CHAPITRE V
LES SŒURS RAPPELÉES A L'HOSPICE. - Mgr DE FON- TANGES. — M. L'ABBÉ GROULT. — LE MONASTÈRE DE LA VISITATION CONCÉDÉ AUX SŒURS.
Le 15 germinal an XI (5 avril 1801 ) , on avait reconnu que les revenus des hospices ne pouvaient plus sufûre aux dépenses. Il fut donc décidé que , par économie , conformément au vœu exprimé depuis plusieurs années par les habitants et les administrateurs, l'hôtel-Dieu serait réuni à l'hôpital général.
Déjà l'administration de l'hospice avait compris que, pour arriver au but qu'elle se proposait, elle devait rappeler les sœurs de ia Charité ; c'était le moyen de rétablir dans cet établissement l'ordre et l'économie.
€ Par leurs soins et la confiance qu'elles inspirent, le travail des pauvres valides qu'elles avaient organisé avant la révolution commence à reprendre son activité^ et le bénéfice qu'on en retire pourra fournir à la dépense de l'hospice (1). >
Les sœurs, en effet, avaient établi des filatures de laines et de coton et d'autres travaux qui devaient assurer la prospérité de rétablissement et permettaient d'entretenir et de faire vivre grand nombre d'individus.
(1) Analyse des délibéraiions (Ju cçnseU général^ 'par M. Avril) tome IV, p. 40 et 4t.
Aussi ne sommes-nous pas étonné de lire à la un de la délibéra* tion du conseil général du 18 avril iSOl, relative à Thospice de Nevers, ces paroles bien significatives :
c Cet bospice est gouverné par dix-neuf dames de la Charité. Il est tenu de la manière la plus satisfaisante. Le conseil se plaît ici à honorer d'une manière particulière le dévouement de ces dames (1). >
Cet état de prospérité n'a fait qu'augmenter, et aujourd'hui l'hospice de Nevers peut être cité comme établissement modèle.
En rentrant dans leur communauté, les bonnes sœurs ne pouvaient plus compter sur le dévouement et la protection dont les avaient toujours environnées les anciens évoques de l'antique Eglise de Nevers ; le siège épiscopal des Eulade, des Are, des Arigle, des Jérôme avait été renversé. Le Pontife suprême, forcé par les circonstances, avait rattaché Nevers à Autun , en attendant des temps plus favorables. Mais la Providenee, toujours bonne, avait ménagé à cette congrégation d'autres protecteurs et d'autres pères.
Mgr de Fontanges , évèque d'Autun , venait de prendre possession de cet immense diocèse qui réunissait les anciens diocèses de Mâcon, de Chalon et de Nevers. Ses pensées se portèrent de suite vers cette importante congrégation, qu'il considérait comme devant faire la consolation de son épiscopat. Il éprouvait le besoin de manifester ces sentiments à ces pieuses filles, et dès le 4 septembre 1803 il leur adressait la lettre suivante :
€ Du moment que la divine Providence, mes très-chères filles, a daigné me confier le gouvernement de ce vaste diocèse, mes regards se sont portés sur votre congrégation. Je la bénis dès-lors de votre rétablissement et des consolations que son infinie bonté avait préparées aux amertumes inséparables de mon épiscopat , dans vos vertus et dans votre fidélité à votre sublime vocation. Dans ce temps où les passions presque sans frein ont rendu étrangères à nos mœurs les vertus qui constituent la perfection chrétienne, je verrai encore les membres de votre congrégation, unis par les liens de la charité, ne former qu'un cœur et qu'une âme, et retracer, par leur détachement des choses d'ici-bas, ainsi que par leur amour ardent et actif pour
(1) Analyse des délibéraiions du conseil général, par M. Avril, tome IV, page 44.
Dieu et pour leur prochain, rimage des chrétiens des premiers siècles du christianisme. En vain on a voulu faire oublier jusqu'au nom de la Charité chrétienne, vous en présenterez toujours le modèle, et vous forcerez les ennemis mêmes de la religion de Jésus-Christ à reconnaître la distance immense qu'il y a entre cette vertu religieuse et la vertu purement humaine qu*on a voulu lui substituer.
