SCEUR VICTOIRE ALB0UY8, 10* SUPÉRIEURE GÉNÉRALE
Dieu , qui avait eu de grands desseins sur la Mère Victoire Âlbouys, élue le 10 février 1807, pour succéder à la Mère de Montméja, lui avait départi les plus précieux dons de sa grâce. Elle était née à Gahors, en 1745, au sein d'une famille éminemment chrétienne. Son père , homme d'une probité et d*une piété admirables, s'occupait, avec le plus grand soin, de l'éducation de sa famille. On Tentendait répéter souvent à ses enfants qu'il ne comprenait pas qu'on pût offenser Dieu de propos délibéré. Cet homme vertueux, qui» dans une position fort modeste^ fut aimé et estimé des grands comme du peuple, était parfaitement secondé par sa femme. Mme Albouys possédait , elle aussi , toutes les vertus d'une mère vraiment chrétienne.
Elevée par de si dignes parents , Marguerite Albouys (depuis sœur Victoire) et sa jeune sœur Marie-Anne, qui entra aussi dans la Congrégation, se formèrent, de bonne heure, à la pratique du bien. La jeune Marguerite se faisait remarquer par la promptitude de son intelligence et par la vivacité de son esprit. Sa physionomie, pleine de candeur et d'expression, révélait une âme noble et généreuse. Elle lit sa première communion à l'âge de dix ans , et, à quinze ans,
elle sollicitait, auprès de son père, la permission d'entrer dans la Congrégation des sœurs de Nevers. M. Âlbouys, qui aimait extra» ordinairement sa fille , s'opposa d'abord à ses désirs ; mais , vaincu par ses instances, il lui permit, enfin, de suivre son attrait.
Elle venait de terminer sa dix- septième année lorsqu'elle se rendit à l'hospice de Figeac, pour y faire son postulat. Trois mois après, elle partait pour Nevers. Elle ne tarda pas à se faire remarquer, au noviciat, par sa grande ferveur et par sa rare capacité. Elle réussissait dans tous les emplois où on l'exerçait, mais surtout dans l'enseignement.
Le nom de Victoire lui fut donné , lors de sa prise d'habit , et on l'admit à la profession le 29 septembre 1765 Immédiatement après avoir prononcé ses vœux , elle fut envoyée au pensionnat de Tulle. On l'employa , un peu plus tard , à la fondation de la miséricorde de Figeac. Ensuite , Mgr de Nicola!, évéque de Cahors , la demanda pour supérieure de la maison d'éducation qu'il établissait à Caylus. Les supérieurs généraux adhérèrent aux vœux du prélat; mais, trois ans après, ils rappelèrent sœur Victoire à Nevers pour lui confier la direction du noviciat. Elle exerça pendant six ans les fonctions de mattresse des novices. Sa santé «'étant gravement altérée, les médecins déclarèrent que son tempérament exigeait un emploi plus actif.
Elle fut alors envoyée à Sens pour fonder le nouvel établissement demandé par Mgr le cardinal de Luynes , archevêque de cette ville. Quand cette œuvre fut bien assise , la Mère Victoire reçut l'ordre de se rendre à l'hospice d'Âigueperse, qui était , alors , une maison importante. Elle en fut supérieure jusqu'à l'époque de la Révolution. Ayant refusé énergiquement, ainsi que toute sa communauté , de prêter le moindre concours au chapelain intrus à qui l'administration avait confié le service de la chapelle de l'hospice , et voyant qu'on revenait k la charge , elle déclara qu'elle et ses compagnes étaient résolues de se retirer. On fit de grandes instances pour les retenir, mais tout fut inutile
Rentrée à Nevers, la digne Mère fut chargée d'accompagner à Paris une dame, gravement malade, à qui la Communauté était redevable de grands services. Elles y arrivèrent le 10 août 1792, au moment où avait lieu le siège des Tuileries , et descendirent au pensionnat de la Congrégation situé dans la paroisse Saint-Grervais. G* est là que la Mère Victoire vit son vertueux frère , M. Barthélémy
AlbouySy un moment séduit par les idées nouvelles. Un entretien avec sa sœur suffît pour lui dessiller les yeux. Il mourut de chagrin quelque temps après la condamnation du roi ; contre laquelle il avait énergiquemeiit protesté à la Convention.
Obligée de se retirer à Cahors , pendant les mauvais jours , avec sa sœur , qui portait, en religion , le nom *de Séraphine, et qui était supérieure à Saint-Cirgues, au moment de la Révolution , la Mère Victoire fut sommée, ainsi que sa sœur, de se rendre à la maison de détention, où elles restèrent huit mois en réclusion. L'humidité du lieu où on les avait enfermées altéra tellement la vue de la Mère Séraphine qu'elle devint complètement aveugle deux ans après.
Rendues à la liberté, les deux sœurs restèrent dans leur famille, ne pouvant rentrer encore en communauté , et s'occupèrent à visiter et à soigner les pauvres et les malades de leur paroisse. Dans ce laps de temps , elles fermèrent les yeux à leur pieuse mère et à leur excellent père, et se virent, par la double mort de leur frère Barthélémy et de sa femme , qui le suivit de près au tombeau , chargées de quatre pauvres orphelins , qu'elles élevèrent avec le plus grand soin dans la crainte de Dieu, jusqu'au jour où elles furent rappelées à Nevers.
Pendant son séjour à Cahors , la Mère Victoire ne perdit point de vue les intérêts de sa famille religieuse. Elle forma d'excellents sujets , qui entrèrent au noviciat dès que le calme eut reparu , et fit plusieurs voyages pour le bien de l'Institut , notamment celui de Rodez, où elle fut envoyée en 1802, pour fonder l'hôtel-Dieu de cette ville.
 peine fut-elle de retour à Nevers, qu'elle reçut la mission de se rendre à Sens , où les sœurs étaient redemandées pour le service de l'hôtel-Dieu. Elle demeura chargée de la direction de cette maison , jusqu'au jour où elle fut appelée à prendre celle de la Congrégation.
