CONGRÉGATION DE NOTRE-DAME A DONZY
Déjà nous avons pu nous rendre compte du mouvement imprimé en France, au seizième siècle, relativement à l'instruction des jeunes filles, soit dans les villes, soit dans les campagnes. Nous avons vu avec quelle rapidité les Ursulines se sont répandues ; elles ont été, en quelque sorte, comme Tavant-garde de ces différentes congrégations que la religion devait en&nter, dans l'intérêt surtout des classes ouvrières. Â la suite de saint Vincent de Paul, nous voyons paraître le bienheureux Pierre Fourier dans la Lorraine, Tabbé Moreau à Montoire, diocèse de Blois, Tabbé Bolacre à Nevers, dom de Laveyne à Saint-Saulge, etc.
En parlant dé ces bienfaiteurs de Thumanité, nous ne pouvons oublier de consacrer quelques lignes au bienheureux Pierre Fourier, fondateur de la congrégation de Notre-Dame, dont une succursale avait été établie à Donzy peu de temps après la mort du pieux fondateur. Bien peu de personnes connaissent les détails de celte intéressante fondation, et nous-méme nous n'avions pour tout renseignement que les quelques lignes insérées dans la Notice des monastères du diocèse d^Auxerre (1); mais nous avons eu la chance de nous procurer le précieux manuscrit de ce monastère, contenant son histoire depuis l'époque de sa fondation à Donzy jusqu'en 1790.
(1) Page 105.
Avant d'aborder cette histoire, disons quelques mots du saint fondateur.
Pierre Fourier naquit le 30 novembre 1565, à Mirecourt, ancienne ville de Lorraine. Son père, Dominique Fourier, devint officier de la maison du duc Charles III et fut anobli par lui. Mais, ce qui était bien préférable, il était sincèrement chrétien, et il désirait même voir son fils se consacrer au service de Dieu. Le jeune Pierre profita des exemples qui lui avaient été donnés dans la maison paternelle; comprenant l'importance d'une éducation chrétienne, il entreprit de réunir autour de lui les enfants des plus nobles familles de Lorraine, pour leur inculquer l'amour du travail et de la piété et se constittier leur instituteur.
Cependant il mûrissait la pensée d'entrer en religion; il choisit les chanoines réguliers de Chaumouzey, près Epinal, qui suivaient la règle de saint Augustin. Au milieu du déplorable relâchement qu'il trouva dans cette maison, il sut s'y conserver dans la* régularité et la ferveur. En 1587, il fît ses vœui entre les mains de François Pâtissier, abbé de Chaumouzey, et, le 24 septembre 1588, il reçut l'onction sacerdotale. Cependant il n'avait eu que Dieu pour maître dans ses études théologiques. Son abbé l'engagea à se rendre à Pont-à- Mousson pour y suivre le cours de théologie; il y trouva pour recteur de l'Université un de ses parents, le P. Jean Fourier, qui avait été le directeur de saint François de Sales pendant son séjour à Paris. Le jeune chanoine fit de rapides progrès dans la science ecclésiastique et dans la vertu. En 1605, le cardinal de Lorraine, évèque de Metz, le nomma administrateur de la paroisse de Saint-Martin à Pont-à- Mousson. Bientôt son abbé le rappela à Chaumouzey, comptant sur lui pour la réforme qu'il désirait établir dans son monastère. Il eut beaucoup à souffrir pendant deux ans. Nommé curé de Mattincourt, il prit possession de ce bénéfice le 1*' juin 1597. Après avoir fondé dans sa paroisse une bonne école pour les garçons, il conçut le projet de s'occuper de l'éducation des jeunes filles.
La Providence vint en aide au saint prêtre ; dès le mois d'octobre de la même année, deux jeunes personnes de la paroisse, Alix Le Clerc et Marguerite Gante^ réunirent autour d'elles de nouvelles compagnes, et toutes ensemble se présentèrent au bon curé. Après . les avoir éprouvées, il leur permit de se revêtir, la nuit de Noël, d'un costume qui les distinguait des autres jeunes filles de la paroisse.
La crèche du divin Enfant devint donc comme le berceau de la Congrégation de Notre-Dame,
Nous n'avons pas la pensée d'entrer ici dans tous les détails des épreuves par lesquelles Dieu 'fit passer le nouvel institut et son saint fondateur ; contentons-nous de dire que plusieurs maisons de ces religieuses ne tardèrent pas à s'établir dans les diocèses de Metz et de Nancy, qui devinrent comme là pépinière de ces saintes institutions.