> Y a-t-il; en effet, un autre mobile que la religion qui puisse élever une vraie sœur de la Charité à ces vertus sublimes qu'exige son état ? Ce n'est pas assez pour elle de se mettre au-dessus des dégoûts inséparables de sa profession,. il faut encore qu'elle s'oublie dans tous les moments de sa vie, pour ne s'occuper que des malheureux. Elle devient pour eux la mère, la sœur la plus tendre et la plus ingénieuse a les soulager : ses paroles portent dans leur cœur les douces consolations de la religion ; ses mains remplissent le vide de l'indigence ; ses pas deviennent infatigables pour multiplier ses ressources, et sa présence suspend les angoisses de la douleur, et adoucit les peines de la pauvreté et de la misère. La charité qui l'anime répand sur toutes ses actions ce charme qui détruit les préjugés, et lui mérite la confiance des riches comme des pauvres, de l'homme religieux et de celui qui ne l'est pas, de Theureux du siècle comme des infortunés. Tous la regardent comme un ange consolateur que le Dieu de toute bonté daigne envoyer pour soulager les maux qui affligent les hommes.
» La charité envers les pauvres et les malades, portée à son plus haut point de perfection, est le principal objet de votre institut, mes chères filles ; mais il n'est pas le seul. L'éducation de la jeunesse de votre sexe est encore une obligation de votre état. Ce devoir n'exige de vous ni les mômes sacrifices, ni le même courage ; mais il n'est pas moins précieux à la société et à la religion. Ce sont leurs plus chères espérances que l'une et l'autre déposent entre vos mains , pour graver en caractères ineffaçables, dans leurs jeunes cœurs, les principes des vertus domestiques et religieuses, qui doivent un jour faire le bonheur des familles et la consolation de la religion. Dieu vous tiendra compte des moments passés dans la contrainte continuelle qu'exige de vous le pénible devoir de soigner l'enfance, et de tout ce que vous aurez à souffrir de son ignorance, de sa légèreté, peut-être même de son ingratitude.
> Tels sont, mes chères filles, les devoirs de l'état c[ue vous avez embrassé. La fidélité sévère avec laquelle ils ont été remplis par
celles qui vous précédèrent, a pu seule attirer sur votre congrégation les bénédictions de Dieu, l'estime et la confiance des hommes. Elles puisèrent cette fidélité dans la stricte observation des règlements que leur avaient donnés vos pieux instituteurs. Je les ai lus avec attention, et j*ai reconnu toute là sagesse des avis et des moyens qu'ils vous fournissent pour répondre à votre vocation. J'en ai ordonné la réimpression pour vous donner à toutes plus de facilité de vous procurer la lecture d'un ouvrage qui , en vous montrant vos devoirs , vous fournit en même temps de si puissants motifs de vous rendre fidèles à les remplir.
> Je renouvelle l'autorisation qu'ont donnée mes prédécesseurs aux règles de votre congrégation, et j'ordonne à la supérieure générale et à son conseil d'en maintenir la stricte observation. J'ordonne aussi à toutes les supérieures des maisons de la congrégation de les faire exécuter de point en point ; et je leur défends de dispenser d'aucun que préalablement elles n'aient consulté la supérieure générale, ou celui que j'ai chargé de la conduite de ia congrégation. Votre fidélité à vos règlements fera, mes chères filles, votre vrai bonheur dans ce monde, et une félicité étemelle en sera la récompense dans l'autre.
1 Recevez, mes chères filles, mon affectueuse bénédiction.
» f Fr., arch-év. d'Autun. >
Au moment où les sœurs de la Charité avaient pu se reconstituer, elles durent travailler à obtenir un supérieur ecclésiastique qui fl!lt tout à la fois le directeur et le protecteur de leur congrégation. Le vénérable abbé de Montrichard fut d'abord chargé de remplir «es fonctions; mais sa santé ne lui permettait pas de s'acquitter longtemps d'une mission bien au-dessus de ses forces. Quand Mgr de Fontanges eut confié à M. l'abbé Groult l'administration spirituelle du département de la Nièvre, il devint natuellement supérieur de la congrégation, comme représentant et vicaire général de l'évèque d'Autun.
