CHAPITRE XL
ABBAYE DE SAINT-LÉONARD
le protestantisme a corbigny. — érard de rochefort, premier abbé commendataire. — suite des abbés commendataires /u8qu'a la grande Révolution. — appendice.
Il est à remarquer qu'un nuage épais enveloppe l'histoire de Tabbaye de Saint^Léonard dès la mort de François de Baudreuil. Que se passa-t-il dans l'intérieur du monastère? On l'ignore; mais il n'est pas question de l'élection d'un nouvel abbé. L'ancien avait-il établi un régisseur pour l'administration du temporel de l'abbaye ? Ceci nous parait probable, car nous voyons, en 1562, noble Jean d'Avantoys, cominissaire au régime et gouvernement de Saint- Léonard, remettre le 23 juin à Martial Hastier les biens meubles qu'il avait de ladite abbaye, tels qu'ils sont déclarés dans l'inventaire qu'il déposa entre ses mains ; cet inventaire diffère de celui dont nous avons parlé plus haut ; il y est question de 22 marcs d'or fondu, de pièces d'argent en feuilles non fondues de la valeur de 33 livres 3 sols, de trois calices, trois petites croix, un encensoir, une coquille et une grande croix, le tout en argent. Il y ajoute les terriers, titres, meubles et effets. Le chroniqueur fait remarquer qu'il serait bon de 8*enquérir à quel dessein on avait ainsi détaché Vargent des reliquaires.
Cet inventaire était complété par Ténumération des ornements sacerdotaux ou lévitiques^ lesquels consistaient en vingt-huit chapes de différentes étoffes et couleurs, treize chasubles, neuf dalmatiques, une bannière et plusieurs autres ornements.
Il est constaté par un acte notarié que l'abbaye de Corbigny était vacante le 23 janvier 1564, saisie et gouvernée par des commissaires ; on retrouve encore en 1566 Martial Hastier remplissant cette fonction.
S'il faut en croire notre chroniqueur, ce fut au mois de juin 1562 que les calvinistes s'emparèrent de l'abbaye de Saint-Léonard, qu'ils la pillièrent et y mirent le feu. M. Baudiau reporte ce fait au 29 janvier 1563 ; selon lui, ce fut à cette époque que le calviniste Nazot, maréchal-de-camp, et les capitaines René de Monceau et Louis de Blosset se présentèrent de nuit devant la place et y pénétrèrent par escalade, au point du jour, par la trahison des huguenots de la ville, qui n'attendaient que le moment favorable pour la livrer à la secte.
Les calvinistes ne s'écartèrent pas à Corbigny de la manière d'agir qu'ils avaient adoptée. « L'abbaye fut pillée et dévastée, les reliques des saints furent brûlées et les cendres jetées au vent, les églises profanées et mutilées, les saintes hosties foulées aux pieds et les vases sacrés enlevés; les chartes, les ornements sacerdotaux, en un mot, tout ce qui ne convenait pas à la rapacité sacrilège des sectaires impies fut jeté au feu... Ils égorgèrent sans miséricorde tous les prêtres et les moines qu'ils purent découvrir. Le chevalier de Châtillon-en-Bazois, capitaine-gouverneur, ne put lui-même échapper au carnage qu'en se sauvant en chemise.
3> Installés dans la ville, ces forcenés en restèrent mat très jusqu'en 1585 qu'ils furent dépossédés. Toutefois, ils y conservèrent le libre exercice de leur culte encore pendant un demi-siècle. Leur temple se trouvait à l'extrémité du faubourg Saint-Jean, au lieu dit Bougnon, où l'on en remarque encore les bâtiments. Marin Giraut prit possession de Corbigny comme ministre protestant le l^" février 1563 (1). »
Inutile de faire observer que ce mélange de catholiques et de protestants dans la même localité devait avoir des résultats funestes
(1) L*abbé Baudiau, Le Morvand,
DANS LE DIOCÈSE DE NEVERS. 3t5
à la discipline du monastère et nuire au maintien de la foi et des mœurs parmi les catholiques.