La Mère Victoire avait montré une intelligence supérieure dans tous les emplois qu'elle avait remplis ; mais ce fut surtout dans le gouvernement de l'Institut que se fît remarquer son éminente capacité. Son esprit droit et son caractère ferme la faisaient estimer et respecter de tous. Pleine de condescendance, quand les circonstances le demandaient , pour tout ce qui n'était qu'accessoire , elle se montrait d'une extrême sévérité pour la parfaite observance de la Règle. Elle en possédait la pratique et l'expliquait avec tant de clarté et
372 LES CONGRÉGATIONS REUGIEDSEb
d'onction qu'on était avide de l'entendre. Les sœurs professes se rendaient avec empressement au noviciat , quand la digne Mère faisait quelque instruction aux novices , ce qui arrivait fort souvent.
Elle parlait avec beaucoup de facilité et d'une manière agréable et persuasive. Naturellement austère, elle ne souffrait rien de ce qui ressentait la recherche. Le soin qu'elle prit de réformer de petits abus qui s'étaient glissés parmi les sœurs , par suite de la Révolution, lui fit une réputation de grande sévérité ; mais tout le monde rendait justice à son impartialité et à la pureté de ses vues.
La première année de son généralat» la Communauté fut transférée dans l'ancien monastère de la Visitation. Les grandes réparations qu'avait nécessitées ce bâtiment , entièrement dégradé pendant les jours de désordre, en avaient retardé, pour les sœurs, la prise de possession.
Dès que l'église fut dans un état décent, M. l'abbé Groult engagea la Mère Victoire à opérer le transfert de la Communauté , bien que tout le local ne fût pas habitable. Il désira que cette translation se fit avec une grande solennité ; elle se fit, comme nous l'avons dit, le 4 juin 1807. C'était le jeudi dans l'octave du Saint-Sacrement ; et, le lendemain, eut lieu la fête du Sacré-Cœur, qui se célèbre, dans la Congrégation , d'une manière toute spéciale. Ce fut une grande consolation pour les sœurs d'entrer dans leur nouvelle demeure sous les auspices de ce cœur adorable. Elles se logèrent comme ell^s purent provisoirement, s'estimant trop heureuses d'avoir si près d'elles le divin objet de leur espérance et de leur amour.
L'empereur Napoléon ayant convoqué , au mois de novembre de la même année , un chapitre général des congrégations hospitalières , afln de se rendre compte de leurs différentes œuvres et des besoins des maisons confiées à leurs soins , la Mère Victoire fut invitée à se rendre à cette assemblée , qui devait être présidée par Madame , mère de l'Empereur. Déjà nous avons parlé de la place importante que la supérieure générale des sœurs de Nevers avait occupée dans cette circonstance ; la sagesse , la prudence et la capacité dont elle fit preuve dans les délibérations de ce chapitre , lui donnèrent une grande influence dans les mesures qui furent adoptées. Le ministre des cultes , M. Portails , l'honorait d'une bienveillance particulière. Madame-Mère, qui avait remarqué la justesse de ses vues , conçut pour elle une très-grande estime , et c'était à elle
que Son Altesse s'adressait , quand il s'agissait de résoudre quelque difficulté Ce fut grâce à son adresse, et plus encore, sans doute, à ses prières, que le projet , formé par Napoléon , de placer les congrégations hospitalières sous les ordres du ministre de la guerre, avorta complètement.
Madame -Mère, voulant prouver d'une manière effective son intérêt à la Mère Victoire, lui fit donner, pour son œuvre, un secours annuel assez considérable , et lui exprima le désir de confier à la Congrégation plusieurs établissements , en France et en Italie. La Mère Victoire se contenta d'accepter l'hospice de Turin, en exprimant ses regrets à Madame de ne pouvoir, faute de sujets, répondre plus largement à ses intentions.
De retour à Nevers, la vénérable Mère s'occupa très activement des intérêts de l'Institut. On lui offrait de toutes parts des établissements à desservir; mais, les vides faits par la Révolution n'étaient pas encore remplis ; et la digne Mère dut , par prudence , refuser plusieurs œuvres fort importantes, entre autres la direction de l'hospice Saint-Jacques, à Toulouse, de l'hôpital général de Clermont- Ferrand et de l'hôpital général d'Avignon.
Au mois de janvier 1811 , l'Institut reçut une existence légale par le décret impérial d'approbation qui lui fut accordé le 19 du même mois. En toute autre circonstance , la Mère Albouys en eût ressenti une grande joie ; mais les épreuves de l'Eglise, privée de son auguste Chef, prisonnier à Savone, puis à Fontainebleau, et la nouvelle et formidable guerre qui se préparait , attristaient trop profondément son âme pour qu'elle pût s'arrêter à une consolation mêlée à tant d'amertumes.
L'exil de M. l'abbé Groult, motivé par la fermeté inébranlable que ce vénérable ecclésiastique avait fait paraître dans une circons* tance bien délicate, vint ajouter aux peines de l'excellente Mère, qui trouvait en lui un conseil prudent et éclairé.
Les guerres de l'Empire avaient rempli les hôpitaux de malades et de blessés, ce qui multipliait le travail des sœurs et rendait leur mission fort pénible. Aussi , ce fut avec un grand serrement de cœur que la Mère Victoire vit commencer la campagne de Russie. Elle en pressentait les désastres , et prévoyait tout ce qu'il en résulterait de désolation pour la France. Elle s'arma d'un grand courage, et mil tout en œuvre pour fortifier ses filles dans la pratique du dévouement et de l'abnégation. Le Seigneur lui accorda la grâce
de les voir rivaliser de zèle , lorsque les jours qu'elle avait prévus furent arrivés.
Les années 1813 et 1814 furent deux années d'épreuves pour la Congrégation, comme pour la France. Le grand nombre de malades qui encombraient les hôpitaux , les épidémies qu'ils y apportaient, occasionnèrent aux sœurs un tel surcroît de travail , que plusieurs d'entre elles , après s'être signalées par leur charité , succombèrent à la peine, ce qui vint augmenter les sollicitudes de la vertueuse Mère. Toutefois, sa grande âme n'en fut pas ébranlée, et ne se montra jamais plus forte que pendant cette douloureuse crise. La noble attitude qu'elle gardait inspirait la confiance et la vénération. A l'époque des Cent Jours, le Seigneur lui ménagea une grande consolation. Elle sauva la vie, par son intervention, à un malheureux père de famille , condamné , par les ordres du prince de Wurtemberg , à être fusillé pour avoir insulté un soldat wurtembergeois. La bonne Mère , suivant l'inspiration de son cœur, alla solliciter la grâce du coupable auprès du prince , qui se rendit à sa prière. Ce fait est rapporté de la manière suivante dans les annales de la Congrégation :
< En 1815 , Nevers ayant été occupé par le prince de Wurtemberg et son armée , un tailleur d'habits de la ville , nommé Vilaire , eut un démêlé avec un militaire wurtembergeois , et , dans le feu de la dispute, il lui donna un soufflet.