L'évèque de Laon, Mgr de Brichanteau, travaillait depuis plusieurs années à procurer à sa ville épiscopale une maison des filles de Pierre Fourier. Ce fut en 1626 qu'il vit son désir se réaliser ; il obtint à cet%flet des lettres- patentes du roi. Nous devons insister sur ce point, car nous verrons bientôt qu'il ne fut pas sans importance pour la fondation du monastère de Donzy.
Le pieux fondateur avait H cœur de faire reconnaître par le Saint- Siège la congrégation des religieuses de Notre-Dame ; il avait délégué à Rome à cet effet deux des chanoines réguliers de Saint- Sauveur, pour faire approuver les réformes introduites par lui parmi ces chanoines et en même temps pour obtenir l'approbation de la congrégation de Notre-Dame ; il avait lui-même dressé les pièces nécessaires pour atteindre ce double but. Déjà il avait obtenu une bulle pour ses religieuses ; mais il en désirait une nouvelle, confirmant tous les établissements faits ou à faire sur le modèle de celui de Nancy. Cette bulle fut octroyée; elle approuvait l'ordre en général, et chaque monastère établi en particulier, sans préjudice delà juridiction épiscopale. Le Saint-Siège dans cette bulle donna aux religieuses le titre de chanoinesses régulières de Saint-Augustin de la congrégation de Notre-Dame ; il leur accorda tous les privilèges de Latran, et il approuva l'émission d'un quatrième vœu solennel pour l'éducation des jeunes filles, tant externes qu'internes. Cette pièce porte la date du 8 août 1628.
La bulle relative à la congrégation de Saint-Sauveur ne tarda pas à être accordée, et en 1632, Pierre Fourier, malgré ses protestations, fut nommé supérieur général de l'ordre.
Après ces consolations, la Providence lui réservait de nouvelles et cruelles épreuves. Il mourut en 1640, loin de sa patrie et des œuvres qu'il avait fondées. Seize ans après sa mort, en 1656, on commença à s'occuper sérieusement de la grande affaire de sa béatification, qui ne fut consommée qu'en 1730 par la bulle de Benoit XIII,
datée du iO janvier. On y lit ces paroles remarquables: < Entre les hommes choisis de Dieu a brillé d'une gloire extraordinaire son serviteur Pierre Fourier, de Mattaincourt, prêtre lorrain, fils véritablement digne de son illustre père saint Augustin; il a paru comme l'arc-en ciel dans les nuées; et, comme les roses qui donnent les fleurs au printemps, il a rempli TEglise de son nom et de l'odeur suave de ses parfums spirituels (1). »
La date de 1656, époque à laquelle a commencé le procès de la béatification de Thomme de Dieu, concourt avec la fondation à Donzy du monastère de Notre-Dame.
Dès 1644, Claude de Régnier, baron de Guerchy, seigneur de Bazernes, Champoulet et autres lieux, de concert avec son épouse, dame Lucie de Brichanteau-Nangis, avait conçu le projet de doter la ville de Donzy d'un établissement de religieuses se consacrant à rinstruction des jeunes filles. Avant tout, les pieux fondateurs avaient en vue les enfants des pauvres, qui devaient recevoir gratuitement le bienfait d'une éducation chrétienne; ils pensaient aussi aux services qu'elles pourraient rendre aux classes plus élevées de la société, nonseulement en recevant comme pensionnaires, dès le plus bas âge, les enfants qui leur seraient présentées, mais encore en ofifrant au besoin un asile aux personnes de leur sexe qui, sans vouloir s'engager dans la vie religieuse d'une manière irrévocable, désiraient vivre en communauté et se retirer dans le cloître, soit perpétuellement, soit temporairement. Ils avaient jeté leurs vues sur l'emplacement occupé par l'hôpital de Donzy, lequel, dans leur projet, devait être transféré de l'autre côté de la rue, comme on l'y voit maintenant; mais il parait qu'on éprouva certaines difficultés, car ce ne fut qu'en 1656 que l'établissement fut en état de recevoir les religieuses.
Nous n'avons pu découvrir les motifs qui ont déterminé les fondateurs à choisir Donzy plutôt que toute autre localité. La famille de Régnier avait occupé un rang distingué dans TAuxerrois, et, dans le cours du quatorzième siècle, plusieurs de ses membres avaient rempli les fonctions de gouverneurs d'Auxerre; mais jusque-là nous ne trouvons aucun rapport avec Donzy.
