CHAPITRE 1er
SEYR ET ROLLAND DE ROUSSILLON. — CONVERSION DES HABITANTS. — PREMIER MONASTÈRE. — NOUVEAU MONASTÈRE.
Nous avons terminé l'histoire des monastères établis dans le diocèse de Nevers antérieurement à la fondation de Gluny, et dont la plupart ont fini par se rattacher, comme nous l'avons vu, à cet ordre fameux. Nous allons aborder les établissements sortis de cette source riche et féconde.
Nous sommes amenés en premier lieu à parler de La Charité-sur- Loire, fille ainée de Cluny^ titre qui lui est justement attribué, non pas par l'époque de sa filiation, car, nous l'avons déjà fait remarquer, Souvigny et d'autres monastères le lui disputeraient à juste raison, mais par son importance et par son développement merveilleux.
L'histoire du monastère de La Charité va présenter un attrait tout particulier, car elle se confond avec les grands faits de l'histoire générale. Les joies et les douleurs de la patrie font partie de la vie intime et publique de la fille ainée de Cluny ; les conflits entre les seigneurs voisins, les guerres entre les Armagnacs et les Bourguignons, les luttes religieuses, etc. , viendront compliquer les chroniques du monastère, et, après avoir admiré ses splendeurs, nous serons parfois forcés de gémir à la vue de ses ruines.
Commençons par dire ce qu'était La Charité avant sa fondation comme dépendance de Cluny.
Cette époque, que nous pourrions appeler préhistorique, car elle ne nous apparaît qu'enveloppée d'un nuage épais laissant apercevoir seulement quelques formes fantastiques, a cependant son intérêt et laisse échapper quelques rayons de lumière. Lebeuf, sans ajouter foi à tous les détails exposés par l'auteur qui a traité de la fondation primitive de La Charité, ne craint pas de les consigner dans son Recueil d'écrits divers pour servir d*éclaircissefnents à Vhistoire de France (1) et de donner en entier le récit extrait d'un manuscrit de la bibliothèque royale. Nous marcherons sur ses traces (2).
C'était vers l'an 700 de l'incarnation de Notre-Seignéur, un prince auquel on donnait le titre de roi, Rolland de Roussillon, possédait dans l'endroit où fut bâtie la ville de La Charité une riche villa, ou plutôt un bourg, connu sous le nom de Seyr, nom hébreu qui signifie hon repos. Un saint Loup, sous-diacre, qui se sanctifiait dans ia retraite auprès de Nevers , entreprit de convertir à Jésus-Christ le prince et la population, car ils vivaient encore au milieu des erreurs du paganisme. Dieu bénit ses efforts et il réussit dans son entreprise. Il Gt construire au milieu de cette population une église en l'honneur de la vierge Marie. Bientôt cette église devint celle d'un monastère qui comptait déjà cent religieux , placés sous la direction d'un nommé Gelase ; cet abbé les gouverna pendant trente ans, sous la règle de saint Basile. Rolland leur abandonna tout ce qu'il possédait dans ce lieu. L'auteur fait ensuite partir Grelase et Rolland pour Jérusalem où ils moururent. Didier succéda à Gelase dans le monastère de Seyr et, au bout de neuf ans, le monastère fut pillé et ravagé par les Sarrasins. Une dizaine d'années après, Pépin, étant devenu roi de France, voulut rétablir le monastère, mais seulement avec quelques moines; il le confia à la direction de Tabbé Etienne. Onze ans plus tard les Sarrasins le ravagèrent de nouveau et le détruisirent de fond en comble. Ce lieu demeura désert pendant trois cents ans.
D'accord avec le second manuscrit attribué au moine Richard et reproduit par Lebeuf (3), la chronique du prieuré de La Charité,
(1) Tome I".
(2) Ce travail est attribué à Richard, moine de Giuny, qui vivait en 1216.