Le doyen était tenu de pourvoir aux charges imposées aux officiers claustraux ; soit par impuissance, soit par mauvais vouloir, il ne remplissait pas cette obligation. Charles de Sennetère, abbé du monastère, se vit dans la nécessité de faire saisir entre les mains de Léonard Ravisi, accenseur des revenus du doyen^ tous les grains qu'il avait, provenant des dîmes appartenant audit doyen.
M. l'abbé Baudiau dit qu'à la mort de Charles Sennetëre l'abbaye € fut donnée à Nicolas de Choiseuil-Praslin, qui faisait profession ouverte de la religion prétendue réformée. Mais il en sentit luimême l'inconvenance et résigna» deux ans après, ce bénéfice à Martin Couvet, conseiller et aumônier du roi, qui fut le dernier abbé régulier de Corbigny. t>
Cependant les véritables religieux avaient compris la nécessité d'une réforme dans Tordre de saint Benoît ; les principales maisons la réclamaient avec instance, et des chapitres généraux étaient convoqués à cet effet. « Le l«r septembre 1611, François Nicolas, grandprieur de l'abbaye de Saint-Denis-en-France, invita les abbé, doyen et religieux de Saint-Léonard de Corbigny à envoyer leurs députés au chapitre général de la congrégation réformée qui devait se tenir à l'abbaye de L'Eschamps, le quatrième dimanche de septembre, suivant les lettres patentes de Sa Majesté, données à Paris le 30 mai précédent. Il paraît que les religieux de Corbigny n'entrèrent pas facilement dans la voie de la réforme, car le 15 juillet 1624, Claude de La Madeleine de Ragny, évoque d'Autun, en vertu d'un arrêt du Parlement, voulut faire la visite des religieux pour procéder à leur réforme et leur imposer plusieurs statuts et règlements. Mais François-Gilbert Julien, aumônier et premier officier^ lui répondit, au nom de tous, que, étant soumis aux statuts de Flavigny, ils ne pouvaient en recevoir d'autres (1).
La Chronique ne fait pas connaître les résultats de cette entrevue.
£n 1626 François-Martin Couvet permuta, contre le prieuré de Dilo, son abbaye de Saint-Léonard avec Erard de Rochefort, qui devint le premier abbé commendataire de Corbigny.
(I) C /ironique,
Erard était déjà abbé de Vézelay et de Cervon et doyen de Téglise d'Autun. Le monastère de Corbigny tombait en ruines ; il ne fut confirmé dans sa nouvelle dignité qu'à la condition qu'il le ferait rebâtir à ses frais et qu'il y entretiendrait douze religieux. Il fit en effet à cet édifice de grandes réparations qui lui valurent le titre de nouveau fondateur (1).
Ce ne fut pas le seul acte important qui illustra les quelques années de sa charge. C'est à lui que Corbigny fut redevable de la maison des capucins et du couvent d'ursulines qui y furent établis. De concert avec les échevins et les habitants catholiques, il présenta une requête à Mgr l'évèqùe d'Autun tendant à ce que, pour empêcher c la subversion des catholiques, mêlés avec les calvinistes, il leur permît l'établissement d'une mission de Pères capucins et d'une communauté de religieuses ursulines pour instruire dans la piété les jeunes filles de la ville, ce qui fut accordé par M. Guison, vicaire général. »
En 1633, Érard de Rochefort résigna son abbaye à Léonard de Rochefort, son neveu, qui obtint à cet effet le brevet du roi ; mais il attendit en vain les bulles de Rome ; le chroniqueur ne dit pas pour quel motif elles lui furent refusées. Érard dut donc conserver son titre d'abbé. Toutefois, comme il avait résolu de se retirer, il résigna de nouveau en faveur de Charles de Rochefort, son autre neveu, qui mourut avant d'avoir pris possession. Erard se vit dans la nécessité de reprendre l'administration de l'abbaye qu'il conserva encore quatre ans.
