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LES QUATRE CHARTREUSES DU NIVERNAIS

Les croisades avaient opéré une véritable révolution dans la société. Les deux grandes institutions dont nous avons parlé semblaient ne plus sufflre aux besoins de l*époque ; les esprits agités auraient voulu quelques modiGcations dans les ordres religieux, les uns trouvant peut-être Citeaux trop rigide, les autres Cluny trop mitigé. Quoi qu'il en soit, le mouvement était imprimé, et vers la fin du douzième siècle et pendant le cours du treizième, de nouveaux ordres, se rattachant toujours aux anciens, car la règle de saint Benoit ou celle de saint Augustin, avec certaines modifications, formaient la base de leurs constitutions, s'établirent et ne tardèrent pas à s'implanter dans le Nivernais. On voit surgir dans notre contrée les Chartreux , les religieux du Val-des-Choux, les Grammontains, les Dominicains, sans parler des ordres tout à la fois religieux et militaires, joignant à la prière le secours de leurs armes. Ceux que Ton voit à la tète du mouvement sont les Chartreux et les Grammontains.

En 1086, saint Bruno avait obtenu de saint Hugues, évèqae de Grenoble, le désert de la Chartreuse pour y établir l'ordre dont il avait médité les constitutions; il s'y rendit avec six compagnons qui devaient être avec lui les fondateurs de ce célèbre institut Bientôt sa réputation s'étendit au loin et les plus grands seigneurs demandaient souvent à &ire partie des frères de la Grande-

Chartreuse. Nous lisons dans nos chroniques nivernaises que Guillaume II, comte de Nevers, après une vie bien agitée, conçut le projet de passer ses dernières années dans le recueillement et la retraite; il sollicita la faveur d'être admis au nombre des religieux de la Grande-Chartreuse: c'était en 1147. Cette faveur lui fut accordée. Guillaume partit donc, apportant avec lui une quantité considérable de pièces d'argenterie, croyant sans doute se rendre ainsi les Pères plus favorables ; mais ce don fut repoussé ; les religieux se contentèrent de lui demander le parchemin dont ils avaient besoin pour leurs travaux intellectuels. Le comte de Nevers essaya, par sa régularité, de faire oublier les persécutions dont il s'était rendu coupable envers les moines de Vézelay, et un an plus tard, en 1148, il mourut au milieu des enfants de saint Bcuno.

Ce fut sans doute la détermination de Guillaume qui aura motivé quelques années plus tard la fondation, dans le Nivernais, des chartreuses d'Âpponay, de Bellary, du Val-Saint-Georges et de Basseville.

Apponay. — Cette terre, arrosée par la petite rivière de l'Halène, dépendait de l'église de Nevers. De concert avec son chapitre, Thibault, qui occupait alors le siège de saint Eulade, conçut le projet d'y fonder un monastère et d'en faire l'abandon aux Chartreux; il eut soin d'imposer la condition que si les religieux venaient, pour une cause quelconque, à se retirer, cette terre reviendrait de droit à l'église de Nevers. La charte de fondation est de 1185; elle contient une formule insolite que nous devons relater ici. Par humilité, le pieux prélat ne voulait attribuer son élévation qu'à la patience de Dieu, Theobaldus Dei patientia episcopus. Dans d'autres circonstances, il emploie une formule différente : Dei misericordia ou gratta.

Les Souverains Pontifes mirent sous la protection du Saint-Siège la chartreuse d'Apponay; Grégoire IX, en particulier, par une bulle du 15 octobre 1227, garantit ses possessions de toute attaque, accorde aux religieux des faveurs spéciales et les déclare exempts de la juridiction de l'ordinaire.

Les religieux d'Apponay étaient seigneurs de Rémilly et de Lanty (1). Outre les biens qui leur avaient été abandonnés à l'époque

(1) Nés DB La Rochelle.

de leur fondation, plnsieurs antres propriétés leur furent concédées, soit à titre gratuit , soit à titre onéreux , par un certain nombre de seigneurs de la contrée.

Déjà , en 1197, les membres de la famille Le Bourgoing leur vendaient divers droits et portions qu'ils avaient en certains héritages, par-devant Gauthier, évoque de Nevers (1). En 1232, d^autres membres de la même famille « ont donné en pure et perpétuelle aumône, à te maison d*Âpponay, aux prieur et frères religieux chartreux dudit lieu , y servant la glorieuse vierge Marie , toute la part qu'ils avaient au bois du Poet, depuis le gué de Charry jusqu'au ruisseau de Veuillent ]». L'acte fut passé en présence de Charles et porte: Carolus miseratione dtvma, Nivemefisis ecdesiœ minister humiliSf qu'on a traduit bien à tort par évéque de Nevers (2). Nous n'avons, avant le seizième siècle, aucun évéque de Nevers du nom de Charles. D'ailleurs, à cette époque le siège était vacant depuis dix-hnit mois. Charles était sans doute un vicaire capitulaire chargé du gouverne* ment du diocèse ; il pouvait donc prendre le titre d'humble ministre de l'église de Nevers.

Au mois de juin. 1246, Mahaut, comtesse de Nevers, fonda son anniversaire dans l'église d'Âpponay, ainsi que celui du comte Hervé, moyennant 40 bichets de seigle et 40 bichets d'avoine, à prendre tous les ans sur sa seigneurie de Savigny-Poil-Fol. Cette fondation fut confirmée en 1358 par Marguerite de Brabant , épouse de Louis de Mâle, comte de Flandre , de Nevers et de Rethel. Nous retrouvons encore en 1288 les Bourgoing parmi les bienfaiteurs d'Âpponay (3). La fondation de Mahaut en seigle et en avoine laisse à penser qu'à cette époque le froment ne réussissait pas encore dans cette contrée, c Le nouvel établissement, dont la prospérité était subordonnée à un défrichement ingrat et pénible , acquit peu d'importance pendant les cent cinquante premières années. Plusieurs fois pendant cet intervalle de temps les Chartreux , découragés , pensèrent à abandonner leur prieuré du Morvand ; mais l'évèque , en homme prudent , avait inséré , comme nous venons de le voir, dans Tacte de donation une

(t) Inventaire des litres de Nevers de Tabbé de Marelles, page 735. Le texte porte 1127; c'est évidemment une erreur-, Gauthier n*a occupé le siège de Nevers qu'en 1196.