(3) Loco citaio.
qui sera notre guide dans ce travail, attribue la fondation de ce célèbre monastère aux mômes seigneurs, lorsque saint Hugues était chargé de la direction de Cluny. Laissons parler ici le chroni-' queur :
c La renommée du grand saint Hugues, abbé de Cluny, et la sainteté de ses religieux étant répandues dans toute la chrétienté, les rois, les princes et les grands seigneurs, comme à l'envi les uns des autres, faisaient du bien à Gluny : les uns s'en rendaient tributaires, comme Alphonse IV, roi d'Espagne, et Henri l^^ roi d'Angleterre ; d'autres appelaient des religieux de Cluny pour réformer les anciens monastères quMls assujettissaient à cette abbaye pour en être complètement dépendants soit au spirituel, soit au temporel; les autres, enfin, fondaient des monastères nouveaux dans lesquels ils établissaient des religieux disciples de saint Hugues.
B Entre ceux-ci il se rencontra trois puissants seigneurs qui ne voulurent pas être des derniers à donner des effets de leur piété envers Dieu et de leur dévotion envers l'abbaye de Cluny. Geoffroy, évèque d'Auxerre, fils d'Hugues de Champallement , vicomte de Nevers ; Guillaume U, comte de Nevers, et Bernard de Chaillan, avec ses beaux-frères Humbault et Rainault, seigneurs de La Marche, château situé à une petite lieue de La Charité, du côté de Nevers, conçurent le dessein de fonder un monastère.
» A la sollicitation du pieux évèque d'Auxerre, les seigneurs de La Marche se déterminèrent à restituer l'ancien patrimoine du monastère de Seyr dont leurs prédécesseurs s'étaient emparés après le sacagement de ce lieu. Ils choisirent en effet Seyr, où il ne restait de l'ancien monastère qu'une église, dédiée à la glorieuse Mère de Dieu, que notre évèque Geoffroy donna à saint Hugues, abbé de Cluny, avec ses appartenances et les fonds adjacents, du consentement de Guillaume, comte de Nevers, qui la tenait en fief de l'évêque d'Auxerre. Ledit comte l'avait rétrocédée ou donnée en arrière-fief aux seigneurs de La Marche. Tout ceci se prouve par la charte de fondation placée à la fin de cette chronique et par les autres chartes qui l'accompagnent.
9 Nos illustres fondateurs ayant donc porté les yeux sur les religieux de Cluny pour occuper ce nouveau monastère, saint Hugues, jaloux de la gloire de Dieu, donna volontiers de ses disciples pour en jeter les premiers fondements. :»
330 LES GONGRËGâTIONB RELIGIEUSES
Ici le manuscrit, cité par Lebeuf, entre dans quelques détails négligés par le chroniqueur et qui ne sont pas sans importance.
D'après le manuscrit, l'objet de la donation n'était pas une église, mais les ruines d'une église au milieu desquelles était conservé un autel antique entouré de broussailles qui avaient poussé à travers ces ruines, ce qui leur donnait l'aspect d'un ermitage. Bernard de Chaillan comprit qu'il ne pouvait, malgré son désir et ses intentions formelles, conduire cette œuvre à bonne fin s'il n'était aidé des conseils d'un homme sage et prudent. Il crut trouver cet homme dans un saint religieux, portant comme lui le nom de Bernard, et qui dirigeait dans les voies de la sainteté des clercs réguliers occupant un couvent élevé auprès de Nevers sous le vocable de saint Gildard. Il alla donc le trouver pour le prier avec instance de se charger de rétablissement qu'il voulait fonder, lui promettant de mettre à sa disposition tout ce qui serait nécessaire pour la complète exécution de ce projet. Effrayé de la charge qu'on voulait lui imposer, le saint homme commença par refuser, puis, se laissant vaincre par les prières du généreux fondateur et craignant d'aller contre la volonté de Dieu, il finit par accepter. Bientôt, agité par de nouvelles terreurs et persuadé qu'on lui demandait ce qui était au-dessus de ses force?, il réfléchit pour savoir ce qu'il ferait et comment il le ferait. Enfin il se rappela que, étant encore dans le monde, il avait été intimement lié à un condisciple alors eng:igé comme lui dans la cléricature et actuellement moine de Cluny : il se nommait Girard (1) ; c'était un religieux d'une sainteté remarquable, d'un esprit élevé et d'une charité admirable ; convaincu de plus en plus de sa propre insuffisance, il alla le trouver et le supplia d'accepter la charge en question.