(1) Nous avons puisé udo partie de ces renseignements dans la vie du bienheureux, par M. Tabhô Ghapia, curé de Vittel, vie qui nous a vivement intéressé. Nancy, chez Vagner, rue du Manège, 3.
160 LES GONGRËGÂTIONS RELIGIEUSES
Quant au choix de Tinstitut, il est facile de s*en rendre compte. Philibert de Brichanteau , évêque de Laon, duc et pair de France, était le frère de Mme Lucie de Brichanteau , épouse du sieur de Régnier de Guerchy, et de Mme Antoinette de Brichanteau, qui avait épousé Renault de La Roche-Aymond. Le prélat avait fondé dans sa ville épiscopale un monastère de la congrégation de Notre-Dame, dont il avait su apprécier la régularité. Il avait admis à la profession religieuse dans cette maison Marguerite de Régnier, sa nièce, fille que le baron de Guerchy avait eue de son alliance avec dame Lucie de Brichanteau. Cette pieuse fille avait pris en religion le nom de sœur Hélène de la Croix. Une autre nièce de Tévèque de Laon avait suivi les traces de sa cousine : c'était demoiselle Madeleine de Brichanteau-Nangis , fille du marquis de Brichanteau, lieutenantgénéral des armées du roi, et de dame Edme de Rochefort. D'autres parentes et alliées des deux familles se joignirent à elles et embrassèrent Tétat religieux dans le même institut.
Les fondateurs complétèrent leur œuvre sans se préoccuper de se procurer les autorisations nécessaires; souvent ces autorisations n'étaient obtenues qu'après bien des années, ce qui ne nuisait en aucune manière à la prospérité des établissements. Ils s'adressèrent au monastère de Laon, qui reconnaissait Tévéque du lieu comme son supérieur, selon les constitutions de l'ordre. Le prélat ne pouvait rien refuser à la sœur de son prédécesseur et à une famille qui avait fourni à cette congrégation plusieurs membres d'un mérite éminent.
Il jeta les yeux sur la Mère Philiberte de Saint-François, nièce des illustres fondateurs de la maison de Donzy, lui donnant pour compagnes les Mères Evangéliste d^ Mirci, Madeleine de Mannay, en religion Marie de Saint-Joseph, et la sœur de cette dernière, Marie-Pacifique de Saint-Philibert. La Mère Marie de Saint-Joseph les avait précédées de quelques jours, pour tout organiser avant leur arrivée. C'était une personne expérimentée ; depuis longtemps elle avait ses preuves, et Mgr de Brichanteau avait su l'apprécier; c'était à elle qu'il avait confié le soin de fonder plusieurs maisons, entre autres celles de Rethel et de Reims.
L'installation des sœurs avait eu lieu le 7 juin 1656. La première opération était de se partager les charges de la maison. Sans se laisser arrêter par les raisons que son humilité lui exagérait, les sœurs déterminèrent la Mère Marie de Saint-Joseph à accepter la
charge de supérieure. La Mère Philiberte de Saint-François fut établie maîtresse des pensionnaires.
C'est ici le lieu de rappeler combien Tillustre fondatrice portait d'intérêt à sa chère communauté de Donz; ; elle s'y trouvait réellement au sein de sa famille; toutes les sœurs étaient bien ses filles d'adoption; mais outre sa fille Marguerite de Régnier, en religion Mère Hélène de la Croix, elle trouvait dans cette sainte maison ses nièces et ses petites-filles. Il ne faut pas s'étonner si après la mort de son mari elle se détermina à venir se fixer dans ce lieu de prédilection. Après y avoir édifié les sœurs par sa piété sincère et son éminente charité, elle s'endormit dans le Seigneur le 12 septembre 1664. Pendant ses dernières années, elle avait eu la consolation de voir se réunir à elle sa sœur, Mme Antoinette deBrichanteau, après la mort de son mari, Renault, comte de La Roche-Aymond. Celle pieuse veuve, pendant quarante ans, trouvait sa consolation à passer sa vie dans les monastères. Elle vint se fixer définitivement en 1660 dans celui de Donzy, où elle avait continuellement auprès d'elle Mlles de La Roche-Aymond, ses petites-filles, pour lesquelles elle versait de grosses pensions. Elle en comptait encore cinq quand elle mourut. Une d'elles, Mlle Marie d'Ussel, se fit religieuse sous le nom de Marie*Pacifique de la Nativité. Sa pieuse aïeule se chargea de payer sa dot, ce qu'elle fit avec une admirable générosité. On la considérait comme une autre fondatrice du monastère de Donzy, car elle ne calculait pas quand il s'agissait de faire le bien; elle avait versé jusqu'à 28,000 fr., non compris d'autres libéralités. Elle avait en outre fait don d'une rente de 25 livres pour l'entretien d'une lampe devant l'autel du Saint Sacrement. Elle mourut pleine de mérites le 28 février 1671 et fut inhumée dans le même tombeau que Mme Lucie de Brichanteau , sa sœur, dans l'église du monastère de Donzy.
