CHAPITRE VIIL
JEAN DE LA MADELAINE. - ROBERT DE LENONCOURT. — PHILIPPE DE LENONCOURT. — SIEGE DE LA CHARITÉ PAR LES ALLEMANDS. — SIÈGE PAR LE COMTE DE MAGNANE.
Jean de La Madelaine , XLII« prieub , succéda à Antoine de Roche. Comme lui grand-prieur de Cluny, il garda son prieuré avec celui de La Charité. Il fut institué par Tabbé Jacques d'Amboise. Il était de l'illustre famille de La Madelaine ; docteur en l'un et l'autre droit, savant, zélé pour faire observer la discipline, on n'aurait à lui reprocher que la multiplicité des bénéfices qu'il possédait s'il n'en eût pas largement usé pour le bien. Il était, en effet, abbé de Saint- Rigaud, grand-prieur de Cluny, prieur de La Charité, de Charlieu et de la Madelaine de CharoUes. Il employait tous ses revenus à l'amélioration de ces maisonn ; il fonda même la collégiale de Saint-Nizier de Charolles, avec douze chanoines. Il fit reconstruire le clocher du chœur de La Charité qu'on nommait la Bertrange , probablement parce qu'on employa dans ce travail le bois pris dans la forêt de Bertrange, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Ce fut à lui qu'on fut redevable du pavillon du logis prieural , des infirmeries et de l'aumônerie située dans la rue du Pont, pour y loger les pauvres^ prêtres , les religieux mendiants et les écoliers passants ; il avait encore fait refaire à neuf les halles , qui avaient été incendiées dans le désastre de 1503, et exécuter d'autres travaux importants (1).
(i) Manuscrit de dom Le Goût.
En 1505, la foudre tomba sur le grand clocher de pierre de l'église du monastère y lequel fut réduit au plus triste état. Le prieur s'empressa de le rétablir et fit mettre plusieurs reliques dans la pierre du couronnement de la flèche , avec une inscription commémorative. Geoffroy d'Amboise , abbé de Cluny, étant décédé en 1518 , les religieux élurent pour le remplacer Jean de La Madelaine , mais il ne prit pas possession , le roi François l^ ayant fait valoir son droit d'élection. Les religieux, réunis de nouveau, élurent celui que le roi leur avait recommandé ; c'était dom Âymard de Boisy, abbé de Saint- Denis en France et évêque d'Alby.
Le 31 juillet 1524, vers les neuf heures du soir, le feu prit dans la ville et dura jusqu'au lendemain à dix heures du matin ; soixanteneuf maisons étaient devenues la proie jdes flammes , ainsi que les halles , que Jean de La Madelaine voulut encore faire rétablir après ce sinistre. Le même prieur, en 1533 , ayant fait édifier en entier le logis appelé l'infirmerie, avec une belle chapelle, le lavatoire et le lieu où sont les cendres bénites (1), au-dessous de ladite chapelle, il en fît don au couvent.
Etant tombé malade en 1537 et sentant bien qu'il ne se relèverait pas, il était poursuivi par la pensée que son prieuré pourrait bien tomber après lui entre les mains des commendataires, ce qu'il redoutait par-dessus tout. Convaincu que c'était la riline de la discipline religieuse, il conçut le projet de se choisir un successeur; il jeta les yeux sur dom Hugues, son neveu, prieur de Saint- Marcel de Chalon. 11 était mu, non par un sentiment de népotisme , mais parce qu'il le considérait comme un religieux modèle; il résigna donc en sa faveur ; mais il mourut le 17 avril de la même année, dans les sentiments de la piété la plus vive, avant que sa résignation filt acceptée en cour de Rome. Quelques moments avant de rendre le dernier soupir il s'écria : 0 domiis antiqua et nohUis ! venient canes qui le corrodent ad ossa et medullas usque^ et cutem tantum relin-quent, € 0 antique et noble maison , viendra un moment où des
(1) C'était Tusage dans les communautés de conserver une certaine quantité de cendres bénites, et les religieux, au moment de leur mort, s'empressaient de demander qu'on les étendit sur la cendre par humilité et par esprit de pénitence. Dans l'ancien rite auxerrois, le prêtre administrant un malade devait lui mettre de la cendre sur la poitrine en prononçant les paroles : Mémento homo, etc.
Dans le diocèse de NËVERS. 385
chiens te rongeront jusqu'aux os, jusqu'à la moelle ; ils ne te laisseront que la peau. » Ces paroles prophétiques pouvaient s'appliquer soil aux hérétiques qui, plus tard, ont dévasté le monastère, soit aux commendataires qui, pour la plupart, ne pensaient qu'à s'engraisser des biens de TEglise, sans se préoccuper des besoins des religieux et des réparations des bâtiments.
Jean de La Madelaine étant mort à La Charité, y fut enterré avec grande solennité. Son corps repose entre les deux piliers placés au côté droit du grand autel, vis-à-vis la chapelle dédiée autrefois à saint Martin.
