‹ Les congregations religieuses dans le diocese de Nevers: Congregations de femmesChapitre 40 sur 83 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

CONGRÉGATION CONSTITUÉE. — SUPÉRIEURE GÉNÉRALE. — DÉVELOPPEMENT DE L'ŒUVRE. — ÉPREUVES. — MORT DE M, BOLACRE, — DE MÈRE MARCHANGY. — Mr TINSEAU. — Mff DE SÉGUIRAN.

Cette pièce peut être considérée comme Tacte constitutif de la congrégation. L'évèque avait rendu son ordonnance d'approbation , confirmant les règles et autorisant les Pères de l'Oratoire à agir en conséquence. Les sœurs, après avoir pendant deux ans étudié ces règles et s'y être conformées à titre d'essai, les acceptent par un acte du 6 janvier 1700. Il ne s'agissait plus que de dresser le compromis entre la congrégation et les Pères de l'Oratoire , à l'effet de sauvegarder les droits réciproques des parties contractantes et d'éviter toute contestation fâcheuse. C'est ce qui eut lieu le 11 mai 1700.

En dernier lieu^ les deux fondateurs établissent leurs rapports définitifs et appellent les sœurs des communautés de Nevers et de Saint- Saulge à signer cet acte : c'était en 1701. Jusqu'ici nous ne voyons pas de supérieure générale; si elle eût existé, c'était bien le cas de joindre son titre à sa signature ; nous trouvons seulement les supérieures de l'hôpital de Nevers, de la maison du noviciat et de l'établissement de Saint-Saulge.

Ce ne fut qu'après cette constitution définitive de la congrégation qu'on dut procéder à l'élection de la supérieure générale.

Alors seulement nous voyons la Mère Scholastique Marchangy agir avec autorité dans tous les actes de la congrégation ; c'est elle

qui achète, de concert avec cinq autres de ses sœurs, les maisons nécessaires pour augmenter celle que M. Bolacre leur avait procurée dans la rue de la Parcheminerie ; elle est réellement supérieure générale.

Nous avons pu remarquer que l'humilité profonde de dom de Laveyne l'avait toujours porté à laisser à M. Bolacre la haute direction et la supériorité de la congrégation ; dès la première prise d'habit, en 1683, époque à laquelle la fusion commence à s'établir entre les deux communautés de Saint-Saulge et de Nevers, nous voyons l'humble Bénédictin s'effacer devant l'habile vicaire général, qui travaille activement au développement de l'œuvre entreprise; c'est l'abbé Bolacre qui fonde le noviciat à Nevers et le dirige ; c'est lui qui, en 1685, achète à Saint-Saulge une maison pour les sœurs, obligées jusque-là d'occuper une habitation de loyer; c'est lui qui fait l'acquisition de la maison de la rue de la Parcheminerie, voyant que celle de la place Saint- Pierre devenait insuffisante; c'est lui qui signe le traité passé entre les sœurs et l'administration* de l'hôpital de Nevers; c'est lui qui, en 1698, fait toutes les démarches pour procurer aux sœurs une existence légale; c'est lui qui traite avec les Pères de l'Oratoire au sujet de la direction générale de la congrégation; enfin, dans l'acte de 1701, que nous venons de rapporter, M. Bolacre prend le titre de supérieur de la congrégation, tandis que dom de Laveyne se qualifie simplement de supérieur de la communauté de Saint- Saulge.

Il paraît, au reste, que dom de Laveyne était assez mauvais administrateur. Les sœurs prétendaient que c si les maçons et les charpentiers eussent moins gagné d'argent avec lui , à faire et à défaire , elles en seraient mieux. » Jean Bernadot , curé de Saint-Saulge , pressé par lui de faire quelques legs aux sœurs , s'en défendait , en écrivant à dom de Laveyne : c Ce que je donnerais passerait en bâtiments. Le démon , révérend Père , vous livre une tentation opposée à celle qu'il livra à notre Seigneur, car au lieu qu'il voulait persuader le Sauveur de changer les pierres en pains, il tâche de vous persuader de changer les pains en pierres (1). »

Dom de Laveyne ne pensait qu'à sa chère communauté et à ses développements. On sait que le prieuré de Saint-Saulge était tombé entre les mains des prieurs commendataires ; un des derniers prieurs

(1) Manuscrit de Saint-Saulge.

