CHAPITRE XII
SAINT-RÉVÉRIEN PRIEURÉ.
A moitié chemin environ de Prémery à Corbigny, après avoir laissé sur la gauche le petit bourg de Moussy, on arrive de côtes en côtes sur un plateau élevé, duquel la vue embrasse un ravissant panorama. Ce sont d'abord les riches vallées qui s'étendent jusqu'aux bords gracieux de l'Yonne, avec les bourgs et hameaux disséminés sur ce sol fertile; puis, dans le lointain, les collines qui encaissent les deux rives de cette rivière, et enfin dans Tarrière-plan les montagnes du Morvand à l'aspect fantastique.
A mi-côte du plateau dont nous avons parlé, faisant face aux montagnes du Morvand, s'étend le bourg ou, si on aime mieux, la petite ville de Saint-Révérien.
Les auteurs ne sont pas d'accord sur son origine ; les uns veulent que ce soit là que le saint ait été martyrisé (1), les autres prétendent que c'est au pied des murs de Nevers, sur les bords du ruisseau du Croux, qu'il a cueilli la palme du martyre (2).
Les uns et les autres peuvent soutenir leur sentiment et Tappuyer de raisons qui ne sont pas sans valeur. On sait qu'au milieu de la
(!) GiLLET, Annuaire de 1808. — Guy Coquille.
(2) De Sainteiiarib , Recherches sur Nevers, — D. Martènb. -- Gagnars, dans son Histoire de Véglise d'Autun, — Pabmbntieb, histoire manuscrite des évêques de Nevers.
forêt qui sépare Saint-Révérien de Champallement on a découvert, il y a quelques années, une ville gallo-romaine assez importante; un temple, un forum, des constructions considérables s*étendant jusque sous les eaux de Tétang de Champallement, ont longtemps occupé et occupent encore les archéologues, sans parler des statuettes de bronze, des médailles, monnaies, fibules, armes, etc., qu'on y a recueillies. Il ne serait donc pas extraordinaire que le saint évoque d'Âutun ait voulu déployer son zèle au milieu de cette population et qu'il s'y soit rendu avec saint Paul, prêtre, et dix autres compagnons, désireux de partager les fatigues et les dangers de son apostolat. L'empereur Âurélien, qui visitait alors la province de Sens et qui faisait coulera grands flots sur sa route le sang chrétien, fit arrêter ces apôtres du christianisme, et ne pouvant les déterminer à renier leur foi, il les condamna à mort. Ce fut vers l'an 274 de l'ère chrétienne. Une ceUa fut érigée sur le lieu de leur martyre, et bientôt le nom de saint Révérien fit oublier celui de la ville qu'il avait évangélisée.
Ceux qui avancent que Nevers fut l'objet spécial de leur zèle et qu'ils arrosèrent son sol de leur sang, disent qu'une tradition constante maintient que saint Révérien et ses compagnons reçurent la couronne du martyre au pied des murs de Nevers, près d'une fontaine renfermée dans l'ancien enclos de l'abbaye des bénédictines, connue encore sous le nom de fontaine de Saint- Révérien. La tour et la rue qui avoisinent cette source portent le même nom.
Les religieuses conservaient dans leur église, outre les reliques du saint, renfermées dans un reliquaire d'argent, une large pierre carrée sur laquelle on lisait cette inscription :
a Ici la pierre sur laquelle saint Révérien, évêque d'Âutun, a été décapité Tan 272, en cette ville de Nevers, proche l'abbaye de Notre- Dame, où reposent ses saintes reliques. :»
On lit dans une Vie de saint Révérien : ce Jamais la ville de Nevers ne périra tant que ses reliques y subsisteront (1) 9.
Nous avons cru qu'il était important d'entrer dans ces détails avant d'aborder l'histoire du prieuré. Il est incontestable que le culte de saint Révérien dans la localité qui porte son nom remonte à une haute antiquité. Faut-il l'admettre dès l'époque de son mar-
(1) De Saimtbvabib, Recherches sur Nevers^ p. 487.
tyre, ou faut-il adopter le sentiment de ceux qui veulent qu'une partie considérable de ses saintes reliques aient été transportées plus tard dans ce Heu, où on aurait construit une église pour les recevoir? C'est le sentiment le plus généralement admis; mais à quelle époque ce niartyrium et la cella ont-ils été établis, c'est ce qu'il est impossible de préciser.