Robert, cardinal de Lenongourt, XLIII* prieur , fut le second commendataire de La Charité (1). Aussitôt après la mort de Jean de La Madelaine, les religieux députèrent à Cluny, afin qu'on pût procéder à l'élection de son successeur, suivant le mode que nous avons indiqué. On ignore si l'élection eut lieu, ou si le cardinal Jean de Lorraine, abbé de Cluny, pourvut de plein droit. Il est constant que dom Jacques d*Epinay, prieur de Saint- Martin-des-Champs, qui devint plus tard archevêque de Bourges , fut nommé prieur de La Charité par l'abbé de Cluny. Il ne jouit pas de ce bénéfice, car il résigna aussitôt en faveur du cardinal Robert de Lenoncourt , soit qu'il y eût un arrangement à cet effet entre le cardinal de Lorraine et Jacques d'Epinay, soit que le roi eût agi en laveur de Robert, qui était puissant en cour.
Quoi qu'il en soit, Robert^ cardinal de Lenoncourt, prit possession du prieuré sur la résignation en sa faveur de dom Jacques d'Epinay, qui fut confirmée en cour de Rome ; ce fut le commencement de la décadence du monastère et de l'accomplissement des paroles prophétiques de Jean de La Madelaine : 0 domus antiqua et nobilis /...
Le cardinal commença par faire séparation de mense, car auparavant les religieux vivaient en communauté avec le prieur ; le cellérier était chargé de régir tout le temporel. Ce mode d'administration n'empêchait pas les religieux de jouir séparément du revenu de ce qu'on nommait le petit couvent^ pour leurs menues nécessités.
(1) C*e8t à tort que plusieurs historiens comptent Antoine de Roche et Jean de La Madelaine au nombre des prieurs commendataires. Us ont succédé au cardinal de Bourbon, mais non pour la commande.
Le commendataire alla plus loin, il bouleversa tout le personnel, et de soixante religieux qu'ils étaient il les réduisit à trente ; il réduisit également leurs menses à une certaine quantité de blé et de vin et à une somme d'argent fort modique. Il ne craignit pas d'entamer les propriétés du monastère ; ne se contentant pas de vendre à son profit les coupes d'arbres de la Bertrange, il aliéna en 1544, d'une seule fois, 160 arpents de cette magnifique forêt, à titre de cens et de rentes. A Toccasion de cette vente, on a prétendu « que le jugement universel devait se tenir dans cette forêt, parce que le cardinal avait laissé assez de troncsons fausses billes pour y asseoir les ressuscitants (1)- »
Puisque nous avons parlé de la séparation de mense faite parle cardinal de Lenoncourt, nous devons exposer le compromis dressé avec les religieux à cette occasion, ne serait-ce que pour donner une idée de ces sortes d'arrangements, si éloignés de nos mœurs actuelles. Les religieux dans le principe repoussèrent toute proposition, mais le cardinal finit par les gagner. Il fut convenu c qu'il jouirait de tous les revenus du prieuré, à l'exception de celui du petit couvent et des offices claustraux, moyennant quoi il s'obligea, tant pour lui que pour ses successeurs prieurs, de payer les prébendes à soixante religieux (ce qu'il n'exécuta pas néanmoins, car, comme nous l'avons dit, il les réduisit à trente), à raison de trois septiers de froment et quatre poinçons de vin pour chaque religieux, et, outre cela, huit poinçons de vin pour les ofQciers, un tonneau de vinaigre, un tonneau de verjus, deux cents chariots de bois, cinquante fagots rendus conduits au monastère, douze minots de sel, huit pourceaux valant huit écus pièce. Il s'obligea aussi de nourrir tous les religieux la veille et le jour de toutes les fêtes portant vigiles, plus dix écus le jour de TÂssomption de Notre-Dame pour le festin, et la somme de cinq cents livres, payable moitié à Noël et moitié à la Saint-Jean- Baptiste ; la prébende et les gages du cuisinier, la prébende des Rogations pour les ofQciers pendant les trois jours, la double prébende du sous-prieur et du premier compagnon d'ordre, celle du bedeau toutes les fois qu'il assisterait à l'office, la prébende du vicaire de Sainte-Croix comme à un religieux, et les gages et la prébende du chirurgien. En 1555, le prieuré fut taxé à la somme de
(1) Lebbuf, Histoire d*Auxerre, nouvelle édition, tome II, p. t48.
I9O98 écus pour subvenir à l'entretien des armées du roi contre les hérétiques (1). »
Déjà nous avons pu nous étonner des incendies multipliés qui ont dévasté le monastère et la ville de La Charité ; mais ces désastres ne sont rien quand on les compare à celui du 31 juillet 1559. Le feu prit dans le dortoir des novices et gagna la toiture, qui fut bientôt consumée. La violence du vent porta les flammes par tout le monastère, et, dans une seule nuit, ces magnifiques bâtiments furent réduits en cendres; il ne resta que le grand réfectoire^ le logis prieural, les grandes hôtelleries et l'infirmerie, qui furent préservés de Tincendie. La stupeur était générale et on ne pensait môme pas à apporter reoiède au mal.
c On remarqua, dit notre chroniqueur, que pendant que le monastère était tout en feu, les huguenots de la ville vinrent dans le cloître chanter les psaumes de Marot , témoignant une joie extraordinaire, coname si c'eût été une chose préméditée, ce qui fit croire à plusieurs qu'ils étaient les auteurs de Tincendie ; mais bientôt leur joie fut changée en tristesse , quand ils virent leurs maisons embrasées et consumées, au nombre de deux cents. Hœc initia fuere malorum
hvjus montuterii et urhis Ce sont les paroles de dom Noël
Coquille, qui a fait un fidèle rapport de cet incendie, comme témoin oculaire. Dom Philippe Pennet, docteur en théologie, était sous-prieur alors, lequel a été justement blâmé de ce qu'il n'y avait aucun prêtre qui logeât au dortoir, chacun ayant chambre et logis à part ; on ne put apporter les secours qu'on eût donnés, si tous les religieux eussent couché dans le même endroit. Le cardinal de Lenoncourt était alors à Rome en ambassade (2). »
Nous ferons remarquer que c'est la première fois qu'il est fait mention dans notre manuscrit de la présence des protestants à La Charité ; comme on peut en juger, leur attitude n'était pas rassurante; nous les verrons plus tard manifester la même hostilité et faire peu de cas de la foi jurée.