était un abbé de Busseau, confident du sacristain, qui comptait beau- *coup sur lui pour Taider dans son œuvre de prédilection. L*abbé Busseau était diacre et chanoine de Nevers ; il était d'une corpulence extraordinaire et possédait une riche bibliothèque dont il usait peu. Quelque temps avant sa mort il résigna son prieuré à un nommé Lane. Dom de Laveyne, qui ne manquait pas d'esprit et qui sans doute avait à se plaindre du bon chanoine, décédé sans penser à sa chère communauté de Saint-Saulge , avait fait en quelques mots son épitaphe en disant : «e II a laissé son corps aux vers , sa bibliothèque aux rats et son prieuré aux ânes (1). s

Les deux fondateurs voyaient avec bonheur leur œuvre prospérer ; mais il manquait à cette œuvre le sceau de la perpétuité , le signum eut contradicetur de TËvangile. En effet, il entre dans les desseins de la Providence que tout ce qui doit avoir une vie durable porte ce caractère , et , jusque-là , la congrégation des sœurs de la Charité se développait sans rencontrer la moindre épreuve. Les fondateurs semblaient n'avoir qu'un même esprit et qu'une même pensée ; la ferveur et le dévouement régnaient dans leur pieuse famille î les sœurs étaient vénérées des pauvres et des riches ; elles avaient inspiré tant de confiance qu'on leur avait abandonné la direction de l'hôpital général de Nevers. Elles possédaient déjà plusieurs maisons dans le diocèse, et même au loin, telles que celles de Tulle, de Carcassonne, etc. Le duc de Nevers les honorait de sa protection ; les officiers du duc avaient proclamé hautement leur charité et leur dévouement , ainsi que leur habileté ; l'évéque de Nevers les environnait de soins tout paternels. Que pouvaient-elles désirer de plus? Ce que sans doute elles ne désiraient pas , Dieu le leur ménageait , comme un gage de sa bonté : la contradiction. Il faut que la branche de la vigne soit tourmentée avant d'apporter des fruits abondants.

L'esprit ombrageux et tracassier du dix-huitième siècle commençait à se manifester ; il s'effarouchait, en voyant de pauvres filles travailler à l'instruction des enfants et au soulagement des malades.

c Au mois de mai ^1703 , M. l'Intendant écrivit aux échevins que les Filles de r Union chrétienne et maîtresses d* école de la ville avaient supplié le roi de leur accorder 200 livres de pension, pour les mettre

(1) Manuscrit de Saint-Saulge.

en état de continuer à instruire les enfants et faire leurs autres exercices ; qu'ils eussent à lui mander si cette somme pouvait être payée outre et par-dessus les autres charges réglées par les arrêts du conseil, afin qu'il pût en rendre compte à Sa Majesté (1). »

On s'assembla le 23 du même mois , pour délibérer à cet égard ; mais la demande des sœurs fut fort mal accueillie ; la délibération prise dans cette circonstance respire l'esprit irréligieux qui gagnait déjà toutes les classés de la société. Qu'il nous suffise de rapporter ici la dernière phrase de cet acte inqualifiable : c II y a déjà à Nevers un trop grand nombre de communautés d'hommes et de filles qui occupent un terrain considérable, ce qui tourne à la foule du peuple {2). » MM. les Notables avaient déjà oublié que c'était dans ces communautés qu'ils avaient puisé les premiers principes de la science y que ces filles soignaient les malades dans les hôpitaux , et que ces ordres mendiants, sur lesquels ils déversaient leur mépris, s'étaient voués au service de leurs pères , quand la peste désolait leur ville. Décidément la reconnaissance et l'irréligion ne marchent pas ensemble.

Les soeurs n'avaient plus rien à espérer de ce côté. L'année suivante (1704) , elles demandèrent des lettres-patentes ; mais leur demande fut retournée aux échevins , qui convoquèrent pour le 5 juin une assemblée des notables. Ceux-ci se montrèrent aussi hostiles qu'à la réunion de l'année précédente ; il fut arrêté c qu'on supplierait Sa Majesté et Nos Seigneurs de son conseil de ne point souffrir l'établissement de ces filles en cette ville ». Le premier motif de cette opposition, « c'est le nombre considérable d'églises et de couvents qu'on rencontrait dans la ville : un chapitre, onze paroisses, dix couvents d'hommes, cinq de filles et deux hôpitaux, y ayant des rues entières où on ne voit que des églises et des couvents (3). »

Les apothicaires de la ville^ jaloux de la préférence que souvent on donnait aux remèdes préparés par les sœurs, travaillèrent de leur côté à accroître le mauvais vouloir du conseil des notables ; ils réclamèrent, et prétendirent qu'il devait être fait défense à tout autre qu'à eux de composer, vendre, débiter aucun remède composé y tels que sont les médecines, les tablettes, les sirops, les électuaires , les potions,

(1) Pabmentibr, Archives de Nevers,

(2) Idem.