Avant la mort de cette dernière , sa fille, la Mère Hélène de la Croix, avait été autorisée par l'évéque d'Auxerre à se rendre à Guerchy , soit pour prendre l'air natal , soit pour y traiter quelques affaires d'intérêt ; elle y mourut le 15 février 1666 et y fut inhumée dans le tombeau de sa famille.
La Mère Marie de Saint -Joseph avait rempli pendant six ans les fonctions de supérieure, donnant à ses sœurs l'exemple de la régularité ; elle fit valoir son âge et ses infirmités pour se démettre d'une charge dont elle avait toujours redouté la responsabilité Cette
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sainte religieuse se fit depuis remarquer par une soumission absolue à la supérieure qui lui succéda. Dieu l'appela à lui le 6 mai 1669.
La seconde supérieure de Don^y fut la Mère Philiberte de Saint- François y connue dans le monde sous le nom de Madeleine de Brichanteau, dont nous avons parlé pins haut. Elle était entrée dès l'âge de cinq ans dans le monastère de^Laon, où elle fit profession à seize ans. A vingt-cinq ans elle faisait par ses austérités Tétonnement de ses sœurs et des confesseurs, qui se virent obligés d'en modérer les excès ; elle demandait à Dieu avec instance de pouvoir passer sa vie dans un établissement où la régularité la plus complète fût observée. Ce fut dans ces circonstances qu'elle partit pour la fondation de Donzy. Elle se garda bien de porter les pensionnaires qui lui furent confiées à la vie austère qu'elle s'était imposée ; mais elle sut leur inspirer l'horreur du péché et la pratique de la vertu. Quand la Mère Marie de Saint-Joseph eut terminé ses six années d'exercice, tous les votes se portèrent sur la Mère Philiberte pour la remplacer. Mgr Pierre de Broc, évèque d'Âuxerre, vint à Donzy pour présider à l'élection. C'était le 26 octobre 1662. Trois ans plus tard, en 1665, elle fut maintenue comme supérieure,[et à la fin de ce second exercice elle alla se reposer dans le sein de Dieu, le 7 juin 1668, à l'âge de quarante-sept ans. Les religieuses avaienl pour elle une telle vénération que, contrairement à leurs usages, elles firent placer sur ses dépouilles mortelles, déposées dans leur église, une tombe avec une épitaphe rappelant les vertus qui l'avaient distinguée. Quelque temps après, avec le consentement de Tévéque d'Auxerre, son corps fut extrait de ce tombeau provisoire pour être transféré dans on monument plus splendide.
La troisième supérieure fut la R. Mère Marie-Pacifique de Saint- Philibert, sœur de la Mère de Mannay ; elle succéda à la Mère Philiberte de Saint-François. Après avoir gouverné avec sagesse le monastère pendant six ans, elle mourut en odeur de sainteté le 27 mai 1675. Aussitôt que la population de Donzy apprit cette triste nouvelle, elle se transporta auprès de son lit de mort; les uns lui faisant toucher des chapelets et autres objets de piété, d'autres demandant des fleurs qui entouraient son corps ; tous la priaient comme une sainte. Elle était une des quatre religieuses venues de Laou. Elle avait vu mourir pendant qu'elle était en fonctions, le 27 avril 1672, la sœur Marie-Pacifique de la Nativité, née d'Ussel, petite-fille de Mme Antoinette de Brichanteau, comtesse de La Roche-Aymond.
Nous ayons pu déjà comprendre que les femilles de Guerchy, de Brichanteau, de La Roche-Aymond avaient largement fourni leur contingent au monastère de Notre-Dame de Donzy. Elles devaient continuer ce que nous appellerons leur mission providentielle, et engager par leur eiemple les premières familles de la contrée à entrer dans la même voie.