Au mois de janvier suivant, dom Christophe Coquille, grand-prie\ir de Cluny, accompagné des dignitaires de l'ordre, se transporta à La
(t) Manuscrit de La Charité.
(2) Manuscrit de Noël Coquille, reproduit dans celui de La Charité.
Charité pour se rendre compte des désastres et dresser procèsverbal de Tétat des lieux. Il fut constaté c que la grande église était entièrement brûlée avec le clocher du chœur et Téglise Saint-Laurent, que les cloches avaient été fondues , que la charpente du dortoir et des cloîtres et toutes les cellules des religieux avaient été entièrement consumées par le feu, comme aussi le logis des officiers et les petits cloîtres, la cuisine et le chaufFoir commun ; qu'il ne restait que les seules murailles qui, petit à petit, tombaient et se réduisaient en poussière; le pavé même et les autels étaient brisés... Les visiteurs ordonnèrent que le nombre des religieux serait réduit à quarante jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné par Tabbé de Gluny. Le cardinal à son retour de Rome le réduisit à trente, et enfin le cardinal Philippe de Lenoncourt, son neveu, le réduisit à dix-huit (1). i
A son arrivée, le commendataire donna des ordres pour faire réparer une partie de Téglise, afin qu'on pût y célébrer lés saints offices; il fit d'abord recouvrir la chapelle Verte ou du Nom-de- Jésus (2), dans laquelle on célébra le service divin jusqu'à ce qu'on eût disposé une partie du cloître qui servit longtemps d'église. Les religieux y avaient rapporté les reliques et ornements qu'ils avaient pu sauver de l'incendie ; ils espéraient n*avoir pas d'autres malheurs à redouter. Hélas ! ce n'était que ie commencement: Hœc initia malorum
Voyant son prieuré dans un état si misérable , le cardinal résolut de s'en défaire ; il le résigna à son neveu , Philippe de Lenoncourt; puis, en 1561, il se retira à Auxerre, dont il était évèque, et mourut à Ragennes en 1564. Selon le vœu consigné par lui dans son testament, son corps fut transporté à La Charité et déposé dans un caveau au milieu du chœur de l'église du monastère ; il n'y demeura pas longtemps , car d'après les mémoires de dom Le Goût , lorsque les Allemands prirent la ville, en 1569, ils fouillèrent jusque dans les tombeaux. Celui du cardinal fut violé comme les autres ; ils l'en retirèrent, lui mirent une corde au cou et le traînèrent à la Loire, qui lui servit de tombeau.
(1) Manuscrit de La Charité.
(2) C'est la chapelle absidale actuelle.
Le moine qui a consigné ces détails ne parait pas avoir une haute estime de cet illustre commendataire; on en peut juger par les réflexions dont il les accompagne : « Juste jugement de Dieu ! ce grand cardinal, qui avait été si puissant, qui possédait tant de bénéOces, qui avait été employé en des charges si relevées, qui avait été si considéré de quatre de nos rois : François I^% Henri II, François II et Charles IX , après sa mort Dieu permit qu'on lui ôtât sa sépulture, qu'on le mit hors du lieu saint et qu'on lui donnât un fleuve pour tombeau. >
c Ce commendataire fut d'abord évéque de Metz et cardinal du titre de Saint-Ânastase, puis évéque de Châlons en Champagne, prieur de La Charité, évéque d'Auxerre, cardinal-prétre du titre de Saint-ApoU linaire parle pape Paul III en sa sixième promotion, et enfin cardinalévéque du titre de Sainte-Sabine(l}. Il avait été eAvoyé ambassadeur à Rome pour la France et assista à l'élection de Jules III. Il a possédé en commende les archevêchés d'Arles et de Toulouse, avec quantité d'abbayes et de prieurés. Après tout cela il a fallu aller rendre compte à Dieu (2). s
PhIUPPE de LeNONCOURT, XLIV® prieur et IIP COUMENDATÂmS,
était déjà conseiller d'Etat et évéque de Châlons-sur-Marne; il devint plus tard, après la mort de son oncle, évéque d'Auxerre, archevêque de Reims et cardinal-prétre du titre de Saint-Onufre, prieur d'Ancre et de La Charité, abbé d'Epernay, Rebais, etc. Il prit possession du prieuré de La Charité par procureur en 1561, sur la résignation de son oncle.-
L'administration de Philippe commençait dans de tristes circonstances. En 1560 la guerre était allumée par tout le royaume entre le roi et les princes ligués et hérétiques. Les habitants de La Charité, espérant sauver leur ville du pillage et des insultes des gens de guerre, élurent pour gouverneurs deux gentilshommes du Berry, savoir: le sieur de La Porte, seigneur dlsserlieux, et le sieur des Deux-Lions. Il est à croire qu'on avait voulu, pour le bien de la paix, choisir des hommes qui nageaient entre deux eaux. Lebeuf dit qu'ils
(1) La nouvelle édition de Lbbbuf, Mémoires hisloriques sur les évêques d'Ataerre^ tome II, p. 148, dit de Sainte-Cécile.