(3) Idem.

les poudres, onguents et emplâtres ^ et généralement tout ce qui concerna fart d'apothicaire, à peine de 400 fr, d'amende,

La police , sans admettre les prétentions des apothicaires , voulait cependant mettre quelques entraves à la vente des remèdes de la part des sœurs, et de plus elle soumettait leur pharmacie à une visite annuelle que devaient faire, au mois mai, les gardes-jurés. Le subdélégué de l'intendant , plus exigeant , prétendait que cette viûte devait avoir lieu tous les mois et même plus souvent, au gré des gardes-jurés. C'eût été une vexation de tous les jours , si cet avis eût prévalu (1).

Les lettres-patentes furent refusées aux sœurs ; elles continuèrent à exercer leurs saintes fonctions , s'abandonnant aux soing de la Providence. Quant aux remèdes qu'elles préparaient, l'autorité supérieure , tout en soumettant les sœurs aux règlements établis, sut les garantir des tracasseries auxquelles elles auraient pu être exposées dans les visites des gardes-jurés,

€ Les sœurs de Nevers pourront continuer de composer les remèdes pour les pauvres et les leur donner charitablement , laissant à la prudence de l'évéque de Nevers , leur supérieur, la faculté de faire visiter leurs drogues et remèdes par les médecins qu'il lui plaira de choisir (2). »

Des épreuves d'un autre genre leur étaient encore réservées. Tout en leur refusant une existence légale , on voulait les soumettre aux droits de main-morte, comme les communautés qui avaient des lettrespatentes ; pendant longtemps elles luttèrent à ce sujet avec les agents du fisc (3).

Cependant les sœurs ne se laissèrent pas décourager ; si d'un côté l'esprit philosophique cherchait à arrêter le développement de leur congrégation, de l'autre nos évèques s'établirent leurs protecteurs et leurs pères ; et proûtèrent de toutes les circonstances pour leur prodiguer les témoignages de leur affectueux dévouement. En 1716, Edouard Bargedé confirma la communauté de Saint-Saulge , comme son prédécesseur avait fait pour celle de Nevers. Le 8 décembre , il

(1) Archives de la congrégation.

(2) Idem.

(3) Idem.

voulut aller lui-même visiter le berceau de la congrégation, et en dédier la modeste chapelle à Tlmmaculée Conception de la très-sainte "Vierge.

Par un acte authentique , la ville de Saint-Saulge avait confié , en 1714 , son hôpital aux sœurs ; Decize leur avait donné y en 1710 , la même marque de confiance (1). L'humble famille de dom de Laveyne s'augmentait insensiblement , et avant sa mort , qui arriva le 5 juin 1719, il eut la consolation de voir ses filles répandues sur différents points de la France. Quant à Tabbé Bolacre, Dieu l'avait appelé à lui le 21 septembre 1704, comme nous avons pu nous en assurer par les registres de la paroisse de Saint-Père de Nevers qui font de ce saint prêtre un éloge bien mérité. On y lit :

« Le 21 septembre 1704 est décédé vénérable et discrète personne messire Charles Bolacre, prêtre, supérieur des Carmélites de Moulins, en Bourbonnais, ancien visiteur des Carmélites de Nevers, autrefois grand-vicaire et oflQcial de Mgr Tévêque de Nevers, homme d'un grand mérite, d'une piété exemplaire et d'une sainteté consommée , plein de charité pour les pauvres de l'hôpital général , parmi lesquels il a vécu et il est mort. Il a été inhumé dans le cimetière des pauvres dudit hôpital. »

Il conserva jusqu'à sa mort une tendre affection pour sa chère congrégation, à laquelle il avait voué toute son existence. Il ne voulut pas avoir d'autres héritiers que ses filles de la Charité , qu'il établit par son testament ses légataires universelles. C'est à ce titre qu'elles délivrèrent à l'église de Cigogne un legs particulier, comme il appert par le reçu donné le 13 avril 1721 par un sieur Berger du Bouchât, curé de ladite paroisse (2).

En 1725, la congrégation comptait déjà soixante-dix établissements, répandus sur différents points de la France , que la Mère Marchangy avait fondés et visités. Il y avait quarante ans que cette vénérable Mère remplissait les fonctions de supérieure ; elle avait été pendant quinze ans environ supérieure de la communauté de Saint-Saulge et pendant vingt- cinq ans elle avait gouverné la congrégation comme supérieure générale, quand elle fut frappée d'une attaque d'apoplexie

(1) Archives de la congrégation.