» Des plaintes furent immédiatement portées au prince , qui fit arrêter le malheureux Nivernais. On instruisit tout de suite son procès , et il fut condamné à être fusillé sur la place d'armes. Les autorités de la ville, M. l'abbé Groult, vicaire général, qui administrait le diocèse pour Mgr l'évêque d'Âutun , et plusieurs autres ecclésiastiques se rendirent, tour à tour, auprès du prince pour solliciter le pardon du coupable , mais il ne purent l'obtenir. Alors M. l'abbé Groult se transporta, en toute hâte, à la Communauté des sœurs de la Charité, pour demander des prières en faveur du pauvre infortuné qui devait subir sa sentence dans quelques heures, et presque sous les murs du jardin de la Maison- Mère. La digne Mère Victoire Âlbouys , supérieure générale , et toutes ses compagnes éprouvèrent, à cette nouvelle, une émotion facile à comprendre. Toute la Communauté reçut l'ordre de se rendre à la chapelle, et de se mettre en prière avec ferveur. Puis, la digne Mère , suivant Tim-
pulsion de son cœur, el sans doute aussi ^inspiration divine, prit avec elle sœur Angélique Morton , et résolut de faire une nouvelle tentative auprès du prince.
> Son Altesse logeait à quelques pas de la maison des sœurs. Elle se trouvait précisément au balcon qui donnait sur la rue, quand parurent la Mère Victoire el sa compagne. Comme il y avait une grande foiile devant Thôtel , le prince donna lui-même Tordre à ses gens de la faire écarter pour donner un libre passage aux sœurs, et commanda qu'on les introduisit auprès de lui. Ce qu'on fit immédiatement.
» Arrivée auprès du prince, la Mère Victoire se jette à ses genoux, et lui dit d'une voix profondément émue : Prince , vous avez , je le saU , refusé la grâce d'un malheureux père de famille aux autorités de la ville et aux bienfaiteurs des misérables ; vous voyez leur mère à vos pieds,,. La voix des enfants de ce coupable se fait entendre par mon organe : la charité m'a faite leur mère ; vottô m'exaucerez : vous ne rejetterez pas ma demande!,,,
1 Cette supplique, pleine de cœur et accompagnée de larmes, toucha si vivement le prince qu'il se laissa fléchir. Il répondit avec bonté à la vénérable Mère : Ma sœur y je ne peux vous refuser ce que vous me demandez ; cependant , si l'un de mes soldats avait ainsi outragé un Français, il aurait subi la peine de mort ; mais, en votre considération Je fais grâce à l'étranger,
9 II est facile de comprendre avec quelle effusion la Mère Victoire remercia Son Altesse , qui mit le comble à sa clémence en donnant l'ordre, à l'instant même , à son aide-de-camp de porter au malheureux condamné la nouvelle du pardon qui lui était accordé. Il était temps qu'elle arrivât, car l'infortuné allait subir son arrêt de mort. Les yeux bandés, il attendait, à genoux , que le peleton qui devait le fusiller eût reçu le mot d'ordre, quand retentit le cri de grâce prononcé par l'aide-de camp.
» Il y eut, d'abord, un mouvement de murmure parmi les soldats wurtembergeois chargés de l'exécution : ils prétendaient que, si l'un d'eux s'était oublié à ce point, il n'eût pas été gracié ; mais quand le trait de la Mère Victoire fut connu , chacun admira sa charité, et les murmures cessèrent.
3 Le pauvre Vilaire fut conduit tout de suite à la Communauté. Il était presque mort de frayeur. Sa libératrice et toutes les sœurs s'empressèrent de lui prodiguer les soins les plus afifectueux. Les
cordiaux qu*on se hâta de lui faire prendre ranimèrent ses forces. Toute sa famille accourut pour exprimer sa reconnaissance à la digne Mère, qui eut la consolation de rendre un père à des enfants en pleurs, et un époux à une femme désolée, dont la douleur et les larmes se changèrent en bénédictions.
I Cette scène si touchante ne s*est jamais efifacée de la mémoire des personnes qui en furent les témoins. Le fils de Vilaire voulut être enfantde chœur à la Communauté, et devint un homme fort estimable par sa vertu et par ses bonnes qualités, i
L\nnnée même de la Restauration , la Mère Albouys avait reçu Taccueil le plus bienveillant de Mme la duchesse d'Ângoulème , qu' continua de témoigner à la Congrégation l'intérêt dont Tauguste famille des Bourbons Tavait honorée dans le siècle précédent.
Avec Tannée 1815 se terminait le troisième triennat du généralat de la Mère Victoire. Heureuse de rentrer dans les rangs inférieurs , la digne Mère s'empressa, après avoir fait, dans une lettre-circulaire, de touchants adieux à ses filles , de présenter à leur nouveau choix les trois sujets les plus capables de l'Institut.
Après l'élection de la nouvelle supérieure générale , la Mère Victoire remplit l'office d'assistante. C'est dans l'exercice de cet emploi que parurent surtout son humilité et son obéissance. Elle demandait avec le plus grand soin les plus petites permissions. Une postulante lui ayant, un jour, entendu dire qu'elle aimait beaucoup les images pieuses, courut en chercher une qu'elle pensa devoir être de son goût. La bonne Mère parut fort sensible à cette attention ; mais avant de recevoir la gravure, elle dit à la jeune aspirante : Mademoiselle^ pour nous mettre l'une et Vautre en règle^ vous deman^ derez à votre maîtresse la permission de me donner cette image, et moi^ je demanderai à notre Mère générale la permission de l'accepter. La postulante , fort édifiée de la leçon exemplaire d'obéissance qu'elle recevait d'une ancienne supérieure générale, en a toujours gardé le souvenir.
Cette respectable Mère avait demandé, comme une faveur . de continuer ses instructions au noviciat. C'était pour elle un délassement d'initier les jeunes sœurs à la pratique delà vie religieuse , qu'elle leur enseignait mieux encore par ses exemples que par ses leçons.