(2) Jd.j loco citato.

DANS LB DI0GË8B DE NKVEBS. 435

clause, celle du retour de la terre d*Apponay, avec ses accroissements successifs^ sans contradiction ni opposition^ kVégUse de Nevers, en cas d'abandon. Cette condition, si heureusement apposée, empêcha la suppression du monastère et la réunion de ses biens à quelque autre maison de Tordre (1). i»

c Pendant le demi-siècle qui suit, la chartreuse prospéra singulièrement. Elle le dut au zèle intelligent de Simon Poullard et de Michel Tronson, qui la gouvernèrent, l'un pendant vingt ans et l'autre onze. Mais en 1570, sous l'administration de D. Claude Guyot, un fléau, tout aussi redoutable que l'incendie, vint fondre sur le monastère. Les calvinistes, qui se répandaient dansia campagne comme un torrent impétueux, s'en étant emparés, le pillèrent et le dévastèrent. Non contents de cet acte de brigandage, ils garrottèrent le prieur B. Claude Guyot et le procureur D. Jean Offroy et les emmenèrent prisonniers à La Charité. Les religieux, déjà victimes des plus affreux traitements, n'obtinrent la liberté de leurs supérieurs qu'en payant une forte rançon, ce qui les obligea de vendre deux domaines et le bois de Millery et dnq cents pieds d^arbres à choisir dans les bois de haute futaie du couvent (2). »

Après cette terrible épreuve. Dieu permit que le monastère fût gouverné par une suite de prieurs qui s'occupèrent sérieusement à l'améliorer. Mais l'administration de D. Louis de La Barre ne fut pas aussi heureuse. Quand il fut transféré à Bellary, en 1721, il laissa son prieuré grevé d'une dette de 40,000 livres. Il avait fait creuser le grand étang voisin du monastère et établir une verrerie qui ne réussit pas ; il s'était en outre engagé dans des procès ruineux. Ses successeurs, D. Jean-Baptiste de Lavaux et D. Noôl Le Vieil, avaient entrepris de réparer ces pertes, mais ils ne purent y parvenir.

Administrateur sage et habile, D. Louis Lancieux, quoique bien jeune, car il n'avait que vingt-sept ans quand il fut élu prieur en 1727, combla le déficit et remit le monastère dans un état prospère. - U avait entrepris de fonder une faïencerie; mais elle n'eut pas plus de succès que la verrerie de D. de La Barre.

En 1745, une terrible épizootie ravagea tout le bétail des

(t) Ant. DuviviER.

(2) Id.

domaines qui dépendaient du monastère. On n'avait pu sauver que deux animaux sur cent.

D'après l'ancien manuscrit cité par Ànt. Duvivier, c par un effet de la providence et de la miséricorde du Seigneur, les deux années qui suivirent cette mortalité, il y eut une telle abondance de glands, que le profit considérable qu'on fit sur les porcs fut d'une grande ressource et mit en état d'acheter des bestiaux pour le labourage et d'en peupler peu à peu les domaines (1). »

Depuis sa fondation jusqu'à la grande Révolution française, Apponay comptait soixante-dix prieurs dont un, Antoine de Cbarno, avait été élu, en 1476, général de l'ordre. Après quatorze ans d'une sage administration, il abdiqua en 1490 et revint comme simple religieux à sa chère chartreuse d'Apponay. A la mort du prieur D. Guillaume Faulerier, le général ne voulut pas lui donner de remplaçant, en sorte que D. de Charno fut obligé de reprendre malgré lui l'administration du monastère , où il mourut le 3 mars 1511.

Après bien des désastres , cet établissement était arrivé successivement à un état plus prospère , quand le 20 août 1520 un incendie consuma tous les bâtiments et réduisit les religieux à la misère la plus profonde. Il leur vint à la pensée d'ouvrir une souscription pour réparer un aussi grand désastre ; on mit ce projet à exécution ; il réussit. François I^**, le dauphin , Marie d'Albret , comtesse de Nevers, et bon nombre d'autres personnages de distinction s'empressèrent de concourir à cette œuvre. On réunit une somme de 527 livres 3 sous 6 deniers , somme considérable alors , et on put rétablir la maison et même y ajouter un bâtiment pour recevoir les étrangers.

L'inventaire du 29 avril 1790 nous donne les noms des derniers religieux; on n'y remarque pas le nom du prieur, D. Maurice Bussigné; après avoir gouverné pendant trois ans la chartreuse d'Apponay, il arriva comme prieur à Bellary en décembre 1789. Il était sans doute absent à l'arrivée des officiers municipaux.

D. Bernard Bourgier, procureur.

D. Benoît Bourcier, vicaire (2).

D. René Gaborit, sacristain.

(1) Histoire de la chartreuse d'Apponay.

(2) Chez les Chartreux, le sous-prieur était connu sous le titre de vicaire.

D. Xavier Hasler, ancien.

D. Vincent Ledivelle.

D. Joseph Griffon.

D. Raphaël Blandel.

Apponay eut encore la gloire de compter un martyr. Quand la Révolution vint disperser en 1790 les pieux religieux qui, au nombre de sept seulement, occupaient ce monastère, frère Vincent Ledivelle ne put échapper aux révolulionnaires ; il fut conduit à Nevers et embarqué sur la Loire avec les soixante-un autres prêtres qu'on devait diriger sur Nantes ; de Nantes il fut transporté à Brest, où il mourut de privations et de misère le 28 mai 1798.

M. de Soultrait, dans son Armoriai du NivemaiSj nous a conservé les armes adoptées par les Chartreux d' Apponay :

Coupé : au P' parti de gueules^ à trois tours et une fleur de lys en abîme j le tout d'or et d'azur semé de fleurs de lys d'or^ à la hure de sanglier de même, brochant sur le tout ; au 2* d'azur^ semé de fleurs de lys d'ory au sanglier au naturel chargé d'un saint Cyr de même nimbé d'or brochant sur le tout.