Girard, sans se laisser épouvanter par un si lourd fardeau et n'envisageant que la gloire de Dieu, accepta avec plaisir; ils se rendirent donc l'un et l'autre auprès de Bernard de Chaillan et lui firent part de cet arrangement.
Inutile de faire observer que Girard était venu avec le consentement de ses supérieurs, puisqu'il était accompagné de plusieurs saints religieux. Ces dispositions furent favorablement accueillies par le seigneur de Chaillan, qui rendit grâces à Dieu et reçut Girard
(1) Le manuscrit lui donne indistinctement le nom de Girard ou Gérard.
avec honneur ; il le conduisit au lieu qu'il destinait à sa fondation et lui en fit l'abandon. Il voulut se charger en outre de fournir à ces saints religieux tout ce qui leur serait nécessaire pendant le temps des constructions ; il leur faisait en effet porter de son château ce dont ils avaient besoin pour leur subsistance.
Le pieux Girard et ses religieux menaient une vie si sainte et si angélique qu'un parfum de vertu se répandait autour d'eux. Leur charité était telle que les riches en étaient étonnés et que les pauvresles considéraient comme leur Providence visible; t Allons à la charité des saints religieux, » se disaient-ils les uns aux autres, Eamus ad aanctorum Karitatemi à force de répéter cette phrase, ils firent oublier le nom de Seyr et le monastère prit celui de La Charité; ce nom resta à la ville qui se forma autour du couvent. Ce saint prieur en arrivant avait rappelé à ses frères l'usage établi à Cluny par saint Hugues, qui l'avait formé à la vie religieuse. « Comme lui, leur dit-il, nous payerons la dîme aux pauvres de la contrée en leur réservant une portion sur dix. > Mais il ne voulait pas qu'on se contentât de l'aumône corporelle ; il exigeait que cette aumône fût accompagnée de quelques bonnes paroles et que les âmes eussent aussi leur part.
Leur réputation s'étendit au loin ; les ouvriers nombreux qu'ils employaient pour les constructions, les voyageurs qui avaient entendu parler de leur bienfaisance, les curieux qui venaient admirer leurs travaux, les seigneurs heureux d'y concourir, les pieux pèlerins attirés par leur sainteté et la pompe de leurs cérémonies, contribuèrent à faire de La Chauité un centre où on se plaisait à se réunir. Faut-il s'étonner si la rue principale de la ville porte encore aujourd'hui le nom de rue des Hôtelleries ? Les religieux avaient voulu offrir un asile aux nombreux étrangers qui venaient les visiter.
Ici Tauteur de la chronique charitoise soulève une question relative à l'époque de la fondation du monastère. Claude Robert, dans sa Gallia christiana, fixe cette fondation à 1052 ; Robert d'Auxerre et la notice des monastères de ce diocèse indiquent l'année 1056, tandis que la charte de fondation est datée de 1059. Le chroniqueur fait observer avec raison que la première date doit se rapporter au projet de fondation, que les constructions, commencées en 1056, auraient été complétées, sauf l'église, en 1059. Cette explication parait tout à fait rationnelle ; elle a son importance.
Reprenons la suite de notre récit.
