CONSÉCRATION DE L'ÉGLISE DE LA CHARITÉ PAR LE PAPE PASCAL IL
Cependant les habitants de La Charité devaient être les heureux témoins de cérémonies plus imposantes encore. Sur le point de quitter la terre, le saint prieur Girard, dans une prophétique extase, avait entrevu la gloire réservée à la basilique qu'il avait fait élever en rhonneur de la Reine du ciel, et il avait prédit qu'un Pape viendrait la consacrer.
Le fait, humainement parlant, paraissait peu probable. Comment croire en effet qu'un Souverain Pontife quitterait Rome pour venir honorer de sa présence Sëyr, sortie de ses ruines et devenue La Charité? Mais Dieu prête une oreille favorable à la prière de ses saints et sa providence sait disposer les événements à son gré, pour répondre à leurs désirs. La prédiction du pieux Girard devaU avoir son accomplissement quatre ans après sa mort, sous l'administration de Wilencus, son successeur, dans les circonstances que nous allons rapporter.
Henri IV , empereur d'Allemagne , avait violé les droits du Saint-Siège dans la fameuse querelle des investitures. Hélas! l'expérience lui prouva qu'il n'était pas avantageux aux princes de la terre de s'attaquer à la pierre qui sert de fondement à l'Eglise ; il devait expier par la révolte de ses enfants son indigne conduite contre le Père commun des fidèles. Bientôt il fut réduit à un tel état de misère
qu'il se vit forcé de demander à l'évêque de Spire une prébende laïque dans sa cathédrale, faveur qui lui fut refusée.
Son fils, Henri V, qui avait usurpé son trône, voulut marcher sur les traces de son père et renouvela les mêmes prétentions. Le souverain pontife Pascal II, avec lequel il avait désiré entrer en négociations, refusa avant d'avoir pris conseil de Philippe P', roi de France, revenu à de meilleurs sentiments, et de son fils Louis-le- Gros. C'était de ce côté que, de tout temps, dans les moments difGciles, la papauté avait jeté les yeux. D'ailleurs la France avait pour Pascal un attrait tout particulier ; il ne pouvait oublier qu'elle avait abrité sa jeunesse à l'ombre des murs de Cluny.
Le Pontife suprême se dirigea donc vers la France, où il fat accueilli avec tous les témoignages d*amour et de respect ; le vieux roi et son fils lui donnèrent les marques les moins équivoques de leur dévouement, lui promettant de consacrer, à l'exemple de Charlemagne, leurs personnes et leur autorité à la défense de l'Eglise. Ce fut dans ces circonstances que Pascal se dirigea vers La Charité pour faire la dédicace de l'église construite par les soins de saint Girard.
L'abbé Suger, qui n'était alors que simple clerc de la chapelle du roi, a décrit cette imposante cérémonie à laquelle il avait assisté. Mais Richard, moine de Cluny, dont nous avons déjà parlé, entre dans de plus grand détails ; il nous a laissé un procès-verbal qu'il a rédigé sous la dictée du moine sacristain, nommé Robert, qui avait, en cette qualité, pris part à la cérémonie. Nous ne saurions mieux faire que de donner ici la traduction de cette pièce importante ; c'est un des documents les plus précieux de notre histoire locale (1).
oc L'an de l'Incarnation de Notre-Seigneur 1106, sous le règne de Philippe, roi de France, le pape Pascal II, homme célèbre par sa générosité et éminent par sa sainteté, était à la tête de l'Église catholique. On était dans la cinquième indiction ; ce pape, parcourant alors les provinces de France pour régler différentes choses qui intéressaient TÉglise, ne put résister aux sollicitations d'Arpin (2), prieur de La Charité, et des seigneurs du lieu : il se rendit donc
(1) Lebedf, Divers écrits, tome l"
(2) D'après la chronique manuscrite ce serait Wiiencus qui aurait fait ce* démarchos.
dans cette ville, et fit son entrée solennelle le 8 des ides de mars, seconde semaine de la Quadragésime^ accompagné d'un grand nombre de cardinaux, d'évèques de dififërents pays, d*abbés et de clercs d'ordre inférieur, pour consacrer l'église du monastère en l'honneur de la Vierge des Vierges. Alors fut accompli ce qu'avait prédit notre pieux père et seigneur Girard, qui avait fondé et augmenté d'une manière si prodigieuse ce monastère : c que l'église qu'il avait construite » serKit consacrée par un Souverain Pontife, i»
» Le désir de voir l'auguste consécrateur avait attiré tous les seigneurs des environs : et le jour indiqué pour la cérémonie, le concours du peuple fut tel, que non-seulement l'église se trouva insuflQsante, la ville encombrée, mais que la multitude, obligée de refluer dans les bourgs voisins, se trouvait encore trop à l'étroit.
