‹ Les congregations religieuses dans le diocese de Nevers: Congregations de femmesChapitre 22 sur 83 · VISI.TAN.DINES A NEVERS · texte numérisé non relu

VISI.TAN.DINES A NEVERS

En même temps que Mme veuve Leroux appelait à Nevers les

Carmélites, on travaillait à y établir un nouvel ordre que saint François de Sales et sainte Jeanne-Françoise de Chantai avaient fondé à Annecy quelques années auparavant, c'est-à-dire en 1610.

Le but du saint fondateur a été d'offrir un asile, non-seulement aux jeunes personnes qui désirent se retirer du monde et se vouer à la pratique des vertus religieuses, mais encore aux veuves, aux femmes âgées et infirmes qui n'auraient pas pu être facilement admises dans d'autres communautés.

Les Yisifandines, dans leur origine, devaient, selon le désir de leurs fondateurs, ne former qu'une congrégation destinée à visiter, à consoler et à encourager les malades et les pauvres, prenant pour modèle la sainte Vierge dans sa visite à sainte Elisabeth. Elles ne firent primitivement que des vœux simples; mais par le conseil du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, saint François de Sales consentit à renoncer à son premier dessein et à ériger cette congrégation en ordre religieux.

Les constitutions que donna saint François de Sales reposent toutes sur la douceur et la charité; elles demandent peu d'austérités mais beaucoup de vertus; elles substituent aux pénitences corporelles la mortification de la volonté et le détachement des choses de la terre.

Le premier monastère de Visilandines fut ouvert à Annecy, le 6 juin 1610. Parmi les religieuses qui embrassèrent le nouvel institut, on distingue Mlle de Bréchard, qui appartenait à Tune des

premières familles du Nivernais, et qui était depuis longtemps liée d'une étroite amitié avec la baronne de Chantai Elle fut une des trois sœurs qui vinrent le 6 juin (1610), au soir, implorer la bénédiction de leur saint fondateur et recevoir de ses mains Tabrégé des constitutions qu'il avait lui-même écrit.

En 1615, un second monastère fut fondé à Lyon, et en 1617, grâce à la bienveillance du baron de Damas d'Anlezy, et avec la protection du maréchal de Sainl-Géran, un troisième monastère fut établi à Moulins-sur-AlIier. La Mère de Chantai étant malade en ce moment, saint François de Sales confia le soin de cette fondation à la Mère de Bréchard, qui arriva à Moulins le 24 août, avec quatre religieuses.

L'année suivante, deux nouveaux établissements se formèrent, Tun à Grenoble, l'autre à Bourges.

Jusque-là, les filles de saint François de Sales ne faisaient que des vœux simples et ne gardaient pas de clôture; mais à cette époque la congrégation fut érigée en institut religieux, sous la règle de saint Augustin, conformément aux intentions du pape Paul V. Saint François de Sales rédigea les constitutions, qui furent approuvées en 1626 et qui rendirent la clôture obligatoire, Marthe et Marie ne devant plus quitter le logis.

En 1619, saint François de Sales fonda le monastère de Paris, et, en 1620, ceux de Monferrand et de Nevers.

Nevers fut le septième monastère de l'ordre.

Ce dernier établissement fut véritablement l'œuvre de la Providence. M. Vincent Bouzilat, honorable habitant de Nevers, était venu présenter à la Mère de Bréchard, supérieure du monastère de Moulins, ses deux filles, qui désiraient se consacrer à Dieu. Dans le môme monastère se trouvait une jeune veuve de Paris , Mme de Mervillc, qui avait témoigné à saint François de Sales la répugnance qu'elle éprouvait à demeurer dans le monde, et que lé saint avait envoyée à Moulins. Elle eut une conversation avec le sieur Bouzitat et lui fit entendre qu'il serait mieux de travailler à fonder à Nevers un monastère de Visitandines, où il placerait ses deux filles, ajoutant que s'il y consentait, elle lui abandonnerait à cet effet une somme de 30,000 livres, et de suite elle lui remit 10,000 livres en lettres de change, destinées à couvrir les premiers frais.

Mme de Merville l'engagea à ne pas perdre de temps, à demander de suite les autorisations nécessaires, et à prier Mgr de Nevers

d'écrire à saint François de Sales, aGn qu'il envoyât la Mère de Brécfaard comme supérieure du nouvel établissement.