(2) Idem.

qui la força à déposer le fardeau qu'elle avait porté avec tant de courage ; cependant elle put encore , comme assistante , aider de ses conseils et de son expérience la Mère Charlotte Moreau , qui lui succéda. Elle mourut le 30 décembre 17299 et fut inhumée dans l'église de Saint-Père, qui occupait alors la place Guy-Coquille. Son corps reposait sous le banc réservé aux sœurs. On voit par ces détails que la maison-mère n'était pas encore dans la rue de la Parcheminerie; elle demeura jusqu'en 1749 dans le local qui avait été donné par M. Leroy à la congrégation sur la place Saint-Pierre. D'après les registres de la paroisse, les sœurs auraient quitté ce local vers 1749, pour se fixer dans la maison acquise par M. Bolacre et par la Mère Marchangy.

La congrégation demeura longtemps encore sans pouvoir obtenir du roi les lettres-patentes qu'on avait si souvent réclamées. Ce fat Mgr Tinseau qui obtint ces lettres , le 15 septembre 1780 ; elles furent enregistrées au Parlement le 29 décembre suivant. Profitant de cette circonstance , le zélé prélat entreprit de faire imprimer les constitutions des sœurs ; jusque-là elles étaient contenues dans de simples cahiers faits à la main pour chaque maison de la congrégation ; mais les établissements venant à se multiplier, il devenait important de livrer les statuts à Timpression, ce qui eut lieu en 1777.

A l'occasion de cette édition des statuts de la congrégation , Mgr Tinseau adressait aux sœurs une circulaire qui jetait un nouveau jour sur les règlements adoptés jusqu'alors; nous ne saurions passer sous silence cette pièce importante :

c Mes très-chères sœurs ,

1 Les pieux instituteurs de votre société, animés d'une charité aussi fervente qu'éclairée, lui ont proposé, dès sa naissance, des règlements pleins de sagesse, également propres et à former les sujets qui devaient la composer, et à la rendre utile au public par des services durables.

> On ne jugea pas nécessaire alors de les rendre publics par l'impression. La société, peu nombreuse et renfermée dans les bornes étroites du diocèse de Nevers, n'était pas exposée à les perdre de vue, et toutes étaient à portée de les puiser, pour ainsi dire, dans leur source. Les bénédictions abondantes qu'il a plu au Seigneur de

répandre sur cette petite et obscure plantation, ont changé l'état des choses. Les établissements multipliés et dispersés, depuis quelques années, dans presque toutes les parties du royaume, nous ont paru exiger des mesures nouvelles et capables de maintenir l'uniformité, en prévenant les altérations que la discipline n'éprouve que trop souvent par l'éloignement et le grand nombre des sujets. On avait pensé d'abord à y pourvoir , en fournissant des copies manuscrites aux nouveaux établissements ; mais la difficulté de les multiplier, et les divers accidents qui peuvent en occasionnner la perte nous^ont convaincu que ce moyen n'était ni commode ni suffisant.

» Vous avez désiré que la règle commune fût mLse à portée de toutes , puisque toutes ont un intérêt égal à la connaître , à la consulter et à la remplir. Vos empressements sont justes ; nous nous sommes fait un devoir de les seconder en procurant l'impression des constitutions que nous vous présentons aujourd'hui. Vous y trouverez, mes chères sœurs, non«seulement l'esprit et les voies de vos pères en Jésus-Christ, mais encore leurs expressions dont la précieuse simplicité nous a paru d'autant plus respectable qu'elle ne respire partout que la science de Jésus crucifié, sans aucun mélange des couleurs de l'art ni de la prudence charnelle qui l'obscurcissent plus souvent qu'elles ne peuvent l'embellir. Vous y reconnaîtrez la route sanctifiée par les traces et les vertus de celles qui vous ont précédées dans la carrière que vous avez entreprise, la lumière fidèle qui les a conduites au port à travers les écueils, l'onction toute-puissante de la charité qui a fait leur force dans les travaux, leur consolation dans les peines, leur sûreté dans les dangers qui environnent votre vocation.

9 Notre projet avait été d'abord de. réunir en un seul volume tous les restes précieux du zèle de vo3 pères, que la maison de Nevers conserve dans un recueil manuscrit qui vous est connu ; mais malgré votre empressement et le nôtre à vous fournir ce surcroît d'édification, nous avons été arrêté par la crainte de trop grossir le volume qui, par là, deviendrait moins commode dans l'usage journalier auquel il est destiné. Nous nous sommes donc borné, pour le présent, à vous mettre sous les yeux les règlements qui concernent immédiatement les devoirs particuliers de votre état, les exercices de la journée, le régime et la discipline, soit extérieure, soit domestique. Comme ils se trouvaient dispersés dans le recueil, suivant que les besoins de la société naissante les avaient fait éclore, nous avons tâché de les ranger

m LE6 COtîGhÉGATîONS RELIGIEUSES

dans un ordre sioijl^le et clair, en réunissant les matières sous leuri titrés particuliers, sans aucun changement, pour faciliter l'instruction des novices. Noua ne mettons pas dans ce nombre quelques observations qui ne paraissent relatives qu'à des projets dont rexécution n'a jamais eu lieu , et qui par-là même ne pourraient contribuer en rien, ni à l'édiûcation, ni au bon ordre.