II y avait six ans qu'elle s'adonnait à cette mission , toute de zèle
DANS LE 0I0GË8E DE NEVBR8. 377
et de charité , lorsqu'elle ressentit les premiers symptômes d'une maladie qui parut peu grave au début , mais qui ne tarda pas à devenir fort sérieuse. La digne Mère éprouvait des crises affreuses qu'elle supportait avec une entière soumission à la volonté divine. Elle fit sa préparation à la mort avec un calme , une tranquillité admirables, et reçut les derniers sacrements avec cette foi et cette confiance qu'on admire dans les saints. Elle ne voulait entendre parler que de Dieu , et elle chassait le sommeil pour ne point so distraire de sa divine présence. Comme pour rendre un dernier hommage à la vertu d'obéissance , qu'elle avait tant aimée et si bien pratiquée , sa belle âme quitta ce monde au moment où M. l'abbé Groult , qui récitait , auprès de son lit , les prières des agonisants , prononçait ces paroles: Partez^ dme chrétienne» Ce fut le 4 juillet 1822 qu'eut lieu l'édifiante mort de cette vénérée Mère. Elle venait d'atteindre sa soixante-dix-septième année (1).
SOEUR URSULE BA8TIT, If SUPÉRIEURE GÉNÉRALE.
La révérende Mère Albouys fut remplacée dans le gouvernement de la Congrégation par sœur Ursule Bastit , née en 1754 à Saint- Céré , au diocèse de Cahors. La vocation religieuse se manifesta de bonne heure en elle ; à seize ans elle entra au noviciat de Nevers , et le 13 mai 1772 elle prononçait ses vœux. Aussitôt après sa profession, elle fut envoyée à Melun avec la Mère Eustoquie Lavastrou , qui avait remarqué au noviciat les excellentes dispositions de la jeune sœur et qui l'environna de ses soins et de son affection; on eût dit qu'elle pressentait la mission qu'elle aurait plus tard à remplir. A la mort de la Mère Eustoquie, sa sœur, Thècle Lavastrou lui succéda à Melun, et fut heureuse de témoigner à sœur Ursule le même intérêt et la même affection. La bonne sœur avait su se concilier l'estime de ses compagnes à un tel point qu'à la mort de la Mère Thècle elles s'empressèrent de la demander pour la remplacer. Les supérieurs généraux se rendirent à ce vœu unanime, et sœur Ursule Bastit fut nommée supérieure à l'hospice de Melun en 1790. Nous
et) Extrait des archives de la Gongrégation.
378 LES CONGRÉGATIONS BELIGIEUSES
avons dit déjà combien elle se fit remarquer par son énergie et par son courage au milieu des épreuves que la Providence lui avait ménagées à elle et à ses compagnes pendant ces jours mauvais.
Quand la persécution religieuse eut cessé et que la Congrégation put se reconstituer, la Mère Ursule et ses sœurs s'empressèrent de se mettre à la disposition de la Mère de Montméja. Elles ne purent rentrer à Melun, cet établissement ne devant plus être confié à la direction desdites sœurs. En 1803, la Mère Ursule fut nommée supérieure à Thospice général de Moulins>sur-A11ier. Elle gouverna cette maison avec un grand dévouement et une rare intelligenee jusqu'en 1816, époque de son élection comme supérieure générale.
La Congrégation n'eut qu'à se féliciter de cet heureux choix, car la Mère Bastit réunissait à un haut degré toutes les qualités requises pour une bonne administration ; une prudence hors ligne était accompagnée d'une inébranlable fermeté, tempérée par une douceur sans faiblesse.
La seconde année de son généralat, M. l'abbé Groult fit donnera Nevers une grande mission dans les trois paroisses de la ville. Sept missionnaires s'étaient partagé pendant six semaines cet important apostolat, qui fut suivi des résultats les plus consolants. La Mère Bastit offrit aux Pères une partie de l'établissement de Sainte-Marie, séparée du reste de la Communauté; c'était là qu'ils avaient établi leur domicile. Pendant le cours de ces saints exercices, la supérieure générale envoyait régulièrement à la cathédrale le personnel qui composait la maison-mère, autant que le permettaient les œuvres dont les sœurs étaient chargées. Elle n'eut qu'à se louer de celte détermination , qui fut suivie des plus heureux effets pour la Communauté.
Le noviciat et le pensionnat prirent une grande extension sous Tadministration de la Mère Ursule ; elle reçut de nombreux sujets qui ont fait depuis honneur à l'Institut ; en même temps elle étendait au loin la Congrégation : plus de vingt établissements ont été fondés pendant le cours de son généralat.
En dehors de l'affabilité qui la distinguait, sans cependant nuire à une grande fermeté, la Mère Bastit se faisait surtout remarquer par son grand esprit de foi et par sa tendre piété. Quand elle avail quelque affaire importante à traiter, elle avait recours à la prière et implorait les lumières d*en-haut, puis elle réunissait son conseil. Après lui avoir exposé avec clarté et précision l'affaire qui la préoccupait,
elle écoutait attentivement les observations des sœurs, puis elle prenait une décision définitive.
On raconte d^elle un trait qui rappelle celui qu*on lit dans la vie de Mgr Dufètre lorsqu'il était vicaire général de Tours, c Dans un moment de vivacité une de ses tilles, lui ayant répondu d'une manière peu respectueuse, vint un instant après se jeter à ses pieds pour lui faire d'humbles excuses: ifa /i//^, lui dit la vénérable Mère, avec dignité mais avec bonté, lorsque vous me manquez^ cela ne m'atteint pas ; je suis au-dessus de vos saillies ; mais lorsque je pense au chagrin que vous éprouverez quand vous serez rentrée en vous-m^rme^ mon âme n'y tient plus I Ces paroles pleines de gravité et de délicatesse firent une bien plus profonde impression sur le cœur de la sœur qui s'était oubliée que ne l'eût fait une sévère réprimande (1). »
c En 1822, la Mère Ursule eut la consolation de voir sa Congrégation s'établir de nouveau à Paris. Des sœurs lui furent demandées pour la direction de l'asile royal de la Providence , fondé par le chevalier de La Vieuville , qui ne cessa de témoigner une estime toute particulière à l'Institut. Sa recommandation et le grand bien déjà opéré par les sœurs à l'asile de la Providence déterminèrent M. le duc de Doudeauville, ministre secrétaire d'Etat, à faire une semblable demande en faveur de l'hospice militaire de la maison du roi, quatre ans après celle qu'avait adressée M de La Vieuville. Les deux établissements furent acceptés. Dans le premier, qui existe toujours, sont reçus des vieillards appartenant à d'anciennes familles tombées dans le malhonr, et dans le second, qui fut supprimé en 1830, étaient admis les officiers malades ou infirmes de la maison du roi (2) ».