L'auteur de V Armoriai ajoute : € Ces armes sont formées de celles du chapitre et de celles du doyenné de Nevers. Peut-être .les trois tours étaient-elles les armoiries de Tévèque Thibaud. La famille Thibaud de Guerchy, ancienne dans le Nivernais, portait en effet : De gueules^ à trois tours d'or. »

C'était un moyen de conserver le souvenir des fondateurs de cette chartreuse.

Les revenus du monastère étaient assez considérables; en 1790, en dehors du couvent et de ses dépendances on comptait huit domaines, avec prés, terres, bois, vignes, étangs, moulins et tuilerie. Une somme annuelle de 1,000 livres était consacrée à la bibliothèque, dont les religieux se partagèrent les livres avant leur séparation.

Bellary. — Doué d'un caractère remuant et fier de son origine, car il était petit-fils de Louis-le-Gros et cousin germain de Philippe- Auguste, Pierre de Courtenay, devenu comte de Nevers par son mariage avec Agnès de Nevers, cherchait souvent querelle à ses voisins. Il s'attaqua à Hervé, baron de Donzy et comte de Gien, prétendant que cette dernière seigneurie devait lui revenir par suite

d'arrangements faits avec les barons de Donzy, ses prédécesseurs. Hervé n'était pas homme à se laisser dépouiller sans se défendre; il refusa, et des deux côlés on arma ; une bataille rangée devait trancher la question. Le baron de Donzy que la Chronique de Tours considère comme un foudre de guerre, hostium tempestas auidua, réunit ses vassaux; le comte de Nevers, de son côté, comptant sur le nombre, ramassa les cotteraux et autres gens sans aveu qui dévastaient alors les bords de la Loire. Ce mode ne lui réussit pas ; avec cette armée sans discipline il devait perdre la bataille. C'est ce qui eut lieu, en effet ; le comte Pierre kii-méme fut fait prisonnier par Hervé et retenu sous bonne garde au château de Donzy.

Un vieux manuscrit cité par Sainte-Marthe dit que la défaite de Pierre de Courtenay eut lieu le jour de la fête de l'Invention des reliques de saint Etienne, près de l'abbaye de Saint-Laurent ; le chroniqueur ajoute que saint Etienne et saint Laurent ont dû se mettre de la partie, car l'armée du comte de Nevers avait dévasté leur église (1).

Philippe-Auguste travailla à obtenir la liberté de son parent. Hervé y consentit, mais à condition qu'on lui donnerait en mariage Mahaut, fille de son captif, avec le comté de Nevers pour dot et la certitude de posséder plus tard les comtés de Tonnerre et d'Auxerre. Ces conditions furent acceptées et le mariage fut célébré, sans qu'on se préoccupât d'un empêchement canonique qui le frappait de nullité, et Hervé devint comte de Nevers. C'était en 1199.

Les deux époux, malgré les inquiétudes et les remords de la conscience, vécurent ensemble une dizaine d'années. Enfin, à la sollicitation de Mahaut, Hervé fît auprès du Souverain Pontife les démarches à l'effet d*obtenir la dispense nécessaire pour faire réhabiliter leur mariage. Innocent III accorda la grâce sollicitée, mais à la condition que Hervé ferait construire trois monastères sur ses terres. A cette époque l'Église travaillait énergiquement à faire cesser ces guerres entre seigneurs malheureusement trop communes ; la diffusion des monastères, jouissant du droit d'asile, était un moyen d'offrir après le combat un refuge au vaincu et d'arrêter un vainqueur souvent impitoyable.

Hervé se soumit; les trois monastères fondés par lui dans cette

(1) Gallia chrislianat t. IV, p. 558.

DAN8 LB DIOGâSE DB NBVER8. 439

circonstaBce furent eelai de l'Épeau, doDt nous parlerons bientôt, la chartreuse de Bellary, au val de Bargis, et Coche dans la paroisse de Vielmanay.

L'auteur de la Notice des monasièrea du diocèse d'Auxerre fixe à Tannée 1219 la date de la fondation de Bellary. La comtesse Mabaut confirma cette fondation par une charte datée de Clamecy, au mois d'octobre 1222, et tgouta encore aux grands biens que le comte Hervé avait accordés aux religieux. Vers le même temps, Guillaume de Seignelay, évèque d'Auxerre, leur abandonna une pièce de vigne.

 l'exemple des Cisterciens, les Chartreux ne pouvaient supporter les noms qui rappelaient le paganisme ; comme le nom de Bellary semblait ôtre un lieu précédemment consacré aux dieux lares , ils proposèrent au chapitre général de 1289 de changer ce nom et de nommer désormais ce monastère Beaulieu, Bellus locus. Un titre du prieur de cette chartreuse , de Tan 1296 , commence ainsi : Ego Guillelmuê humilia prior Belli loci in hosco BeUi larici (1).

Nous avons peu de détails sur l'histoire dé Bellary ; nous savons senlement que le monastère a été dévasté par les calvinistes , qui y mirent le feu : il est facile d'y reconnaître les traces d*incendie ; l'église, heureusement, a été préservée en grande partie et est demeurée presque intacte. Une seule nef d'une noble simplicité rappelle , par ses dispositions , l'époque de la fondation du monastère ; les nervures des voûtes viennent retomber avec leur pointe mousse sur les chapiteaux des colonnes ; chaque travée est éclairée par une fenêtre à lancette d'une élévation insolite ; l'abside est à pans coupés. Il serait facile à peu de fk'ais de rétablir cette église. On voit dans les bâtiments de l'entrée du monastère une chapelle intérieure , dont la destination était sans doute pour les serviteurs et les ouvriers de la maison. A une époque plus reculée, on avait construit dans la prairie, non loin d'un moulin , une église contemporaine de la fondation du monastère et qui avait dû être élevée pour les étrangers , les serviteurs et ouvriers. Cette église extérieure est en ruines.

