‹ Les congregations religieuses dans le diocèse de NeversChapitre 56 sur 95 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

GUILLAUME. — GEOFFROY. — RÉVOLTE DE CE PRIEUR. — GUILLAUME , XVIP PRIEUR. — ÉRECTION DE DEUX NOUVELLES PAROISSES.

Guillaume, XV» prieur, avait remplacé Savary dès l'année 1197 ; il obtint cette même année, au profit de son prieuré, certains droits sur la terre d'Argenvières, et accepta la donation de quelques biens ; il ne négligea pas de solliciter la confirmation d'Innocent III, qui délivra à cet effet un bref, donné à Latran le 5 des ides de mai 1200.

En 1204, Dieu soumit à une terrible épreuve le monastère de La Charité: un incendie consuma en partie l'église et les lieux réguliers. Douze ans plus tard, en 1216, le lendemain de la saint Barnabe, la plus grande partie de la ville fut réduite en cendres. Bientôt après l'église et le monastère furent réparés et remis en leur premier état, grâce aux largesses de Philippe-Auguste. Ce fut sans doute pour rappeler cette bienveillance .qu'on lit dans quelques chartes que le prieuré de La Charité est de fondation royale. On peut citer entre autres celle du roi Louis VIII adressée à Etienne, évèque d'Autun, et à son chapitre, pour les obliger à restituer Téglise de Lormes, selon l'ordre qu'ils avaient reçu du Pape, cette église étant une dépendance de La Charité.

La Providence permit que ce monastère fût soumis à une épreuve plus terrible encore que celles qu'il avait éprouvées jusqu'alors. En effet, que sont les incendies et les persécutions quand on vient à les comparer avec la révolte et le schisme dans un ordre religieux ?

A l'époque que nous étudions, les maisons dépendantes de Cluny devaient se ressentir de la faiblesse de l'abbé Guillaume; sous son administration, tout allait à la dérive; il s'occupait peu de Tobservance de la règle et laissait les prieurs engager l'avenir de leurs monastères. Ne nous étonnons pas de la remarque du chroniqueur de La Charité: d: L'observance régulière s'était beaucoup relâchée dans notre prieuré, et en effet les désordres qui y sont arrivés pendant le gouvernement du prieur Geoffroy en sont la preuve. »

Le prieur Guillaume, proûtant de la faiblesse excessive de l'abbé de Cluny, était parvenu à occuper simultanément le prieuré de La Charité et celui de Sézanne, comme on le voit par une charte de 1198. Ce désordre, qui affligeait les religieux encore attachés à la discipline et qui encourageait les autres dans leur relâchement, devait avoir de tristes résultats. Il se trouvait alors dans le monastère de La Chanté un certain Geoffroy, seigneur de Donzy, et frère d'Hervé, comte de Nevers, homme ambitieux, intrigant, fier de son nom et de la haute position de son frère; il entreprit de supplanter le prieur Guillaume. En dehors du double bénéûce qu'il possédait, il pouvait encore lui reprocher d'avoir endetté considérablement le monastère. Sans doute il était en droit d'exposer ses griefs à l'abbé de Cluny et au besoin de les porter devant un chapitre général de Tordre ; mais il aima mieux bouleverser sa communauté en lui attribuant un droit qu'elle n'avait pas, et en faisant destituer Guillaume, pour se faire nommer à sa place, sans tenir compte des droits de Cluny. Faisons remarquer en passant que depuis cette époque jusqu'à la nomination de Bertrand du Colombier, c'est-à-dire en 1294, les religieux de La Charité continuèrent à élire leurs prieurs indépendamment de l'abbé de Cluny.

L*abbé Guillaume (1), à la nouvelle des désordres qui avaient lieu à La Charité, de la déposition illégale de l'ancien prieur et de Télection non moins irrégulière de Geoffroy, comprit qu'il devait sortir de sa somnolence habituelle et essayer de flaire revivre les saintes lois de la discipline. Déjà le nouveau prieur, au lieu de* travailler à rétablir l'exacte observance et à éteindre les dettes contractées par son

(t) Le nom de Guillaume était alors très-répandu , et pourrait occasionner une certaine confusion dans notre récit. Gomme on le voit, l'abbé de Cluny, le prieur que Geoffroy avait remplacé et celui qui devait lui succéder portaient le môme nom.

prédécesseur, ne pensa qu'à se faire des créatures et à captiver la bienveillance des religieux portés au relâchement . Il vendit les fonds du monastère, sous prétexte de rembourser les anciennes dettes, tandis qu'il employait à son gré le produit de ces ventes; il fit même aux Templiers des emprunts considérables. L'abbé, qui se trouvait alors à Sézanne, envoya un exprès à La Charité, annonçant qu'il avait pu se procurer une somme importante au moyen de laquelle il serait facile de rembourser les Templiers en grande partie, en attendant qu'il fût possible d'acquitter le surplus ; il ajoutait qu'il n'agissait que d'après les ordres du souverain pontife Innocent III, qui lui avait écrit à cet égard. Le Pape dans cette lettre se plaignait des abus que l'abbé laissait introduire dans l'ordre par sa faiblesse. Geoffroy réunit sa communauté en chapitre, exposa l'affaire d'une manière peu exacte^ et il fut décidé qu'on ne tiendrait aucun compte des injonctions de l'abbé de Cluny.