Marie de Régnier de Guerchy, fille de Henri de Régnier, marquis de Guerchy, La Guerche et autres lieux, et de dame Marie de Brouilly, avait été confiée , dès l'âge de sept ans, avec sa sœur cadette, aux religieuses de rétablissement fondé par son aïeule Mme Lucie de Brichanteau. Quand elle eurent atteint l'âge de prendre une détermination définitive, ces pieuses pensionnaires firent part à leurs parents de leur détermination. Le marquis, homme éminemment chrétien et d'une prudence consommée, ne voulut pas mettre opposition à leur sainte vocation, mais il tenait à les éprouver en leur faisant passer deux ans dans le monde. Après cette épreuve, il consentit à les laisser rentrer au couvent; toutefois, avec l'agrément de l'évèque d'Âuxerre, it fut convenu qu'elles feraient deux années de postulat, sans suivre encore les exercices du noviciat, vu la délicatesse de leur tempérament. Après cette nouvelle épreuve, elles obtinrent d'être admises à revêtir le saint habit, et elles soutinrent avec constance le temps du noviciat. Le jour de la profession fut pour elles un jour de triomphe; Dieu avait béni leurs pieux désifs : c'était en 1677. Marie demanda avec instance de prendre en religion le nom d'Alix, voulant imiter en tout la fondatrice de l'ordre qui avait porté ce nom. Elle a rempli les fonctions les plus importantes dans la communauté. Maîtresse des pensionnaires, puis ensuite des novices, elle repoussa toujours avec énergie les propositions qui lui furent faites de remplir la charge de supérieure. Gomme on insistait, elle disait à sa chère sœur qu'elle aimerait mieux mourir que d'assumer une telle responsabilité, et dans la crainte de nouvelles instances , elle écrivit au Souverain Pontife pour obtenir la faculté de ne jamais accepter les propositions qui lui seraient faites à cet égard. Dieu l'avait douée de talents extraordinaires: elle excellait dans le dessin, la peinture, la broderie, etc. D'un autre côté, elle avait su d'elle-même apprendre le latin qu'elle traduisait avec fecilité. Elle composait des livres de piété. Son dernier ouvrage était Une Armée de la vie des saintSf avec ^es réflexions morales en rapport avec la vie de chaque saint. Ayant été atteinte d'une fièvre maligne, .elle demanda elle-même qu'on
lui administrât les derniers sacrements, qu'elle reçut avec une angélique ferveur, et le 11 juillet 1699 elle rendit son âme à Dieu , à l'âge de quarante ans, dont elle avait passé vingt-deux dans le monastère.
Cette mort a dû affecter vivement sa sœur, connue en religion sous le nom de Marie-Lucie, car elles ne s'étaient jamais quittées; et cependant Dieu lui réservait une nouvelle épreuve : quelques mois plus tard elle devait encore se séparer de sa cousine, la Mère Marie de l'Incarnation de La Roche-Aymond, fille d'Antoine, comte de La Roche-Aymond, et de dame Marie de Lezay de Lusignan. Elle était entrée dans le monastère de Donzy à l'âge de trois ans, auprès de sa vénérable aïeule, Mme Antoinette de Brichanteau-Nangis; elle fut admise à quinze ans au noviciat. Son bonheur, pendant toute sa vie, était d'orner la chapelle dédiée à V Immaculée-Conception dans l'église du monastère. Après avoir rempli les fonctions les plus délicates dans sa communauté, entre autres celles de maîtresse des classes et des pensionnaires, elle fit une grave maladie attribuée à ses excessives mortifications; le mal augmentant, on dut penser à lui administrer les derniers sacrements; cette nouvelle la combla de joie. Le 1^2 novembre 1699 elle rendit son âme à son Créateur. Elle était âgée de quarante-deux ans et avait vingt-cinq ans de profession.
