par-devant notaire, i»

L'administration de l'abbé Guillaume des Riaulx fut fructueuse et de longue durée; il travailla à régulariser les baux intéressant le monastère. Les restaurations n'avaient pas été complétées; il fut assez heureux pour les voir se terminer. € Le 20 août 1456, noble homme Jean Boudault, seigneur de Marcilly-sur- Yonne, et noble Antoinette, sa femme, pour la plus grande gloire de Dieu, pour l'honneur et respect de la sainte Vierge, des saints Pierre et Paul, apôtres, des saints Yétérin et Léonard, nos patrons, ont donné à notre église grand nombre de très-belles chasubles, chapelets et autres ornements, et de plus, pour réparer le cloître du monastère qui menaçait ruine, la somme de quatre-vingts livres tournois; et, en reconnaissance de ces bienfaits, l'abbé Guillaume des Riaulx, par la grâce de Dieu humble abbé du monastère de Saint-Léonard de Corbigny, et tous les religieux s'obligent de dire tous les jours, à voix basse, après vêpres, le psaume de Profundis avec les versets et l'oraison Fidelium, pour le remède de leurs âmes, de leurs prédécesseurs, parents et bienfaiteurs. j>

A la mort de Guillaume des Riaulx, le monastère devait éprouver une lutte désastreuse ; à cette époque, on ne se faisait pas scrupule de posséder simultanément plusieurs bénéfices, au détriment de la discipline monastique. Un certain nombre de religieux donnèrent leurs voix à Bertrand de La Tillaye, déjà abbé de Saint-Martin de Nevers, lequel accepta et prit possession par procureur de l'abbaye de Saint-Léonard de Corbigny, ce qui eut lieu le 11 mars 1477.

Cette dignité d'abbé lui avait été contestée par Jean Boulgard ; le chroniqueur de Corbigny ne dit pas quels titres ledit Boulgard faisait

valoir; mais il lutta à cet effet pendant un certain nombre d'années; il y eut procès au parlement, et ce ne fut que le 29 août 1490 que Bertrand de La Tillaye prit déCnitivement possession. Il se présenta lui-même au chapitre, réuni au nombre de treize religieux^ qui composaient la communauté. Âpres avoir pris connaissance des titres, jugements et lettres exécutoires établissant la légitimité de l'élection, ils chargèrent le Père sous-prieur de répondre que, c ayant égard à ses provisions et lettres exécutoires, comme enfants d'obéissance, ils étaient prêts à le recevoir pour leur pasteur et abbé, pourvu qu il eût pour agréable de faire les serments auxquels il était obligé, et que François Guillaume, abbé d'heureuse mémoire, et ses prédécesseurs avaient faits avant leur réception, qui consistent en treize articles. Lesquels serments il fit et promit d'observer, ayant la main sur V Ancien-Testament (1). Après quoi il fut conduit à l'égUse en chantant le Te Deum^ et mis avec honneur et respect en possession de sa dignité abbatiale (2). »

Bertrand de La Tillaye mourut le 22 novembre 1494. Celte fois, les religieux ne procédèrent pas immédiatement h l'élection de l'abbé; ils nommèrent deux vicaires généraux pour la conservation du spirituel et du temporel du monastère (3).

Le 18 juillet de l'année suivante, Jean des Gentils reçut de l'évèque d'Autun la bénédiction abbatiale ; il fut remplacé vers 1500 par Claude de Senneterrn, auquel succéda en 1505 Paul de La Platière.

Un pieux usage s'était établi dans l'Eglise entre les communautés religieuses ; nous voulons parler des associations par suite desquelles certaines communautés d'ordres différents se mettaient en partici* pation de prières et de bonnes œuvres. Les religieux de Corbigny s'associèrent ainsi aux monastères de Molesme et de Saint-Martin d'Autun, et il fut établi qu'on célébrerait dans ces monastères des messes pour le repos de l'âme des religieux qui viendraient à décéder. Il fut convenu en outre que dans le cas où il s*élèverait quelques difficultés entre un religieux et son abbé, le religieux aurait la liberté de se retirer dans une des communautés associées, jusqu'à ce que la réconciliation ait été effectuée.

(1) On ignore pourquoi le serment Tul prèle sur VAncien^Tcslanienl plutôt que sur l'Evangile.

(2) Manuscrit do Corbigny.