» Il n'en est pas dé même de quelques autres règlements que nous mettons ici sous vos yeux, quoiqu*ils soient présentement hors d'usage, et qu'il y ait peu d'apparence de les faire valoir : tels sont ceux qui concernent les visites de la supérieure, le temps du service des sœurs, et leur changement, ou leur rappel à la communauté pour les retraites annuelles ; la sage prévoyance des premiers auteurs les avait jugés utiles, et ils le sont certainement à une société aussi peu étendue qu^elle l'était alors. On n'a pas de peine à juger que son agrandissement met un obstacle presque insurmontable à l'exécution; nous n'avons pas cru cependant devoir les retrancher, parce que nous les avons jugés propres à soutenir votre foi et à ranimer votre conGance, par le témoignage qu'ils rendent à la protection et aux faveufs de la Providence sur vous.

» La même raison nous a engagé à ne pas supprimer le court avantpropos que nous avons trouvé à la tète du recueil manuscrit ; et certainement nous avons lieu d'espérer que vous serez consolées et édifiées, en cotisidérant Toeuvre de Dieu sortant pour ainsi dire de la poussière, la charité qui en pose les fondements, la miséricorde divine qui les élève et les couronne par des succès où le bras de la chair Yi'eut jamais de part. Nous avons encore conservé la conférence qui termine le recueil, monument précieux que la reconnaissance ne nous permettait pas de laisser dans Tobscurité, mais que votre propre utilité ne nous doit pas moins rendre recommandable. La simplicité évangélique, qui en fait le caractère, vous y présentera comme en abrégé tous les devoirs de votre état, les motifs les plus puissants pour vous encourager dans les peines et les périls que vous y rencontrerez , les armes et les secours qui vous y sont préparés pour en triompher.

» Plaise au Dieu des miséricordes, père des orphelins, consolateur des malades et refuge des pauvres, sanctifier les œuvres auxquelles il vous appelle par la vertu de la charité. Nous le prions de la répandre, de la conserver et de l'accroître dans vos cœurs, et d'en multiplier les fruits, de plus en plus, pour la gloire de son saint nom,

la consolation des malades, le soulagement des pauvres, l'édification des fidèles, et pour le salut de vos âmes. >

Ce saint évéque, comme ses prédécesseurs , portait aux sœurs de la Charité un intérêt tout paternel ; son admirable testament en est une preuve : « Je voudrais , y est-il dit , faire quelque chose de considérable pour la maison de la Charité des sœurs de Nevers, que j'estime très-importante Je tâcherai de le faire de mon vivant. Si la mort me surprend avant que je puisse exécuter mon dessein , je leur lègue douze cents francs, que mon exécuteur leur fera payer, suivant qu'il sera instruit de mes volontés. «

Les dernières phrases du testament sont encore pour les sœurs ; c est la dernière pensée d'un père qui , avant de fermer les yeux à la lumière, jette encore un regard de tendresse sur ses enfants, les bénit, les recommande à un ami dévoué et meurt en paix, c Je le prie en particulier (son successeur) de protéger et de soutenir l'établissement des sœurs de Nevers , ayant reconnu par une longue expérience qu'il est extrêmement utile à la piété chrétienne, à l'éducation et au soulagement des pauvres. Les soins qu'il donnera à cette afiaire, quoique pénibles, ne seront pas sans consolation. 9

En 1789, la congrégation comptait déjà plus de cent vingt établissements sur différents points de la France ; son revenu était de 14,000 livres, tant en biens-fonds qu'en rentes sur le clergé. La modeste maison de la rue de la Parcheminerie devenait tout à fait insufàsante, et la Mère de Molène avait acheté deux maisons voisines, dans l'intention de reconstruire sur un plan uniforme et plus approprié aux besoins de la communauté. C'était Mgr de Séguirah qui avait conçu ce projet, et qui devait fournir les moyens de le réaliser. Il donna, en eifet» les fonds nécessaires pour payer les deux maisons dont nous avons parlé. Comme son prédécesseur, il était tout dévoué à la congrégation, et souvent il prodigua aux sœurs les témoignages de ce dévouement.