Quant à la Mère Marie-Lucie de Régnier de Guerchy, elle avait mené la vie la plus cachée jusqn^àTâge de quarante ans; elle ne pouvait pas croire qu'on pût jeter les yeux sur elle pour la charger du gouvernement de la communauté. C'est cependant ce qui arriva. Comme une feuille a été enlevée du manuscrit, il nous manque bien des détails sur la vie de cette sainte tille ; elle a dû être élue supérieure dès 1706. A la fin de son second triennat, en 1710, elle continua à signer, mais comme assistante, les actes principaux du monastère, ce qui nous fait présumer que, ne pouvant accepter un troisième triennat, les sœurs l'auront pressée de continuer son administration avec le titre d'assistante. En 1716 elle dut de nouveau être élue supérieure et demeurer en charge jusqu'en 1722 ou 1723, époque à laquelle elle fut remplacée par la Mère Marie-Anne de Borde de Chesnaux, qui demeura en fonctions jusqu'en 1729. Nous voyons alors reparaître comme supérieure la Mère Marie-Lucie de Guerchy, qui continua jusqu'en 1736. Deux ans plus tard, en 1738, cette vénérable Mère allait recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus.
Pendant les dernières années de sa longue administration. Dieu lai
avail réservé la consolation de voir le vénérable Pierre Fourier^ fondateur de l'institut , proclamé bienheureux ; c'était- en 1790. L'année suivante, cette béatification fut célébrée avec solennité dans \a ville de Donzy (1). Ce fut sans doute dans cette circonstance que les religieuses de la congrégation de Notre-Dame firent exécuter le beau tableau qu'on voit encore dans la nouvelle église de Donzy ; c'est le bienheureux Pierre Fourier dans la gloire , grandeur naturelle ; il est représenté en costume de chanoine , aumusse sur le bras et environné d'anges ; l'un tient en main le lys de la virginité et la croix, symbole du sacrifice ; un autre porte un livre ouvert sur lequel on lit Les constitutions des religieitses ; les autres semblent exprimer leur joie et saluer Texaltation du bienheureux. Au bas du tableau on aperçoit une maison bien modeste, indiquant sans doute les commencements de la congrégation de Notre-Dame. Ce tableau n'est pas sans mérite.
Le monastère de Donzy continuait à recevoir, comme nous l'avons vu, des veuves et des jeunes filles à titre de pensionnaires, avec la faculté de demeurer dans la maison et d'y passer leur vie. On les admettait encore au nombre des religieuses, quel que fût leur âge, quand Dieu les appelait à ce saint état. C'est ainsi que Mme Marie- Edwige Jouannin, qui avait été engagée dans le'mariage, vint après la mort de son mari se réfugier dans ce monastère et obtint la faveur d'y faire la profession religieuse. Elle mourut le 13 mai 1699.
Mlle de La Ronce de Saint-Ouên avait eu le désir de finir ses jours dans cette sainte retraite, sans cependant avoir l'intention de s*y engager par des vœux religieux. Après y avoir passé sa vie dans les sentiments de la piété la plus sincère et avoir donné, dans sa dernière maladie, l'exemple de la résignation la plus entière à la volonté de Dieu, elle mourut le 26 juillet de la même année 1699. Sa sœur cadette avait imité son aînée; après avoir été comme elle un sujet d'édification pour le monastère, elle s'endormit dans le Seigneur le 11 mars 1708, et fut inhumée dans le tombeau où reposaient les dépouilles mortelles de sa bien-aimée sœur.
Le monastère de Donzy jouissait d'une telle réputation que les personnes pieuses y venaient même des pays étrangers pour y être admises comme pensionnaires. Mme Anne Thouin, veuve de
(1) GiLLBT, Annuaire de Tan XIII, p. 83.
M. Âbel Soyer , ôcuyer-major de la ville de Salzboorg, en Allemagne y y demeura pendant trente-quatre ans et y mourut , en 1733 , âgée de quatre-vingts ans. Au commencement du dix-huitième siècle, nous y trouvons encore des membres de la famille des fondateurs. Mme Marie de Léré de Lusignan, veuve d'Antoine de La Roche- Aymond, s'était réfugiée dans ce monastère après la mort de son mari; elle venait se consoler dans la retraite auprès de sa chère fille, la Mère Marie-Séraphique de l'Enfant-Jésus. Ce fut probahlement par suite de la mort de sa mère, qui eut lieu le 26 juillet 1701, que les supérieurs autorisèrent la Mère de TEnfant-Jésus à se retirer auprès de sa sœur, abbesse du monastère de Saint- Jean d'Andelys , en Normandie y mais elle ne renonça pas pour cela à sa chère congrégation de Notre-Dame.