L'ancien cimetière longe le flanc septentrional de Téglise du monastère et est entouré d'une galerie couverte qui servait sans doute à faire les processions. Aux deux extrémités de cette galerie se trouvent deux portes correspondant avec l'église; un autre cloître devait

(1) LsBEUF, Dissertation sur l'histoire^ t II, p. 178.

entourer le vaste jardin placé derrière le sanctuaire. Ce cloître ne présente plus que quelques amorces. Dans une pièce de terre attenant au jardin on trouve une belle source dont Teau est captée et une longue pierre carrée terminée par une rigole ; c'est sur cette pierre que les religieux lavaient leur linge.

Quand les protestants se portèrent sur Bellary, ils mirent à rançon D. Thibault , procureur de la maison , ainsi que le prieur. L'un fut obligé de donner 500 écus et l'autre 2,000 livres.

Malgré l'incendie dont nous avons parlé et les désastres causés par les bandes de protestants qui avaient ravagé le pays, les religieux avaient pu réparer en partie le monastère qui était revenu, au commencement du dix-huitième siècle, à un état de prospérité tel qu'il lui fut possible d'acquérir l'importante terre de Vergers, dans la paroisse de Suilly-la-Tour. Cette terre avait appartenu à saint Ger* main , évèque d'Auxerre ; après avoir passé à différentes familles seigneuriales , elle fut longtemps possédée par les Ghabannes, qui la vendirent en 1714 aux Ghartreux de Bellary ; nous verrons qu'ils en étaient encore possesseurs en 1790. Ils jouissaient aussi d'une partie de la forêt de Bellefaye, de concert avec les habitants de Donzy et de Sainte-Colombe et les ducs de Nevers.

L'acquisition dont nous venons de parler avait dû absorber une grande partie des capitaux des religieux, et cependant ils purent, vers la fin du même siècle , entreprendre les impoilantes constructions qu'on remarque à l'entrée de la cour qui précède l'ancien monastère; ils y avaient consacré une somme de 50,000 livres et plus, ce qui ne les empêcha pas de soutenir un procès coûteux contre leur prieur et le supérieur général de leur ordre.

Nous arrivons à une époque désastreuse qui allait faire passer par le crible les établissements religieux.

La loi du 28 novembre 1789 avait suspendu les vœux monastiques dans tous les monastères d'hommes et de femmes ; une autre loi, rendue par l'Assemblée nationale aux mois de février et de mars 1790, les prohiba définitivement, et annonça que tous les individus de l'un et de l'autre sexe, existant dans des maisons religieuses, pourraient en sortir en faisant leur déclaration devant la municipalité du lieu , et que ceux qui ne voudraient pas user de cette faculté devraient se réunir dans les maisons qui leur seraient indiquées, qu'on leur ferait une pension convenable. C'est en vertu de cette loi que les officiers municipaux de Châteauneuf se présentèrent à Bellary, où ils dressé-

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rent un triple procès-verbal les 27, 28 et 29 avril. Cette pièce curieuse établit l'état de cette chartreuse et nous fait connaître le personnel, le mobilier de la maison et les propriétés qui en dépendaient, et de plus les sentiments de chacun des religieux. Ils étaient au nombre de neuf, dont un n'était qu'affilié :

!• D. Mathieu Rebîère, vicaire de ladite chartreuse et remplaçant le prieur, a déclaré ne vouloir entrer dans aucune maison indiquée par l'Assemblée nationale, mais se retirer où bon lui semblera, entendant jouir de la liberté qui lui est accordée, vu la destruction de son ordre.

2® D. Philippe Fabry, procureur de la maison, répond avec énergie et € déclare ne vouloir quitter, ni abandonner, ni renoncer l'ordre dans lequel il a vécu jusqu'à ce jour ; déclare de plus ne vouloir entrer dans aucune des maisons qui seront indiquées par l'Assemblée nationale avant d'avoir parfaitement connu le régime et les lois du nouvel institut qu'on y suivra»,

3° D. Philippe Joûan ,

4^ D. Denis-François Bouquelet ,

5*^ D. Bruno Maine de Maison-Rouge ;

6® D. Guillaume Fromentoux, sacristain ,

7o François-Michel-Àmbroise Bouchereau ,

8o D. Jean-Marie Noël , ont déclaré vouloir jouir de la liberté que la loi leur accordait, décidés à n'entrer dans aucune autre maison ;

9o Frère Antoine Verrier, affilié à ladite maison, a déclaré vouloir se retirer de l'ordre.

Le procès-verbal relatif au mobilier à l'usage des religieux fait mention de modestes couches pauvrement garnies ; les meubles lea plus précieux sont douze couverts d'argent et cinq cuillers à potage de même métal.

On n'a pas trouvé de bibliothèque commune; mais dans le cabine du prieur on a compté 1,062 volumes et 226 dans la cellule du vicaire, à son usage; quelques rares ouvrages se sont rencontrés dans les autres cellules.

L'inventaire de la sacristie et de l'église fait mention de cinq calices en argent avec leurs patènes, dont trois dorés , un ostensoir en vermeil, des burettes avec leur plateau, une boite des saintes-huiles, deux instruments de paix et un encensoir avec sa navette, le tout en argent. Les autres objets étaient de cuivre argenté. Il faut penser

442 LES €ONORÉGÂTimfô RELIGIEUSES

que les ornements sacerdotaux n'avaient pas grande valeur aux yeux des commissaires, car ils se sont contentés de les énumérer. Quant aux autres parties du mobil^r de l'église, les paroisses voisines se les sont procurées soit à titre gratuit, soit à titre onéreux. On assure que les stalles de Beaumont-la-Ferrière viennent de Bellarj et le riche autel en marbre de Saint-Jacques de Gosne ornait jadis l'église des Chartreux ; il a été acquis en 1804> moyennant 900 fr. d'un second acquéreur du couvent.

Dans la même journée les commissaires se sont transportés dans le cabinet réservé aux archives du monastère ; ils ont paraphé toutes les liasses contenant les titres des propriétés^ les baux, etc.; dans cette même pièce se trouvaient les différents terriers de Bellary.

Le troisième jour, les commissaires ont parcouru en détail ces terriers et autres pièces des archives. Le procès-verbal signale un registre portant en tête Fondation de la chartreuse de Bellary, et un autre registre cartulaire. Soixante-trois tiroirs renfermaient les titres les plus précieux de la maison.