]» Le lendemain donc, lorsque toutes les populations de la contrée se pressaient pour cette cérémonie, qui devait accroître la gloire de la très-sainte vierge Marie, leur mère, le Souverain Pontife fut arrêté par un accès violent de fièvre, et, comme ces sortes d'accès se répétaient depuis longtemps, il se trouvait fort affaibli. Cependant, se laissant gagner par les sollicitations de ceux qui l'accompagnaient, il commença les prières de la consécration, sans tenir compte des souffrances qu'il éprouvait. Tandis que, selon le rit de TÉglise, il faisait le tour de la basilique, soutenu sur les bras des seigneurs, tout-^conp, par un effet de la grâce de Dieu et de la protection de la glorieuse Vierge en Thonneur de laquelle avait lieu cette cérémonie, il fut délivré de la fièvre et recouvra ses forces. Il était juste et convenable que celui qui était venu avec son autorité apostolique pour répandre ses bénédictions reçût le premier la bénédiction du Seigneur Jésus, dont il paraissait tenir la place. Après avoir consacré l'église en l'honneur de la vierge Marie, comme nous l'avons dit, il s'avança solennellement pour procéder à la bénédiction de l'autel principal. Lors donc qu'au milieu des évèques et des abbés, à la vue du clergé et du peuple qui l'environnaient, il étendait ses mains sur Tautel et y répandait le saint-chrême, sa figure devint resplendissante comme celle d'un ange et aussitôt il se mit à entonner le répons que l'Église chante le même jour dans tout le monde : c L'odeur » que répand mon Fils est comme l'odeur d'un champ couvert d'une 9 abondante moisson et que le Seigneur a béni; que le Seigneur mon
> Dieu te donne l'accroissement, qu'il te bénisse en répandant sur toi
> la rosée du ciel ; que celui qui te maudira soit maudit^ et que celui
]» qui te bénira reçoive l'abondance des bénédictions, n On vit paraître alors une personne inconnue et qui disparut ensuite ; elle recommanda à haute voix au pontife de faire cette consécration avec crainte et respect, assurant que le Seigneur lui-même et sa sainte Mère l'honoraient de leur présence, et que des milliers d'anges remplissaient la basilique. On pouvait bien ajouter foi à ces paroles, car comment le Sauveur ne se serait-il pas trouvé au milieu de cet immense concours de fidèles, lui qui a dit: a Quand deux o\i trois ]» seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux. » Le Souverain Pontife, rendu à la santé, a bien reconnu sa présence.
» Sur ces entrefaites, on s'aperçut que les ministres inférieurs avaient négligé de préparer la mie de pain dont on se sert dans ces circonstances pour enlever l'huile dont sont imprégnés les doigts du pontife consécrateur. Que faire? Impossible de pénétrer dans cette foule compacte pour réparer cet oubli. Tout-à-coup, un homme, pauvrement vêtu, présenta un morceau de pain au grand étonnement de tous (1).
T^ Jésus-Christ a donc voulu, ajoute Fauteur, que la première offrande faite à cette église fût celle d'un pauvre, pour indiquer que ce ne sont pas les rois et les grands de la terre qui ont fondé cette magnifique basilique, mais que ce fut avec les deniers des pauvres qu'elle fut élevée, depuis les fondements jusqu'au sommet.
» Ce fut en l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, de la croix salutaire du Sauveur, de la sainte et très-glorieuse vierge Marie, mère de Dieu, et de saint Ignace, martyr, que l'autel fut consacré; il fut mis aussi sous la protection des saints apôtres, martyrs, confesseurs, des saintes vierges et de tous les saints. Le Souverain Pontife y déposa lui-même les reliques que nous allons indiquer : une parcelle de la vraie croix, des cheveux de la sainte vierge Marie et un morceau de ses vêtements et de son tombeau ; une dent de saint Jacques, frère du Sauveur, et une côte de saint Ignace, martyr. Après avoir complété la cérémonie, le pontife se prépara à sacrifier la sainte victime sur le nouvel autel.