De retour à Nevers, le sieur Bouzitat et M. de Château-Renaud, baron de Langes (1), qui était aussi plein d'estime pour le nouvel institut, travaillèrent avec ardeur à conduire ce projet à bonne fin. Déjà ils avaient obtenu l'assentiment du duc Charles II de Gonzague, et Mgr Eustache du Lys, évéque de Nevers, avait approuvé leur pieux dessein et écrit au saint fondateur de la Visitation.

Ces premières démarches avaient lieu le 3 mai 1620. Le 19 du même mois, les échevins de Nevers, appelés à délibérer â ce sujet, autorisèrent les Visitandines à s'établir dans la rue Saint-Martin. Trois maisons furent achetées, ainsi qu'un vaste terrain inculte qui s'étendait jusqu'aux fossés de la ville. Il fut convenu que les reli* gieuses laisseraient trois toises entre leur clôture et les murs de la ville. Telle est l'origine de la rue du Rempart.

Quand tout fut prêt, les sieurs Bouzitat (2) et de Langes en écrivirent à la Mère de Bréchard, qui, de son côté, s'empressa de prévenir saint François de Sales et sainte Chantai. Le saint évêque, se rendant au désir exprimé par Mgr du Lys, chargea la Mère de Bréchard du nouvel établissement, et envoya à sa place, à Moulins^ sœur Pauline- Hiéronime de Montoux, sa parente.

Dans la lettre qu'il lui écrivait d'Annecy, le 9 juin, il lui disait qu'il allait faire partir des sœurs pour remplacer celles qu'elle emmènerait à Nevers. En même temps, il lui donnait des instructions pour sa conduite, car il savait avec quelle ardeur les sœurs étaient attendues, et il redoutait une réception trop pompeuse.

c S'il est possible, lui dit-il, faites-vous porter en carrosse jusqu'à la porte de votre monastère à Nevers, et quoiqu'on vous aille au rencontre, ne descendez pas, et vous excusez sur ce que la barque sur l'eau et le carrosse sur terre sont vos monastères portatifs. Je ne crois pas qu'on vous y veuille faire de cérémonies ; mais si on le veut, vous ferez guerre à l'œil , et l'esprit de conseil vous enseignera ce qui sera requis (3)...

(1) Ancien fief de la paroisse de Saint-Parize-le-Chàtel.

(2) C'est à tort que rautour de la Vie ei des Œuvres de sainte Jeanne- Françoise de Chantai lui donne lo nom de Bonsidat;^ la famille Bouzitat est bien connue dans le Nivernais.

(3) 109« lettre.

Les habitants de Moulins, apprenant que la Mère de Bréchard se disposait à partir pour Nevers, se rendirent auprès du maréchal de Sainl*Géran, gouverneur de la province, pour le prier d'y mettre opposition. Outre la peine qu'ils éprouvaient du départ de la Mère de Bréchard, qu'on estimait singulièrement, ils ne pouvaient se dissimuler que Mme de Merville la suivrait et aiderait de sa fortune le nouveau monastère.

Le maréchal de SaintGéran en écrivit à saint François de Sales; mais en même temps il défendit, sous peine d'une amende considérable, à tous les mariniers et conducteurs de voitures de recevoir les filles de sainte Marie, et à elles de sortir de la ville sous aucun prétexte; personne ne devait leur prêter chevaux^ équipage^ carrosse ou litière.

La M^re Hiéronime de Moniouz resta à Moulins en qualité d'inférieure , en attendant la fîn des difficultés. Cependant Mme de Merville, voyant bien que la Mère de Bréchard n'irait pas à Nevers , écrivit à saint François de Sales qu'elle avait changé de dessein au sujet de cette fondation qu'elle croyait devoir abandonner, ajoutant que des personnes habiles lui avaient dit qu'elle était parfaitement libre.