S'étant ensuite transportés à la procure, ils se sont fait présenter les registres de recettes et de dépenses, et ont constaté que les recettes excédaient les dépenses de 1,376 livres 2 sols.

Le procureur fit observer aux officiers municipaux que, le 26 juillet de Tannée précédente, il lui avait été volé une somme de 3,000 livres; qu'il avait été dans la nécessité d'emprunter 900 livres au Père prieur^ et qu'il ne lui restait plus en caisse que la somme de 119 livres 8 sols argent monnayé. On a en effet constaté que la caisse contenait ladite somme qui a été laissée au Père procureur.

On a procédé ensuite à l'examen des dettes actives et passives de la maison.

La journée du 29 avril a été consacrée à l'inventaire des baux, au nombre de vingt-trois , établissant que la chartreuse avait des propriétés à Pouilly-sur-Loire, où elle possédait des vignes et un pressoir, à Narcy, à Chasnay, à Nannay, à Ghâteauneuf, à Vielmanay, à La Charité, à SulIy-la-Tour, à Sainte-Colombe, non compris les droits dans la forêt de Bellefaye , près Donzy. Elle possédait un moulin à Sully, un autre à Sainte-Colombe et un troisième sans indication de lieu (1), une tuilerie, etc. La propriété la plus considé-

(1) Il s'agit sans doute du moulia rapproché du monastôre.

rable était Vergers, avec son château et ses forges, dont les religienz retiraient un revenu annuel de 8,500 livres. Leur revenu total éftait de 20,411 livres 15 sols 6 deniers, sur lequel il y avait à déduire les charges, s'élevant à 6,230 livres 3 sols ; il leur restait donc 14,181 livres 12 sols 6 deniers. Parmi les charges, nous avons remarqué deux vieillards et deux orphelins nourris et entretenus aux frais du couvent.

Après cette opération, les religieux prièrent les of&ciers municipaux de vouloir bien recevoir la déclaration qu'ils allaient faire et de leur en donner acte. Nous la reproduisons ici en partie, ne serait-ce que pour constater une fois de plus la prospérité de cet heureux temps, c Depuis le moisf d'août dernier, ils ont été plusieurs fois menacés par des brigands dont les mauvais desseins n'ont échoué que par la vigilance des ofGciers municipaux et des gardes nationales des villes et paroisses voisines dont les visites et séjours leur ont occasionné des dépenses considérables ; que leur récolte de vin a totalement manqué et que celle de grains, qui est une des plus fortes parties de leurs revenus, a été très au-dessous du médiocre, attendu que leurs métayers ne se sont pas fait scrupule de ne leur rendre que le moins possible, sans qu'ils aient pu s'en plaindre dans les circonstances; que néanmoins dans cet état de médiocrité ils on t consenti, par pur motif de bienfaisance et dans l'intérêt public, de livrer à la ville de Donzy, à un prix très au-dessous du moyen, tous les grains dont ils ont pu se défaire et dont le produit a même été absorbé en partie par les dépenses que ladite ville leur a nécessitées en envoyant plusieurs fois la milice nationale pour protéger le transport des grains. >

Ils font observer que malgré ces sacrifices ils n'ont pas diminué leurs aumônes et ont continué à exercer largement les devoirs de l'hospitalité (1).

Terminons en disant que si la chartreuse d'Âpponay a eu un martyr, celle de Bellary a eu un apostat, dont la ville de Gosne a conservé un triste souvenir.

Notre-Dame-du- Val-Saint-Georges. — Gette terre , située dans l'archiprêtré de Gorbigny et dans la paroisse de Pouques , ancien

(1) Tout ce qui a été relaté ci-dessus a été extrait en partie du procèsverbal que nous avons eu à notre disposition.

diocèse d'Autun, appartenait à Hugues III, seigneur de Lormes et de Ghâteau-Chinon, que Ton rencontre souvent parmi les signataires des actes de celte époque ; la probité bien connue de ce seigneur et sa bienfaisance nous en fournissent les motifs. De concert avec son épouse, El vis de Monbard, dame d'Espoisse, Hugues conçut le projet de fonder une chartreuse et de la doter largement pour le remède de leurs âmes et de celles de leurs parents, vivants et morts, ayant soin de prendre toutes les précautions pour assurer la perpétuité de lear œuvre. L'acte, daté de 1235, contient l'énumération de tous les biens abandonnés par eux au nouvel établissement, fondé à la gloire de Dieu , de Notre-Seigneur Jésus-Christ , de la sainte Vierge , de saint Jean-Baptiste, de saint Georges, martyr^, et de tous les saints, sous le vocable de Notre-Dame du Val-Saint-Georges, Les fondateurs déclarent que cette maison, ses biens et ses gens seront, dans toute rétendue de leur terre , exempts de toute redevance , et que si , par quelque cause que ce fût , les religieux venaient à perdre quelque partie des biens à eux abandonnés ou de leurs revenus, les seigneurs de Lormes seraient tenus de réparer, par l'équivalent, les pertes qu'ils auraient faites ou les dommages qu'ils auraient soufferts , demandant aux évéques d'Autun et de Nevers d'employer l'interdit pour les forcer, au besoin, à l'observation de ces conditions (1).

La môme année, Guy de Forest et Mahaut, son épouse, ratifient cette fondation. De son côté, Guy de Vergy, évoque d'Autun^ et son chapitre donnent un acte de confirmation. L'œuvre à laquelle Hugues et Elvis attachaient tant d'importance fut aussi confirmée et augmentée par Dreux de Mello, gendre des fondateurs; par Jean de Chalon, seigneur de Viteaux, et par Joachim de Bussi d'Inteville (2).

Grâce à toutes les précautions prises dans l'acte de fondation , la chartreuse du Val-Saint-Georges jouit pendant de longues années d'une véritable prospérité.

M. Tabbé Baudiau a donné le plan du monastère tel qu'il existait avant l'incendie du seizième siècle, qui le consuma en entier. Ce plan était commun avec celui des autres maisons du môme ordre, à quelque différence près. Nous allons reproduire ici la description qu'il en fait.