Celui-ci, ayant connaissance de ces dispositions, se détermina à se rendre lui-même à La Charité, dans la pensée de ramener les rebelles à de meilleurs sentiments; mais leur chef, se voyant soutenu par son frère le comte de Nevers, réunit dans le prieuré une troupe de ses gens du dehors, résolu de lutter même par la force contre l'abbé ; puis il fit fermer les portes de la ville et du monastère. Cependant un certain religieux qui avait refusé de prendre part à la révolte de ses confrères lui ouvrit une des portes de la ville ; il put par ce moyen s'y introduire avec sa suite ; d'autres religieux, partageant les mêmes sentiments, lui firent ouvrir la première porte du monastère; mais Geoffroy et ses adhérents, soutenus par les gens du comte de Nevers, se mirent en défense comme s'il se fût agi de repousser un assaut ; à défaut d'autres armes, ils eurent recours aux bâtons et mirent en usage tous les projectiles qui se présentaient ; d'autres, du haut du clocher, lançaient des pierres, et blessèrent le cheval de l'abbé et plusieurs de ses compagnons.

Guillaume, convaincu qu'il fallait céder à la force, se retira che2 un bourgeois de la ville et accepta l'hospitalité qui iui était offerte. Dans ce conflit, on lui avait enlevé trois chevaux et un de ses serviteurs blessé avait été fait prisonnier. Cependant, Geoffroy fit faire la garde jour et nuit à toutes les portes et au clocher, redoutant une surprise.

L'abbé prononça des censures contre le prieur et ses adhérents et mit l'église en interdit ; mais, loin de se soumettre, les rebelles se

laissèrent aller aux derniers excès; ils arrôtèrent les chefaux de Tabbé et les domestiques qui les conduisaient à l'abreuvoir, et donnèrent ordre de fermer les portes de la ville pour empêcher Guillaume et les siens de sortir.

C'était le moment de la tenue du chapitre général ; Tabbé captif ne pouvait s'y rendre ; il trouva toutefois le moyen de faire partir un de ses religieux dont la mission était d'aller à Cluny prévenir de ce qui se passait et d'engager tous les abbés prieurs et capitulants de se rendre immédiatement à La Charité, espérant qu'ils pourraient ramener les rebelles dans la voie du devoir. Tous se mirent en route avec l'évèque de (xenève et l'archidiacre de Reims, qui s'étaient rendus au chapitre général pour les intérèta de leurs diocèses. î\ fut convenu qu'on s'arrêterait à La Marche , mais que Tévêque de Genève et l'archidiacre continueraient jusqu'à La Chanté, dans l'espoir de voir l'abbé et de le prévenir de leur arrivée; ils devaient aussi tenter d'avoir une entrevue avec Greoffroy, espérant le déterminer à se soumettre.

Démarche inutile : ils trouvèrent les portes closes et les gardiens insensibles à leurs sollicitations. Ils revinrent donc à La Marche. Après trois jours de réflexion et d'attente, il fut décidé que tous se rendraient à La Charité pour tenter de voir l'abbé et le prieur. Mais les gens du comte de Nevers vinrent avec menaces s'opposer i l'exécution de leur projet; ils furent donc obligés de retourner à La Marche ; l'évèque et Tarchidiacre, escortés par les soldats du comte Hervé, furent seuls autorisés à se rendre jusqu'aux portes de la ville.

Après les avoir fait attendre longtemps, on se décida à les laisser entrer, et on les conduisit à une des portes du monastère où se trouvait Geoffroy, environné de soldats armés et de moines munis d'énormes bâtons. Les mandataires des capitulants déployèrent toutes les ressources de leur éloquence pour essayer d'amener le prieur à de meilleurs sentiments; tout fut inutile; il se sentait trop coupable, il ne pouvait croire qu'on lui pardonnerait ; il déclara que, pour le spirituel, il ne voulait s'en rapporter qu'au Pape auquel, disait-il, il en avait déjà appelé de toutes les ordonnances et censures de Tabbé, et que, sous le rapport temporel, il reconnaissait seulement le comte de Nevers, en la garde et protection duquel il s'était mis lui et ses religieux. Après de longs pourparlers, l'évèque et l'archidiacre demandèrent à s'entretenir avec l'abbé; l'évèque seul fut autorisé à le voir, mais à la condition expresse que ce serait en présence des

gens du prieur ou de ceux du comte; il devait se retirer aussitôt qu'on lui en intimerait Tordre.