c C'est parce que nous sommes les servantes des membres infirmes et souffrants de Jésus-Christ, écrivait à ses sœurs la Mère de Molène, que nous lui étions si chères et qu'il ne craignait pas de nous appeler ses filles de prédilection. Il était vraiment notre protecteur déclaré, notre ami le plus sincère et le plus effectif, ce respectable prélat, parce qu'il était celui de tous les malheureux... Quelques heures avant de rendre le dernier soupir, il ramène ses forces pour dicter

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un testament où il nous appelle encore en partage de ce qu'il laisse, pour parfaire ces établissements ébauchés (1). »

Les projets de reconstruction, ajournés par la mort de Mgr de Séguiran, furent abandonnés forcément quand le torrent réTohtionnaire renversa et entraîna dans son cours tous nos établissements religieux. On put se convaincre que la philanthropie ne veut pas considérer la charité comme sa sœur ; en cela, elle a raison : elles n'ont pas eu le même berceau, elles n'ont pas été nourries du même lait.

En 1791, les filles de dom de Laveyne et de Tabbé Bolacre furent obligées de se séparer ; il ne resta à la communauté que la Mère de Molène, sœur Adélaïde de Molène, sa sœur, qui était assistante ; sœur Glaire Roumier, maîtresse des novices ; sœur Dorothée Marrouch, économe ; deux jeunes professes de la dernière profession, sœur Château et sœur Aubusson. Avant la fin de la même année, ces saintes filles furent brutalement arrachées de leur chère maison et conduites en prison. Là, comme les autres captifs, elles attendaient tous les jours la mort.

Outre les sœurs dont nous venons de parler, les registres des prisons contiennent encore le nom de deux autres : sœur Sophie Marty et sœur Pélagie Jalinque ; et pourquoi ne raconterions-noos pas ici l'histoire de leur chute passagère et de leur héroïque retour? Le récit évangélique eût été incomplet s'il n'eût pas relaté le triple parjure de saint Pierre, réparé par son triple acte d'amour et par les larmes de son repentir.

Personne n'ignore que parmi les prêtres qui ont prêté le serment, à cette déplorable époque, un grand nombre ont agi avec bonne foi, sans bien comprendre les conséquences de cette démarche, dont on avait cherché à dissimuler toute la perfidie ; il ne faut pas s'étonner que de pauvres filles, qui n'avaient pas les mêmes lumières, se soient laissé gagner; peut-être chez elles le motif déterminant était la charité ; elles devaient, en effet, soupirer après le moment où il leur serait donné de revenir auprès de leurs chers enfants, ou de prodiguer aux pauvres malades leur maternel dévouement. Sœur Dorothée Marrouch, sœur Sophie Marty et sœur Pélagie Jalinque

(1) Circulaire de la Mère Pélagie de Molène, 10 novembre 1789. (Archives de la congrégation.)

demandèrent à être élargies, disant qu'elles étaient dans Tintention de prêter le serment exigé par la loi. En effet, elles sortirent de prison et prêtèrent le serment ; mais, malgré la pureté présumée de leurs intentions, cette démarche eût été une tache pour cette congrégation ; Dieu ne le permit pas. Le regard puissant de Celui qui, en un instant, avait changé le cœur de Pierre apostat, avait pénétré jusqu'au fond de Tàme de ces pauvres filles et les avait éclairées d'une lumière soudaine. Elles comprirent l'acte schismatique auquel elles avaient donné leur consentement, et aussitôt, s'armant d'un généreux courage, elles s'empressèrent de réparer leur faute d'une manière éclatante, et poussèrent leur repentir jusqu'àrhéroîsme. Non contentes de désavouer leur démarche et de rétracter leur serment, elles allèrent d'elles-mêmes se reconstituer prisonnières, et rejoindre leurs chères compagnes.

L'acte dressé par TofQcier municipal, constatant ce fait, nous a paru assez curieux pour trouver ici sa place :

< Cejourd'hui dix-sept frimaire de l'an II de la République française, une et indivisible, moi, Réné-André Bigot, officier municipal de Nevers, faisant la visite des prisons, Léonard Simonot m'a déclaré que Sophie Harty, Dorothée Marrouch et Pélagie Jalinque, ci-devant sœurs de la Marmite de cette ville, étaient rentrées sans ordre, après leur élargissement es prisons, et les ayant fait paraître devant moi et interrogées de leur présence es prisons, elles m'ont répondu qu'elles avaient été élargies pour prêter le serment exigé par la loi, ce qu'elles avaient effectué; mais que, se repentant, elles l'avaient rétracté; pourquoi les ai mises sous la garde dudit Simonot, pour être jugées révolutionnairement suivant les lois en pareil cas; même envisageant que le fanatisme est en pareil cas dangereux, enjoins audit Simonot de les tenir séparées des autres individus,

sous sa responsabilité.