Les vides opérés dans les rangs de la congrégation se remplissaient insensiblement , et bientôt on s'aperçut que la maison de la Parcbeminerie devenait insuffisante, car le nombre des novices allait toujours croissant. On entrevoyait la possibilité d'obtenir du gouvernement l'ancien couvent de la Visitation, et déjà on se disposait à faire des démarches à cet effet, mais on était arrêté par un sentiment de délicatesse, en se rappelant qu'il y avait encore dans le Nivernais et à
Moulins, en Bourbonnais, des filles de saint François de Sales qui avaient autrefois occupé cette maison. Les supérieurs demandèrent à ces religieuses si elles avaient l'espoir de rentrer dans leur monastère, et si elles étaient dans Tintention de le réclamer ; elles répondirent qu'elles seraient dans Timpossibilité absolue de faire les réparations nécessaires pour l'habiter, qu'elles y renonçaient, et qu*el les laissaient aux sœurs de la Charité toute liberté de travailler à l'acquérir. Déjà Mgr de Fontanges et M. l'abbé Groult, vicaire général, avaient adressé à cet efifet de pressantes sollicitations au gouvernement; mais ce ne fut qu'en 1806, par décision du 13 avril, que le ministre de la guerre consenlit à faire cet abandon.
La tourmente révolutionnaire avait laissé le monastère de la Visitation dans un afifreux état de dégradation ; on y avait établi le dépôt des subsistances militaires; les dortoirs servaient de grenier à blés, des fours avaient été construits au rez-de-chaussée, et la chapelle avait été convertie en magasin de fourrages. Avant d'entrer dans cette maison, la congrégation avait d'énormes dépenses à faire pour la rendre propre à sa nouvelle destination. Grâce à la haute intelligence et au dévouement de M. l'abbé Groult, on parvint promptement à réparer d'une manière convenable les bâtiments de la communauté, et à mettre l'église dans un état décent. En même temps, la Mère Victoire Albouys, qui venait d'être élue supérieure générale, faisait un appel à toutes les sœurs de la congrégation, et toutes s'empressèrent de contribuer, selon leurs facultés, aux réparations de leur nouvelle maison. Bientôt une somme de 36,000 fr. fut recueillie à cet effet, et déposée dans la caisse de la communauté.
JLe 4 juin 1807, le jeudi dans l'octave de la Fête-Dieu, les sœurs prirent possession de l'ancien couvent de la Visitation ; M. l'abbé Groult, accompagné du clergé de la ville, de la confrérie de la Sainte- Vierge et d'une foule nombreuse , vint chercher processionnellement le Saint-Sacrement dans la chapelle de la maison de la Parcheminerie, et le transporta avec pompe dans l'église nouvellement restaurée.
Au mois de novembre de la même année. Madame, mère de l'Empereur, convoqua à Paris toutes les supérieures des différentes congrégations , dans le but de connaître les oeuvres auxquelles elles se consacraient et les secours qui leur seraient nécessaires (1). La
(1) Archives de la communauté.
Mère Victoire se rendit à cette assemblée, où elle se fit remarquer par une prudence consommée et une rare intelligence. M. Portalis, ministre des cultes, sut apprécier son mérite et Thonora d'une bienveillance toute particulière ; la congrégation obtint alors du gouvernement un secours annuel de 12,000 fr., somme qui fut réduite à 10,000 sous la Restauration.
Un décret impérial du 19 janvier 1811, en reconnaissant la congrégation des sœurs de Nevers, lui assura une existence légale ; on ne tarda pas à voir Cet intéressant institut prendre de nouveaux développements. Pendant tout le temps que le diocèse de Nevers fut soumis à la juridiction des évêques d'Autun, les sœurs de la Charité n'eurent qu'à se féliciter de leur puissante protection ; mais ce fut surtout au vénérable abbé Groult qu'elles furent redevables de leur état de prospérité ; son nom demeurera en bénédiction parmi elles à l'égal de celui des de Laveyne et des Bolacre, car si ceux-ci ont été les fondateurs de leur institut, M. Tabbé Groult en a été le restaurateur.