Avant sa mort, Érard de Rochefort rendit un autre important service au monastère et à la ville de Corbigny. Nous avons vu par quels moyens iniques les protestants s'y étaient introduits, cherchant à propager leurs déplorables doctrines et à jeter le trouble dans les familles. Ils occupaient dans le faubourg des immeubles placés sous la dépendance du monastère. Alors on ne regardait pas toujours les faits accomplis comme un principe qui devait régir la société ; mais on savait au besoin réclamer les droits imprescriptibles de la justice. Érard eut donc recours à l'autorité royale. Suivons ici le récit du chroniqueur :
e: Le 18 mars 1636, arrêt a été rendu au conseil privé du roy, à la requeste de messire Érard de Rochefort, abbé de Saint-Léonard
(l) Manuscrit de Corbigny.
de Corbigny, demandeur, d'une part, elles habitans faisant profession de la religion réformée, d'autre part, qui ordonne que l'exercice de la religion prétendue réformée, établie au faubourg de la grande porte de la ville Saint-Léonard de Corbigny, sera ostée dudit lieu et des terres et justice de Tabbaye, avec défense auxdits hommes qui professent la religion prétendue réformée d'y faire à l'avenir aucun exercice, à peine de dix mille livres d'amende ; sauf auxdits hommes qui professent la religion prétendue réformée de vendre et de disposer des lieux et héritages par eux acquis audit faubourg Saint- Léonard, si bon leur semble; et auparavant qu'il soit pourvu, auxdits hommes qui professent la prétendue religion réformée, d'un autre lieu, ordonne Sa Majesté que les officiers de Saint-Pierre-le-Moûtier donneront avis si dans leur bailliage on a ci-devant donné auxdits hommes qui professent la religion réformée les lieux qu'ils doivent avoir suivant ledit, pour en cas qu'il ne leur ait été donné. »
L'année suivante, Erard résigna de nouveau son abbaye à Erard II de Rochefort, son autre neveu. On voit que le bon abbé, malgré ses excellentes qualités, se laissait facilement entraîner au népotisme, plaie qui faisait alors de grands ravages dans l'Église. Le jeune de Rochefort mourut trois mois après sa prise de possession. Alors le roi donna l'abbaye à Henri Sponde, évéque de Pamiers, qui la remit six mois plus tard à Jean Sponde, son neveu ; celui-ci ne vécut que six mois après sa prise de possession. L'évêque de Pamiers l'occupa de nouveau à la mort de ce dernier. En 1642, elle revint encore à Erard de Rochefort dit l'Ancien, à condition qu'il payerait une pension de huit cents livres à Etienne Danse, fils de l'apothicaire de la reine (1). Deux ans plus tard, Erard mourut au mois de novembre 1644. Son cœur fut déposé dans l'église des capucins avec une épitaphe qui rappelle le titre dont nous avons parlé , celui de second fondateur de l'abbaye de Saint«Léonard : aller fundator» Toutefois , ce titre lui fut contesté par quelques-uns ; s'il a fait, disent-ils, exécuter de nouvelles constructions, ou s'il a procuré des améliorations au monastère, c'était avec les revenus provenant de la coupe des bois.
Nous avons vu que les protestants avaient occupé Corbigny pendant de longues années ; ils avaient de là étendu leur propagande sur les
(1) Manuscrit de Corbigny.
paroisses voisines, n'oubliant pas d'établir des ministres de leur secte à mesure qu'ils multipliaient leurs lieux de réunion. Brinon-les- Allemands était un de leurs centres. Cependant les religieux de Corbigny attaquaient avec vigueur et habileté les fausses doctrines que les sectaires se plaisaient à répandre. Avec l'assentiment de révoque de Nevers et du gouverneur de la province , le château de Challement, qui appartenait à M. de La Ferté, chaud protestant, fat désigné pour le lieu où seraient tenues des conférences religieuses entre les dissidents et les catholiques. Le prieur de Corbigny avait à cœur de prouver que les textes cités par les ministres de la religion prétendue réformée étaient tronqués et falsiQés. Du côté des protestants, le sieur de Monsenglard, ministre, était chargé de soutenir ses coreligionnaires. Ces conférences ont été imprimées, mais les exemplaires sont excessivement rares; nous n'en connaissons qu'un seul possédé par M. de Dreuzy au château de Challement.