Outre les deux maisons dont il vient d'être fait mention, nous pouvons relater les établissements suivants fondés sous l'administratioii de la Mère Ursule Bastist :
En 1816, Nangis, département de Seine-et-Marne, héteUDieu.
1818, Villeneuve-les-B. (Hérault), miséricorde et classes.
1819, Lectoure (Gers), pensionnat et externat.
(t) Annales de la CîongrégatioQ.
(2) Idem.
En 1820, La Ferlé-sons Jouare (Seine-et-Marne), hospice et classes. 1821, Labâstide-de-Sérou (Ariégé), miséricorde et classes. 1821, Nérac (Lot-et-Garonne), hôpital, classes, asile.
1821, Périgiieux, miséricorde et classes.
1822, Verdun (Tarn-et-Garonne), hôtel -Dieu et classes. 1822, Ax (Ariége), hôtel-Dieu et classes
1822, Tarascon (Ariége), hôtel-Dieu et classes.
1822, Digoin (Saône-et-Loire), hôtel-Dieu, pensionnat et externat.
1823, Chalon-sur-Saône, hospice.
1823, Mirande (Gers), hospice, classes.
1823, Montpellier, refuge, classes.
1824, Nogaro (Gers), miséricorde, pensionnat, externat.
1825, Saint-Gaudens (Haute-Garonne), hospice, pensionnat,
externat.
1825, Gannat (Allier), hospice.
La Mère Ursule avait terminé son troisième triennat en 1825; elle fut réélue pour la quatrième fois, mais elle n^accepta qu'avec peine, car elle était convaincue qu'elle n'en verrait pas la fin; en effet, l'année suivante, des étouffements presque continuels et les insomnies qui en résultaient faisaient craindre une crise prochaine et définitive. Le 14 février 1827, une attaque d'apoplexie la frappa soudainement. Elle venait d'atteindre sa soixante-douzième année quand elle rendit son âme à Dieu.
BOËUR ÉMILIENNE PELRA8, 12« SUPÉRIEURE GÉNÉRALE.
Sœur Emilienne Peiras fut appelée à succéder à la révérende Mère Ursule Bastit. Elle était née à Cajarc (Lot), le 21 janvier 1764, et avait reçu sur les fonts sacrés les prénoms de Françoise-Agnès. Ce dernier lui resta, et elle conserva toujours une tendre dévotion pour Tillustre martyre devenue sa patronne. Ses parents, fort estimés dans leur petite localité , eurent douze enfants , dont quatre moururent en bas âge. Les huit qui leur restèrent (trois fils et cinq filles) furent élevés avec le plus grand soin dans les principes les plus solides de la religion et de la morale chrétienne.
Des trois fils, l'aîné embrassa l'état ecclésiastique et fut un prêtre selon le cœur de Dieu. Les trois filles atnées entrèrent dans la
0ÀN8 LE DI0GË8B DE NEVERS. 3S1
GoD(rrégation, et les deux qui restèrent dans le monde s'y firent remarquer par une piété solide. Cette famille fut donc le vrai modèle des familles chrétiennes.
La jeune Agnès se distinguait, entre toutes ses compagnes > par la candeur de son âme , par la bonté de son cœur et par la générosité de ses sentiments. Ses deux sœurs aînées , Marie-Jeanne et Antoinette, la précédèrent dans la Congrégation, où elles reçurent les. noms, Tune de sœur Thérèse et l'autre de sœur Gertrude. Nous avons déjà eu occasion d'en parler et de faire remarquer en particulier Ténergie de sœur Thérèse et sa présence d'esprit dans les circonstances les plus critiques.
Agnès avait à peine dix-huit ans lorsqu'elle vint rejoindre ses deux sœurs ; elle reçut à sa prise d'habit le nom d'Ëmilienne. Elle se montra pendant son noviciat animée d'un grand esprit de foi et d'une tendre piété.
Le 17 juin 1784 elle fut admise à la profession, et envoyée peu de temps après à la miséricorde de Mas-d'Azil, dans le comté de Foix. Elle y demeura probablement jusqu'au moment de la Révolution, où les sœurs de Mas-d'Azil furent obligées de se retirer. Sœur Emilienne rentra dans sa famille, et vécut dans la solitude, au village d'Eyrissac, dans la petite commune de Breugnes, où son père possédait une propriété. Elle s'y adonnait à toutes les œuvres de charité, autant qu'il était en son pouvoir. Le curé de la paroisse de Breugnes avait eu la faiblesse d'adhérer à la constitution civile du clergé ; sœur Emilienne, qui jusque-là avait éprouvé pour cet ecclésiastique une estime profonde, ne balança pas à aller le trouver, pour essayer de lui faire comprendre les funestes résultats de cet acte de faiblesse. Dieu bénit ses efforts. Le prêtre prévaricateur, touché de repentir, fit avertir ses paroissiens de Breugnes, dont un grand nombre ne paraissaient plus aux offices, qu'il avait une communication importante à leur faire. Le dimanche suivant, quand tout le monde fut réuni, il se prosterna au milieu du chœur et fit une rétractation éclatante. Il se tint caché pendant les mauvais jours, et quand la paix fut rendue à l'Eglise de France, il continua à administrer et à édifier sa paroisse. Tel fut le résultat des charitables démarches de sœur Emilienne.
Cette sœur fut une des premières à rentrer dans le sein de sa famille religieuse et à se rendre à l'appel de la digne Mère de Montméja, qui la plaça au pensionnat de Sens, vers le commencement de
38Î LES CONGRÈGAIIONS RELIGIEUSES
l'année 1802. Deux ans plus tard, sur la demande de Mgr de La Tour-da-Pin-Montauban, archevêque-évêque de Troyes, elle fut placée à la tête de cet établissement, et elle releva cette maison, qui avait donné de grandes sollicitudes à la Communauté de Nevers. Elle attribuait ce succès à la bénédiction qu'elle avait reçue du Vicaire de Jésus-Christ.
