LES CONGRÉGATIONS HELIGISU8ES
siastique auquel ses parents le destinaient. Enfin, après de sérieuses réflexions , il entra chez les Bénédictins de Saint-Martin d'Autun, pour y faire son noviciat. Là, il affermit sa vocation et fut admis aux ordres sacrés. Il passa ensuite quelque temps dans le prieuré de Saint-Sauveur de Nevers, puis il se rendit à Saint-Saulge, où il possédait un bénéfice. Dom Nazaire Gourleau, prieur claustral de Saint- Révérien, son oncle maternel, précédemment titulaire de ce bénéfice, s'en était déjà depuis long-temps démis en faveur de son neveu : c'était la sacristie de Saint-Saulge. Les fonctions de sacristain répondaient à celles de trésorier.
Saint-Saulge possédait primitivement un prieuré conventuel , dépendant de Tabbaye de Saint-Martin d*Autun ; il y avait alors le prieur, le sous-prieur, le sacristain et sans doute d'autres officiers ou dignitaires. Chacun jouissait probablement d'un bénéfice attaché à sa charge; c'est ce que nous avons remarqué dans les chroniques de La Charité. Depuis longtemps le couvent de Saint-Saulge n'existait plus ; le seul sacristain représentait la communauté et jouissait du revenu de son bénéfice ; il signait indistinctement sacristain ou sousprieur.
Dom de Laveyne, dont le caractère, porté à la dissipation, n'était pas entièrement réformé, oublia, pendant les premières années qu'il passa à Saint-Saulge , la gravité qui convient à un religieux , et sans se laisser aller à aucun désordre bien marqué , il menait cependant une vie joyeuse et toute mondaine. On ne sera pas étonné de ce relâchement, d'après ce que nous venons de relater ; comment un jeune religieux, abandonné à lui-même, aurait-il pu se maintenir dans la sainte règle de la discipline monacale au milieu de la société bruyante qui occupait la ville de Saint-Saulge? il lui fallait un secours tout spécial de la grâce de Dieu ; ce secours lui fut accordé. A la suite d'une retraite qu'il se détermina à faire à Saint- Martin d'Autun, il s'établit dans sa conduite un changement complet. Dès ce moment, il ne quitta plus l'habit religieux ; langage , manières , démarches, tout en lui annonçait que la grâce avait triomphé. La gloire de Dieu, l'amour du prochain et surtout le soulagement des pauvres, tel était le but qu'il se proposait en tout. Il partageait avec les indigents ses propres vêtements , payait les dettes des prisonniers, visitait les pauvres de la ville et de la campagne, leur procurant, dans leurs maladies , les soulagements qui étaient en son pouvoir. Un jour qu'il rendait ces visites de charité
accompagné d'un de ses amis, il lui dit avec simplicité c qu'il pouvait bien secourir les hommes, mais qu'il faudrait qu'une femme se dévouât au service des personnes de son sexe. » Si son cœur charitable était brisé quand il voyait les malades des classes ouvrières souvent sans secours, il n'était pas moins affligé par la considération de l'ignorance profonde dans laquelle croupissaient les enfants pauvres de Saint-Saulge et des pays voisins. Attaché à la famille de saint Benoit , qui avait rendu tant de services à la société , et qui avait vu autrefois les princes eux-mêmes assis sur les bancs de ses écoles, il résolut de continuer cette tradition de charité, et il consacra aux pauvres et aux infirmes tout ce que Dieu lui avait donné de fortune, de talent, de bonne volonté et d'énergie.
Il confia sa pensée à deux jeunes personnes qu'il dirigeait et dans lesquelles il avait cru trouver assez de foi et de dévouement pour le comprendre : c'étaient Mlles Anne Legeai et Marie Marchangy.
C'est à tort que le R. P. Marcel Bouix a tenu à donner la priorité à Mlle Marchangy ; on lit dans la Vie de dom de Laveyne, placée en tète du Directoire des sœurs : c II dirigeait une fille nommée Anne Legeai , qui était douée d'une grande piété. Consultée par M. de Laveyney elle lui fit une foule d'objections ; mais M. de Laveyne aplanit tous les obstacles , de telle sorte qu'Anne Legeai lui promit que s'il pouvait lui associer Marie Marchangy, elle entreprendrait avec elle de servir Dieu et le prochain selon les vues qu'il se proposait. > Mlle Marchangy entra dans cette voie, mais Mlle Anne Legeai l'avait devancée (1).
Leur modestie les arrêta d'abord; toutefois, après avoir exposé avec simplicité à leur zélé directeur l'hésitation que leur inspirait la crainte de ne pouvoir répondre à son attente, elles se soumirent avec docilité, et, s'abandonnant à la Providence, elles s'engagèrent dans la voie que dom de Laveyne leur avait indiquée. Le pieux]Bénédictin, de son côté, sans se laisser arrêter par les observations que lui fit son père, qui regardait ce projet comme impossible dans son exécution, voulut être lui-même l'instituteur de Mlles Legeai et Marchangy. Il les forma aux sciences humaines, dont elles devaient donner aux enfants les premières notions , et aux œuvres de charité qu'elles] devaient exercer auprès des pauvres malades. Mlles Legeai et Marchangy se
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réunirent dès 1680 dans une chambre que dom de Laveyne avait louée pour elles; d'autres filles pieuses ne tardèrent pas à se ranger autour d'elles, entraînées par l'exemple de leur charité et de leur dévouement. Parmi elles se trouvait Jeanne Robert.
