CHAPITRE VII
COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF SUR LES FÊTES DE LA CANONISATION DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.
BÉATIFICATION DE LA VÉNÉRABLE MARGUERITE-MARIE. — SAINT FRANÇOIS DE SALES DOCTEUR DE l'ÉGLISE.
L'ancien monastère de la Visitation de Nevers avait eu, à an siècle de distance, des fêtes splendides, auxquelles les habitants de la ville avaient voulu concourir avec un zèle et un entrain admirables ; ce fut d'abord, en 1668, la solennité de la canonisation de saint François de Sales; on nous saura gré de reproduire ici la relation qui en fut faite alors et qui est conservée dans les archives de la Visitation:
c Le soir du jeudi 30 août de Tannée précitée, tous les tambours, fifres et trompettes de la ville commencèrent à annoncer dans les rues une grande solennité. Le samedi !«' septembre, à midi sonnant, les religieuses de la Visitation attachèrent à leur clocher un guidon de taffetas blanc et incarnat, semé d'étoiles. A l'apparition du joyeux étendard, toutes les cloches de Saint- Gyr, de Saint-Martin et de toutes les paroisses et communautés de la ville sonnèrent à grande volée, et les tambours, les fifres et les trompettes se firent entendre de nouveau sur les places publiques. A trois heures les premières vêpres de saint François de Sales furent chantées à la cathédrale : les musiciens de la cathédrale et de la sainte chapelle de Bourges, de Moulins et de Clermont étaient venus prêter leur concours.
» Le lendemain, à dix heures, la messe du saint fut solennelle* ment chantée à Saint-Cyr, où s'étaient réunies toutes les paroisses et les communautés religieuses. Les magistrats de la cité y assistaient en corps. A une heure, une procession générale s^organisa et sortit de la cathédrale au son des cloches et des instruments de musique. Les pèlerins de saint Jacques, tous revêtus de leurs habits, leurs chapeaux en tête et leurs bourdons en main , marchaient les premiers; après eux, les bâtons, cierges et enseignes des confréries; puis Messieurs de la confrérie de Saint-Charles, avec leurs tambours, fifres et guidons, tous en armes, lestement couverts et en bel ordre, au nombre de plus de trois cents; ensuite les corps religieux, chacun sous sa croix, les Capucins, les Minimes, les Récollets, les Jacobins; immédiatement après les croix des paroisses, suivies de leur clergé. Les chanoines réguliers de Saint- Martin et les chanoines de la cathédrale, revêtus de chapes de brocart et de drap d'or, continuaient le cortège. Deux étendards de saint François flottaient au milieu des croix et des drapeaux des confréries. Son buste, porté par deux cha* noines de Saint-Cyr, était entouré d'une phalange d'enfants habillés en anges , tenant à la main des oriflammes de toute couleur. Messieurs du bailliage , Messieurs de l'élection , Messieurs de la chambre des comptes, venaient ensuite, accompagnés de leurs sergents.
3 En l'absence de Mgr l'Evêque, la procession était présidée par un vicaire général. Lorsqu'elle arriva sur la place Ducale, où se pressait une foule immense, l'artillerie fit une double décharge de fusils, de mousquets et de pièces de canon. La procession rencontra sur son parcours deux splendides reposoirs; le second avait été élevé devant le collège des Jésuites, aux dépens de M. de Saintemarie, assesseur au bailliage. Les élèves du collège saluèrent le cortège, à l'arrivée et au départ des reliques, par de bruyantes détonations d'armes. On continua à marcher au chant des litanies des Saints, par les enfants d'aube et au son de la musique, jusqu'à la porte da monastère de la rue Saint-Martin.
> Avant d'entrer dans la chapelle de la Visitation» les regards se portaient sur les décorations qui se multipliaient; le long des murailles étaient suspendues de fort belles tapisseries de haute-lice, entourées de festons de fleurs, de devises et d'emblèmes. La poHe était surmontée d'un arc triomphal aux armes du saint et du Souverain Pontife (Clément IX). Dans toute la largeur de la cour, aa
DANS LE DIOGËSË DE NEVEAS. 131
niveau du perron, sous une toile protectrice, régnait un vaste parquet destiné à prolonger la chapelle...
3 L'intérieur de l'édifice sacré était garni de haut en bas de trois rangs de tapisseries de haute-lice ; la nef offrait l'aspect d'une somptueuse galerie, et l'autel était chargé des ornements les plus précieux.