En 1805, le Souverain Pontife Pie VII devant s'arrêter à Troyes, en retournant à Rome après le sacre de TEmpereur, Mgr de La Tour-du-Pin Gt venir la Mère Ëmilienne et voulut la présenter lui-môme à l'auguste Pontife, qui lui fît l'accueil le plus paternel. Il la bénit avec effusion de cœur, elle, sa congrégation, sa communauté et ses élèves.
La digne Mère revint à Sens pleine de courage et de consolation. Il est facile de comprendre quelle fut plus tard sa douleur quand elle apprit les violences exercées contre ce même Pontife, qui l'avait honorée d'une si grande bienveillance. Dès qu'elle sut l'arrivée du vénérable Pie VII à Fontainebleau, elle se rendit au château, sollicita instamment la faveur d'une audience, mais ne put l'obtenir; la défense venait d'être faite de ne laisser voir à qui que ce soit l'auguste prisonnier. La digne Mère, très-attristéo, fut reçue par les cardinaux, qui lui donnèrent des témoignages d'une bienveillante sympathie, et louèrent son dévouement envers le Père commun des iidèles
Le pensionnat de Sens était en grande voie de prospérité quand les désastres de la campagne de Russie amenèrent l'invasion des alliés. Ils vinrent mettre le siège devant la ville de Sens, le 30 janvier 1814. L'établissement des sœurs se trouvait situé dans un des faubourgs. La digne Mère, prévoyant le danger dont il était menacé, avait écrit aux parents des élèves pour les engager à reprendre leurs enfants ; mais plusieurs d'entre eux aimèrent mieux les laisser, les croyant plus en sûreté au pensionnat que chez eux.
La Mère Ëmilienne montra un sang-froid admirable dans cette circonstance si diffîcile et si périlleuse. Le siège dura six semaines. Elle gardait toutes les clés de la maison, et toujours sur pied , nuit et jour, elle répondait à tout le monde. Le jour de la prise de la ville, un soldat, ayant enfoncé la fenêtre ^u chœur, entra dans la chapelle et se dirigea vers le tabernacle. La pieuse Mère, qui se trouvait alors dans sa stalle , se sentit animée d'un vif sentiment de foi, et, élevant les mains au ciel, elle s'écria pleine de confiance :
Grand IHiu^ gardez-voits vous-même !.,. Sa prière futexascée; la porte du tabernacle refusa de céder, et le vandale se retira, se contentant d'emporter un reliquaire contenant une parcelle de la vraie croix qu'on avait exposée ce jour-là.
Le soldat qui avait commis ce vol sacrilège se trouvait attaché au service d'un général à qui la Mère Emilienne avait donné Thospitaliié et qui éprouvait pour elle une grande vénération. Ayant appris l'indigne conduite de l'un de ses hommes, ce général, qui s'était montré fort poli pendant son séjour au pensionnat, obligea le soldat à rendre la vraie croix, et le fit condamner à être fusillé dans la cour du couvent. Â l'annonce de cette nouvelle, la bonne Mère se rendit, en toute hâte, auprès du général, et, se jetant à ses pieds, elle le conjura de lui accorder la grâce du coupable ; ce qu'elle n'obtint qu'à force d'instances.
Le pensionnat ayant été envahi après la défaite de Montereau, la Mère Emilienne vit deux fois un sabre nu se lever sur sa tète ; mais elle n'en persista pas moins avec ses trois filles à garder l'escalier du dortoir où elle avait enfermé ses élèves et les sœurs qui les soignaient. Un soldat s'obstinait à forcer le passage ; mais un de ses compagnons, touché sans doute de l'héroïsme de la digne Mère, lui donna un tel coup du plat de son sabre qu'il l'étendit par terre. La bonne Mère a toujours considéré ce jeune homme comme un ange du Seigneur envoyé pour la secourir en ce moment critique. Cette fois encore, le personnel du pensionnat fut épargné, mais la maison fut complètement pillée. Enfin l'annonce d'un massacre général, ordonné par le prince de Wurtemberg, détermina la Mère Emilienne à se rendre à Nevers avec ses sœurs et le reste de ses élèves. La maison fut prise et brûlée quelques jours après leur départ (!].
A la Restauration la Mère Emilienne et ses filles retournèrent à Sens, et se logèrent comme elles purent dans un local voisin de leur établissement dévasté. Secondées par des personnes charitables, parmi lesquelles se trouvait Mme de Bérulle, elles entreprirent la réédification du pensionnat, et bientôt la maison fut en état de recevoir les anciennes élèves, auxquelles d'autres ne tardèrent pas à se joindre. Mme la duchesse d'Angoulème étant venue à Sens et ayant
(1) Nous avons relaté ces faits, en reproduisant presque textuellement les Annales de la Congrégation.
appris les désastres de l'établissement des sœurs, voulut faire partie des nouvelles bienfaitrices de cet établissement , et s'empressa à plusieurs reprises de lui procurer d'abondants secours. Dans un des voyages qu'elle fit à Sens, la princesse fit don aux élèves du peasionnat des écharpes en taffetas bleu qui font encore aujourd'bui partie de leur costume.
Les réparations de Sens n'étaient pas encore terminées quand la Mère Emilienne fut élue supérieure générale de la Congrégation, le 3 avril 1827.
Nous lisons dans les annales de la Congrégation une appréciation peut-être un peu sévère relativement à l'administration de la Mère Emilienne : c La différence qui se fit promptement sentir entre le gouvernement de la Mère Ursule , si prudente et si ferme , et celai de la Mère Emilienne, trop confiante et trop bonne, rendit la mis* sion de cette dernière extrêmement difficile. La Communauté de Nevers ne goûta jamais le mode adopté par la Mère Emilienne dans son administration, mais elle rendit toujours hommage à sa haute piété et à la pureté de ses intentions. La digne Mère avait, en effet, une âme pleine de foi, de droiture et de dévouement. Elle possédait généralement Taffection des sœurs de la Congrégation. Toutes vénéraient sa vertu et toutes auraient été heureuses qu'elle eût été rehaussée par plus de force de caractère. Ce côté faible n'empêcha point la digne Mère de réunir la grande majorité des suffrages , toutes les fois que son nom fut présenté au vote de l'Institut, et son généralat fut le plus long après celui de la Mère Marchangy. Elle fonda près de cinquante établissements, la plupart très-considérables, et qui presque tous sont encore florissants (1). »
Le caractère confiant et plein de bienveillance de la Mère Emilienne ne l'empêchait pas de montrer du courage et de la fermeté quand les circonstances l'exigeaient, et c'est ce qui nous a fait dire qu'on l'avait jugée sou; ce rapport d'une manière trop sévère ; on n'a peut-être pas tenu assez compte des difficultés de Vépoque de son généralat. Les ordonnances de 1828 n'étaient que les avantcoureurs de la guerre sourde qu'on préparait déjà contre les congrégations religieuses, et la Révolution de 1830, était comme une
(1) Annales de la Congrégation.
