CHAPITRE III
COUP D'ŒIL SUR L'ÉGLISE. - RELIGIEUX PERSÉCUTÉS. — DONATIONS NOMBREUSES DU TEMPS DE SAINT GI- RARD ET DE WILENCUS.
Quand un archéologue habitué à comparer les différents styles considère attentivement l'église de La Charité, il peut facilement se convaincre que le corps de l'édifice se rattache à cinq époques diverses, et il se demande si l'église actuelle est bien celle qui a été consacrée par Pascal II.
Si, en effet, l'ensemble accuse la période romane, un œil exercé remarque dans le genre d'exécution une certaine variété qui le force à reconnaître deux époques distinctes, quoique se rattachant à la même période. Dans les murs des collatéraux, dans les absidioles du transept et à la naissance du déambulatoire, on distingue un genre de faire moins soigné; c'est bien le roman, mais celui du onzième siècle, tandis que les parties supérieures des croisillons, le chœur et le sanctuaire appartiennent au roman fleuri, ainsi que la tour jointe au portail. Nous ne pensons pas que ces parties remontent au-delà du douzième siècle. Cette église aurait donc été complétée après le passage de Pascal II.
Entre l'église actuelle et le portail, les arcatures de la galerie, garnies de crosses végétales , présentent un genre d'ornementation insolite dans notre région, et rappellent certains détails de l'église de la Trinité d'Angers. Si de là on se transporte jusqu'au chevet de Péglise, on rencontre une chapelle absidale assez profonde, œuvre
du quatorzième siècle. Enfin, le portail aurait été reconstruit au quinzième déjà avancé.
Avant d^aller plus loin, nous devions entrer dans ces détails à l'occasion de la consécration de cette église.
Les œuvres de Dieu ne sont pas exemptes d'épreuves ; il entre dans les desseins de la Providence qu'il en soit ainsi ; c'est le cachet divin qui en constate l'origine. Il a fallu que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire, et nous avons à traverser de nombreuses tribulations avant de parvenir au royaume de Dieu. Déjà nous avons vu le monastère de La Charité exposé à de graves persécutions, même de la part de ceux qui avaient contribué à sa fondation.
Le prieur Girard était mort ; les deux Rainault l'avaient suivi de près, laissant à Anséric leur riche patrimoine. Anséric, frère du dernier Rainault, commença par vexer les religieux, comme avaient fait son père et son frère ; il rassembla les gens placés sous sa dépendance et se mit à la tête d'une petite armée pour marcher contre le monastère ; mais Celui qui avait touché le cœur de Saul sur le chemin de Damas changea tout-à-coup les sentiments de ce seigneur ; il entra dans le monastère au moment où le vénérable Wilencus, successeur de Girard, était à célébrer les saints mystères. C'était un jour de fête. Frappé de la mélodie des chants qui se faisaient entendre au dehors, il pénétra dans l'église avec sa troupe. C'était là que la grâce de Dieu l'attendait; la pompe des saintes solennités l'émut au point de lui faire verser un torrent de larmes, et quand l'office fut terminé, il alla se prosterner aux pieds de Wilencus, gémit sur sa conduite passée et supplia avec instance le saint prieur de le recevoir au nombre des frères. Les religieux se défiaient d'un changement si soudain et avaient peine à croire à une conversion sincère ; cependant Wilencus se laissa toucher par l'expression de son repentir et il le revêtit de l'habit de saint Benoit. Trois de ses chevaliers imitèrent son exemple et furent reçus avec lui.
Anséric ne s'en tint pas là ; il fit immédiatement au monastère l'abandon de son château de La Marche, en y comprenant Téglise et ses dépendances, et promit de remettre au prieur les clés des fortifications et des tours. Toutefois les religieux ne jouirent pas longtemps de cette libéralité. Guillaume, comte de Nevers, mu sans doute par de bons sentiments, leur donna à entendre qu'ils n'avaient pas l'habitude de ces sortes d'administrations ; il les engagea à lui confier le gouvernement de cette forteresse, les assurant qu'ils en
toucheraient tous les revenus. En agissant ainsi, Guillaume n'avait qu'une seule pensée : c'était de tenir en échec certains hommes occupant le château qui étaient peu disposés à se soumettre aux nouveaux propriétaires. Wilencus et ses frères acceptèrent la proposition du comte; ce dernier était loin de s'attendre aux suites de cet arrangement. Hugues de Lurcy, héritier d'Ânséric, entreprit de se faire remettre le château de La Marche et ses dépendances; il vint à bout d'engager ses amis, tous seigneurs puissants dans la contrée, à 68 réunir à lui et à attaquer le comte Guillaume ; celui-ci, à la suite d'un combat, fut fait prisonnier et renfermé dans cette forteresse jusqu'à ce qu'il renonçât formellement à sa possession. Bientôt Hugues, revenu à de meilleurs sentiments, éprouva le besoin de se réconcilier avec les moines de La Charité et demanda à son tour à être admis dans le monastère, ce qui lui fut accordé. Cependant il ne ût pas la renoise du château; sans doute par suite d'arrangements avec les religieux, il obtint de le laisser à son épouse. Celle-ci, qui n'avai^ pas d'enfants et dont la conscience était inquiète par la pensée que cet immeuble ne lui appartenait pas légitimement, alla trouver secrètement Wilencus et lui fit la remise de l'héritage d'Ânséric, puis elle se retira dans le monastère de Marsigny (1).