L'évêque n*eut pas de peine à obtenir de l'abbé des promesses de bienveillance et de pardon ; mais Geoffroy n'en tint aucun compte et persévéra dans sa révolte. De leur côté, les gens du comte Hervé ne craignirent pas d'en venir aux menaces, si les capitulants osaient s'approcher des portes de La Charité. L'évêque et Tarchidiacre retournèrent à La Marche et exposèrent les tristes résultats de leuc mission.

Les déGniteurs, après avoir mûrement réfiéchi, se déterminèrent à tenir leur chapitre en vue des clochers du prieuré ; là ils prononcèrent sentence contre le prieur et ses adhérents, qu'ils déclarèrent excommuniés si, dans sept jours, ils ne revenaient à résipiscence ; ils déposèrent Geoffroy et ordonnèrent que Guillaume, qui était prieur de Gluny, serait établi à sa place, puis ils condamnèrent les sceaux de Geoffroy et ceux du couvent. Cette sentence fut rédigée par écrit et lue à haute voix en présence de l'évêque de Genève et de l'archidiacre de Reims. Après cette promulgation, tous se retirèrent.

Les rebelles ne tinrent aucun compte de l'excommunication pornoncée contre eux ; les sept jours se passèrent et les affaires demeuraient dans le même état. Cependant l'abbé de Cluny, ayant pu se soustraire i sa captivité, eut recours au souverain pontife Innocent III, qui commit les évêques de Troyes, de Meaux et l'abbé de Lagny, à l'effet de se transporter sur les lieux, au nom du Saint- Siège, et d'y confirmer la sentence prononcée par les définiteurs, s'ils la trouvaient fondée en raisons.

Les commissaires nommés par le Saint-Père se transportèrent à La Charité et confirmèrent la sentence portée contre les rebelles. Geoffroy leur avait refusé l'entrée du monastère sous prétexte qu'ils n*avaient pas observé quelques formalités nécessaires, et ne tint aucun compte de leurs décisions. Les commissaires, voyant bien qu'il était impossible d'abaisser l'orgueil de cette nature indomptable, eurent recours à l'autorité du roi Philippe-Auguste; ce prince leur remit des lettres adressées à Hervé, comte de Nevers, auquel il faisait défense, sous peine d'encourir son indignation, de soutenir plus longtemps son frère dans sa rébellion, avec ordre formel d'établir à sa place Guillaume, qui avait été nommé à cet effet; mais Hervé refusa de se çpumettre aux ordres du roi. Philippe-Auguste, irrité; fit marcher des

troupes dans la direction de Nevers pour forcer Hervé à exécuter les prescriptions qui lui avaient été faites. Le comte, voyant que Tafiaire devenait sérieuse, promit de se soumettre en tout ; il se mit donc à la tête de ses gens et s'avança vers La Charité.

Geoffroy comprit qu'il devrait bientôt céder à la force; mais il voulut user d'un nouveau stratagème ; il se revêtit et fit revêtir ses religieux des ornements sacrés, puis il prit entre ses mains le Saint- Sacrement, tandis que d'autres portaient la croix, l'eau bénite et les saintes reliques; il se rendit ainsi au-devant du comte de Nevers et de ses soldats, pensant par là leur inspirer de la terreur et de l'épouvante, leur faisant défense, au nom de Dieu et du Pape, de passer outre et de se garder de violer les immunités de l'église, placée sous la protection du Saint-Siège, c Ces pauvres aveugles, dit le chroniqueur, ne faisaient pas réflexion qu'eux-mêmes étaient rebelles au Saint- Siège, puisqu'ils ne voulaient pas obéir à ses ordres et se soumettre aux commissaires qu'il avait nommés. »

Le comte et sa suite furent saisis d'une sorte de stupeur ; mais ' ayant à craindre de voir ses terres saccagées s'il n'obéissait pas, Hervé se dirigea vers un autre point du monastère pour ne pas commettre d'irrévérence envers le Saint-Sacrement; il ût enfoncer la porte et entra avec ses hommes armés. Etant maître de la place, il déposa Geoffroy et établit Guillaume à sa place ; quant aux religieux rebelles, ils avaient pris la fuite et s'étaient tenus cachés jusqu'au départ du comte de Nevers. Dès qu'il fut retiré, ils reparurent et convinrent de ne pas reconnaître l'autorité de Guillaume , auquel ils firent signifier un appel au Souverain Pontife. Ils députèrent en effet deux d'entre eux auprès d'Innocent HI. Cependant le nouveau prieur avait pris ses précautions ; il avait amené avec lui un certain nombre de religieux de Cluny pour en imposer aux révoltés et avait eu soin de se procurer main forte au besoin; il remplit- donc les fonctions de sa charge en attendant le résultat de rappel.