Le saint évêque écrivit de son côté à M. Palierne, trésorier général des finances, qu'il ne connaissait que depuis deux mois .les intentions de Mme de Merville, qui s'était engagée à fonder la maison de Nevers sans le consulter préalablement ; il ne voulut pas décider la question immédiatement. Il arrêta , de concert avec sainte Chantai , que ce serait sœur Pauline-Hiéronime de Montoux qui se rendrait à Nevers. On lui donna pour assistante sœur Marie-Hélène de Châtelux , et pour compagnes sœurs Marie-Peronne de Gerbais, Jeanne-Elisabeth de Brugerat et Marie-Marthe Bachelier, professes de Moulins, et sœur Françoise-Jacqueline de Musy, professe d'Annecy, munies de leur obédience , écrite de la main du saint fondateur.

Quoiqu'on eût promis à M. le maréchal de SaintGéran que la Mère de Bréchard et Mme de Merville n'iraient pas à Nevers , il était toujours en défiance ; il renouvela ses ordonnances et fit faire le guet, de telle manière que la Mère de Montoux elle-même et ses sœurs ne pouvaient partir pour Nevers.

Cependant , on traita en secret avec un marinier qui ignorait la défense du maréchal , et qui descendait la rivière avec un bateau chargé de marchandises ; il promit de les recevoir le lendemain, à

trois heures du matin. A Theure indiquée , la petite colonie sortit par une porte dérobée au bas du jardin, et arriva à la rivière. Elles' étaient à une lieue environ de la ville , quand on vit paraître un homme à cheval , qui fit arrêter le bateau pour savoir ce qu'il contenait. Le marinier lui dit qu*il était chargé de marchandises , et le garde s'abstint de le visiter. Les sœurs purent donc continuer tranquillement leur voyage ; c'était le 19 juillet. Elles n'arrivèrent à Nevers que le 23. Mgr Eustache du Lys avait envoyé au Bec-d* Allier sa voiture, pour les recevoir au sortir du bateau et les conduire à leur monastère, où elles trouvèrent tout préparé

Le lendemain , l'évêque de Nevers y accompagné d'un nombreux clei^é, bénissait la petite chapelle que M. Bouzitat avait fait élever pour elles. Le même jour, une des filles du sieur Bouzitat et une nièce du baron de Langes , qui avaient déjà été éprouvées pendant quelque temps dans la maison de Moulins, reçurent l'habit de novice de la main de Mgr du Lys.

Saint François de Sales ne pensait pas que l'affaire marchât si vite,' car il écrivait le 26 du même mois à la Mère de Bréchard , pour la charger d'aller installer elle-même la sœur Hiéronime de Montoux, l'engageant à rester à Nevers un mois ou deux , afin d'affermir cet établissement. Il espérait que les habitants de Moulins consentiraient à la laisser partir, c Je présuppose , lui disait-il , que ces Messieurs prennent confiance à la parole que vous leur donnerez de revenir infailliblement et de ramener Mlle du Tertre. » Il ajoutait : € Je vous assure, ma très-chère fille, que cette difficulté ne m'a point tant fftché que pour le déplaisir que je sais que vous en avez eu, sur le sujet duquel il faut que je vous dise que vous lisiez un peu le chapitre de la patience de Philothée , où vous verrez que la piqûre de la mouche à miel est plus dangereuse que celle des autres mouches... Nevers sera une maison bénite, et sa fondation ferme et solide, puisqu'elle a été agitée (Ij. i

Plusieurs des habitants de Nevers s'empressèrent de subvenir à tous les besoins des sœurs; le lieutenant Guillaume Després se signala parmi leurs bienfaiteurs, en se déclarant le père temporel du monastère, se chargeant de pourvoir de ses propres deniers à l'ameublement nécessaire.

(l) Lettre 614«

Cependant, la Mère Hiéronime de Montoux prévoyait les peines et les chagrins qui Tattendaient à Nevers , car tous les habitants ne partageaient pas les sentiments de Guillaume Després. Les échevins avaient demandé avec instance la Mère de Bréchard; ils Grent un froid accueil à celle qui venait à sa place.

Elle leur paraissait si jeune qu'ils ne craignaient pas de dire ouvertement que la supérieure n'était qu'un enfant. On se plaisait à lui demander son âge et le temps de son entrée en religion , et on semblait ne porter aucun intérêt à cet établissement. Mais bientôt on rendit justice à sa prudence et à sa piété ; on admira la sagesse avec laquelle elle dirigeait sa maison, et toutes les préventions cessèrent.