» Signé : Bigot, Simonot (1). »

Quel délicieux instant pour toutes les sœurs que ce retour ! Si celles qui étaient demeurées fidèles avaient eu un moment le cœur brisé par cette cruelle séparation, comme elles durent se réjouir de

(1) Extrait du registre de prises de corps, créé & Nevers le 28 mars 1792, déposé au greffe, quatorziôme feuille du registre.

la généreuse résolution de leurs compagnes, qui devait tout réparer, en leur faisant affronter le martyre

Ce fut dans ces'circonsfances qu'on put admirer les soins généreux et compatissants d'une des domestiques des sœurs; longtemps son nom sera prononcé avec respect et reconnaissance dans la congrégation, et les annales de l'institut perpétueront le souvenir du charitable dévouement de Fanchon. Ayant su que les sœurs n'avaient pas dans la prison la quantité de nourriture qui leur était nécessaire, elle allait visiter tous les jours les personnes qui pouvaient leur porter quelque intérêt, cherchait à exciter leur commisération, puis revenait trouver ses bonnes maîtresses avec le produit de ses quêtes. Elle alla jusqu'à vendre ses meubles et même ses habits pour empêcher les sœurs de souffrir de la faim. Inutile de dire qu'après ces jours de triste mémoire les sœurs, rentrées dans la communauté, n'oublièrent pas leur mère nourricière : la bonne Fanchon passa le reste de ses jours dans la maison, traitée à l'égal des membres de la congrégation.

Cependant, les hôpitaux que les sœurs desservaient furent livrés à des infirmiers salariés, c Alors, dit M. de Saintemarie, les malheureux apprirent à connaître la différence des soins que donne un mercenaire qui doit gagner ses gages et ceux que prodigue la charité chrétienne qui veut gagner le ciel; et les soupes économiques ne firent pas oublier aux pauvres celle des sœurs de la Marmite (1). s Ce nom avait été donné aux sœurs par les indigents auxquels elles distribuaient la nourriture de chaque jour.

L'emprisonnement des sœurs faillit occasionner une émeute, car les pauvres et les malades n'étaient plus visités ; les mariniers se Nevers, dont tout le monde connaît la droiture et la franchise, de mirent à la tête du mouvement ; suivis d'une multitude de pauvres, ils allèrent trouver le représentant du peuple pour réclamer leurs mères. Il fallut céder ; on procéda à l'élargissement des cœurs, qui alors rentrèrent dans la communauté.

Au moment où l'orage avait éclaté , elles avaient déposé chez plusieurs de leurs voisins leurs meubles, leur linge et les objets précieux qu'elles possédaient ; mais , quand elles réclamèrent ce dépôt, elles s'aperçurent qu'elles avaient affaire à des gens sans

(l) M. DE Saintemarie, Recherches historiques sur Nevers y p. 344.

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conscience, et elles se trouvèrent dans le dénûment le plus complet. Elles durent se mettre à travailler pour vivre, et, Dieu bénissant leur travail, elles purent encore partager leur pain avec les pauvres.

€ Rappelées et chassées plusieurs fois dans le cours de la révolulion^ leur dévouement fut toujours sans bornes, leur douceur toujours inaltérable ; elles se consacrèrent avec le même zèle à leurs pénibles fonctions, toutes les fois qu'on daigna leur permettre de les exercer (1). »

Dieu préparait une nouvelle épreuve à cette congrégation en luj enlevant sa supérieure générale, la vénérable Mère de Molèae. Le 27 août i797 , elle alla recevoir la récompense de ses vertus ; elle était âgée de soixante-huit ans. Les circonstances ne permettaient pas de procéder à une élection; les sœurs demeurèrent jusqu'en 1801 sans supérieure générale.

Des jours plus heureux commençaient à luire sur la France, et les sœurs purent rentrer définitivement dans leur chère communauté ; mais comme la première entrevue dut être triste!!! c La mort.en avait moissonné un grand nombre; beaucoup d'autres, accablées d'infirmités, réclamaient des secours, bien loin d'être en état d'en porter; les revenus étaient perdus ; il ne restait que la maison ,c|6 Nevers et un petit domaine de 600 livres de rente; enfin, la congrégation se trouvait au même point que du temps de Lavejfue et de Bolacre(2). »

Les sœurs prièrent la Mère de Monméja, qui déjà avait été supérieure avant la Mère de Molène, de se mettre à la tète de la congrégation. Elle y consentit et remplit les fonctions de supérieure gênéraie depuis 1801 jusqu'en 1807, sans qu'on eût procédé aux élections.