(1) Ici Tauleur fait éloge de la pauvreté et réunit les différents passages de rËcriture qui exaltent cette vertu. Il est à remarquer que ce fut le pain de la charité, — car celui qui l'offrait était un pauvre, — qui fut employé dans la consécration de Téglise de La Charité.
OâNS le diocèse de NEVER6. 341
Y Je ne dois pas passer sous silence ce que j'ai entendu de la bouche même du vénérable vieillard, nommé Robert, qui remplissait les fonctions de sacristain dans cette cérémonie : il m'a assuré qu'il avait vu le Souverain Pontife, dans l'action du sacriûce, tout autre qu'il était auparavant ; un rayon de gloire semblait se refléter sur sa figure, en sorte qu'on eût dit un ange plutôt qu'un homme.
» Lorsque la messe, célébrée avec la pompe accoutumée, fut terminée, le Pape remit à tous ceux qui étaient venus à celte solennité, ou qui se proposaient de visiter cette église à l'occasion de la dédicace, le tiers des pénitences auxquelles ils pouvaient être soumis. Il établit aussi, en vertu de son autorité apostolique, que tous ceux qui viendraient à ce monastère ou qui s*en retourneraient après l'avoir visité, ne pourraient être arrêtés dans le cercle d'une lieue autour dudit monastère ; qu'on ne pourrait se saisir de ceux qui l'habiteraient, ni leur enlever leurs biens, sous les peines les plus graves; que celui qui viendrait à violer ces constitutions et qui ne s'empresserait pas de réparer sa faute auprès du prieur et de sa communauté, serait exclu de l'église et privé de la communion du corps et du sang de Jésus-Christ; qu'il en serait de même pour celui qui viendrait à s'emparer des terres «iu monastère, ou à les conserver sciemment.
» Tout ce peuple, enrichi des indulgences de l'Eglise et comblé de bénédictions, se retira avec joie,, et chacun regagna ses foyers. Quant au Pape, il se rendit dans la salle capitulaire, et, en présence de tous les religieux, il ordonna que l'anniversaire de cette dédicace fût célébré avec pompe et avec respect; en effet, ajoutait-il, ce jour doit être regardé comme une des fêtes les plus solennelles. Il déclara de plus qu'il prenait sous sa protection et mettait sous celle de ses successeurs tout ce que le monastère possédait canoniquement, soit dans les prieurés simples, soit dans les autres dépendances, soit dans les églises, ainsi que ce qu'il pourrait acquérir dans la suite (1).
» Enfin, après avoir accordé aux frères de nouvelles indulgences et ajouté de nouvelles bénédictions à celles qu'il avait déjà répandues
(1) loi lauteur avait inséré quelques bulles renfermaTit les priv'léges accordés à cette maison.
avec abondance, il se remit en route^ laissant le bonheur dans tous les cœurs. Déjà le pontife était en marche quand, se retoarnant soudain du côté du monastère, il éleva sa main vénérable, et bénit encore avec effusion ce Heu et ceux qui avaient contribué à Tenrichir par leurs bienfaits.
B Qu'on ne croie pas que cette maison fût grevée par la multitude des hôtes qu'elle fut obligée de recevoir pendant trois jours; grâce à la bonté de Dieu et aux mérites de notre glorieuse Mère, la présence du saint pontifo dans cette maison fut pour elle un gage d'abondance; car, chose incroyable, on prit dans les réservoirs du monastère cent énormes poissons qu'on appelle saumons (1); jamais auparavant semblable pèche n'avait eu lieu et jamais elle ne se renouvellera. Les bénédictions que le Pape avait répandues en quittant le pays avaient rempli de joie les habitants ; il leur semblait qu'ils n'avaient plus rien à désirer.
