ESSAIS DE RÉFORME
Avant l'année 1060, à l'occasion de la solennité de saint Cyr et de sainte Julitte, nos glorieux patrons, les voûtes de notre vieille basilique retentissaient de chants joyeux qui devaient émouvoir bien des âmes dans ce siècle de foi; c'était une séquence respirant cette pieuse poésie qu'on ne connaît plus à notre époque. En relisant fout récemment cette pièce intéressante sous plus d'un rapport, nous nous sentions ému. L'auteur nous paraissait, comme le grand Apôtre, avoir été ravi jusqu'au troisième ciel et avoir assisté à une de ces indicibles symphonies que l'oreille de l'homme ne saurait entendre sur la terre.
Après avoir exalté le n^m de celui qui est admirable dans ses saints, il nous les montre les fronts ornés de magnifiques couronnes composées des fleurs variées de toutes les vertus Puis tout-à-coup ces âmes bienheureuses deviennent à ses yeux comme les cordes d'un puissant instrument de musique sur les touches multipliées
(1) Inventaire de l'abbé de MarolleSi p. 150.
(2) Idem, p. 415.
(3) Parmbntier , Histoire manuscrite des évêques, -^ On nomme bônéfices consitoriaux ceux qui étaient ordinairemeot proposés en consistoire et qui étaient confirmés par bulles ou provisions apostoliques.
duquel \e souverain Artiste promène ses doigts divins, pour leur faire produire les sons les plus suaves de toutes ces vertus, perfectionnées par la divine charité :
Mulliplici virtutum flore eosdem décore mirifico adomat, Nam et in ipsis guon quibusdam musieis insirumentis IHgik) proprio fidâs agiiaiy fides mrMum sonoras ; Has nwnerosas percurrens singtUas.
Ravissante mélodie ! Oui, la charité est la note dominante et gênératrice dans ce concert des vertus dont elle est la mère et qui viennent se concentrer en elle ; c'est elle en effet qui écarte toute dissonance et produit une suave harmonie.
Qiuim gênerai virtutum n%aler illa, qus aliis decmter eampotitë Beddit suavem simphoniam.,. (1)
Nous venions de relire cette inimitable poésie, quand nous primes la plume pour consigner les réformes introduites à différentes époques dans les ordres religieux dont nous écrivons les chroniques, et nous portions alternativement nos pensées vers la Jérusalem céleste et vers la Jérusalem terrestre. Cette dernière, sans rien perdre de son titre d'épouse immaculée du grand roi, voit cependant quelquefois le souffle des tempêtes d'ici-bas agiter ses chastes atours, et tenter de flétrir quelques fleurs de la couronne qui ceint son front; comme l'Église triomphante elle a aussi ses harmonies; mais les cordes de ses instruments sont exposées aux variations que leur fait subir une atmosphère moins pure ; elle a donc besoin de temps à autre des soins dliabiles accordeurs pour rétablir l'unisson, autrement elle serait réduite à suspendre aux saules du rivage ses harpes devenues inutiles.
Ces habiles accordeurs sont les grands réformateurs que nous voyons paraître dans le cours des siècles, aux temps fixés par la Providence, et dont l'action vient en témoignage de la protection divine sur l'Église.
Déjà les enfants de saint Benoit avaient été plusieurs fois soumis aux réformes qui devaient faire revivre parmi eux les salutaires constitutions formulées par leur saint fondateur. En 817, saint Benoît
(i) Graduel nivemais. — N*" 9,449 des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale.
d'Aniane remplit cette importante mission ; en 927, on voit paraître un nouveau réformateur, Odon, abbé de Cluny ; puis, en 1098, saint Robert, à l'époque où Giteaux se sépara de Cluny, qui voulait conserver les règles mitigées.
Les temps agités qui précédèrent le concile de Trente exercèrent une funeste influence sur les congrégations religieuses, surtout dans la famille de saint Benoit; aussi, avant même que le saint concile eût ordonné la réforme des abus, nous voyons les évéques et les chefs d'ordre, sentinelles vigilantes, devancer ces prescriptions, surtout dans les monastères de femmes. Leurs intentions n'étaient pas
toujours comprises, et parfois ils rencontraient d'énergiques oppositions, fondées sur certaines exemptions qu'on ne manquait pas de faire valoir. Souvent même les débats avaient lieu devant les juges civils. C'est ainsi qu'en 1535, Françoise d'Albret, abbesse de Notre- Dame de Nevers, soutenait contre l'évèque du lieu un procès au bailliage de Saint-Pierre le-Moûtier, relativement <à la réformation du monastère tant en son chef qu'en ses membres. Il était enjoint à l'évèque de Nevers ordiné et diocésain de procéder au fait de ladite réformation, étant assisté de deux Pères réformés, pour donner les statuts et ordonnances nécessaires. Le prélat avait appelé à cet effet les Pères réformateurs de Fontevrault pour avoir leurs conseil et avis, afin de mettre en vigueur lesdits statuts, lus et publiés au chapitre de ladite abbaye en présence de la mère abbesse et des religieuses, lesquelles les auraient acceptés; de quelle acceptation néanmoins lesdites religieuses se seraient depuis dédites; sur quoi nouvelle ordonnance, et pour cela furent appelés M. le Grand-Prieur de Cluny et de La Charité et D. Christophe Coquille, docteur en théologie, l'un des visiteurs et des réformateurs dudit ordre de Cluny, lesquels établirent la réformation, qui fut homologuée devant Olivier Millet, écuyer, conseiller du roi, lieutenant-général au bailliage de Saint-Pierre-le^Moûtier (1). >
Déjà, dès l'année précédente, la même abbesse avait eu des démêlés avec l'évèque de Nevers, relativement à la réforme^ et cependant cet évêque était son frère. Quand on s'est fait une fausse conscience, il est difficile de revenir au sentiment du devoir. C'est ce qui explique ces démêlés fâcheux.
(i) Inventaire de rabbé de Marelles, p. 428.
Le diocèse de Nevers n'était pas le seul en France exposé à ces luttes. En 1515, François de Dinteville, premier du nom, évéque d'Auxerre, avait entrepris de réformer le monastère de Saint-Julien dans sa ville épiscopale ; il porta à cet effet une ordonnance qui défendait aux religieuses de sortir de leur clôture sans sa permission, et prescrivait de n'admettre dans Tintérieur de leur maison que le médecin. L'abbesse Marguerite IV de Saigny ayant refusé de se soumettre, fut exilée en 1522. Rappelée dans son monastère, elle le gouverna plus sagement.
Le successeur de Dinteville, portant le même nom, fît en 1553 la visite dudit monastère de Saint-Julien, ayant alors pour abbesse Marie de Fontaines ou de Nevers ; il n*eut que des éloges à lui adresser sur la régularité de sa maison (1). En 1582, Arnaud Sorbin, évéque de Nevers, est délégué par le pape Grégoire XIII pour établir la réforme dans le prieuré de La Fermeté-aux-Nonnains (2).
(\) Histoire de Vabbaye de Saint-Julien d'Auxerre^ par M. Frappier» chanoine.
(2) Paruentieh, Histoire manuscrite des évêques de Nevers.