Les marchands du voisinage voulaient proûter du concours dont nous avons parlé, et venaient vendre leurs marchandises et leurs denrées ; mais bientôt le seigneur de La Marche y Rainault , voyant les marchés de sa localité moins florissants, entreprit de mettre des entraves et d'arrêter cet élan qui excitait sa jalousie ; il alla jusqu'à susciter mille vexations aux moines de La Charité.
Girard, espérant toucher son cœur, se rendit auprès de lui, et lui fit considérer qu'il agissait contre l'œuvre de Dieu ; mais sa démarche n'eut aucun résultat. Il revint donc au milieu de ses frères et se contenta de prier avec eux pour leurs persécuteurs.
Quant au seigneur de Chaillan, indigné de l'injustice de son beaufrère, il lui déclara que, s'il ne changeait de conduite, il serait obligé de rompre avec lui ; ce qui ne tarda pas à avoir lieu. Il s'éloigna donc du château de La Marche, et quelque temps après les deux beaux-frères étaient en présence, chacun à la tête de leurs vassaux. La troupe de Rainault était incomparablement plus nombreuse ; mais Bernard comptait sur le secours de Dieu et sur la protection de sa sainte Mère, dont il défendait les droits en défendant l'église qui lui était dédiée. Richard (1) nous a laissé la prière qu'il a adressée à Marie au moment d'engager le combat : c Sainte et glorieuse Mère de Dieu, immaculée vierge Marie, ma chère souveraine, daignez exaucer les prières de votre serviteur ; que votre fils, pour votre honneur, opère des miracles, et qu'il soit permis à celui qui vous invoque et à tous ceux qui, comme moi, seront témoins de votre protection, de vous bénir et d'exalter votre nom. Aujourd'hui, donnez-moi la force, en présence de vos ennemis qui veulent diminuer votre gloire; faites-moi part de votre secours du haut du séjour de la gloire où règne votre Fils, dont ils veulent détruire et déraciner la nouvelle plantation. :b
Après cette prière, il se signe de la croix et s'avance avec courage -, au premier choc l'ennemi était en déroute, et Rainault était le prisonnier de son beau-frère. Cependant il fut remis en liberté, grâce aux sollicitations du comte de Nevers et des évêques du voisinage ; le vainqueur y mit pour seule condition qu'à l'avenir il laisserait en paix le prieur Girard et sa communauté. Il tint parole pendant
(1) UHagioiogie nivernaise attribue ce récit à Robert, parce que Richard écrivait sous la dictée dudit Robert.
quelque temps; mais après la mort de Bernard, Girard et ses religieux eurent encore à souffrir de ses vexations ; il ne tenait aucun compte des conseils el des reproches de ceux qui rapprochaient de près, ni des avertissements que lui adressaient les évèques. Ces prélats se virent forcés de le frapper d'excommunication ; mais les censures de l'Eglise le trouvèrent insensible : il persévérait dans ses criminelles entreprises.
Le saint évèque d'Auxerre, Geoffroy de Champallement, se rendit à La Charité pour consoler et encourager ces bons religieux ; mais il n'y vînt pas les mains vides : il apporta avec lui le chef et le bras de saint Jovinien, martyr et compagnon de saint Pèlerin, dont il les gratiûa, comme devant être la sauvegarde de leur monastère. Chaque fois donc qu'ils pouvaient prévoir une attaque de leur ennemi , ils sortaient ces saintes reliques, et , malgré son impiété, sa rage se calmait.
Dans une de ses agressions hostiles, il fut atteint à la tète d'un trait, et quoique la blessure fût légère en elle-même, le mal augmenta et devint bientôt sans remède. Rentrant alors en lui-même, il pensa que c'était une punition de Dieu pour le mépris qu'il avait témoigné du chef de son saint martyr ; il se rendit à l'église et promit que s'il guérissait il réparerait envers le monastère toutes les injustices dont il s'était rendu coupable. Quelques jours plus tard il mourut ; oubliant les maux c[u'il leur avait fait souffrir, les religieux l'enterrèrent dans leur cimetière.