Inutile de dire que les députés des rebelles, à leur arrivée à Rome, mirent tout en œuvre pour se donner raison; ils prétendaient que les commissaires délégués par Sa Sainteté avaient été circonvenus par Tabbé de Cluny, qu'ils avaient agi avec précipitation, que les règles canoniques n'avaient pas été rigoureusement observées, etc. Le Pape les écouta, mais il voulut aussi entendre ceux qui avaient été députés par l'abbé: msdtre Guy et Elie, religieux de La Charité,

qui plus tard en devint prieur, et il prononça lui-même le jugement. La sentence des commissaires fut cassée, ayant été rendue sans les formalités requises. Néanmoins, attendu que l'institution et la destitution du prieur appartenaient à l'abbé de Cluny, le Pape déclara le prieur Guillaume légitimement institué, ordonna qu'il serait maintenu et que Geoffroy demeurerait destitué, ses sceaux et ceux du couvent condamnés et ledit Geoffroy et ses complices déclarés excommuniés. Il ordonna que les sommes d'argent qu'il avait amassées, les ornements, les livres et chartes du monastère qu'il avait enlevés, seraient rendus et restitués à Tabbé de Cluny et au nouveau prieur, pour être l'argent employé au remboursement des dettes ; il enjoignit à l'abbé de Cluny de traiter paternellement les religieux et de retirer les biens aliénés tant du monastère de La Charité que des autres de l'ordre.

c EnGn, les religieux rebelles, qui avaient mis toute leur confiance en Sa Sainteté, se voyant condamnés à Rome, eurent recours à la clémence de l'abbé de Cluny, qui les traita avec toute sorte de dou* ceur, leur imposa néanmoins une pénitence qu'ils acceptèrent avec soumission, reconnaissant leur faute, comme ils le témoignèrent par une lettre qu'ils écrivirent au prieur et au couvent de l'abbaye de Cluny (1). »

Guillaume, XVIP prieur. Il ne fut plus question de Geoffroy; on ignore ce que devint cet homme, auteur de tant de désordres et de scandales ; sans doute, revenu à de meilleurs sentiments, il aura expié ses fautes passées dans les exercices de la pénitence. Quant à Guillaume, son successeur, il serait inconnu dans l'histoire s'il n'en eût été fait mention dans les brefs d'Innocent III. Les circonstances dans lesquelles il a été élu font présumer de son mérite.

Le pape Innocent III prit occasion de ces désordres pour adresser, le 15 mars 1217, à tous les abbés et prieurs de Cluny, assemblés en chapitre général, une lettre dans laquelle il leur rappela les exemples de régularité et de sainteté que leur avaient laissés leurs prédécesseurs, leur faisant observer que la cause de tout le mal qu'on avait à déplorer dans leur ordre provenait du relâchement, de l'avarice et de l'ambition de certains religieux.

(1) Manuscrit de La Charité.

Nous avons vu le r61e qu*a joué Hervé dans l'affaire du schisme et de la rébellion de son frère. Peu de temps après son mariage avec Mahaut de Gourtenay, il avait ratifié, en 1200, de concert avec sa femme, les engagements contractés par ses prédécesseurs les comtes de Nevers; mais, oubliant bientôt leurs engagements, ils persécatèrent les religieux et s'attribuèrent des droits qu'ils n'avaient pas. On remarque à cette époque, de la part des mômes seigneurs, des concessions bénévoles alternant avec des injustices flagrantes. Eo 1210, le comte Hervé cède aux religieux tous ses droits sur Dompierresur-Nièvre, et, l'année suivante, il reconnaît que la justice haute, moyenne et basse dans les villages de Dompierre et de Saint-Bonnot appartient aux religieux de La Charité.

Mahaut, devenue veUve en 1222, touchée d'un sincère repentir, essaya de réparer les injustices commises envers le monastère et donna à cet effet une charte datée du mois de septembre 1225. Cependant elle se maintint dans le droit de garde que Geoffroy avait accordé à Hervé.

Nous ne saurions oublier de consigner ici un fait important dans l'histoire de la ville et du monastère de La Charité. La population s'était accrue à un tel point que l'évèque d'Auxerre avait cru nécessaire d'établir, pour le besoin des âmes, deux nouvelles paroisses, en dehors de la paroisse Sainte-Croix annexée au monastère, ce qui eut lieu avec le consentement de Geoffroy, le 26 février 1209.

Page 1