Cependant, dom de Laveyne savait qu'un vénérable curé du diocèse du Mans, M. Moreau, avait fondé à Montoire .un établissement semblable à celui qu'il projetait, et que cet établissement, qui déjà avait plus de vingt ans d'existence, le récompensait largement de ses sacrifices et de son zèle ; il prit la résolution de lui écrire, pour le conjurer d'admettre dans sa communauté deux des filles qui s'étaient réunies aux demoiselles Legeai et Marchangy, afin de les former aux œuvres de charité qu'on y exerçait. M. Tabbé Moreau consentit à cette demande, et reçut les deux filles de Saint-Saulge qui lui étaient adressées. Elles restèrent seulement six semaines à Montoire, car de nouvelles instances de dom de Laveyne, appuyées par l'évêque de Nevers lui-même, déterminèrent le bon curé de Montoire à envoyer à SaintrSaulge Marie-Anne de Guillet, pour diriger au moins pendant quelque temps cette communauté naissante.
Les deux aspirantes revinrent donc à Saint-Saulge avec sœur Marie-Anne de Guillet, qui demeura neuf mois dans cette ville, occupée à former aux exercices de son institut les nouvelles sœurs qui lui étaient confiées.
Cependant, M. Charles Bolacre, supérieur du séminaire de l'Oratoire de Nevers, avait conçu un projet semblable à celui que dom de Laveyne avait commencé à mettre à exécution. Les pauvres malades et infirmes de l'hôpital étaient surtout l'objet de sa sollicitude et de sa tendresse ; non-seulement il avait consacré une partie de son avoir à leur soulagement, mais encore il avait formé, pour venir à leur secours, une société de dames charitables, et lui-même trouvait son bonheur à vivre au milieu d'eux.
De nouveaux besoins s'étaient fait sentir ; un désir insatiable de savoir s'était manifesté dans tous les rangs de la société; tous, riches et pauvres, voulaient acquérir une instruction dont on avait cru jusqu'alors pouvoir se passer, et voilà que l'Église, toujours fidèle à sa mission, faisait germer de nouvelles congrégations, qui devaient balbutier avec l'enfant du pauvre comme avec l'enfant du riche, et les confondre dans une même charité. C'est ce qu'avait compris l'abbé Bolacre.
D'un autre côté, il était évident que l'organisation des personnes
pieuses (c'est ainsi qu*on les désignait) , chargées de soigner les infirmes et les malades dans les hôpitaux, laissait beaucoup à désirer; cette organisation était moins religieuse que séculière, et la charité pouvait avoir à souffrir de la part trop peu large laissée à la religion. En effet, quand on parcourt les archives de la ville de Nevers, on ne peut lire sans étonnement le règlement à l'usage des personnes chargées des hôpitaux, et on est forcé d'admirer les améliorations que la religion a introduites depuis dans ces établissements.
c Dès 1242, l'hôpital de Saint-Didier était desservi par un maître des frères et des sœurs^ c'est-à-dire par un chef de famille, auquel plusieurs personnes de l'un et de l'autre sexe s*a^sociaient par le sacrifice effectif de leurs personnes et de leurs biens; ce qui leur lit donner le nom de rendus et donnés. Les biens composaient une masse totale, destinée aux besoins de la maison et au service des pauvres et des malades. L'origine de cette association n'est pas bien connue (1). »
Il y avait des prêtres dans cette société. Dès l'année 1399, on voit que les échevins avaient la présentation des maître, curé, frères et sœurs, rendus et donnés de lliôpital; le doyen de la cathédrale donnait l'institution. En 1588^ Guillaume de Vaulx fut installé maître de l'hôpital par les échevins (2). On ne connaît aucun règlement pour la conduite particulière des frères et soeurs; mais on sait que vers la fin do dix-septième siècle le doyen du chapitre de Saint-Cyr, Jean- Henri Bogne, donna une règle aux sœurs de cette maison. Il n'est pas parlé des frères; il parait qu'il n'y en avait plus. Cette règle fut modifiée et rectifiée, près de cent ans plus tard, par M. de Villedieui doyen, et par Mgr Tinseau.
c Quand une fille veut se consacrer à l'Hôtel-Dieu au service des malades, elle commence par faire trois ans de noviciat, pendant lesquels elle paye sa pension. Au bout de ce temps, si elle demande son admission, le bureau nomme deux recteurs, pour aller dans la maison s'informer secrètement de chaque sœur, quels sont la conduite, le caractère, l'aptitude, les talents, etc., de l'aspirante. Ce fait, le bureau assemblé, après une conférence particulière avec la supérieure, appelle chacune des sœurs l'une après l'autre, l'interroge
(1) Parmentibr, Inventaire des archives de Nevers.