De nouvelles fomilles, aussi illustres par leur piété que par leur position dans le monde, venaient se joindre à celles dont nous avons parlé, en sorte que le monastère de Donzy voyait s'augmenter la liste de ses bienfeiteurs et même recrutait ainsi de nouveaux sujets. Nous citerons en particulier la famille de Lambert qui, dès le principe, avait concouru à jeter les fondements de cette maison. En eSet, Marie-Angélique de Lambert en était la première professe, et sa sœur Marie-Eugénie la suivit de près. Cette dernière avait occupé tous les emplois, sans en excepter la charge de supérieure. La première mourut le 8 octobre 1701 et la seconde le 31 décembre 1712. Elles étaient filles de Jean de Lambert, conseiller du roi, lieutenantgénéral de ses armées , marquis de Saint-Bris, etc. , et de dame Anne de Gentils Pignolet. Une de leurs cousines avait suivi leur exemple ; c'était Marie-Eulalie de TEnfant-Jésus , fille de Henri de Lambert, aussi lieutenant-général des armées du roi et gouverneur de Luxembourg, et de dame Thérèse de Maguéna.
Mme Madeleine Orbanne , veuve de M. Jean-François du Puy , bourgeois de Paris , avait voulu rejoindre ses deux filles religieuses dans la maison de la congrégation de Notre-Dame à Donzy. Marie- Angélique du Puy , dite de Saint-Augustin , fut supérieure de la communauté de 1749 à 1755; Marie-Séraphique de l'EnfantJésus , sa sœur , qui avait fait profession avant la Mère Marie-Angélique , décéda en 1754. Leur mère était morte en 1749.
Les notes que nous avons pu nous procurer , soit sur les jeunes pensionnaires , soit sur les religieuses qui composaient la commu-, nauté, sont une preuve du développement pris par celte maison et
de la confiance qu'elle inspirait ans parents. Nous citerons entre autres les deux demoiselles d'Âuray, filles de M. le comte d'Auray et de dame de Paulin, et Mlle Claude de Lévis, fille de François de LéviSy comte de Gbarlus, lieutenant du roi dans le Bourbonnais, et de dame Françoise de Messiac.
Nous voyons encore bon nombre de sœurs appartenant aux anciennes familles du pays.
Telles sont les Mères Marie-Françoise Saint-Hyacinthe, connue dans le monde sous les noms de Jeanne Âsselineau ;
Marthe de la Providence , née de Gendarme ;
Geneviève de Saint-Augustin, née de Vouges ;
Marie-Thérèse du Saint-Esprit, née de La Rivière, qui mourut à cinquante-sept ans, après quarante-un ans de profession ;
Marie du Saint-Sacrement, nommée dans le monde Germaine- Charlotte de Courçon, fille de M. le comte de Courçon et petitenièce du fondateur, le marquis de Guerchy ;
Marie-Hélène de Censier ; .
Marie- Agnès Guymard, une des premières professes de la maison; elle mourut le jour de la Pentecôte, 8 juin 1729, âgée de quatrevingt-six ans, ayant soixante-neuf ans de profession;
Marie de l'Assomption , née de Charant, décédée en 1771 , à l'âge de soixante-dix-huit ans, après cinquante-huit ans de profession ;
Eulalie de Thianges, décédée le 29 août 1776, à l'âge de soixantedouze ans, après cinquante ans de profession;
Marguerite Frappier, d'une ancienne famille de Donzy, en religion steur Joseph, décédée en 1780, etc.
Nous n'avons pas la pensée de reproduire tous lés noms dont il est fait mention dans notre manuscrit ; nous ne pouvons cependant pas oublier la vénérable Mère Jourmier de Sainte-Rose, qui a joué un si grand rôle dans le développement de l'établissement. Elle avait fait profession] en 1708, à l'âge de vingt-un ans. Ses talents, sa piété, son habileté en administration lui avaient gagné l'estime et la confiance de toutes ses compagnes ; on ne doit pas être étonné de la voir remplir les fonctions les plus importantes de la maison. Après avoir été longtemps maîtresse des novices, elle demeura, pendant trente ans de sa vie, à la tète de la communauté comme supérieure. Nous l'avons trouvée avec ce titre en 1737, 1748, 1755 et 1775. Après une vie de labeur et dévouement,
elle alla se reposer dans le sein de Dieu à l'âge de quatre-vingtneuf ans y après soixante-huit ans de profession , le 17 février 1776.
Ce fut sous son administration que la congrégation de Notre-Dame de Donzy fut confirmée par lettres- patentes de 1757^ enregistrées au Parlement le 30 avril 1762, sur l'avis favorable de Mgr de Gicé, évoque d'Âuxerre, à la charge d'instruire gratuitement les jeunes filles pauvres de la paroisse (1).