Par ses soins , V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales se répandit dans le pays, et l'auteur de la Vie de la Mère de Montoux dit que cette lecture avait fait plus de fruit dans le Nivernais que la plupart des prédicateurs pendant plusieurs carêmes,

La Providence voulut encore soumettre cette maison à de nouvelles épreuves : les sœurs furent réduites à un tel état de pauvreté, qu'elles étaient obligées de se contenter des légumes de leur jardin, accommodés avec de l'huile. D'un autre côté, Dieu permit qu'elles fussent en butte à l'envie et à la calomnie. La supérieure en fit part à leur saint fondateur qui s'empressa de consoler ses chères filles : Cette injure reçue^ écrivait-il à la Mère de Montoux, est une marque de l'approbation du ciel. (1). Le démon hait particulièrement notre institut^ parce qu'il est humble^ et cet esprit arrogant hait la petitesse , parce qufelle sert à P humilité,,. Travaillez donc en humilité; laissez dire et faire: Si Dieu ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui l'édifient , et si Dieu la bdtit^ en vain travaillent ceux qui veulent la détruire. Dieu sait quand et de quelles âmes il remplira votre monastère ; demeurez en paix, mes filles, dans sa sainte Providence (2).

On cherchait à détourner de leur monastère les jeunes personnes qui s*y sentaient entraînées.

A peine cette tempête fut-elle apaisée qu'il s'en éleva une autre. Mme de Merville prétendit être tout à fait dégagée de sa parole à l'égard de la maison de Nevers ; non-seulement elle voulut donner au monastère de Moulins les 20,000 livres qui restaient à payer à

(\) Lettre 53", livre VL (2) Lettre 51-, livre VI.

Nevers , mais encore elle prétendit se faire rendre les 10,000 livres qu'elle avait si bénévolement données.

C'était pour la maison de Nevers une affaire sérieuse, puisque cet argent avait été employé, et que Mgr Eustache du Lys n'avait consenti à la fondation qu'en comptant sur ce secours. Aussi il se plaignit de ce qu'il regardait , de la part de Mme de Merville , comme un acte peu loyal. De son côté, l'archevêque de Lyon , qui gouvernait le diocèse d'Autun pendant la vacance du siège , semblait pencher du côté des sœurs de Moulins.

Saint François de Sales, consulté dans cette circonstance , voyait avec peine qu'on manquait à la parole donnée à l'évoque de Nevers , et cependant il conseillait à la Mère de Montoux de céder , pour le bien de la paix ; les sœurs de Nevers avaient peine à se soumettre, parce qu'elles regardaient leur établissement comme ruiné si elles étaient obligées de rendre la somme qu'on leur réclamait , et que , d'ailleurs, la justice de leur cause leur était connue. Mais la Mère de Montoux finit par les déterminer à faire ce sacrifice et à s'abandonner à la Providence. C'est en témoignage de sa satisfaction que le saint évéque de Genève envoya, à ses chères filles de Nevers, deux volumes du Bréviaire qui lui servait habituellement.

On dit que le jour de sa mort les deux volumes de ce Bréviaire s'ouvrirent d'eux-mêmes et remplirent le monastère d'une suave odeur. En 1770, le monastère de la Visitation de Nevers possédait encore un de ces volumes, dans un reliquaire d'ébène garni d'argent. Â la vue du prodige qui s'était opéré , les religieuses , ayant un pressentiment de la mort du saint , se rendirent à la chapelle pour faire devant le Saint- Sacrement un acte de résignation. Bientôt un courrier vint leur annoncer d'une manière positive la perte qu'elles avaient faite, et aussitôt elles se mirent en devoir de réciter l'office des Morts ; mais au lieu de finir les psaumes par le Requiem, selon l'usage, malgré elles elles terminèrent par le Gloria Patri, ce qu elles regardèrent comme un miracle , par lequel Dieu manifestait la réception de son serviteur dans le séjour des élus.

Quand saint François de Sales écrivait à la Mère Pauline Hiéronime : c Nevers sera une maison bénite , et sa fondation ferme et solide, puisqu'elle a été agitée, » il ne prévoyait pas toutes les difGcultés que ses chères filles devaient éprouver. En l'année 1629, le 27 mai, le procureur du fait commun, peu porté pour les congrégations religieuses, chercha à soulever contre les Yisitandines les

Page 1