(t] M. l'abbé Baudiau donne cette charte en entier dans U Morvand, V édition, page 301.

(2) Gagnare, Histoire de Véglise d*Autun.

c Au nord se trouvait le portail d'entrée , précédé d'une longue avenue d'arbres, qui conduisait au village de Pouques. Â côté s'élevait une belle église gothique, surmontée d'une haute flèche octogone; elle était destinée aux nombreux serviteurs attachés à l'établissement et aux étrangers. En avançant, on pénétrait dans une grande cour au milieu de laquelle jaillissait une source abondante. À gauche on remarquait un vaste logis, armé de deux tours, avec un beau jardin devant la façade de Test : c'était le logement du prieur. Â droite se développait un bâtiment parallèle consacré aux gens de métier, comme forgerons, menuisiers , tonneliers , couvreurs et autres serviteurs de la maison.

9 Au fond de la cour, au milieu d'un groupe de six nouveaux corps de bâtiments , composés de la salle du chapitre , du réfectoire , du

logement du procureur, de celui du coadjuteur , on voyait Téglise

de la communauté, du même style que la précédente. C'était un édifice vaste et bien bâti , où se trouvaient les tombeaux du fondateur, de sa noble épouse et de quelques bienfaiteurs du monastère. Le portail et la fenêtre du sanctuaire étaient remarquables. Au-dessus du chœur s'élevait le clocher, de forme carrée , et derrière s'étendait le cimetière, décoré d'une croix de pierre.

> Après avoir traversé ce groupe d'édifices , on entrait dans une seconde cour, entourée de beaux cloîtres et de treize cellules de religieux, ayant chacune son jardin clos de murs... Une longue ceinture de murailles enveloppait le tout.

» De ce vaste et magnifique établissement il ne reste que l'habitation du prieur et quelques ruines de l'église conventuelle. Les revenus du monastère s'élevaient , au moment de sa chute, à 41,000 livres, provenant de vingt domaines et de divers cantons de bois..., de plusieurs clos de vigne, des dîmes de Pouques et de Magny..., de champarts, de bourdelages et d'un droit de cens sur une grande partie des maisons de la ville de Lormes-Chalon (1). i>

M. Tabbé Baudiau fait observer que l'histoire de Notre-Dame du Val-Saint-Georges est peu connue par suite de l'incendie des archives, qui eut lieu sur la place publique de Corbigny en 1792, et qu'on a conservé à peine les noms de dix prieurs sur les soixante-dii-huit environ qui ont administré cette maison. Il serait facile d*s\jouter

(1) Le Ahrvandt 2< édition, tome II, p. 307 et 308.

446 LE8 GONaRËGATIONS RELIGIEUSES

quelques détails à ceux que le savant auteur du Momand nous a laissés , et de grossir la liste des prieurs à l'aide du manuscrit (1) contenant le sommaire de l'histoire de la chartreuse de Basseville, dont nous nous occuperons bientôt. Nous trouvons , en effet , dans cette chronique qu'à la fin du quatorzième siècle les deux maisons étaient gouvernées par un seul et même prieur. En 1377, le prieur Martin avait reçu commission du Souverain Pontife pour régir simultanément les chartreuses de Basseville et du Yal-Saint-Georges. Nous retrouvons fréquemment les mêmes dispositions pendant le cours du quinzième siècle (2), mais le chroniqueur ne nous en donne pas les motifs ; nous présumons que l'état de pauvreté de Basseville a déterminé cette union, ou plutôt cette réunion des deux monastères. La chartreuse du Val^Saint-Georges comptait encore quinze religieux quand la' Révolution les chassa de leur pieuse retraite. Nous verrons que Basseville était loin d'atteindre ce nombre.

Chartreuse i)e Basseville. — Quand on a parcouru de Tannay à Clamecy la vallée de l'Yonne, on est étonné , en approchant de cette ville, de voir l'aspect changer subitement. Ce ne sont plus les verdoyantes prairies au milieu desquelles serpente la capricieuse rivière et les riches coteaux qui les encadrent ; ce sont des carrières qui ont bien leur importance et leur valeur, mais dont les cimes dénudées forment comme les derniers contre-forts du Morvand. C'est ce qu'on remarque surtout entre Clamecy et Pousseaux, sur la rive droite de l'Yonne.

Cette nature tourmentée avait fait naître , au commencement du quatorzième siècle , dans l'esprit de Jean Le Grand , originaire de Clamecy et chanoine de Saint-Martin de cette ville , la pensée d'y fonder un monastère ; à cet effet, dès l'année 1316, il avait acquis au prix de 250 livres tournois de Guillaume Judes , habitant du bourg de Saint-Laurent-r Abbaye , la seigneurie de Basseville. Il ne tarda pas à mettre son projet à exécution, car quatre ans plus tard, en i320i Louis de Flandre , comte de Nevers , à la prière de Jean Le Grand,

(1) Nous devons la découverte de cet intéressant manuscrit à M. i*abl>é Pierrot, curé de Pousseaux, qui a eu i*obligeance de nous le communiquer. Il est latin en entier avec le titre de Gariusia Sancta Marim^ VaUis Sancli Joannis vtUgo dicta domus BassêmlUs.

(2) Manuscrit de la chartreuse de Basseville.

délivrait , en Caveur des Chartreux de Basseville, des lettres d'amortifisement avec un certain nombre de privilèges importants, se réservant la garde et protection dudit lieu (1). Mais ce ne fut qu'en 1328 que l'acte définitif de fondation fut dressé, le !«' juillet, sous Tépiscopat de Pierre de Mortemar, évèque d'Âuzerre. Jean Le Grand était alors curé de Surgy, chapelain et aumônier de Louis l^^^ comte de Nevers, de Flandre et de Rethel ; il était aussi chanoine de Furnes et de Clermont. Cette fondation fut dressée dans le couvent de Fontenay, de l'ordre de Grammont, près le bourg de Corvol-l'Orgueilleux, où se trouvait alors lo fondateur.