» Lorsque la procession eut fait son entrée dans la chapelle , on chanta solennellement le Te Deum^ et M. le Doyen du chapitre (Jean- Henri Bogne) fit le panégyrique du saint...
» Sur les huit heures du soir, il y eut feu de joie sur la place Ducale...
» Les fêtes continuèrent pendant huit jours, au milieu d'un concours innombrable de fidèles. Les cinq ou six confessionnaux qu'on avait érigés dans la chapelle ne suffisaient pas; de quatre heures du malin à midi les autels étaient occupés par les prêtres nombreux qui se succédaient sans interruption. MM. les Officiers et les Magistrats en costume quittaient tout et donnaient l'exemple. »
A la suite de cette relation, nous rappellerons qu'on a mis en doute si saint François de Sales est venu à Nevers. Le fait parait certain. On lit dans une chronique manuscrite de Saint-Saulge de 1715 que a Nazaire Gourbeau, chirurgien renommé de cette ville, avait vu saint François de Sales et l'avait tiré d'un mauvais pas sur le chemin de Nevers à Saint-Pierre-le-Moûtier. >
Cent ans plus tard, en 1768, de nouvelles solennités devaient avoir lieu dans le monastère de la Visitation de Nevers , pour célébrer la canonisation de sainte Jeanne-Françoise de Chantai. Nous en avons rendu compte.
Le nouveau monastère dont nous avons décrit la fondation et le développement devait aussi avoir ses jours de bénédiction et de saintes joies. En dehors des splendides fêtes que nous avons décrites, Dieu lui en réservait de nouvelles à l'occasion de la béatification de la vénérable Marguerite-Marie et de l'érection du saint fondateur de l'ordre au titre de Docteur de l'Eglise.
Le 18 septembre 1864, une parole, partie de la basilique de Saint- Pierre de Rome, était répétée avec enthousiasme dans tous les monastères de la Visitation : c'était la proclamation de la béatification de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque. L'humble Visitandine devait avoir des autels érigés en son honneur. Ce serait une lacune
regrettable dans l'histoire de la Visitation de laisser inaperçues les fêtes splendides dont la population de Nevers a été témoin à cette occasion.
Mgr Forcade , désireux de donner à ces fêtes toute la pompe possible, avait prié les évêques des diocèses voisins de venir les rehausser par leur présence. La saison n'était pas favorable pour se mettre en route ; cependant Mgr de La Tour d'Auvergne , archevêque de Bourges, et Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, répondirent à l'invitation qui leur avait été adressée.
Le dimanche 29 janvier, fête de saint François de Sales, à huit heures du matin, Mgr l'évêque de Nevers donnait l'habit des sœurs de la Visitation à une jeune Nivernaise. A midi, toutes les cloches de la ville annonçaient les solennités, qui devaient commencer dès le soir. Vers quatre heures, la foule était telle, que Mgr l'archevêque de Bourges et Mgr l'évêque de Nevers furent retenus pendant près de dix minutes h la porte du monastère, sans pouvoir avancer, malgré les efforts faits par les agents de police pour leur ouvrir un passage. Ajoutons que pendant les trois jours du triduo l'empressement a été le même et que Téglise de Notre-Dame-du-PeupIe-Nivernais était continuellement remplie depuis six heures du matin jusqu'à la nuit.
Pourquoi ne rappellerions-nous pas ici ce que nous écrivions en rendant compte de ces fêtes solennelles:
c Rien n'est touchant comme le culte des saints; rien n'est consolant pour le chrétien comme la pensée du bonheur dont jouissent les saints dans le ciel, et de la gloire dont leur dépouille mortelle est elle-même environnée sur la terre.