(2) md.
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par la voix du président, sur les mêmes choses. Si les témoignages sont favorables, le bureau conclut à Tadmission. Le secrétaire dresse le contrat entre les administrateurs et la récipiendaire, et Ton écrit sur le registre un acte par lequel la direction la présente à M. le doyen, qui l'accepte, et fait ensuite, au jour par lui indiqué, la cérémonie de la prise d*habit, en l'église de Saint-Didier (1). >
En 1770 elles étaient treize sœurs , sous la direction d'une supérieure. Il est facile, par ce simple exposé, de comprendre toutes les difficultés qui devaient surgir d'une semblable organisation, tous les tiraillements dont les sœurs devaient se ressentir. Cette institution disparut insensiblement.
Ainsi, deux besoins impérieux se faisaient sentir dans la société : une congrégation régulièrement organisée pour le service des hospices et des sœurs qui se dévouassent à l'instruction des enfants et à la visite des malades à domicile.
Déjà saint Vincent de Paul avait commencé à réaliser en partie cette œuvre, tandis que les Ursulines, fondées dans plusieurs provinces dès les premières années du dix-septième siècle, déployaient tout leur zèle dans l'éducation des jeunes filles. Mais comme on était loin encore de pouvoir répondre à tous les besoins !
Il y avait bien les maladreries de Saint-Lazare et de Saint-Antoine, dans lesquelles, pendant les épidémies , étaient reçus les nombreux malades de la ville; toutefois, il n'était pas possible de les accueillir tous, vu l'exiguïté de ces établissements , et personne ne leur portait secours à domicile. On sait que ce fut là le motif qui détermina Mgr Arnaud Sorbin à demander à Bourges un certain nombre de Capucins, qui vinrent à Nevers, ayant à leur tête le fameux Père de Joyeuse : ils se dévouèrent à soigner les pestiférés.
Toutes ces considérations impressionnaient vivement l'abbé Bolacre; il n'ignorait pas que les hommes depuis longtemps se recrutaient difficilement dans l'institution des rendus et donnés ^ et que les femmes elles-mêmes commençaient à faire défaut ; aussi, comme il était heureux d'apprendre que l'œuvre de dom de Laveyne offrait déjà des gages de prospérité , il s'adressa au pieux Bénédictin pour le prier de venir à son aide et de seconder ses désirs. Dom de Laveyne
(1) Paumbntieb, Inventaire des archives de Nevers.
fit part à sœur Marie-Ânne de la demande de M. Bolacre , et convaincu que sa petite communauté pourrait à l'avenir se passer de sa direction, il l'engagea à aller remplir à Nevers une mission semblable à celle qu'elle avait accomplie à Saint-Saulge , avec tant de dévouement et de succès. Après avoir obtenu le consentement de M. Moreau , elle partit avec les filles qui lui avaient été confiées et qu'elle avait formées au soin des malades et à la préparation des remèdes , en même temps qu'aux vertus propres à l'état auquel elle^ voulaient se consacrer.
Le 11 juillet 1683, Mgr Vallotleur donna l'habit des sœurs de Montoire , qui était , dans le principe , de serge grise , avant qu'on adoptât définitivement la couleur noire. On lit dans un ancien manuscrit de Saint-Saulge :
« Leurs principales fonctions sont de servir et médicamenter les pauvres, d'enseigner et de catéchiser les petites filles, d'orner les églises et les autres lieux saints. Elles portent l'habit gris et la coiSé noire (1). i
Parmi les nouvelles religieuses se trouvaient Mlle Marchangy , qui prit le nom de sœur Scholastique, et Mlle Legeai, qui conserva le nom de sœur Anne qu'elle portait auparavant. La cérémonie eut lieu dans la nouvelle chapelle de l'hôpital général ; elle avait été consacrée le 14 septembre 1681 . Toutes les sœurs demeurèrent à Nevers encore trois mois , pour achever de se perfectionner sous l'habile direction de sœur Marie-Anne de Guillet ; au bout des trois mois, une partie d'entre elles retournèrent à Saint-Saulge , ayant à leur tète sœur Scholastique Marchangy , qui leur fut donnée pour supérieure.
Les deux maisons de Nevers et de Saint-Saulge furent régies par les mêmes règles , qui étaient celles qui avaient été préparées par M. l'abbé Moreau ; elles étaient les succursales , dans le diocèse de Nevers , de la congrégation de Montoire. Comme sœurs de cette congrégation on leur donnait indistinctement le titre de sœurs de la
(1) On ignore à quelle époque la robe noire fut substituée à la robe grise; par un acte du 18 novembre 1710, déposé aux archives de la communauté, les habitants de Decize domsindeni deux s(Burs grises de Nevers pour desservir leur hôpital ; et Tauteur du manuscrit de Saint-Saulge, qui écrivait en 1715, dit qu*alors le costume n'avait pas encore été changé.