Son fils, qui se nommait aussi Rainault, imita son père dans ses injustices, et alla encore plus loin. Le châtiment ne se fit pas longtemps attendre. Un jour son bras enfla d'une manière épouvantable. Lui aussi rentra en lui-même à la vue de la mort qui le menaçait ; il s'empressa de réparer les torts que lui et son père avaient faits au monastère; il abandonna à cet effet la terre de Munot, et voulut même être revêtu de l'habit religieux avant sa mort, qui eut lieu trois jours après.
C'est ainsi, dit le chroniqueur, que se réalisa la parole de Geoffroy, lorsqu'il remit à saint Girard les reliques de saint Jovinien : « Je vous donne cette tête contre la tête de Rainault, et ce bras contre son bras. »
Cette visite de Geoffroy à La Charité eut lieu en 1071. Le pieux évêque, dans cette circonstance, accorda au monastères plusieurs privilèges importants ; il voulut que les religieux fussent exempts de la juridiction des évèques d' Auxerre et qu'il leur fût permis d'appeler.
saus être obligés d'obtenir leur consentement, des évèqaes étrangers pour conférer les saints ordres et consacrer les autels. Ces engagements devaient donc lier aussi ses successeurs.
Pour s'opposer aux persécutions , Girard et ses frères ne prir^it pas d'autres armes que celles de la prière, laquelle eut tant d'effet que ces deux seigneurs, de loups qu'ils étaient, furent changés en agneaux, et, de cruels agresseurs, devinrent les bienfaiteurs de ceux qu'ils persécutaient. Cet exemple de la faveur qu'ils avaient reçue de Dieu, dans la conversion des ennemis de leur monastère, les engagea à ne jamais discontinuer de faire des prières pour leurs persécuteurs. Sainte coutume qui a été longtemps observée dans le monastère de La Charité, et qui a mérité les louanges et l'approbation du pape Innocent III ; par sa bulle adressée au prieur et aux religieux de La Charité, donnée à Latran, le 2 des ides d'avril, l'an sept de son pontificat, il approuve et confirme la sainte et louable coutume qu'ils avaient, dans leur monastère, de célébrer des messes et de faire des prières pour leurs ennemis, et de se prosterner sur le pavé pendant la célébration de ces messes, pour implorer en leur faveur la miséricorde divine.
Malgré les efforts des méchants. Dieu bénissait l'administration de Girard; il travaillait avec ardeur à la construction de son église qui s'élevait rapidement ; d'un autre côté, la sainteté qu'il avait su inspirer à ses religieux se manifestait au loin, et de tous les côtés les seigneurs et les princes appelaient des moines de La Charité pour fonder de nouveaux monastères. Le nombre des religieux augmentait d'une manière prodigieuse; d'après les mémoires de dom Legout, on en comptait jusqu'à 200. Il ne faut pas s'en étonner, s'il est vrai que saint Hugues, dans une des visites qu'il fit à La Charité, en reçût soixante à la vèture, non compris ceux que le prieur Girard avait admis. Parmi ces derniers s'en trouvait un entaché de manichéisme et en même temps adonné à la nécromancie. Saint Hugues, dans une réunion de toute la communauté, éprouva à l'approche de cet hérétique une répulsion dont il ne put se défendre; il refusa de lui donner le baiser de paix comme aux autres, qui en furent surpris. Le saint abbé le somma de faire connaître sa doctrine et sa vie. Le malheureux ne put dissimuler ses funestes erreurs et sa déplorable conduite, mais sans aucun sentiment de repentir. Le saint le dépouilla de l'habit religieux et le chassa du monastère. Ce n'était pas assez pour Girard de répondre aux nombreuses
demandes qui lui étaient adressées dans les dioeèses d'Auxerre, NeverSy Bourges, Meaux, Rouen, Âutun, Paris, Troyes, Orléans, Beauvais, Sens, Ghalon, Tours; il avait encore à satisfaire les vœux des princes étrangers. Ce fut de son temps que diiSérenles colonies de religieux de La Charité se détachèrent pour aller fonder les monastères de Saint-André d'Arenthon, de Vennelot et de Bermondsey, en Angleterre; de Civitot, à Constantinople; de Saint-Pierre de Ratis, en Portugal, et de Sainte-Croix, à Venise.