(3) Idem,

DANS LE DIOCâSB DE NEVERS. 311

Les évéques d'Âutun prétendaient que les religieux de Gorbi<^ny devaient se munir de leur autorisation pour procéder à Télection d'un nouvel aibé. A la mort de Paul de La Platiôre^ François-Philibert du Châtel, religieux et chantre de FablMye, fut chargé de procuration par les autres membres de cette communauté, à Teffet de réclamer les titres sur lesquels ils fondaient cette prétention. Comme l'évèque était alors absent, il s^adressa à M. Jean Lombard, son vicaire général; celui-ci répondit que les archives et les titres dudit seigneur évéque n'étaient pas en sa possession. Le grand-chantre Gt ses protestations et déclara que, comme il y avait periculum in mara^ il prenait sa réponse pour un refus et qu'ils allaient procéder à Télection, ce qui eut lieu.

François-Gui de Baudreuil, licencié endroit, fut élu pour remplacer* François-Paul de La Platiëre ; mais cinq ans plus tard, au mois de septembre 1530, il résigna en âiveur de son neveu Jacques de Baudreuil, religieux de l'ordre de Saint-Âugustin. Ses bulles de provision, délivrées le 18 avril 1531 par le pape Clément YII, portent qu'il devra prendre l'habit de saint Benoit.

Les abbés de Saint-Léonard avaient certains droits sur les paroisses de Saint-Seine et de Saint-Jean dont ils se considéraient comme curés primitifs. Us nommaient les prédicateurs dans ces deux paroisses, et en 1537 Jacques de Baudreuil reçut foi et hommage du marguillier de Saint-Seine. Il parait que l'oncle et le neveu, l'ancien et le nouvel abbé, régissaient de concert le monastère de Corbigny; on les voit Tun et l'autre figurer dans dififérents actes. D'après la Chroniqtief ils s'attribuaient encore la nomination des instituteurs de la ville, et leur donnaient leur institution après leur avoir fait prêter serment.

L'église de Saint-Seine, église paroissiale actuelle, venait d'être reconstruite. Le 9 juin 1537 l'évèque d'Autun, Jacques Hurault, délivra à l'évèque de Bethléem ses lettres de commission, pour qu'il voulut bien consacrer l'église et les autels et réconcilier le cimetière qui avait été profané.

Sous le gouvernement de Jacques de Baudreuil il y eut un nombre considérable de transactions opérées , soit avec la commune, soit avec les individus, non compris les affranchissements.

Les abbés prélevaient sur les habitants le droit de bourgeoisie, de

marcs d'argent que devaient leur remettre les veuves qui se remariaient, le quartier de mouton et la pièce de porc fournis par les

nouveaux époux» Il fut convenu que ces redevances seraient remplacées par une rente annuelle de 35 livres.

Le 2 mai 1552, un arrangement fut fait entre Tabbé, son chapitre, Jean Grandoie, doyen ; maître Philippe Briso, licencié ës-lois, marguillier de la paroisse de Saint-Seine, et messire Jean Damet, chanoine régulier de Saint-Martin de Nevers, vicaire perpétuel de ladite paroisse. Il fut convenu que ledit sieur abbé donnerait tous les ans audit vicaire perpétuel trois muids de vin, tel qu'il le donne à ses religieux; que le doyen lui fournirait sept mines et demi de bled, mesure de Corbigny, et le marguillier quatre boisseaux de bled.

Déjà en 1537, Jacques de Baudreuil avait fait dresser l'inventaire des reliques que possédait l'église du monastère ; au nombre de ces reliques se trouvaient les deux bras de saint Léonard. En 1552, le 7 mai, à la requête du môme abbé, en exécution des ordres du roi et par mandement de l'évoque d'Autun, on procéda à un nouvel inventaire. Cette fois il s'agissait des reliquaires, vases d'argent et joyaux renfermés dans le trésor de l'abbaye. Gilles Franchet, jugeprévôt de Corbigny, accompagné de son greffier et d'un orfèvre, appelé à faire l'estimation des objets, procéda à cette opération en présence des religieux. Il est fait mention dans le procès^verbal d'un bras de saint Barthélémy, couvert d argent. Le tout s'élevait à 79 marcs iji d'argent et 14 onces, à raison de S3 livres le marc, produit la somme de i,8S8 livres iO sols, a II serait expédient, dit notre chroniqueur, de savoir pourquoi le roi ordonnait cet inventaire. >

Corbigny, qui avait eu tant à souffrir pendant les guerres entre les Armagnacs et les Bourguignons, devait être soumis à de nouvelles épreuves ; la religion prétendue réformée aurait voulu tout envahir; elle avait soin de se ménager des partisans dans les différentes localités dans lesquelles elle avait conçu le projet de s'établir ou par la fraude ou par la force ; Corbigny entrait dans ses plans.

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