Gillet avance qu'en 888 c'était un monastère de bénédictins sous la dépendance de saint Martin d'Âutun (1). S'il en est ainsi, il faut dire que la charte délivrée par Charles-le-Gros, cette même année, à la sollicitation de Guillaume P'', comte amovible et marquis de Nevers, restituant à l'église de Saint-Cyr de Nevers la cellula aancti Reverianiy la petite cella de Saint-Révérien, indiquerait approximativement l'époque de la translation des reliques du saint, et qu'à cette occasion Téglise de Nevers aurait fait remise à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de cette cellula. L'abbé y aurait établi alors des religieux chargés de la garde et du culte de ces précieuses reliques.
En 1226, au mois de juin, Mahaut de Courtenay, comtesse de Nevers, veuve de Hervé de Donzy, donna au prieur de Saint-Révérien tout ce qu'elle possédait à Ghevannes (2). Dans le testament de Guillaume de Crux-la- Ville il est fait mention de Saint-Révérien. Ce seigneur y avait établi une fondation pour le repos de son âme (3).
D'après le pouillé du diocèse de Nevers remontant à la fin du quinzième siècle, le prieuré de Saint-Révérien était sous la dépen-
dance de Gluny ; c'était l'abbé qui nommait le prieur, et ce dernier avait la collation de la cure. C'était alors un petit monastère avec le titre de prieuré conventuel.
Nous sommes porté à croire que, dès le douzième siècle et même avant, Saint-Révérien dépendait de Cluny. Sa belle et vaste église, accusant l'époque que nous indiquons, porte le cachet de cet ordre célèbre.
Il ne faut pas juger de cette église d'après les restaurations qui y ont été exécutées ; quand ces travaux ont été faits, les études archéologiques n'avaient pas encore pris le développement qu'elles ont main-
Ci) Annuaire de 1808.
(2) Lebeuf, Histoire d'AvaerrCy tome II, p. 157 et 294.
(3) Essai sur l'abbaye de Sainl-Marlin d'Autun, tome II, p. 338.
tenant, et l'architecte^ abandonné à ses propres inspirations, agissait un peu au hasard et sans règles précises.
Essayons de reconstituer la belle église de Saint-Révérien en lai rendant son transept et le clocher qui le dominait, comme dans toutes les églises monacales ; élevons sa nef centrale au moyen d'un second étage, dont on peut encore aujourd'hui reconnaître le cordon qui lui servait de base ; rétablissons à cet étage les baies supérieures qui éclairaient la grande nef, et alors nous pourrons avoir une idée de cet important édifice.
Ce monument rappelle les églises de second ordre de la dépendance de Cluny. Trois nefs sont divisées par six travées jusqu'au transept, au-delà duquel celles des bas-côtés continuent et forment déambulatoire autour du sanctuaire. Trois absidioles rayonnent dans cette région et éclairent le déambulatoire d'une douce lumière.
On pourrait nous demander comment nous avons reconnu l'existence du transept. Nous répondrons que l'arc triomphal l'indique évidemment; il est plus massif; ce n'est plus le simple pilier cantonné en croix dont nous venons de parler; huit angles droits saillants et quatre rentrants dissimulent sa masse. A partir de l'arc triomphal, trois travées de moindre dimension partagent le chœur jusqu'au rond-point, garni de six colonnes monocylindriques; les arcades qu'elles soutiennent sont les seules de forme ogivale, ainsi que les arcs des bas-côtés.
Au bas d'une des colonnes du sanctuaire on lit cette inscription en caractères de Tépoque : rotbertys me fecit. Nous n'avons pas la pensée de décrire les magnifiques chapiteaux fleuris, animés, historiés qui garnissent cette église; les moines sculpteurs ont mis un soin tout particulier dans ce travail. Nous nous contenterons de signaler quelques-uns des chapiteaux historiés. On y remarqae l'histoire de Jacob, la bénédiction qu'il reçoit, sa vision mystérieuse, sa lutte avec l'ange, son retour dans sa patrie. — Un autre rappelle l'apparition des anges aux bergers. — Ailleurs c'est le jugement dernier, le pèsement des âmes, etc.
L'absidiole centrale a été enrichie au seizième siècle de curieuses peintures à fresque. C'est la Vierge immaculée au milieu de tous les emblèmes de l'Ancien-Testament ayant rapport à cette glorieuse prérogative.