Nous avons parlé de l'acte héroïque des sœurs Sophie Marty, Dorothée Marrouch et Pélagie Jalinque ; pourquoi ne feriQn^-no^8 pas mention du courage qu'ont fait paraître l'année suivante Jes membres de la même congrégation, employées dans les hôpitaux de la ville ?

En 1792, les sœurs de la Charité demeuraient encore charge des deux hôpitaux de Nevers : l'hôtel-Dieu et l'hôpital général ; qp

(1) De SaintemàriB; Recherches historiques sur Nevers, p. 344.

(2) ma.

les avait laissées en fonctions, quoiqu'elles eussent refusé le serment qu'on avait exigé d'elles. Ayant été informées qu'on devait nommer dans ces établissements des. prêtres assermentés, elles dressèrent une pétition à l'efTet < d'obtenir pour les deux maisons dont elles font le service des desservants non assermentés, attendu que leur conscience et l'usage qu'elles entendent faire de la liberté des opinions s'opposent, disent-elles, impérieusement à ce qu'elles résident dans des établissements desservis par des prêtres qui auraient juré de maintenir la Constitution. De manière qu'elles sont décidées à déserter ces deux maisons si l'on refuse de* faire droit à leur demande. >

Les députés de la municipalité de Nevers vinrent, le 18 août 1792, présenter cette pétition au conseil général ; ils furent forcés d'avouer que les sœurs remplissaient leurs fonctions avec dévouement et d'une manière satisfaisante, mais ils ajoutaient que c comme on ne transige pas avec la loi , ils n'ont pu se dispenser d'établir pour desservants, à savoir : à l'hôpital général, le sieur Commerçon, et à rhôtel-Dieu , le sieur Charme , qui ont prêté le serment qu'elle exige. Qu'à ce moyen la municipalité, qui ne doute pas que cette nomination entraînera prochainement l'abdication et la discession des ci-devant religieuses , s'est occupée de les remplacer par des personnes irréprochables dans leurs mœurs et leur conduite , zélées et intelligentes, qui marchent dans le sens de la révolution ; et ils ont requis que le département homologue le choix et la nomination des sieurs Commerçon et Charme aux postes respectifs ci-dessus spécifiés.

» L'assemblée homologue l'arrêté de la municipalité de Nevers quant à la nomination des desservants assermentés; accorde aux sœurs de la Charité quatre jours pour déclarer clairement et définitivement, à quoi elles se décident et si elles entendent continuer leurs fonctions dans les hospices ou les abandonner (1). >

Que s'est-il passé à la suite de ces démarches ? L'auteur que nous citons ne le dit pas; mais il parait certain que les sœurs sont demeurées fermes dans leur résolution, et que la municipalité aura dû les remplacer par ces personnes irréprochables qui marchent dans le sens de la révolution. Cependant, une délibération du conseil général du

(i) Analyse des délibérations du conseil général, par M. Avril, tome IV, page 38.

13 pluviôse an IV (2 février 1796) établit qu'on avait été obligé de rappeler les sœurS; puisqu'on dut prendre une délibération tendant à les expulser de nouveau, comme l'indique l'arrêté suivant :

c Un membre fait un rapport sur la maison d'hospice de Nevers; il dit que cette maison, gouvernée pendant longtemps par des citoyens et des citoyennes patriotes, Test actuellement par des femmes se disant bonnes catholiques et fort mauvaises républicaines, et qui n'ont et ne peuvent avoir la confiance des patriotes, puisqu'elles ont refusé le serment prescrit par les lois. Il propose donc de remplacer ces femmes, placées dans Thospice par Tancienne administration départementale, par des citoyens et citoyennes dont le républicanisme ne fût pas suspect.

> Les administrateurs, considérant que les établissements républicains ne doivent être confiés qu'à la surveillance des amis de la République ;

> Que les jeunes enfants qui habitent la maison de l'hospice général nef pourraient que se démoraliser entre les mains de femmes qui dédaignent le titre auguste de citoyennes, et qui ne peuvent mériter le respect de ces enfants pressés par l'instinct sacré du patriotisme,

> Arrêtent :

1 Les citoyennes Perrié, Vérudat et autres, remplissant les fonctions d'hospitalières dans l'hospice général, sont destituées. Sont nommées pour les remplacer (1)... »

1) Analyse des délibérations du conseil générait P^r M. Avril, tome IV, page 39.

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