(2) Manuscrit de La Charité.
étaient huguenots (1); notre chroniqueur, au contraire, les présente comme catholiques. Quoi qu^il eu soit, protestants et catholiques se promirent réciproquement € de contribuer à maintenir la ville en paix et concorde dans la liberté de conscience :». Ils choisirent un des habitants de la ville, nommé Etienne Le Jay, pour aller assurer le roi de leur obéissance et soumission, et le prier d'agréer ta nomination qui avait été faite de ces deux gouverneurs. Souvent on s*est plaint de représailles exercées dans certaines circonstances par des catholiques, il s'est même rencontré des historiens, élevés dans nos principes, qui n'ont pas craint d'exagérer les faits et de charger leurs frères en religion ; il leur eût cependant été facile de se convaincre qu'habituellement l'erreur marche de front avec la mauvaise foi.
Au lieu d'aller trouver le roi, comme il en avait la mission, Le Jay se rendit auprès du seigneur de Mouchy-Saint^Phale, qui était du parti des hérétiques, et offrit de lui livrer la ville.
Mouchy, qui aurait dû a^r avec le traître comme il le méritait, accepta sa proposition avec d'autant plus d'empressement qu'il comprenait toute l'importance de la place; il donna à Le Jay ses instructions pour qu'il préparât le coup de main avec les hérétiques de la ville, et lui, à la tète de sa compagnie de gens d'armes, il se présenta devant La Charité un dimanche matin, vers les dix heures, pendant que les catholiques étaient à l'office, et s'en rendit maître
Les catholiques furent atterrés par cette conduite si déloyale ; ils virent trop tard qu'ils n'auraient pas dû s'en rapporter si facilement aux promesses et aux serments des sectaires. Cependant Mouchy, après s'être fait déclarer gouverneur de La Charité, feignit de vouloir maintenir la paix ; il fit publier à son de trompe par tous les carrefours, au nom des princes ligués, défense à toute pei'sonne, de quelque qualité ou condition qu'elle puisse être, d'entrer dans les églises à dessein d'y voler, piller ou briser les autels et les images, sous peine de mort. « Ce n'était que dissimulation pour abuser les catholiques ; la trompette n'eut pas plutôt cessé de sonner que les hérétiques, tant habitants que soldats, entrèrent en tumulte dans les églises et dans le monastère avec de grands cris, les pillèrent et les profanèrent, brisèrent les images, renversèrent les autels et enle-
(I) Prise d'Auxerre, p. 209. Nous croyons que Lebeuf est dans le vrai.
vèrent tous les ornements et vases sacrés, avec tous les meubles et ustensiles du monastère, à l'exception de quelques vases, reliquaires et autre argenterie que les religieux avaient retirés et resserrés en un lieu secret quelques jours auparavant (1). »
Malheureusement Moucby(2)futinformédes précautions qui avaient été prises ; il eut recours à une nouvelle dissimulation. Feignant de désapprouver la conduite de sef soldats et des hérétiques de la ville, il se rendit au monastère accompagné du juge de La Charité, huguenot comme lui. Il promit aux religieux de punir les coupables et de faire rendre tout ce qui avait été enlevé ; puis il les engagea à faire faire un inventaire de ce qui restait , ajoutant que si à son insu les soldats venaient à s'en emparer, il lui serait plus facile de faire tout restituer.
Ne pouvant croire à tant de mauvaise foi , les religieux tombèrent dans le piège.
Notre chroniqueur nous donne un état des objets inventoriés : — c Une image de saint Jean d'argent doré , cinq reliquaires d'argent, deux calices argent avec leurs patènes , une croix couverte d*argent doré , une custode d'argent avec chaînette , deux croix couvertes de lames d'argent , un candélabre de cuivre doré émaillé , une petite châsse couverte d'argent doré, un petit coffre de cuivre doré émaillé, un bras de cuivre doré^ une autre châsse ronde de cuivre doré, cinq grandes pièces de tapisserie de haute lisse. ]>
Toutes ces richesses n'étaient rien si on les compare à ce qui avait été pillé quelques jours auparavant : six calices d'or massif, une croix d*or enrichie de deux pierres précieuses estimées cinq cents écus d'or la pièce , au rapport de dom Le Goût ; un bénitier d'argent tenant un seau d'eau, etc.
Mouchy laissa à la garde de D. Noël Coquille et de Geoffroy Le Mesnyer, receveur du prieuré, le reste d'argenterie qu'il avait inventorié, craignant de passer pour un fourbe.
L'importance de La Charité mettait la ville et le monastère dans des alarmes continuelles. C'était un changement de maître au mo-
(1) Manuscrit de La Charité.