Jean Le Grand avait eu soin de faire venir d'Auxerre Humbault Boursier, clerc et notaire public par l'autorité apostolique, ef attaché au même titre à la curie d'Auxerre, pour dresser un acte authentique de la fondation qu'il établissait. Dans cette charte, le fondateur fait observer que si le Seigneur s'est montré bon et miséricordieux à son égard en lui accordant largement des biens temporels, c'était afin que lui, son prêtre indigne, travaillât à former pour Dieu et pour lui des fils d'adoption, en leur construisant au plus tôt dans son propre héritage un temple saint où, par la miséricorde du Rédempteur, lui et ses fils pussent se disposer à habiter éternellement le temple céleste et les tabernacles des saints. Mu par ces pensées, il jeta les regards sur les Chartreux, car dès sa plus tendre enfance il éprouvait pour eux une estime toute particulière et les préférait aux autres ordres, par la considération de leur ferveur, de leur détachement des biens de la terre, de leur attrait pour les choses célestes, de leur amour de la discipline et de leur tendre piété dans la récitation du saint office et dans la célébration du divin sacrifice.

C'est pourquoi il leur abandonne à perpétuité la terre de Basseville, qui se nommera à l'avenir Sainte-Marie'dU'Val-Saint^Jeanf telle qu'elle se comporte, avec Tamortissement consenti par feu Louis, comte de Nevers, confirmé par Philippe, roi des Français (2).

En faisant l'abandon de Itf terre de Basseville sans réserve aucune, le pieux fondateur imposa quelques conditions; les religieux devaient célébrer chaque année, tant qu'il vivrait, une messe à sou intention,

(1) Uabbé DE Marollbs, inventaire des titres de Nevers, p. 116.

(2) C'était Philippe-le-LoDg, comme le fait remarquer Née de La Rochelle, mais cet historien se trompe pour la date : ce fut en 1320 et non pas en 1329; ce prince était mort en 1322.

soit du Saint-Esprit, soit de la sainte Vierge, de la sainte Trinité, du saint Précurseur, ou la messe du jour, et, après sa mort, la messe des Trépassés à perpétuité, pour le repos de son âme ; il ne faisait exception que pour les jours de Noël, du vendredi et du samedi de la semaine sainte et du jour de Pâques. Ils étaient en outre obligés de réciter à la même intention, tous les jours après vêpres, devant Tautel et Timage de la glorieuse vierge Marie, Tantienne du temps en sou honneur et l'oraison convenable (1).

L'année suivante, Talleyrand de Périgord, successeur de Pierre de Mortemar sur le siège d'Âuxerre, confirma la fondation, et, en 1390, le pape Jean XXII, par sa bulle du 8 juillet, expédiée d'Avignon, prit le monastère sous la protection du Saint-Siège. Les RR. PP. Gérard et Raymond, visiteurs généraux de la province de France, se transportèrent à la nouvelle chartreuse de Sainte- Marie -du-vaU Saint-Jean et firent quelques règlements qui furent confirmés au chapitre général tenu au mois de, mai 1332.

Cependant on construisait Téglise du monastère, et, en 1331, on put penser à en faire la dédicace solennelle. Le patriarche de Jéruralem, Pierre de La Palu, venait d'offrir le secours dé son ministère pour la consécration de la cathédrale de Nevers à Pierre Bertrand, alors malade à Prémery; ce fut lui encore qui, du consentement d'Âimeric Guenaud, évèque d'Âuxerre, consacra solennellement, le 2 avril de la même année, l'église de Sainte*Marie-du-val-Saint- Jean.

Outre les biens donnés par le fondateur, grand nombre de bienfaiteurs témoignèrent de leur estime et de leur dévouement pour les Chartreux; on y voit figurer les comtes et les comtesses de Nevers, les évéques d'Âuxerre , même des rois et des reines de France qui voulaient s'assurer des prières après leur mort. On remarque parmi ces donateurs des personnes qui s'engagent à foire construire une celle, cella, ou habitation d'un Chartreux ; d'autres fondent des bourses ou prébendes pour l'entretien des religieux ; tels sont : Philippe de Mornay, archidiacre de Soissons ; Thierry de Montaigu, chevalier ; Hugues, Eustache de La Barre, prieur d'Ândrie. Bernard Lebrun, évoque d'Âuxerre, a donné trois cents écus pour la

(1) Nous avons résiuné la charte de fondation; on la trouve en entier dans la nouvelle édition des Mémoires de Lebeuf, tome IV, p. 172.

fondation de deux places de Chartreux et cent livres tournois pour célébrer tous les ans son obit.

Nous lisons dans YInventaire de Tabbé de Marolles :

c En 1372, lettre de Marguerite de France, comtesse de Flandre, établissant comme quoi elle et feu son époux ont octroyé aux Chartreux de Basseville, étant en la protection d'eux et de leurs prédécesseurs, Tamortissement de tous les héritages qui leur avaient été concédés, à quoi ladite comtesse a ajouté une rente.

> En 1405, octroi d*une somme de 120 livres, une fois payée, que Philippe de Bourgogne, comte de Nevers, fait à Jacques, prieur de Basseville, et à tout son couvent, pour les récompenser de certaines pêcheries qu'ils avaient dans l'Yonne, en un lieu où Mgr de Bourgogne voulut faire un port. »

« Le 26 juillet 1545, Philibert de Beaujeu, évèque de Bethléem, » du consentement de François de Dinteville, évéque d'Auxerre, con-

> sacra deux autels dans TégUse de Sainte-Marie-du- val-Saint-Jean; » mais ils furent abattus avec la plus grande partie de l'église et des n autres bâtiments du couvent pendant les guerres des calvinistes 9 qui, en toute autre. chose, traitèrent si mal la chartreuse de :» Basseville, qu'à peine s'est-elle pu relever jusques aujourd'hui (1). > En 1587, pour se soustraire aux mauvais traitements des protestants, qui en voulaient surtout aux moines, les chartreux de Basseville se réfugièrent à Clamecy, où ils demeurèrent jusqu'à la fin de la guerre. En 1693 , cette chartreuse fut soumise à une nouvelle épreuve : elle devint la proie d'un affreux incendie. Cependant, d'après Née de La Rochelle, ce monastère aurait été plus tard relevé de ses ruines. Cet historien écrivait en 1747 : c Le couvent est vaste et bien bâti ;