» Tels sont les noms des évoques et des abbés qui assistèrent à cette cérémonie : outre trois cardinaux de la sainte Eglise romaine, on comptait Léger, archevêque de Bourges ; Daimbert, archevêque de Sens; Jean, évoque d'Orléans; Walo, évéque de Paris; Humbault, évéque d'Âuxerre; Hervé, évéque deNevers; Rainault, évéqae d'Angers, et Aldo, évéque de Plaisance, qui accompagnait le Pape. Parmi les abbés se trouvaient Simon de Fleury, Hugues d'Auxerre, Henri d'Angleterre, Jean de Dole et Josbert d'Aubigny, prieuré qui maintenant nous appartient. Il y avait aussi un grand nombre de seigneurs et de chevaliers
» Outre les reliques que le Pape a renfermées dans l'autel, le monastère de La Charité possède des restes très- précieux des saints apôtres, martyrs, confesseurs et vierges qui reposent dans des mausolées ou châsses d'ivoire placées sur l'autel, dans des reliquaires d'argent, dans des boîtes de cristal, ou enrichies de saphirs et d'émeraudes. Dans le reliquaire du milieu, placé aux pieds de la statue de la sainte Vierge, sont renfermés une fiole de cristal renfermant le sang de Jésus-Christ qui coula lorsque les Juifs, longtemps après la mort du divin Rédempteur, frappèrent sa statue au côté, et que du sang mêlé d'eau jaillit en abondance de cette ouverture, comme si le Sauveur, opérant alors un étonnant miracle, eût voulu paraître souf-
(1) Ces réservoirs devaient être sur les bords de la Loire.
frir encore des outrages faits à sod image (1); plusieurs portions du bois qui a donné la vie au monde, placées en croix dans une petite boite d'argent, ainsi que des fragments de la crèche, du saintsépulcre, des pierres du Calvaire; des cheveux, du tombeau et des vêtements de la bienheureuse vierge Marie, mère de Dieu ; une portion du bras du juste Siméon; des reliques de saint Jean-Baptiste; de la barbe de saint Pierre, prince des apôtres ; une portion du bras de saint André, apôtre; un bras de saint Mathieu, apôtre; un doigt de saint Philippe apôtre; un os du cou de saint Luc, évangéliste; des os de saint Thaddée; la tète et un bras du saint martyr Jovinien ; le chef de sainte Félicule, vierge et martyre; un bras de sainte Milburge, vierge, et quantité d'autres reliques précieuses dont Ténumération serait trop longue.
A L'autel matutinal, consacré spécialement en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul, renferme un bras de saint Gosme, martyr ; un bras de saint Victricien, archevêque de Rouen ; un bras de saint Gilbert, évêque de Meaux; un bras de saint Adéralde, de Troyes, et, en outre, le corps très-saint du seigneur Girard, notre vénéré père.
A Quant aux autres autels, élevés soit dans la grande église, soit dans la chapelle , le but de leur érection et les inscriptions qu'ils portent indiquent les saints sous le patronage desquels ils se trouvent et les objets précieux qu'ils renferment.
3 Enfin, de peur que le temps n'efface le souvenir du dépôt précieux que contient la coupole de la tour centrale qui s'élève au-dessus du chœur, et qui le couvre comme d'un ciel d'or, puissante forteresse qui doit protéger les habitants du lieu et de la contrée voisine, nous rappellerons que cette coupole renferme : l'^ une portion de la vraie croix ; heureuse pensée! car la présence cachée de ce signe vivifiant, terreur du démon, mettra en fuite l'antique auteur de la mort, repoussera au loin la perfide cohorte des esprits des ténèbres, et leur fera sentir leur faiblesse et leur impuissance ; 2° des fragments du sépulcre du Sauveur et de sa bienheureuse Mère, ainsi qu'une partie des vêtements de cette vierge par excellence ; 3** une portion d'un bras de l'apôtre saint André et de l'évangéliste saint Matthieu ; des ossements de l'apôtre saint Barthélémy; d'un bras de saint Jovinien,
(1) Nous avons retrouvé ce fait miraculeux dans les Annales ecclésiasiiques de Baronius, an 446. IIL
martyr; des reliques de sainte Félicule, vierge et martyre, et de sainte Milburge, vierge.
y En déposant dans ce lieu ces précieuses reliques, on a voulu qu'elles couvrissent les habitants de La Charité comme d'un casque qui devait les proléger contre les traits de leurs ennemis ; leur vertu puissante et la prière de ces saints protecteurs doivent éloigner d'eux les pestes et les tempêtes, les garantir des vents et des pluies pernicieuses, des orages et de la foudre, des morts subites, des atteintes des ennemis visibles et invisibles ; en un mot, écarter d'eux tout malheur, afin que, jouissant d'un bonheur parfait, et que, par la bonté de Dieu, comblés ici-bas des biens passagers de cette vie, ils en usent de manière à pouvoir jouir un jour des biens éternels (1). i
(1 ) Lebeijf, Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements à l'histcirt de France, tome !*'•