» On l'a dit, et cette parole, qui a retenti aux oreilles du soldat français, a fait remporter des victoires : Chaque soldat porte dans sa giberne son bdton de maréchal. Est-ce qu'une semblable parole prononcée avec plus d'éloquence encore et de vérité n'a pas retenti, pendant le triduo qui vient d'avoir lieu, aux oreilles du soldat chrétien? Le pauvre Ta entendue: « Sous tes haillons, .il y a une auréole de gloire. > Celui qu'on nomme dans un langage païen le déshérili de la fortune l'a entendue : c Ce mépris qui semble être ton partage est le gage d'un brillant diadème. > Oui, nous comprenons tout ce que le culte des saints a de populaire; on y puise force, courage, consolation et espérance, et au milieu des plus grandes privations et des plus vives douleurs, il rappelle les paroles de l'apôtre : c Les
afBictions si courtes et si légères de la vie présente seront suivies pour nous du poids éternel d'une sublime et incomparable gloire. » Nous comprenons le pieux élan de cette population qui, pendant trois jours, sans tenir compte du mauvais temps et de la longueur des chemins, venait se presser autour de l'autel de la bienheureuse Marguerite-Marie. 1
A quatre heures, Mgr l'archevêque de Bourges, revêtu de ses ornements pontificaux, fit l'ouverture du triduo^ après que Mgrl'évêque de Nevers, du haut de la -chaire, eut donné lecture du décret de béatification. Au fond de l'abside se trouvait un transparent représentant la Bienheureuse dans la gloire ; mais il était couvert d'un voile. Quand la lecture du décret pontifical fut terminée, le voile tomba tout-à-coup et en même temps Mgr l'Archevêque entonnait le Te Deum d'actions de grâces, qui fut suivi du salut solennel du Saint- Sacrement.
On put dès ce moment avoir une idée des fêtes qui devaient se prolonger pendant les trois jours du triduo. Deux autels, dressés à rentrée du sanctuaire, portaient les reliquaires renfermant les objets précieux qui avaient appartenu à la Bienheureuse et une t>arlie de ses reliques. On remarquait surtout la grande châsse romane en bronze doré d'un travail parfait, et le reliquaire à pied destiné à faire vénérer les reliques.
La grande châsse représente un édicule à trois arcades sur les deux faces principales , ayant pour piédroits de riches colonnettes ; des frises émaillées, avec des cabochons et des pierreries, viennent compléter l'ornementation. Chacun des rempants de la toiture de l'édicule est garni de médaillons en mosaïques, sauf le médaillon central, qui représente d'un côté la Visitation de la très-sainte Vierge, et sur le rampant opposé l'apparition du Sauveur à Marguerite-Marie.
Cette châsse renferme :
Une partie de la chair de la bienheureuse,
Deux urnes pleines de ses cendres,
Cinq fragments de ses ossements ,
Une dent.
Deux cordes de sa discipline encore teintes de son sang.
Le petit reliquaire à pied, de forme cruciale, est aussi en bronze doré et argenté ; ces teintes d'or et d'argent, artistement combinées,
sont du plus gracieux effet. Gomme chez les premiers chrétiens, les formes sévères de la croix disparaissent sous des rinceaux fleuris. Dans la vitrine placée au centre de la croix sont renfermés :
Des morceaux de son voile, de ses vêtements et de son suaire ; Une ampoule de ses cendres.
Des vitrines, déposées sur un des autels, contiennent des portions considérables de ses vêtements, du bois de son cercueil, l'image du Sacré-Cœur envoyée par elle au monastère de Moulins, Tacte de consécration au Sacré-Cœur, écrit de sa main, la lettre autographe qui explique Tirnage dont nous venons de parler.
Nous ne pouvons oublier de faire mention du pupitre qui a servi pour le chant de Tévangile aux messes pontiGcales; il vient de l'ancien monastère de Paray-le-Monial, et la bienheureuse a souvent chanté devant ce pupitre.
Outre les nombreuses lumières disposées avec goût sur les autels et au pourtour intérieur de l'édifice, trois lustres romans, connus sous le nom de couronnes lumineuses, répandaient dans Téglise une incroyable clarté. Des oriflammes, flottant au sommet des colonnes et dominant les chapiteaux, produisaient un ravissant effet. Au-dessous, des médaillons espacés avec art renfermaient des passages de la sainte Écriture apppopriés à la circonstance. Mais en même temps que les yeux étaient frappés de ce spectacle, les oreilles étaient sous le charme de mélodieux accords. On avait dressé pour la musique une tribune provisoire à l'entrée de l'église, et parfaitement en rapport avec le style du monument et l'ornementation générale.
M^>« Emilie Mathieu fit entendre, entre autres morceaux composés par elle pour la circonstai^ce, son magnifique Oratorio^ qui fut exécuté à l'aide d'artistes de notre ville. Le Cor Jesu sacratissirnum , miserere iiobis ! qui termine cette pièce, a obtenu tous les suffrages des appréciateurs de la musique religieuse.