(2) Lebeuf le nomme Mouy et Gillet Mouhy. Nous avons conservé l'orthographe du manuscrit, ce que nous avons fait aussi pour Le Mesnyer, que Lebeuf nomme Le Manier.
nient où on y pensait le moins. En i561, le sieur de La Fayette, lieutenant du roi eir Nivernais , à la tète de 500 chevaux et de 1,500 hommes de pied, vint mettre le siège devant La Charité et 8*en empara le troisième jour. Comme il n'avait pas oublié le pillage des églises qui avait eu lieu l'année précédente , maître de la place, il autorisa ses soldats à mettre au pillage les maisons des protestants.
La Fayette se retira ensuite à Nevers avec sa troupe, laissant pour gouverneur de La Charité le sieur Lingendes, habile et expérimenté capitaine; mais celui-ci, ayant reçu Tordre de se rendre à Tarmée du roi , se fit remplacer par un gentilhomme du pays nommé Lachenaut, qui s^acquitta avec indolence de ses fonctions. Les hérétiques, plus vigilants , profitèrent de l'occasion pour se rendre maîtres de la place , ce qui fut la cause de nouveaux désastres pour le monastère.
Nous avons exposé aussi brièvement que possible la première série des guerres de religion à La Charité , évitant les détails étrangers à rhistoire du prieuré ; nous continuerons à suivre la même marche.
Le duc de Guise avait mis le siège devant Bourges , ville alors occupée par les princes ligués ; il ne tarda pas à s'en rendre maître, mais il laissa à la garnison le droit de sortir avec armes et bagages. Cette troupe se dirigea vers la Loire , qu'elle traversa au-dessous de La Charité, pour marcher sur Entrains , dont elle s'empara. C'est là qu'elle apprit combien était négligée la garde faite à La Charité par Lachenaut ; on conçut donc le projet d'aller surprendre cette place, et on se mit à entretenir des intelligences secrètes avec les huguenots de la ville.
Dubois de Mérille, à la tète de 50 chevaux et de 100 arquebusiers, se mit en route et n'eut pas de peine à pénétrer dans La Charité, qu'il livra au pillage, ainsi que le monastère, d'où on enleva le reste de l'argenterie qui avait été inventoriée par Mouchy. On était au mois de mars 1562 ; n'écoutant que leur fureur et leur haine contre les catholiques, les soldats massacrèrent dix bourgeois et six prêtres.
Huit jours après, le sieur de Chevenon conçut le projet de reprendre La Charité. Il assembla la noblesse du pays avec 3,000 hommes et 500 chevaux et vint l'assiéger ; comme il n'avait pas de canon , il fut obligé de lever le siège, ce qui rendit les huguenots maîtres de la ville et du monastère. Ils en chassèrent les religieux, au nombre de trente, avec les novices et les enfants de chœur.
Un an plu8 tard, le 18 mars 1563, la paix fut conclue entre le roi et les princes ligués, et signée à Orléans. L'un des articles portait que le château et la ville de La Charité seraient rendus au roi , avec la faculté d'y établir un gouverneur et d'y entretenir garnison. Il parait que cet article ne fut pas mis immédiatement à exécution, car ce ne fut qu'en 1565, après son mariage avec Henriette de Glèves, que Louis de Gonzague, duc de Nevers , reçut mission à cet effet ; mais quand il se présenta avec sa compagnie d'ordonnance, l'entrée lui fut refusée par les hérétiques, qui occupaient les portes.
Le duc eut une entrevue avec le sieur Le Mesnyer, lieutenant de la justice et excellent catholique, auquel il fit connaître les ordres du roi. Le lieutenant lui fit savoir que lui et tous les catholiques dési« raient se soumettre à Charles IX, mais que les protestants étaient en majorité et faisaient opposition. Cependant , il lui proposa de faire réunir la bourgeoisie pour lui soumettre les ordres du roi , que les protestants ne manqueraient pas de se rendre à l'assemblée , et que les gens du duc, profitant de la circonstance, entreraient en ville les uns après les autres, sous prétexte d'acheter des provisions , et que quand ils seraient en nombre suffisant ils s'empareraient de la porte de La Marche ; c'est ce qui eut lieu en effet ; en même temps les catholiques se rendirent maîtres du château. Louis de Gonzague entra donc ; mais les protestants, sortant tumultueusement de l'assemblée, voulurent faire résistance ; leurs efforts furent impuissants ; vingt d'entre eux restèrent sur le carreau, les autres se virent forcés de se rendre et leurs maisons furent mises au pillage.
Profitant du traité de paix de 1563, le prieur commendataire s'occupa à faire recouvrir une partie de l'église du monastère ; les religieux étaient venus s'y fixer, et Gluny travaillait à rétablir la discipline , si fortement ébranlée par les troubles qui désolaient la France. Dans le chapitre général de 1565, on voulut remédier à certains abus résultant de la position des commendataires et de leur manière d'agir, c II fut ordonné que dans tous les bénéfices et prieurés qui seraient en commende , les prieurs claustraux et les sous-prieurs seraient établis par l'abbé de Cluny, ou par ses grands vicaires, ou par les visiteurs de l'ordre, et que les prieurs claustraux ou sous-prieurs ainsi institués auraient toute la juridiction spirituelle; il leur serait assigné pension sur les revenus desdits bénéfices par l'abbé de Cluny, ou par le grand-prieur, ou par les visiteurs, suivant les facultés des monastères et bénéfices, et la qualité des personnes,
394 LES CONGRÉGATIONS RBLIGIBUSES
afin qu'ils pussent plus commodément aller aux chapitres généraux et s'acquitter de leur charge (1). »
Un second traité de paix avait été signé à Longjumeau en 1568. Cette paix ne devait pas être de longue durée ; les princes hérétiques cherchèrent des motifs de prendre de nouveau les armes, et en même temps ils s'adressèrent aux princes d'Allemagne pour avoir du secours. Wolfang , duc de Deux-Ponts , se mit en route à la tète de 20,000 hommes et vingt pièces de canon. Les ducs de Nemours et d'Âumale reçurent ordre de marcher contre lui avec des troupes considérables ; mais l'Allemand avait résolu de ne point en venir aux mains : il eut le talent de faire avancer sa petite armée à travers le royaume sans se rencontrer avec les troupes royales.