Saint Girard, après une administration aussi pénible, éprouvait le besoin de prendre un peu de repos, afin d'avoir plus de temps à donner à sa propre sanctification. Il y avait vingt-huit ans qu'il gouvernait avec sagesse le monastère de La Charité, quand il pria saint Hugues d'accepter sa démission. Le saint abbé de Cluny ne put résister à ses sollicitations ; il le chargea du prieuré de Joigny, un de ceux qu'il avait fondés, et mit à sa place, à La Charité, un des religieux qui y étaient venus avec saint Girard, le vénérable Wilencus. Après avoir établi une parfaite régularité dans le monastère de Joigny et l'avoir édifié par ses vertus, saint Girard, sentant sa fin approcher, obtint d'être complètement déchargé de toute supériorité, et revint, en qualité de simple religieux, à La Charité, où, par son humilité profonde, il devint le modèle de ses frères, comme il avait été leur guide autrefois par sa prudence consommée. Avant de mourir, il annonça que l'église qu'il avait fait construire serait consacrée par un pape. Ce fut le 6 décembre 1102 que ce saint religieux rendit son âme à Dieu. (1) L'auteur de la vie de saint Hugues en parle comme d'un homme dont les vertus ont brillé avec éclat aux yeux de Dieu et des hommes, et saint UMaric, grand-prieur de Cluny, exalte son mérite et sa sainteté.
Son corps fut inhumé dans l'église du monastère, derrière le maître- autel.
Nous avons déjà parlé de la rue des Hôtelleries, formée par les constructions élevées par les religieux pour recevqir les pèlerins et les étrangers; mais la ville de La Charité recevait aussi des évéques et des seigneurs attirés par la pompe des saintes cérémonies. L'archevêque de Bourges, les évèques d'Auxerre, de Nevers, de NoySn y avaient leurs appartements ; les comtes de Nevers et les seigneurs de
(1) Chronique de La Charité.
Bourbon y avaieat aussi leurs logis, ainsi que les seigneurs de leur suite.
C'était surtout aux fêtes de la bienheureuse vierge Marie, patronne du monast^e, que les étrangers de tout rang affluaient à La Charité: alors les offices se célébraient avec plus de pompe encore que de coutume (1).
Transportons-nous par la pensée à huit siècles de distance, suppo* sons-nous au milieu de cette église à cinq nefs, dont la longueur à partir de la tour jusqu'au fond de la chapelle absidale serait incroyable si on n'avait pas actuellement encore les preuves de ces gigantesques proportions ; portons nos regards d'abord vers le sanctuaire, enrichi des dons des évêques et des seigneurs; considérons ces prélats et leurs assistants occupant autour de l'autel des sièges réservés ; au-dessous d'eux, deux cents religieux et plus faisant retentir ces voûtes de leurs chants graves et pieusement modulés ; considérons encore devant le chœur ces nombreux seigneurs rangés d'après la hiérarchie de la chevalerie, avec la suite brillante de leurs barons, et enfin ces vastes nefs remplies de pieux fidèles, venant demander à Notre-Dame de la Charité protection pour eux et leurs familles. Quel ravissant spectacle !
(t) On comprend que, dans ces circonstances, les fournisseurs de toute espèce s'empressaient de se rendre À la ville pour y vendre leurs denrées ; il est facile de reconnaître* ici Torigine des foires de La Charité, qui ont lieu régulièrement toutes les veilles des fêtes de la sainte Vierge, telles que la Purification, T Annonciation, TAssomption, la Nativité, la Conception.