nouvelle étape dans cette voie ténébreuse. Nous avons énoncé plus haut l'origine de l'établissement de Seignelay par la famille de Montmorency et des contestations survenues entre Tadministration du bureau de bienfaisance et la supérieure générale de la Congrégation des sœurs de Nevers , par suite du testament de sœur Anastasie ; celte affaire paraissait s'assoupir quand de nouveaux débats furent soulevés par le bureau.
Agissant comme si la famille des fondateurs n'avait plus aucuns droits sur ces immeubles, comme si les acquisitions faites au nom de ladite famille depuis la Révolution étaient devenues la propriété incontestable dudit bureau, comme si les acquisitions faites par les sœurs et augmentées ou améliorées par leur industrie personnelle pouvaient leur être contestées, l'administration du bureau de bienfaisance voulait que la communauté lui tînt compte du loyer du pensionnat, construit eu partie des propres deniers des sœurs, ou au moins d'une indemnité en rapport avec les réparations qui y avaient été exécutées. Le 15 janvier 1831 , les mêmes prétentions furent renouvelées : on exigeait des sœurs 150 fr. de loyer, et en sus les réparations locatives qui demeureraient à leur charge.
La Mère Emilienne Pelras se montra ferme dans sa détermination et refusa d'admettre les conditions qu'on voulait lui imposer : c Attendu, disait-elle, qu'une grande partie des bâtiments appartient aux religieuses tant qu'elle voudront continuer à faire du bien aux indigents, et l'autre, en grande partie, est le produit de leur industrie et des dons faits à leur considération... >
Elle menaça même de retirer ses sœurs si on persistait dans les projets de revendication.
Alors le bureau , effrayé , revint sur sa dernière délibération et décida que les sœurs de Nevers continueraient à jouir comme précédemment, dans toute son étendue, de la maison qu'elles habitent, à l'usage de leur pensionnat, à la charge seulement des réparations d'entretien .(7 février 1831).
Au milieu de ces débats la population s'était émue , et une pétition avait été adressée au préfet contre le départ des sœurs dont on était menacé. Le bureau , auquel cette pétition avait été renvoyée, répondit qu'elle était sans objet, puisqu'il était revenu sur sa délibération du 22 janvier et que la supérieure générale avait
386 LES CONGRÉGATIONS RELlGIEUSËb
adhéré à la délibération du 7 février. Ainsi se termina cette grosse affiiire (1).
C'est à tort que l'auteur du mémoire la dit terminée, car nous allons voir que le bureau devait plus tard renouveler ses réclamations relativement au loyer du pensionnat. Nous croyons devoir compléter notre récit, sans nous astreindre à suivre Tordre chronologique que nous avons adopté, pour ne pas scinder encore l'histoire de cet établissement} qui devait entrer dans une nouvelle phase sous le généralat de la Mère Joséphine Imbert.
Depuis l'arrangement conclu en 1831 , le bureau de bienfaisance, les sœurs, les fondés de pouvoirs de la famille de Montmorency continuèrent à agir comme par le passé. Dans les réunions on tenait compte des statuts arrêtés en 1747; les représentants des fondateurs continuaient à assister à ces réunions et à agir comme en faisant partie ; celui qui était en fonction conservait, comme par le passé, une des clés de Tarmoire renfermant les titres de l'établissement; les revenus étaient administrés par ledit bureau, qui faisait, de concert avec le fondé de pouvoirs et les sœurs , les dépenses, les réparations et les améliorations jugées nécessaires ou convenables. C'est ainsi qu'on agrandit l'école primaire, qu'on y ajouta une salle d'asile et qu'on vota des fonds pour l'augmentation du personnel ; de son côté, la famille des fondateurs contribuait aux dépenses, et les sœurs ne balançaient pas à s'imposer aussi des sacriûces. En 1844 , sœur Claire fait, du consentement de ses supérieurs et de ses propres, deniers, l'acquisition d'immeubles destinés à agrandir les dépendances de l'établissement.
Cependant, dans le cours de l'année 1875, le bureau de bienfaisance et la commune de Seignelay revinrent à la charge et firent sommation aux sœurs de présenter leurs titres de propriété sur rimmeuble de l'hospice, ou de payer audit bureau le loyer de la partie occupée par le pensionnat. Les sœura , api'ès avoir .consulté leurs supérieurs généraux , déclarèrent 'qu'elles ne reconnaissaient pas ce droit au bureau de bienfaisance, qu'il £allait avant tout bien établir les véritables propriétaires. En effet, comme nous l'avons fait observer, il s'agit d'un immeuble indivis, dans lequel la famille de Montmorency, l'administration et les sœurs elles-^ièmefi ont des
(1). Mémoire de M. Quanlin.
DAMS LE DIOCÈSE DE NEVËRS. 387
intérêts. Sans aborder cette question au fond , elles déclarèrent qu'il bllait traiter Taffitire avec la famille des fondateurs, qui consentit à prendre la cause en main.
M. le Préfet de TYonne, de son côté, chargea M. Quantin, archiviste du département, d'étudier sérieusement la partie des archives relatives à l'établissement et au développement de la maison de charité de Seignelay. Le 20 décembre 1875 , il présenta à M. le Préfet un intéressant mémoire qui servit de base à deux consul^ tations données Vune par M. Barbouz, membre du conseil des avocats de Paris, pour le bureau de bienbisance , l'autre, pour la famille de Montmorency et les sœurs de Nevers, par M. Duvergier, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de la cour d'appel de Paris.
L'afSaire, portée devant le tribunal de première instance d'Auxerre, fut plaidée par M. Remacle, avocat attaché à ce tribunal, et jugée en faveur de la famille de Montmorency et des sœurs de Nevers. La partie adverse a interjeté appel de ce jugement devant la cour de Paris, qui ne s'est pas encore prononcée (1).