Obligé de passer la Loire pour rejoindre les princes ligués, Wolfang se dirigea vers La Charité, qui lui fut livrée par trahison le 20 mai. Les Allemands ne furent pas plutôt maîtres de la ville , à la suite d*une capitulation, que, sans tenir compte des conditions acceptées et des serments qu'ils avaient faits, «ils s'y livrèrent à un massacre épouvantable, car ils passèrent au fil de l'épée tous les catholiques, sans pardonner ni à l'âge ni au sexe. On n'entendait que cris et lamentations des pauvres catholiques qui cherchaient à se cacher, les uns dans des caves, les autres dans des greniers, les autres enfin dans des tombeaux et des souterrains ; mais ces impies , fouillant partout , les retiraient de ces cachots, tuaient les uns, pendaient les autres, précipitaient les autres du haut des fenêtres ; ils en attachaient d'autres à de longues perches, douze ou quinze ensemble, et les jetaient dans la Loire de dessus les ponts ; ceux d'entre eux qui voulaient se sauver à la nage étaient arquebuses.
T> C'était un horrible spectacle ; on ne voyait que corps morts par les rues de La Charité, de tout âge, et seulement des catholiques, car on ne disait rien aux huguenots qui décelaient les catholiques, sans épargner leurs plus proches parents.
:» Ils augmentaient leurs cruautés à l'approche des prêtres et des religieux. D. Etienne Pierrat, chambrier, enfant de La Charité, et D. Jean de Costel, frère du gouverneur, furent passés au fil de l'épée. D. Jean d'Odde, chantre, et D. Jean Lefort furent enfermés dans un cachot où ils s'étaient retirés pour éviter la persécution : on les laissa
(1) Manuscrit de La Charité.
DÂK8 LE OIOGËSB DB NBYËRS. 395
mourir de faim et de misère ; d'autres furent pendus. Enfin , Us en enterrèrent d'autres jusqu'au col, et après leur avoir fait mille ignominies, ils lenr cassaient la tète avec des pierres et des crosses d'arquebuse. On compte neuf cents personnes de l'un et l'autre sexe et de tout âge qui furent tuées par les reîtres et lansquenets ; ainsi on appelait les Allemands (1). »
Cependant, quelques catholiques et un certain nombre de religieux s'étaient réfugiés dans le château, qui tint encore trois jours après la prise de la ville ; on fut enfm obligé de se rendre. Les protestants victorieux consentirent à laisser la vie sauve aux laïcs, mais ils déclarèrent qu'ils ne feraient aucun quartier aux prêtres et aux religieux; ils traitèrent avec la même cruauté plusieurs séculiers qu'ils prétendaient être des prêtres déguisés. Une partie fut passée au fil de Tépée, d'autres furent jetés dans des cachots où on les laissa mourir de faim, quelques-uns purent se sauver ; parmi eux se trouvait dom Noël Coquille , auquel on doit tous ces détails. U se cacha chez un huguenot de la ville, avec lequel il avait été lié d'amitié. Au bout de quelques jours il put partir pour Nevers , où il retrouva un certain nombre de ses confrères qui s'y étaient réfugiés, entre autres D. Guillaume du Lys, sous-prieur de La Charité, qui devint plus tard abbé de Saint-Martin de Nevers.
Après avoir exercé leur fureur sur les personnes, ces forcenés pillèrent les maisons des catholiques, ruinèrent les églises, brisèrent les saintes images , renversèrent les autels et saccagèrent le monastère , que Philippe de Lenoncourt avait commencé à relever de ses ruines ; et cependant leur rage n'était pas encore satisfaite ; ils s'en prirent aux morts et fouillèrent les tombeaux, sans épargner celui du cardinal Robert de Lenoncourt, comme nous l'avons dit plus haut. Enfin, ils passèrent dans le Berry, après avoir nommé gouverneur de La Charité le sieur François de Maraffin , seigneur de Garchy, Wolfang avait rempli la mesure de ses crimes : la Providence voulut que La Charité, victime de sa fureur impie, devint son tombeau. Les vins de France n'étaient pas sans attrait pour ces habitants d'outre- Rhin ;. le duc de Deux-Ponts s'en administra un jour une telle quantité que la mort s'ensuivit. Le comte de Mansfeld, son lieutenant-
Ci) Manuscrit de La Charité.
général, prit lé conomandement des troupes, qui furent battues et défaites quelques mois après, à la journée de Montcouleur.