> les chambres des religieux sont commodes ; ils ont tous anti- » chambre, chambre, cabinet, grenier, galerie, jardin; les de- D dans sont ornés, et leur enclos leur fournit presque tout ce qui » leur est nécessaire. Il n'y a que quatre cloîtriers, trois ofQciers et » trois frères ; leurs revenus sont suffisants pour les faire vivre avec

> aisance ; ils exercent gracieusement l'hospitalité, et depuis quel-

(l) D. ViOLB,

450 LES CONGRÉGATIONS RELIGIBCHES

» ques années on y a réani le prieuré simple de Saint-Robert » d'Ândrie, qui dépendait de Tabbaye de la Chaise-Dieu (1). »

En effet, par ordonnance de Mgr de Caylus, évéque d*Auxerre, en date du 19 octobre 1735, les biens de ce petit prieuré avaient été réunis à la chartreuse de Basseville (2).

A partir de Jean Fardel, premier prieur, qui gouverna le monastère de 1330 à 1339, époque de sa mort, jusqu'à Tannée 1764, en laquelle Louis Gonnier, profès de la maison de Paris, fut appelé à régir cette maison, notre chroniqueur compte 74 prieurs. Noos ferons cependant observer que plusieurs d'entre eux remplissaient les fonctions de prieur sans en avoir le titre et sont désignés comme administrateurs. D'un autre côté, nous avons vu dans la notice sur le Val -Saint-Georges que, en 1377, Martin avait été désigné par le souverain pontife Grégoire XI pour régir simultanément les deux monastères , disposition souvent renouvelée sous ses successeurs dans le cours du quinzième siècle.

Pendant les guerres entre les Armagnacs et les Bourguignons, cette partie de TAuxerrois avait été souvent ravagée par les armées belligérantes, et la chartreuse de Basseville n'avait pas été épargnée; le personnel du monastère se trouvait réduit à quelques religieux qui avaient peine à vivre, propter guerras, dit le manuscrit. En 1462, sous le prieur Daniel , il ne s'y trouvait que deux religieux. En 1474, Etienne de Gouzet occupait seul la maison comme prieur avec un simple novice. La même pénurie se faisait sentir au commencement du seizième siècle. En 1502, Jacques Yeton, prieur, n'avait avec lui qu'un seul moine et un donné (3). En 1507, le prieur Jean Eschard avait avec lui deux religieux ; Jean Journet , son successeur, en avait trois. En 1519, Jean de Serre occupait le prieuré avec deux religieux, un novice et un convers.

Tel était encore l'état du personnel de Basseville lorsque, en 1568, sous le prieur Julien Seurat, le monastère fut pillé et ravagé par les calvinistes. Les religieux furent obligés de se réfugier à Glamecy

(1) Mémoires pour servir à Vhistoire du Nivernais^ p. 147

(2) Notice des inonasières du diocèse d^Auxerre, p. 91.

(3) On donnait ce nom à des serviteurs qui s'engageaient & temps ou à vie dans le monastère et en suivaient la règle, sans faire d'autres vomx.

jusqu'en 1571 (1). A cette époque, les supérieurs de Tordre eon$urent le projet de réunir eette maison à celle de Bellary et dMncorporer ces deux chartreuses; ils eurent même la pensée de les transporter dans quelque ville et d'y construire à cet effet un nouveau monastère. Rien de semblable ne fut effectué, car nous trouvons cette même année Maxime Regnault comme prieur de Basseville, où il mourut en 1580.

Sous Tadministration de Joseph de Denezure, le manuscrit, écrit en latin, comme nous l'avons dit, contient un procès-verbal français que nous reproduisons ici :

c L'an 1600, le 27* jour de mars, D. Joseph de Denezure , étant prieur de cette niaison de Basseville, faisant réparer l'église, fht trouvé au milieu du chœur un sépulcre creux d'environ sept pieds et de huit ou neuf pieds de longueur, auquel furent trouvés les ossements de deux corps, dont l'un apparaissait avoir été mis sur trois chaînes de fer qui étaient au travers dudit sépulcre, et les os duquel se touchaient encore l'un l'autre, et les autres ossements étaient un peu séparés. Audit sépulcre il y a cinq croix , à savoir : quatre aux quatre côtés et une au fond un peu plus large, longue et mieux élabourée que les autres , au haut de laquelle sort un... d'une main qui est en forme comme quand on fait la bénédiction, ce qui a été vu de plusieurs, et étaient pour lors religieux de céans D. Jean de Noyon, profès de Bourg-Fontaine ; D. Eustache Mosnier, profès deBellari, secrétaire; D. Jean Lebel, procureur, aussi profès de Bourg-Fontaine, et frère Claude Blanchet, convers et profès de cette maison de Basseville (2). »

Le manuscrit ne présente plus rien d'intéressant pour l'histoire; c'est la continuation du catalogue des prieurs, sans détails particuliers ; mais la tradition locale nous a conservé le souvenir de la charité de ces bons moines. Malgré leur pauvreté, ils distribuaient tous les mois aux femmes veuves une quarte de grains et chaque samedi ils cuisaient pour les pauvres du pain qu'ils leur distribuaient le dimanche. Leur bienfaisance ne put les garantir de la persécution

(1) Clamecy leur aurait donc servi de lieu de refuge en 1568 et en 1587. (2; Manuscrit de Basseville.

révolutionnaire; ils furent dépouillés de leurs biens et chassés de leur chère solitude. Ils étaient alors au nombre dé sept :

Le prieur D. Gogueys,

Le procureur D. Genouillac,

Le coadjuteur D. Ghapais,

D. Ephrem^

D. DenyS)

D. Barthélémy,

D. Jean-Marie.

Il reste encore certaines parties des constructions du monastère, entre autres la chapelle dont la voûte a été détruite. On retrouve aussi une espèce de crypte dont la voûte est divisée en quatre compartiments, avec nervures partant des murs pour venir se reposer sur une colonne centrale. Cette disposition se rencontre fréquemment dans les anciens monastères.

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