La Marche était un lieu irès-fortifié, et souvent les seigneurs du voisinage avaient eu à se plaindre des vexations de son châtelain ; ils conseillèrent à Wilencus, dans leur intérêt et dans l'intérêt du monastère, de raser les fortifications et de ne laisser que les maisons des habitants, assurant ainsi aux religieux l'intégrité de leurs revenus. Ce projet pouvait, en effet, être avantageux au monastère, qui n'aurait pas à entretenir garnison dans cette place ; cependant, on potivait redouter l'opposition des habitants. Ces seigneurs réunirent leurs gens et firent commencer, dès le grand matin, la démolition des murailles. Sans doute, à leur réveil, lesdits habitants exprimèrent leur mécontentement d'une manière un peu trop virulente ; cette circonstance, jointe au ressentiment qu'éprouvaient les seigneurs au souvenir des maux que cette forteresse leur avait occasionnés, les détermina à détruire de fond en comble cette localité ; ne tenant aucun compte des conventions arrêtées avec les religieux, ils mirent le feu à la ville, qu'ils réduisirent en cendres.
(1) Marsigny-les-Nonains, au diocèse d'Autun.
348 LES CONGRÉGATIONS REUGIEU8E8
Quoique les moines fussent certainement bien innocents du fait, les habitants , sans asile et réduits à la misère la plus profonde, voulurent les rendre responsables. Us se répandirent dans toutes les dépendances du monastère, se livrant au pillage et saccageant tout ce qui appartenait aux religieux. Ceux-ci comprirent qu'il n'y avait pas à lutter contre cette population déchaînée ; il fallait bien, d'ailleurs, recueillir ces pauvres gens sans refuge ; ils se montrèrent généreux : aux uns ils abandonnèrent des métairies, aux autres des moulins, à d'autres ils fournirent les fonds nécessaires pour rétablir leurs maisons démolies. Plusieurs des révoltés, revenus à de meilleurs sentiments et pleins de reconnaissance pour la charité des moines, leur laissèrent, soit au moment de leur mort, soit même pendant leur vie, les propriétés qui leur avaient été abandonnées.
Au milieu des persécutions dent nous avons parlé, nous voyons le monastère de La Charité prendre des développements vraiment incroyables. Déjà sous saint Girard et sous Wilencus de nombreux prieurés furent fondés en France et à l'étranger sous la dépendance de La Charité ; à mesure que les seigneurs faisaient des donations, les prieurs s'empressaient d'y établir des églises pour les religieux qu'ils y envoyaient et pour les populations se groupant autour de ces petits monastères. L'auteur du manuscrit qui nous sert de guide fait observer que, dans toutes les églises qui étaient anciennement desservies par des religieux, le clocher est placé au-dessus du chœur; sans sortir du chœur le moine, chargé de la cloche, pouvait indiquer les diverses parties de l'office et continuer à prendre part aux prières (1). Le même chroniqueur ajoute qu'un des grands-vicairen de l'ordre lui avait dit qu'il avait vu un ancien pouillé de La Charité qui faisait mention de quatre cents dépendances et plus de ce célèbre prieuré.
c La renommée de nos religieux ne s'étendait pas seulement dans toutes les contrées de la France, mais elle passait même la mer et était recommandable dans les pays les plus éloignés, en sorte que les rois et princes étrangers demandaient avec instance des religieux de La Charité pour habiter leur propre pays.
(l) Quand nous rencontrons dans nos villes ou dans nos campagnes le clocher ainsi disposé, nous pouvons être assurés que nous sommes en face d'une église monacale.