Cinq semaines plus tard de Sansac, comte de Magnane, maréchal de France, vint au nom du roi mettre le siège devant La Charité; c'était le 6 juillet 1569. Au bout d'un mois, voyant ses efforts impuissants, il se retira, après avoir perdu 700 hommes; les assiégés ne comptaient qu'une centaine de morts ; les protestants demeurèrent donc maîtres de La Charité.
Pour la troisième fois, le 11 août 1570 la paix {paix boiteuse et mal assisey comme on l'a justement qualifiée) fut conclue entre le roi et les princes, qui obtinrent de conserver encore deux ans cette place importante, mais à condition qu'ils respecteraient -scrupuleusement les églises et qu'ils ne s'empareraient d'aucun bien ecclésiastique.
Le commendataire profita de ce moment de calme pour faire réparer le monastère. Les religieux qui, au nombre de dix-huit, s'étaient sauvés pour échapper aux massacres, revinrent et se logèrent dans la grande infirmerie, tous les autres bâtiments étant ruinés. Ils vivaient dans le plus grand dénûment, sous la direction de Jean de La Place, qui fut fait sous-prieur. Philippe de Lenoncourt leur procura quelques ornements et deux calices d'étain.
En 1572, le roi donna des ordres pour retirer La Charité des mains des hu^fuenots, selon les termes de la convention ; mais les hérétiques, qui avaient fortifié la ville et le château, avaient peine à se soumettre ; toutefois, il fallut bien s'y résoudre, pour ne pas s'exposer au sort de la ville de Sancerre qui venait d'être démantelée, après avoir subi toutes les horreurs d'un siège. Le sieur de Montigny prit donc possession de la ville au nom du roi.
En 1574, dom Noël Coquille fut nommé sous-prieur par le prieur commendataire. L'année suivante, de Montigny, voulant établir son fils en la place de bailli et de gouverneur de La Charité, obtint de Philippe de Lenoncourt ce qu'il désirait, et le nouveau gouverneur prêta serment devant tout le chapitre le 24 février 1575.
Un nouveau traité de paix fut conclu, au mois d'avril 1576, entre Henri III, successeur de Charles IX, et le duc d'Âlençon, son frère, qui avait embrassé le parti des princes. Parce traité le duc devait posséder pour deux ans la ville de La Charité; il y vint le 10 juillet de la même année et fut harangué par dom Noël Coquille à la tête de la communauté. Le duc établit pour gouverneur de la ville Jacques
de Morogaes, malgré les observations des religieux et des bourgeois. Ils objectaient qu'il appartenait à la religion prétendue réformée, qu'il ne manquerait pas de livrer la ville à ceux de son parti, qu'il avait d'ailleurs été traître à la patrie, que les catholiques pouvaient bien s'attendre, avec lui, à de nouveaux malheurs, etc.
Hélas! les prévisions se réalisèrent; de Morogues s'empressa de faire venir secrètement à La Charité ses coreligionnaires en nombre suffisant; bientôt ils se rendirent maîtres de la ville, changèrent les officiers, désarmèrent les catholiques et mirent leurs maisons au pillage, ainsi que le monastère, déjà pillé tant de fois.
Le duc d'Alençon, prévenu de ce qui se passait, se hâta de venir à La Charité, mais les portes lui furent refusées; il dépêcha un courrier au roi pour lui donner avis de la trahison de Morogues, et bientôt la ville dut subir un nouveau siège. Après une douzaine de jours, les révoltés virent bien qu'ils ne pourraient résister plus longtemps aux 20,000 hommes qui les entouraient de toutes parts; ils demandèrent à parlementer et finirent par se rendre à discrétion. Leurs maisons furent mises au pillage.
Un certain Héliot avait été nommé capitaine pour la défense du château; les habitants eurent beaucoup à souffrir de cet homme fier, hautain et sans conscience; le monastère dut sans doute être aussi l'objet de ses injustices, mais notre chroniqueur ne nous en dit rien.
L'année même de la mort de cet aventurier (1578), le prieur de Lenoncourt s'occupa de faire réparer l'église et les autres bâtiments du monastère; il fit recouvrir le chœur, avec le clocher, les chapelles rayonnant autour du sanctuaire, les cloîtres, les dortoirs, etc.; il fit aussi distribuer aux religieux tout ce qui leur était nécessaire pour leur vestiaire, renouvela les ustensiles de cuisine, etc.; il ne négligea pas les bâtiments ruraux.
Philippe de Lenoncourt s'occupa sérieusement du rétablissement de la discipline et de la régularité. On conçoit facilement que pendant les guerres dont nous venons de parler, le relâchement dut nécessairement s'introduire dans le monastère ; les novices ne pouvaient être formés à la vie religieuse, et les profès, préoccupés par les événements qui se succédaient avec une rapidité effrayante, perdaient bien vite l'esprit de recueillement. Le commendataire comprit* la position et entreprit d'y remédier ; à cet effet, il fit venir un religieux, dom Thouvaut, homme remarquable par sa science et sa piété, et il le nomma sous-prieur à la place de Noël Coquille.
Mais, qu'il est difficile d'amener à une réforme sérieuse des hommes que les circonstances ont éloignés de la règle ; en face des premières difficultés dom Thouvaut perdit courage et se relira au bout de trois mois ; il avait aussi à se plaindre du commendataire qui, selon lui, faisait pratiquer aux religieux le vœu de pauvreté d'une manière trop rigoureuse, en leur refusant le nécessaire.