Le protestantisme avait peine à s'implanter dans notre Nivernais ; c'était une plante exotique qui n'y trouvait pas ses sucs nourriciers ; aussi, malgré les efforts des sectaires, il finissait partout par disparaître insensiblement ; c'est ce qui eut lieu à Corbigny et aux environs, comme à La Charité, à Entrains et ailleurs. Cependant, en 1667, quand Mgr de Roquette, évoque d'Autun, fit sa visite à Corbigny, il fut reconnu que dans la paroisse de Saint-Seine il y avait encore trente familles huguenotes.
Il n'en fut pas de même de la commende ; cette plaie des monastères avait pris racine par toute la France. Les abbés et prieurs commendataires n'étaient pas tous aussi consciencieux et aussi dévoués qu'Erard de Rochefort; beaucoup, quoique palpant les revenus, laissaient tomber tous les bâtiments en ruines et ne donnaient aux pauvres moines que le strict nécessaire ; quelquefois ils faisaient un compromis avec leurs religieux et leur abandonnaient une partie des immeubles, dont les revenus devaient suffire à leurs besoins.
A la mort d'Erard, le roi avait donné l'abbaye à Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, qui y introduisit la réforme de Saint-Maur, le 14 septembre 1647.
Xous ne sommes heureusement plus aux temps dont nous avons parlé, lorsqu'aux époques mérovingienne et carlovingienne des abbés laïcs venaient avec leur femme, leurs enfants, leurs domestiques, leurs chevaux et leurs meutes, s'installer dans leur abbaye et y mener joyeuse vie ; à l'époque qui nous occupe les abbés
ne pouvaient s'engager dans le mariage sans se démettre de leur titre ; ils le cédaient donc à d'autres, le cas échéant, mais pas toujours à titre gratuit. Cette cession venait souvent grossir Tapport consigné dans le contrat matrimonial.
Le prince de Gonti, voulant se marier en i651, se démit de son abbaye de Saint-Léonard en faveur de Melchior Arod de Sennevas, baron de Saint-Romain. La Chronique dit qu'il c céda aux religieux de ladite abbaye, de la congrégation de Saint- Maur, plusieurs domaines et dîmes de bled et vin^ démembrés de ladite abbaye, pour leur tenir lieu de pensions en espèces et argent, aux clauses et conditions y énoncées (1). »
« Â sa mort, en 1694, dit M. Tabbé Baudiau, le roi conféra l'abbaye à René Pucelle, sous-diacre, conseiller-clerc de grand'chambre au parlement de Paris, neveu du maréchal Catinat et janséniste outré, qui en prit possession le 9 mai 1695. Pendant qu'il tint le monastère, le jansénisme pénétra parmi les moines et les poussa à la révolte contre l'autorité du Saint-Siège. Ils protestèrent, en effet, contre la bulle Unigenitusy et en appelèrent au Pape, mieux informé, et au futur Concile. Cet abbé mourut en 1745, après un jouissance de cinquante-un ans , et eut pour successeur Jean Omelane , conseiller du duc d'Orléans, qui fut lui-môme remplacé par Xavier- Louis-Constance Roux de Bonneval , vicaire général de Màcon. Celui-ci fut le dernier titulaire de Saint-Léonard. Le roi l'avait autorisé à démolir les bâtiments du doyenné, réunis à la manse abbatiale en février 1777.
» Le monastère avait alors pour administrateur, sous le titre de simple prieur, un religieux actif, nommé dom Landel, qui présida à la reconstruction des édifices actuels dont la beauté, autant que le grandiose, attire d'abord l'attention de l'étranger arrivant à Corbigny. L'église, qui forme l'aile droite, est de style grec et se fait remarquer par sa grandeur. Elle n'était pas encore complètement achevée lorsque la révolution de 1789 vint expulser les huit religieux qui habitaient ce petit palais.
^ Cette magnifique maison a été affectée depuis la révolution à divers usages ; hôtel du district en 1790, elle devint en 1807 le siège d'un haras nombreux. Le petit séminaire diocésain, qui y avait été
(1) Manuscrii.
établi en 1834, a été remplacé lui-même par une succursale de la maison des frères de la doctrine chrétienne de Nancy (1). »
Nous reviendrons sur Corbigny quand nous parlerons des capucins, des ursulines et des congrégations hospitalières ou enseignantes établies dans le diocèse.