^ En 1070^ Simon de Sentis, comte de Nortampton, en Angleterre, a fondé le prieuré de Saint-André de Nortampton, autrement dit Ârenton, et le donna à saint Girard, qui y envoya des religieux. Vers le même temps, Guillaume-le-Conquérant, roi d'Angleterre, donna au même saint Girard le monastère de Vennelot, à la prière de Roger, comte de Montgommery. Celui de Bermadsey a été fondé par Alduin Child, grand seigneur de Londres ; Girard y envoya quatre religieux en 1081. Ce prieuré^ à cause des guerres qui étaient entre la France et l'Angleterre, fut érigé en abbaye par le pape Boniface IX à la sollicitation de Richard II, roi d'Angleterre (1).
» Vers le même temps, Alexis, empereur de Constantinople, fonda le prieuré de Civitot, dans un faubourg de cette ville, et y établit des religieux de La Charité.
» Le comte Henri de Portugal et la princesse Thérèse, sa femme, fille du roi Alphonse-le-Grand, fondèrent dans ces mêmes ttmps le prieuré de Ratis, en Portugal, qu'ils donnèrent aux religieux de La Charité, avec une grande quantité de terres, vers l'an 1098 (2). d
Ajoutons, pour compléter la liste des monastères construits à l'étranger par la fille aînée de Cluny^ celui de Sainte-Croix de Venise.
Nous n'avons pas la pensée de donner la nomenclature de tous les prieurés, paroisses et oratoires dépendant de La Charité.
Nous en trouvons deux dans le diocèse de Rouen,
Cinq dans celui de Meaux,
Neuf dans celui de Sens,
Un seul dans celui de Beauvais ,
Un dans celuid'Orléans,
Quatorze dans celui de Bourges,
Quatre dans celui d'Autun,
Un seul dans le diocèse de Paris,
Deux dans celui de Troyes,
Deux dans celui de Châlons-sur-Marne,
(1) Un autre monastère de la môiue dépendance existait encore en Angleterre sous le nom de Ponte Fraclo. Le môme manuscrit fait aussi mention, parmi les monastères d'Angleterre, décelai deBeaumont, situé dans le diocèse de Rouen.
(2) Manuscrit de La Charité.
Un dans celui de Tours,
Trois dans celui de Soissons,
Vingt-sept dans celui d'Auxerre, dans des localitfe dont un certain nombre font partie du diocèse actuel de Nevers ;
Vingt- un dans l'ancien diocèse de Nevers : Jailly, Chevannes, Sichamps, Munot, Coulonges, près Cercy-la-Tour; Aubigny-sur- Loire, Saint-Sulpice, Bicbes, Rouy, Saint -Honoré, Saint -Victor de Nevers, Patinges, Montambert, Tintury, Limanton, Pouilly, près Luzy; Montlinard, Argenvières, Sainl-Léger-le-Petit ; ces trois dernières localités situées au-delà du pont de La Charité.
Les prieurés, paroisses et oratoires de Tancien diocèse d' Auzerr e réunis actuellement à celui de Nevers sont les paroisses de Saint- Jacques et de Saint-Pierre de La Charité , Pouilly-sur-Loire, Mèves, Nannay, Varennes-les-Narcy, Bulcy, Garchy, Châteauneuf, Ghasnay, Sully, Vergers, Murlin, Raveau, Perroy, Saint-Agnan de Gosne, Saint-Nicolas, près du pont de La Charité ; Saint-Lazare, Saint- Sylvain.
Un des prieurés les plus considérables de la filiation de La Charité fut celui de Sainte-Foy de Longueville, au diocèse de Rouen, fondé en 1070 par Gauthier Guiffard, comte de Buchingham ; il voulut, à la prière de saint Girard, compléter son œuvre en bâtissant auprès du monastère un hôpital pour recevoir les pauvres et les pèlerins; le saint prieur, désirant que ses religieux continuassent à exercer la charité. Le pieux fondateur dota ce nouveau monastère de terres considérables tant en France qu'en Angleterre. Henri, roi d'Angleterre, lui accorda aussi de grands biens; son exemple fut suivi par plusieurs seigneurs.
Ce fut surtout dans nos Amognes que les moines de La Charité exercèrent leur mission civilisatrice, et la reconnaissance de ces populations envers ceux auxquels elles devaient leur bien-être se perpétua longtemps. Chaque année, au 8 septembre, fête principale du monastère,- vingt-sept paroisses de cette fertile contrée se réunissaient pour se rendre processionnellement, bannières déployées, à La Charité, venant faire hommage aux Pères des produits de leurs champs ; une voiture attelée de quatre taureaux et chargée de blé faisait partie du cortège; les taureaux étaient conduits et laissés dans les écuries du monastère et le blé déposé dans les greniers.