Après avoir dirigé la Congrégation pendant onze ans, la vénérable Mère Ëmilienne , qui avait atteint ses soixante-quinze ans , crut qu'elle devait solliciter un repos bien mérité ; elle obtint de déposer le lourd fardeau qu'elle avait porté avec tant de courage. Le nombre considérable d'établissements fondés sous son généralat justifie ses instances. Nous nous contenterons de les indiquer sommairement:
En 1827, les sœurs de Nevers sont chargées des hospices de Beauvais et de Rive-de-Gier, avec classes adjointes à ce dernier établissèment. Laméme année, elles sont appelées à Prye, diocèse de Nevers^ pour une miséricorde, un pensionnat et un externat. Cette mipson ne dépend plus de la Congrégation de Nevers ; ce sont les sœurs de Saint-Paul de Chartres qui la dirigent actuellement.
En 1828, on les voit s'établir à Vic*Fezensac (Gers), pour la direc* tien d'une miséricorde, d'un pensionnat et d'un externat; — à Maurs (Cantal), pour la desserte de l'hospice, avec pensionnat et externat; — à Bessan (Hérault), pour la miséricorde et les classes.
En 1829, elles sont chargées de la miséricorde, du pensionnat et des classes de Saint-Girons (Ariége), — de l'hospice, du pension*
(1) On nous assure que les adversaires des sœurs ont renoncé à leur appel*
:m LES CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES
nat et de l'externat de Mauriac (Cantal) , — de l*orphelinat de Giahors, — de Thospice et des classes de Florensac (Hérault), — de rhôtel-Dieu et du pensionnat de Beaulieu (Corrèze).
En 1830, on leur confie Thôtel-Dieu de Saint-Etienne (Loire), — la miséricorde, les classes et le pensionnat d'Agrié (Nièvre).
En 1831, elles dirigent la miséricorde, le pensionnat et les classes de Saint-^Nicolas (Tarn-et-Garonne); — elles remplissent les mêmes fonctions à'Eauze (Gers).
En 1832 , on les voit à Oloron (Basses-Pyrénées) à la tête de Torphelinat, de l'asile, du pensionnat et de l'externat. .
En 1833 , elles sont appelées pour desservir Thospice de Lormes (Nièvre), avec miséricorde, pensionnat et classes, — la miséricord« et les classes d'Asnan (Nièvre), — l'asile des aliénés de La Charitésur-Loire, môme département. — Nous ne parlons que pour mémoire de la maison de Saint-Parize-le-Châtel (Nièvre) , établie à la même époque ; elle ne se maintint pas longtemps ; les sœurs de Nevers y furent remplacées par celles de Portieux.
En 1834, elles desservent Thospice de Lourdes (Haute-Pyrénées), avec classes, ** Thospice de Grenade (Haute-Garonne), avec pensionnat et externat, — l'hospice de Marciac (Gers), avec pensionnat et externat,-^ l'hospice de Meyssac (Corrèze), avec classes, — la miséricorde, le pensionnat et l'externat de Foix, — la miséricorde et les classes de Saint-Hilaire-Châtin (Nièvre).
En 1835, on remarque la fondation de nombreux établissements: c'est le pensionnat de Montauban, la miséricorde et l'externat de la même localité, — l'orphelinat de Bagnols (Gard), avec miséricorde et asile, — le pensionnat et l'externat de Cahors, — la miséricorde et les daisses de Carmaux (Tarn), — le pensionnat et Texternat de Charolles (Sa6ne-et-Loire), — la miséricorde, le pensionnat et l'externat de Donzenac (Corrèze), -^ le pensionnat, l'externat et la miséricorde de la Grassie (Aude), — le pensionnat, l'externat et la miséricorde de Limoux (Aude). — Ce fut aussi cette année que les mêmes sœurs furent chargées de l'hospice de Périgueux.
Eti 1837, trois nouveaux établissements sont confiés aux sœurs de NeVers: l'hospice des aliénés de Saint-Lizier (Ariége), — Thôtel- Dieu de Saint -Gêniez (Aveyron) , avec asile, — Thôtel-Dieu d'Uzerche (Corrèze), avec classes.
En 1838, elles sont chargées de la miséricorde de Saint-Céré (Lot), compris le pensionnat et l'externat, — de l'orphelinat de
Brive (Gorrèze) , — de l'hôtel-Dieu d'Excideuil (Dordogne), avec pensionnat et externat.
En 1839, elles sont appelées à diriger l'orphelinat de Castelnaudary (Aude) , — et la miséricorde et les classes de Garchizy (Nièvre).
En quittant le généralat, la Mère Emilienne se retira à Cahors, où elle demeura quelque temps dans le pensionnat de cette ville ; puis elle se rendit à Figeac pour recevoir le dernier soupir de l'héroïque sœur Thérèse, sa sœur. Quelques mois plus tard, elle repartit pour Nevers et alla finir ses jours à Saint-Saulge, berceau de la Congrégation, où elle fut nommée supérieure en 1840. Pendant les treize ans qu'elle passa, encore en ce monde, elle y donna l'exemple de toutes les vertus religieuses ; malgré son âge et ses infirmités , elle jeûnait tous les jours. Admise à la communion quotidienne, elle prolongeait son action de grâce jusqu'à dix heures, et souvent on était obligé de venir l'arracher du pied de l'autel.
Les pauvres et les enfants étaient l'objet de ses continuelles sollicitudes; elle trouvait son bonheur à préparer elle-même les élèves des sœurs et les autres jeunes filles de la paroisse qui se dispd^aient à leur première communion, et se chargeait de leur faire les instructions de la retraite préparatoire à cette grande action.
On assure que pendant les trois derniers jours de la semaine sainte elle avait peine à s'éloigner de la chapelle ; elle y passait presqu'entièrement la nuit du jeudi au vendredi. Inutile de dire que cette sainte religieuse, après s'être retirée de l'administration générale, se fît remarquer constamment par sa respectueuse déférence et sa parfaite soumission aux trois supérieures générales qui la remplacèrent successivement dans le gouvernement de l'Institut.
Le 15 février 1853, la mère Emilienne Pelras alla recevoir la couronne qu'elle avait méritée par une vie d'immolation et de sacrifice; elle venait d'entrer dans sa quatre-vingt-dixième année. Sa mort fut un deuil universel pour la ville de Saint-Saulge, où son nom est resté en vénération.