Le soir, la façade de l'église et le portail extérieur du monastère, splendidement illuminés, étaient garnis d'oriflammes et de transparents représentant les traits principaux de la vie delà Bienheureuse* Les mêmes illuminations furent renouvelées le soir de la clôture du triduo.
Pendant les trois jours, depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures, trois autels furent mis à la disposition des prêtres , ac-courus en grand nombre des paroisses environnantes et même des extré-
mités du diocèse et des diocèses voisins , pour prendre part à ces solennités.
Le lundi, Mgr l'archevêque de Bourges a officié pontificalement à la grand'messe, aux vêpres et à la réunion de quatre heures. Le sermon du R. P. Ramières, prédicateur du triduOy fut suivi du salut et de la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. Les chants furent exécutés par la maîtrise de la cathédrale.
Le mardis Mgr Tévêque de Nevers officia pontiGcalement; le prélat avait obtenu du Souverain Pontife une indulgence plénière à gagner pendant un de ces trois jours, au choix de chacun, pour toutes les personnes qui auraient rempli les conditions requises; il avait de plus été autorisé, par un induit spécial, à donner, un des trois jours, la bénédiction papale avec indulgence plénière.
Le soir, à deux heures, Mgr Tévèque de Moulins officia pontificalement aux vêpres, qui furent chantées à deux chœurs par les élèves du petit séminaire de Pignelin; à quatre heures eut lieu le sermon, suivi du salut et de la bénédiction du Saint-Sacrement, donnés par Mgr de Moulins. Le salut fut exécuté par les élèves du grand pensionnat des sœurs de la Charité.
Le mercredij à dix heures, Mgr de Dreux-Brézé officia pontificalement. La messe Beatx Margaritœ Marix^ composée pour la circonstance par M. Tabbé Massip, directeur de la maîtrise de la cathédrale, avait déjà été exécutée le lundi par les enfants de la maîtrise et avait mérité à son auteur de justes éloges de la part de Mgr l'archevêque de Bourges; elle fut exécutée de nouveau le mercredi, et de chaleureuses félicitations furent adressées à M. Massip par Mgr l'évèque de Moulins, qui exprima le désir d'avoir quelques parties de cette messe qui l'avaient le plus frappé.
Les vêpres, chantées par la maîtrise, furent célébrées pontificalement par Mgr l'évèque de Nevers, qui présida aussi le soir l'exercice de la clôture.
Pendant les trois jours, à huit heures, les curés des trois paroisses de la ville conduisirent processionnel lement les fidèles qui leur étaient confiés à l'église de la Visitation, où ils célébraient la sainte messe à l'intention de leurs paroisses.
Le R. P. Ramières, pendant les trois jours, avait fait entendre sa voix, le matin, à huit heures, à ces messes que nous pourrions appeler paroissiales; dans les sermons du soir il développa, avec un rare talent et avec une ardeur qui dénotait combien il était rempli de son
sujet, la vie de la Bienheureuse, faisant ressortir les titres à la gloire dont elle jouissait.
La châsse romane dont nous avons parlé, renfermant les reliques de la Bienheureuse, est demeurée exposée à la vénération des fidèles jusqu'au neuvième jour, et Taffluence du triduo n'a pas cessé pendant la neuvaine.
D'autres fêtes devaient avoir lieu dans le monastère de la Visita* tion de Nevers à l'occasion du doctorat de saint François de Sales. Par sa bulle du 16 novembre 1877, le Souverain Pontife Pie IX avait proclamé le saint fondateur de la Visitation docteur de l'Egliae. Pour se conformer aux prescriptions renfermées dans cette bulle , Mgr Leiong, évèque de Nevers, avait adressé au clergé et aux fidèles de son diocèse un mandement, en date du 6 janvier 1878, annonçant que la fête du saint évèque de Genève serait célébrée cette année avec une solennité particulière dans l'église dite de Notre-Dame-du- Peuple-Nivernais, et qu*un triduo préparatoire aurait lieu dans cette église à partir du vendredi 25 janvier. Le triduo fut prêché par M. l'abbé Planus, secrétaire particulier de Mgr l'évêque d'Autun , qui eut le talent de réunir plusieurs fois par jour autour de la chaire, pendant le cours de ces saints exercices, une foule attentive et recueillie.
Nous ne dirons rien des oriflammes el des médaillons, ornés d'emblèmes en rapport avec la solennité et rappelant les vertus du saint. Ces fêtes si splendides furent suivies d*une neuvaine, qui se termina le 6 février.