On mit à sa place un nommé dom René, homme instruit mais peu économe. Toutefois, il obligea les religieux à faire vie qnadragésimale et à se lever à minuit pour dire les matines, ce qui n'avait pas eu lieu depuis Tincendie du monastère ; il fallut revenir à dom Noël Coquille.
En 1579 on le voit, à la tète de la communauté, haranguer le roi Henri III qui passait à La Charité et qui logea dans le prieuré.
Deux ans plus tard, en 1581, le prieur le déposa après cinq ans d'exercice, parce qu'il refusait de mettre en commende le prieuré de Saint-Laurent^ près Orléans, dont il était titulaire.
L'année suivante, Philippe de Lenoncourt réconcilia l'église du monastère et consacra tous les autels. La cérémonie eut lieu le 21 mars, fête de saint Benoit, jour où les religieux commencèrent dans cette église le service divin, qu'ils célébraient auparavant dans la chapelle du Nom-de-Jésus.
« N'ayant pu achever la cérémonie de la consécration des autels le premier jour, il continua le 23 du môme mois (1). »
Ce fut à cette époque qu*il réduisit à dix-huit le nombre des prébendes. Ce nombre correspond à celui des religieux échappés au massacre et qui étaient revenus de Nevers. On comprend d'ailleurs que l'état de pauvreté de la maison justifiait cette disposition. Il ne se contenta pas de réglementer le monastère, il étendit sa sollicitude sur la ville entière, dont il était seigneur, et fît de sages ordonnances.
Malgré tous les désastres dont nous avons parlé, il fallait que le logis prie\iral f(ït encore dans un état convenable; nous avons vu plus haut que le roi Henri III y logea en 1579, et la reine-mère, Catherine de Médicis, se rendant aux eaux de Bourbon, voulut bien accepter l'hospitalité que Philippe de Lenoncourt lui avait oiferte.
(1) Cette phrase du chroniqueur a besoin d'être interprétée. Le prélat avait sans doute la pensée de consacrer tous les autels ; il ne put en consacrer qu*une partie, et il se reprit pour les autres deux Jours après.
Dans le diocèse de nevers. 399
Après le départ du commendataire, le duc de Nevers avait reçu ordre d'envoyer sa compagnie en garnison à La Charité ; mais les habitants ne voulurent pas la recevoir, et le duc en donna aussitôt avis au roi, qui se montra fort irrité. Le prieur de Lenoncourt prit fait et cause pour les habitants ; il fit observer au roi que la ville était réduite à une extrême pauvreté à la suite des guerres ; il ajouta que les actes de rébellion dont on avait eu à se plaindre par le passé provenaient de la garnison et non des habitants, répondant de leur obéissance et de leur fidélité. Henri III, qui affectionnait singulièrement le sieur de Lenoncourt, révoqua les ordres qu'il avait donnés . cependant, voulant maintenir le principe d'autorité, il ordonna que la compagnie du duc de Nevers entrerait dans la ville, y coucherait une nuit seulement et que le lendemain elle se montrerait sous les armes et sortirait ensuite ; c*est ce qui eut lieu.
En 1584, les princes hérétiques suscitèrent de nouveaux troubles, et la guerre recommença. Le roi de Navarre eut encore recours aux princes d'Allemagne, et fit venir de ce pays des secours considérables ; ces étrangers se dirigèrent vers La Charité, mais ils ne purent y pénétrer. La place, bien fortifiée, était défendue par le jeune Rochefort, qui en était gouverneur; ils furent repoussés avec perte et levèrent le siège.
En 1588, le roi de Navarre s'étant rapproché du roi de France, voulut le joindre en passant par La Charité, il envoya en avant ses fourriers pour y préparer les logis ; sa pensée était de s'en rendre maître ; le nouveau gouverneur, du nom de Carouge, qui avait remplacé Rochefort^ mandé par le roi, était disposé à prêter son concours au projet du roi de Navarre; mais les échevins, soupçonnant la trahison, mirent hors la ville le gouverneur et les fourriers; le roi de Navarre fut obligé d'aller passer à Orléans. Sur ces entrefaites le duc de Nevers, qui était devant Livron qu'il tenait assiégé dans le Dauphiné, ayant appris la mort du duc de Guise, son beau-frère, leva le siège et s'en alla à Paris. Passant à La Charité, on lui ouvrit les portes; il se rendit maître de la ville et prit les habitants en sa garde et protection. Il leur laissa la liberté de choisir un gouverneur ; leur choix se porta sur un excellent homme, mais faible ; le duc le remplaça au bout d'un an par le sieur de Langeron.
Philippe de Lenoncourt, comme son oncle, auquel il avait succédé, demeura peu à Auxerre ; au reste, depuis longtemps^ c'est-à-dire depuis l'automne de 1562, se voyant obligé de rester en cour, il se
démit de son évêché et se contenta de ses nombreux bénéfices qa*il possédait en commende. Les auteurs de la Gallia christiana disent que le pape Sixte V le créa cardinal en 1586(1); Fauteur de notre manuscrit, sans doute mieux informé, recule cette élection jusqu'en 1588, lorsqu'il fut appelé à succéder au cardinal de Guise sur le siège métropolitain de Reims. Il mourut en 1591, après avoir été trente-un ans prieur de La Charité.
(1) Les historiens sont peu d'accord sur les dates précises de cette époque si tourmentée.