Nous n'avons pu découvrir qui lui a succédé immédiatement, car pendant plusieurs années les actes du monastère sont signés par sœur Poupardin, assistante. Nous la trouvons avec ce titre en 1776. Elle signe simultanément avec sœur Lucie Robinet, secrétaire, en 1780 et 1781. En 1789, la Mère Poupardin signe comme supérieure et sœur Lucie Robinet comme assistante. U Annuaire dAuxerre de 1790 lui donne la qualification de prieure.
Parmi les fondations pieuses établies dans le monastère de Donzy, il en est une qui mérite une mention toute spéciale ; nous voulons parler de celle que Mme la^marquise de Milhars y avait constituée à perpétuité en faveur d*une religieuse ou d'une pensionnaire. Le président de Lamoignon avait été consulté par la fondatrice dans cette circonstance , et ce fut à lui que les religieuses de la congrégation de Notre-Dame furent redevables du choix de leur maison fait par Mme de Milhars. Le bon président avait en vue de faire jouir du bénéfice de cette fondation Mlle Marie-Françoise de Lamoignon, sa nièce, fille de M. Iris dô Lamoignon et de dame Marie Boulle. Par suite d'arrangements faits avec ladite congrégation , mais qui ne devaient pas tirer à conséquence, il avait été convenu que la mère, devenue veuve, serait admise avec sa fille. Elles étaient entrées au monastère en 1728. Mme de Lamoignon y demeura vingt-sept ans et mourut le 28 mai 1755, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Mlle Marie- Françoise, sa fille, lui survécut ; son décès est indiqué au 3 mai 1776; elle était âgée de soixante- seize ans (2). Elle fut remplacée, à titre de pensionnaire perpétuelle, par Mlle Suzanne de Maltiverne, qui ne jouit de cette faveur que pendant treize ans, étant morte au mois de
(1) Annuaire d*Auxerre, 1790.
(2) Donzy était le berceau de la famille de Lamoignon. A l'entrée de la ville, auprès du lieu où la Talvane se jette dans le Nohain , un pré , connu encore sous le nom de pré Lamoignon , rappelle remplacement du vieux manoir de cette (Emilie.
janvier 1789. Son décès eut lieu à Paris, où elle était allée voir une de ses sœurs. Les registres du monastère fout l'éloge de sa piété et de sa charité inépuisable ; elle se privait de tout pour soulager les malheureux.
Les filles du bienheureux Pierre Fourier éprouvèrent à Donzy, au moment de la Révolution , le sort des autres établissements religieux ; elles furent obligées de se disperser, étant dépossédées des bâtiments qui composaient leur monastère. On y établit depuis la mairie , la gendarmerie et Técole communale des garçons.
Pour compléter cette notice, nous ajouterons quelques détails relatifs aux chapelains chargés des offices religieux et de la direction spirituelle de la communauté. Le premier que nous avons trouvé à partir de l'arrivée des sœurs à Donzy est un monsieur Frappier, qui demeura en fonctions près de quarante-quatre ans , c'est-àdire jusqu'en 1699. En 1700, il est remplacé par un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, frère Henri Russel, qui dirigea la maison jusqu'en 1709.
A partir de cette époque, ce sont les chanoines de la collégiale de Saint-Garadeucqui desservent, soit par délégué, soit alternativement, le monastère. Cette organisation subsista jusqu'à la Révolution. Cependant en 1714 et 1715 , il est fait mention d'un R. P. de La Pierre, augustin, comme confesseur des religieuses. En 1733, un P. Courbe, dominicain, alors prédicateur à Donzy, fut chargé momentanément de remplir les mêmes fonctions ; on trouve aussi en 1731 et 1735 un M. Meunier, curé de Saint-Martin-du-Pré.
Quand nous eûmes en notre possession le précieux manuscrit de la communauté de Notre-Dame de Donzy, nous nous empressâmes de TofiTrir aux religieuses de la maison des Oiseaux, à Paris, appartenant à ladite congrégation ; elles doivent être heureuses de posséder ce manuscrit, revêtu de la signature des anciennes Mères de cette maison ; nous ne posâmes qu'une seule condition : celle de nous en faire une copie exacte ; nous avons reçu cette copie à l'aide de laquelle nous avons pu combiner notre travail/ 11 serait possible que Torthographe des noms propres laissât à désirer ; nous faisons toutes nos réserves à cet égard.